"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

La poésie

« La poésie est la forme la plus arriérée de la littérature. Dans l’histoire de l’humanité comme dans la vie d’un homme, c’est la première chose qu’on écrit : L’Illiade, c’est de la poésie. »

Cet extrait d’une interview de Charles Dantzig (dans le Nouvel Obs N°2362) est l’occasion saisie pour ouvrir ce vaste sujet.

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81 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Charles Dantzig

    […] La France a été un pays de poètes populaires comme Paul Fort, Maurice Carême, Verlaine… On élisait autrefois « le prince des poètes » ; c’était un peu idiot, mais on a élu des gens très bien comme Mallarmé ou Cocteau, qui fut le dernier. Une fois dans l’année, ça donnait l’impression à des gens qui n’en lisent pas que la poésie était dans la vie. Tout cela a disparu. J’ai pensé que c’était à cause de la concurrence de la chanson. Ca n’est pas vrai : elle a enlevé la part la plus facile de la poésie, mais lui laisse ce qu’elle a de plus compliqué, donc de plus attirant pour l’esprit. Et puis la chanson existe dans tous les pays. Or, chez les Anglo-Saxons par exemple, la poésie est plus naturelle. En Irlande, le prix Nobel Seamus Heaney se vend très bien. En Angleterre, elle est présente partout ; peut-être parce qu’on a gardé l’institution du « poète lauréat » ? Il doit écrire des poèmes ennuyeux sur la naissance des princes et les voyages de la reine, mais il a une importance sociale en tant que poète. En France, on a fait disparaître la poésie socialement.

    […] Notre période de zapping pourrait lui être favorable. Comme le dit cette parole immortelle du président Chirac : « J’adore la poésie parce que c’est facile à lire et c’est bien en avion. » Ainsi, j’ai demandé à ma maison d’édition de concevoir une application pour que mes poèmes soient vendus sur iPhone. La poésie peut être une chose très moderne. J’espère que ça va marcher… Je serai le premier poète sur iPhone, comme ça on pourra me raccrocher au nez.

    (« La poésie est une diva ! », Nouvel Obserateur, N°2362, du 11 au 17 février 2010)

    février 16, 2010 à 12 h 58 min

  2. Isidore

    PASSANTE

    Parfois, quand la mer se retire
    On voit paraître sur le sable
    Gorgé des saveurs océanes
    La trace éphémère, singulière
    D’une passante solitaire.

    Elle a déposé sur la grève
    Parmi ses hôtes et la rumeur,
    Malgré la houle et le ressac,
    Le signe fragile, incertain
    De son souvenir obsédant ;

    Et son pas qui longe la mer,
    Son pas dévoré par l’écume
    Au rythme d’une houle fière,
    Entraîne le regard éperdu
    Vers d’étranges contrées oubliées ;

    Et le vent qui souffle au lointain
    Là où le flot se grise d’azur,
    Où le ciel épouse la mer,
    Fait entendre sa voix légère
    Dans le doux balancé de l’onde.

    Toi, marcheur, épris des sentiers
    Qui toujours te poussent vers l’ailleurs
    Sans jamais trouver le répit,
    Tu connais ce chant de la mer
    Qu’enfant déjà tu entendais ;

    Il évoque de troubles langueurs
    Des lassitudes sans partages
    Oppressant le cœur comme l’âme,
    Et il appelle le Résigné
    Qui sommeille au cœur du nulle part ;

    Tu prendras alors dans ta main
    Une poignée de sable fin,
    Tu l’humecteras de tes larmes,
    Toutes les larmes égarées
    Dans le méandre des années,

    Et pour offrir à l’univers
    Une trace de sa splendeur
    Tu pétriras malgré les pleurs,
    Malgré l’indigne tentation,
    Le visage d’une belle chimère.
    .

    février 17, 2010 à 23 h 37 min

  3. Tu as raison, Isi, pas de plus belle façon de parler de poésie que d’écrire une poésie. C’est un peu pareil pour la musique : toute glose tentant de l’atteindre nous en éloigne.

