"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

philosophique

Primitifs vs Modernes : CLS renverse une idée reçue

L’idéologie progressiste (à forte connotation positiviste) a tendance à envisager l’histoire — notamment depuis le Néolithique — comme une lente et irrémédiable émancipation de l’Humanité.

On peut cependant voir les choses tout autrement. C’est ce qu’esquisse malicieusement Claude Lévi-Strauss dans une des trois conférences prononcées en 1986 à Tokyo que vient d’éditer le Seuil sous le titre L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne.

Extrait :

« […] Nous savons aujourd’hui que des peuples qualifiés de « primitifs », ignorant l’agriculture et l’élevage, ou ne pratiquant qu’une agriculture rudimentaire, parfois sans connaissance de la poterie et du tissage, vivant principalement de chasse et de pêche, de cueillette et de ramassage des produits sauvages, ne sont pas tenaillés par la crainte de mourir de faim et l’angoisse de ne pouvoir survivre dans un milieu hostile.

(suite…)


Le retour du sauvage (1)

Réintroductions du loup et de l’ours, stages de survie ou de cueillette des plantes sauvages, néo-paganisme (plus ou moins ambigu), raves et autres teknivals extatiques, réveil des fêtes traditionnelles, engouement populaire pour les arts premiers, thérapie régressives, développement de la chasse et de la nourriture à base de gibier, attrait pour le nomadisme, etc… Le P.P. est loin d’être un cas à part, marginal : le « retour du sauvage » est un véritable phénomène d’époque.

Simple effet de mode ou changement de paradigme marquant l’entrée dans la « postmodernité » ?

Sergio Dalla Bernardina, professeur d’ethnologie, explore la question dans un petit bijou de pertinence et d’ironie publié aux Presses Universitaires de Rennes : Le retour du prédateur, mises en scène du sauvage dans la société post-rurale.

Je résumerais son étude ainsi : beaucoup de posture, de mise en scène et de fantasme dans cette « envie (urbaine) de sauvage » qui semble tout de même marquer la fin d’une civilisation rurale, issue du néolithique comme du christianisme, et notamment basée sur la claire distinction du domestique et du sauvage, assimilés au Bien et au Mal.

Mais prôner l’ensauvagement, n’est-ce pas dans le même temps une façon de vouloir le domestiquer, donc de lui ôter toute sa substance, un nouvel avatar de « la maladie qui se prend pour le remède » en quelque sorte ?


Le rire

Idéologie moderniste oblige, on nous présente plus souvent nos lointains ancêtres mourant de faim, de peur ou de froid que riant aux éclats.

C’est pourtant bien une activité « préhisto » que le rire. Tout y est : son ancrage instinctif (le rire ne s’apprend pas plus qu’il ne se contrôle) et grégaire (on rit davantage en groupe que seul) tout autant que  sa face obscure, inquiétante, presque diabolique (le sourire, en comparaison, paraît bien plus sage et moral).

Bref… chaque éclat de rire est un retour direct vers la plus lointaine préhistoire.


Redevenir chasseur

Certes, nous avons déjà traité du sujet ici ou , voire même ici, mais nous sommes loin de l’avoir épuisé.

Encore une couche, donc… car un blog « préhisto » peut difficilement ne pas en faire un thème récurrent.

« […] Parce qu’elle est la plus archaïque des passions ; parce qu’elle porte la mémoire génétique de nos lointains ancêtres ; parce qu’elle submerge l’homme dans le mystère formidable de la nature et qu’elle rend hommage à ce qui est transcendant dans la loi naturelle ; parce qu’elle incarne le dernier espace de liberté dans un univers normalisé ; parce qu’en elle se réconcilient la sauvagerie et la culture, la chasse est peut-être bien ce recours vers lequel nos sociétés en proie à la perte de leurs identités et à l’érosion de leur mémoire pourraient se tourner. Comme un modèle de survie en temps de désastres. […] »

(Bruno de Cessole, Le petit roman de la chasse, du Rocher, 2010)


La décence ordinaire

L’expression « common decency » est initialement de George Orwell (photo ci-dessus). Elle est aujourd’hui au coeur des réflexions détonantes de cet OVNI qu’est Jean-Claude Michéa et Bruce Bégout y a consacré tout un ouvrage en 2008.