    Elle est de toi celle-ci ? (Elle est magnifique) Si oui, est-elle écrite pour l’occasion (la poésie étant cette belle chimère dont on ne voit que les traces éphémères) ou ressortie d’un tiroir ?

    février 19, 2010 à 9 h 27 min

  4. 120

    Ecrit par Heinrich Heine :

    (appuyant le commentaire 3)

    La meilleure critique musicale, la seule qui prouve quelque chose, je l’ai entendue l’année dernière à Marseille, où deux commis voyageurs disputaient à table d’hôte sur le thème du jour, lequel est le plus grand maître de Rossini ou de Meyerbeer. Aussitôt que l’un des disputants avait attribué à l’Italien l’absolue prééminence, l’autre faisait opposition, non pas avec de sèches paroles, mais en fredonnant les plus belles mélodies de Robert le Diable. Là-dessus, le premier ne trouvait pas de répartie plus victorieuse que de fredonner à son tour quelques passages du Barbier de Séville, et ils continuèrent ainsi pendant tout le repas ; au lieu d’un échange assourdissant de phrases insignifiantes, ils nous donnèrent la musique de table la plus exquise, et, à la fin, je dus convenir qu’il fallait ou ne pas disputer du tout sur la musique, ou bien le faire de cette façon toute réaliste.

    (Mais qu’est-ce que la musique ? Chroniques 1836-1847, Babel, 1997)

    février 19, 2010 à 9 h 39 min

  5. Isidore

    C’est vraiment l’avantage du langage des images qu’il puisse ainsi ouvrir moultes interprétations simultanées selon l’imaginaire de chacun… À vrai dire je n’avais pas songé une seule fois au thème de la poésie en écrivant ce poème, mais maintenant que tu le suggères j’en conviens aisément. Tes images viennent ainsi joyeusement nourrir mon propre imaginaire…

    J’ajoute une autre petite chose au bénéfice de notre cher PP: c’est une fois de plus grâce à lui et par la magie de l’espace collectif ouvert qu’il induit, qu’un vague mouvement d’images s’agitant dans ma tête est enfin parvenu à s’organiser en une forme à peu près cohérente, comme elle a pu le faire avant hier soir avec ce poème qui végétait depuis début janvier. Et ce n’est pas la première fois que ça se produit… Suite donc au prochain épisode.

    février 19, 2010 à 10 h 57 min

  6. Tiens, comme la poésie a autant de visages qu’on veut bien lui donner et que je m’amuse en ce moment à retranscrire sur l’ordinateur les musiques écrites ces dernières années, voici une suggestion musicale (certes mécanique, mais intelligemment mécanique) pour agrémenter cet article (je ne sais pas si ça va marcher).

    février 19, 2010 à 11 h 06 min

  7. Yeah !
    Je le répète : elle est magnifique… et sacrément aboutie.
    Well done !

    février 19, 2010 à 11 h 07 min

  8. Zut… On n’a pas la musique.
    Yatsé, help !

    février 19, 2010 à 11 h 08 min

  9. Ben non, ça ne marche pas 😦 …et je ne sais pas comment faire… YATSÉÉÉÉ !!!

    février 19, 2010 à 11 h 13 min

  10. En attendant, je rebondis sur « l’avantage du langage des images » que tu évoquais.

    Pour moi, la poésie (mais cela vaut pour toute forme d’art), est avant tout un langage qui n’est pas la transcription d’un sens pré-établi. Il peut être pur hasard, ou quasi (façon suréaliste), retranscription d’émotion (lyrisme, romantique…) ou simple jeu de langage en liberté, qu’importe tant qu’il ne cherche pas à dire quelque chose de clairement défini. Chacun est alors libre de trouver (ou non) le sens qu’il souhaite (parfois sans le savoir).

    En cela, l’art est une simple métaphore du monde qui lui aussi (jusqu’à preuve du contraire 😉 ) n’a pas de sens pré-établi tout en permettant à ceux qui le désirent de croire tout de même (et d’éventuellement trouver) qu’il s’en dégage un qui convient.

    Pour le dire autrement, c’est un biais, un double, un miroir neutre porté sur le monde qui nous permet non pas de le comprendre mais simplement de le voir (car baignant dans le premier on ne peut s’en extraire).

    Je ne sais pas si je suis clair.

    février 19, 2010 à 11 h 22 min

  11. Pour le dire autrement : la poésie (comme toute forme d’art) est la relativisation de l’importance accordée — prosaïquement — à la raison, l’intelligence, la compréhension.

    février 19, 2010 à 11 h 25 min

  12. C’est donc à la fois le langage d’avant la modernité (comme le suggère Dantzig) et celui d’après (lorsqu’on commence à douter de l’absolue vertu de notre pouvoir d’arraisonnement)

    février 19, 2010 à 11 h 28 min

  13. La poésie est le langage qui dit des choses sans le savoir. D’où son charme (qui est, comme on le sait, toujours dans le « malgré soi »).

    février 19, 2010 à 11 h 29 min

  14. Et le poète (au contraire du vaniteux philosophe), le plus modeste des hommes, qui ne cherche pas à être plus fort que le langage (qui se laisse porteer par lui) ni que le monde (qui le laisse parler en lui).

    Mais prétendre à cette modestie est évidemment la forme la plus haute de l’orgueil. On ne peut évidemment être en ce sens poète que malgré soi. 😉

    février 19, 2010 à 11 h 32 min

  15. Bon, t’as fini de « raisonner », Vincent ? Je te rappelle que le sujet est… la poésie.
    😉

    février 19, 2010 à 11 h 33 min

  16. Si t’arrives pas à voir la poésie qu’il y a dans ma « philosophie », Ourko, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse…

    Bon, après, j’admets que c’est là où elle est la plus dur à trouver puisque c’est a-priori son abslu contraire. Mais c’est aussi là qu’il est le plus amusant de la chercher (vu qu’elle est partout, le plus souvent simplement « en-dessous », quand on sait la trouver).

    Et toc !

    février 19, 2010 à 11 h 38 min

  17. Oui, c’est bon, j’vois mieux maintenant.

    C’est vrai qu’on perçoit mieux, dès que tu t’étends un peu, qu’en faisant semblant de raisonner, tu laisses tout bêtement aller le langage et laisse après chacun chercher le sens qu’il souhaite dans ces simulacres de pensée.

    Selon ta définition, c’est vrai que c’est bien de la poésie (cette forme orgueilleuse de modestie, si j’ai bien compris)

    février 19, 2010 à 11 h 43 min

  18. Je te rejoins dans l’essentiel de ce que tu développes là tout en précisant que la question du sens reste posée entièrement qu’il s’agisse de discours raisonné ou de poésie. Dans le premier cas le sens ne sera conçu que par rapport à une logique raisonnante (la logique des idées) et dans le second cas par la cohérence et l’exactitude des images. Dans les deux cas la rigueur reste de mise et le piège du n’importe-quoi guette le postulant à l’exercice. Ceci dit on a le droit aussi de s’amuser à s’y exercer légèrement…

    février 19, 2010 à 11 h 55 min

  19. J’aurais a priori pas identifié la « justesse d’une image » à du « sens », mais why not…

    février 19, 2010 à 12 h 02 min

  20. 120

    Ecrit par Jean Cocteau :

    (rebondissant, comme H. Heine, sur le commentaire 3)

    Il est aussi difficile à un poète de parler poésie qu’à une plante de parler horticulture.

    (cité dans 1000 mots d’esprits de Claude Gagnière, Robert Laffont, 1996)

    février 19, 2010 à 12 h 05 min

  21. Et depuis quand les poète ne s’en tiennent plus au « difficile » ?

    février 19, 2010 à 12 h 06 min

  22. Ben oui, c’est uniquement qu’on ne conçoit le sens, avec notre esprit utilitaire, que selon les critères de la logique raisonnante. Pourtant la question du sens se pose aussi impérieusement pour tout autre langage, mais en rapport avec le langage lui-même, évidemment.