Pour tenter l’expliquer en quelques mots, disons que cela désigne le savoir-vivre populaire, un mélange naturel de dignité, de sens de l’égalité, de simplicité et de solidarité des gens ordinaires, une sorte de morale instinctive profondément  (ancestralement ?) ancrée dans les moeurs de tout un chacun.

C’est surtout, à mon sens, un concept éclairant et structurant, peut-être même, comme l’affirme Brice Bégout, « l’unique espoir de la rénovation politique et sociale de l’Occident »?

Cela fait des mois que j’ai le projet d’en parler ici (ou du moins d’inviter 120 à donner la parole à Orwell, Bégout et Michéa) sans trop  savoir dans quel sens l’aborder.

Je saisis donc l’occasion de la discussion engagée suite à l’article précédent d’Isidore pour l’amener au débat… en espérant que vous y trouverez toute la pertinence et la fertilité qu’elle me semble recéler.

120, à toi de jouer !


Un mythe ancestral : devenir animal

Avant qu’il ne devienne un simple objet sans âme, voire un repoussoir, l’animal était un frère, un modèle, un dieu. On cherchait davantage à incorporer  son esprit qu’à l’éliminer, à se soumettre à son pouvoir qu’à le dominer.

Une belle illustration de ce mythe païen, et de sa dimension initiatique, me semble être la fameux combat des sorciers dans la légende de Merlin l’enchanteur… et Le pays sous l’écorce, le petit chef d’oeuvre de Jacques Lacarrière, une preuve de sa subsistance sous le vernis « moderne ».

« La seule façon de rejoindre la nature profonde de l’homme, nous dit l’enseignement zen mis en exergue par Lacarrière, c’est le non-humain. »


Nous, les singes

Même si nous rechignons souvent à l’admettre, nous sommes des primates. Des super-primates, certes, mais rien de plus et sûrement pas des anges déchus ou on ne sait quelle fiction du genre. C’est ce qui explique tout bonnement que nous soyons si curieux,  inventifs, bavards, paresseux, peureux, passionnés, infidèles, grégaires, etc. et si peu confiants, autonomes, tolérants, propres, etc.

Bien entendu, tout serait autrement si nous descendions de la fourmi, de l’éléphant, du chat, des aigles ou de n’importe quel autre animal.

L’humoriste américain Clarence Day a fait de cette réflexion un petit bijou d’humour et de pertinence en 1920 : This Simian World (que Phébus édite en poche depuis 2007 sous le titre Nous, les singes, pour à peine 7 euros).

En voici ce qui me semble être la morale :

« […] Notre problème n’est pas de découvrir comment nous devrions nous comporter si nous étions différents, mais comment nous devons nous comporter, étant ce que nous sommes. Nous pouvons imaginer jusqu’à plus soif des êtres différents de nous ; mais ils n’existent pas, et quand bien même ils existeraient, impossible de certifier qu’ils seraient meilleurs. […] Trop de moralistes fondent leur morale sur leur dégoût de la réalité : leur dégoût des hommes tels qu’ils sont. Libre à eux de ne pas les apprécier, mais pas d’être en même temps des moralistes. Leur attitude les conduit à ignorer ce qui devrait être une obligation pour tous les enseignants, « découvrir le meilleur de ce que l’homme peut accomplir, et non lui imposer des buts impossibles en lui disant qu’il sera damné s’il ne les atteint pas. » L’homme peut être modelé – considérablement – et il est souhaitable qu’il ait des aspirations. Mais il a tendance à s’empresser d’accepter n’importe quel idéal sans se demander s’il est adapté à un usage primate. […] »

Je me demande si, sous ses aspects légers, ce n’est pas un des livres les plus profonds qu’il m’ait été donné de lire ces derniers temps.