    l’erreur la plus communément commise, dans l’art en particulier, c’est de vouloir transposer le sens tel que la logique raisonnée le conçoit à l’intérieur d’un langage qui fonctionne selon d’autres modalités du sens. Forcément ça ne marche pas, et ça sonne faux: ça fait de l' »art » didactique, idéologique, moraliste ou que sais-je encore… bref, il manque juste l’essentiel pour faire quelque chose d’artistique.

    février 19, 2010 à 12 h 13 min

  23. Si tu prends le sens dans ce sens-là, je vais dans ton sens… 😉

    février 19, 2010 à 12 h 41 min

  24. Ça c’est de la poésie !

    février 19, 2010 à 15 h 00 min

  25. 120

    Ecrit par Eugène Guillevic :

    Ce que je crois ne pas savoir,
    Ce que je n’ai pas en mémoire,

    C’est le plus souvent,
    Ce que j’écris dans mes poèmes.

    (Art poétique, Gallimard, 1989)

    février 20, 2010 à 12 h 20 min

  26. 120

    Ecrit par Paul Valéry :

    Le poème — cette hésitation prolongée entre le son et le sens.

    (Cité dans 1000 mots d’esprit de Claude Gagnière, Robert Laffont, 1996)

    février 20, 2010 à 13 h 36 min

  27. Isidore

    J’ai plaisir à fréquenter la « Cave à poèmes » au théâtre des Déchargeurs, à Paris, cette année, et de côtoyer ainsi une population d’écrivains poètes, de toutes sortes et de toutes origines, dans une ambiance ouverte et bon-enfant qui m’apprend beaucoup de choses sur notre rapport à la poésie aujourd’hui.

    Je découvre en premier lieu que beaucoup de gens écrivent de la poésie sans forcément la publier évidemment (il n’y a pas assez de place pour fabriquer des vedettes avec tout ce beau monde) et que la poésie écrite n’étant pas très vendable ni très propice à satisfaire l’avidité marchande, elle demeure finalement un peu en dehors de la mainmise du marché et permet ainsi de retrouver un rapport un peu moins malade avec nos pratiques culturelles fondamentales (contrairement à la musique, au théâtre et à tout ce sacré spectacle « vivant » qui occupe la scène culturelle depuis pas mal de temps).

    Et là, je trouve confirmation de mes intuitions de base concernant nos mœurs culturels qui ne peuvent que nous éloigner de nos savoirs-faire immémoriaux en matière de poésie et d’art.

    février 20, 2010 à 23 h 17 min

  28. Ils y font du « slam », dans cette cave ?

    février 22, 2010 à 22 h 25 min

  29. 120

    Ecrit par Philippe Muray :

    (jouant les trouble-fête)

    L’état poétique, pour le résumer d’un mot, c’est essentiellement la croyance que la phrase qu’on trace a une beauté et une force par elle-même (à l’inverse de la prose, notamment romanesque, où la beauté des phrases est inséparable des situations que celles-ci déroulent). La poésie est finie depuis longtemps, mais il faut encore prononcer sur elle le mot de la fin. La poésie est finie mais encore faut-il la terminer. C’est ce que je me suis amusé à faire. La poésie se répand sur la planète, elle la recouvre sous le nom de culture et il n’y a personne, jamais, absolument personne pour se demander si cette culture est bonne ou mauvaise. Pour employer la somptueuse langue de noter temps, ni la poésie ni la culture ne font débat. La poésie et la culture sont même considérées, chose incroyable, comme le dernier espoir de salut de l’humanité, comme son derner rempart contre la barbarie (elle est bien gardée, dans ces conditions, l’humanité). Que certaines choses ne fassent pas débat, et qu’il s’agisse précisément de ces choses que notre société considère comme son indispensable parure, comme ce qui la rend la plus belle pour aller au bal des vampires de l’avenir, devrait inquiéter les souteneurs les plus effrénés de cette société (ou de l’autre société qui est possible, comme on sait, mais c’est la même).

    (Festivus, Festivus, conversations avec Elisabeth Lévy, Fayard, 2005)

    février 22, 2010 à 23 h 27 min

  30. 120

    Ecrit par Philippe Muray :

    (persistant et signant)

    La poésie des poètes est, depuis toujours, mais aujourd’hui plus que jamais, une conspiration contre l’intérêt que peut présenter la vie. Et même quand il s’agit de mener de cette dernière la critique la plus horrifiée, la vie garde un intérêt ; mais pas la poésie, en ce qu’elle n’a jamais pour but que de rendre la vie inintelligible, donc incritiquable aussi. Ses simagrées sont un complot permanent au service de la non-compréhension des infinies subtilités que contient notre temps présent, pourtant si grossier également (mais insaisissable aussi, dans sa grossièreté, par la poésie des poètes). D’une certaine manière, parce qu’elle ne fait que chanter l’absence de l’irréductible, la disparition du non, la perte du négatif et de l’inimitié, ainsi que la dictature de l’infâme spontanéité et de l’authenticité qui ont toujours raison, la poésie des poètes est la fin de l’Histoire toujours déjà là ; et l’accord parfait avec ce qui est maintenant ou avec ce qui vient […]

    Moins qu’aucun autre art, le mensonge poétique n’est capable d’expliquer quoi que ce soit, à moins qu’on ne le débauche, comme je le fais, de la poésie même et de son fatras de servilité démente et attérante, et pour ainsi dire congénitale, et qui surpasse tout, et qui prédispose fort peu à la radicalité critique.

    (Minimum respect, Les Belles Lettres, 2003)

    février 22, 2010 à 23 h 39 min

  31. Isidore

    Très bien, cette remise en cause radicale de la poésie aujourd’hui et ce questionnement sur son rôle suspect aussi, dans le fonctionnement des mécanismes d’aliénation modernes.

    J’ai évidemment un autre avis sur la question mais je rejoins ce trouble fête dès que je commence à sentir que les choses sont installées, obéissent à une loi non formulée et non discutable du groupe qui appelle à s’y soumettre. Il est bien clair que bien peu de choses échappent à cette règle et qu’il est bon de le rappeler de temps en temps.

    Ceci dit dire que la poésie est morte c’est aussi présomptueux et vain que d’affirmer la mort de la peinture, par exemple, comme on peut encore l’entendre de-ci de-là. Certes une certaine forme de poésie ou de peinture est morte…Vive la poésie! Du moins celle qui échappe encore et toujours aux velléitaires de l’immuable et du dogmatique.

    Ceci dit tu as raison de pressentir que le slam est bien absent de la Cave à poème. C’est au Café de Paris par exemple, qu’avec son public jeune on peut en entendre chaque semaine. J’y vais parfois mais je me lasse assez vite de l’effet mode de la chose et de la débauche d’humoristes de tout poils qui sévissent dans ces lieux « plus actuels ». Mais bon, il y a du bon à prendre partout.

    février 23, 2010 à 13 h 15 min

  32. Je pense qu’il faut prendre Muray à plusieurs degrés. Au premier degré, certes, il déclare (comme chaque fois, assez brillamment) la poésie morte. Au second degré, en allumant cette polémique qui la remet en débat, il la remet tout simplement en vie puisque c’est justement cette absence de critique qui était pour lui le signe de sa disparition.

    Il prend en quelque sorte sur lui « la part du diable » dans cette affaire.

    février 23, 2010 à 21 h 44 min

  33. Tu as l’air de bien t’y connaître, Vincent, dans l’analyse de ces stratégies tordues. On se demande pourquoi… 😉

    février 23, 2010 à 21 h 48 min

  34. 120

    Ecrit par Alain de Botton :

    (puisqu’Isi apprécie les critiques)

    1
    A quoi sert l’art ? La question était dans l’air en Grande-Bretagne dans les années 1860 et, selon de nombreux commentateurs, la réponse était : à pas grand chose. Ce n’était pas l’art qui avait construit les grandes villes industrielles, posé les voies ferrées, creusé les canaux, repoussé les limites de l’Empire et hissé le pays au premier rang des nations. En fait, l’art semblait capable de saper les qualités mêmes qui avaient rendu tout cela possible ; un contact prolongé avec lui risquait d’encourager les moeurs efféminées, l’introspection, l’homosexualité, la goutte et le défaitisme. Dans un discours prononcé en 1865, John Bright, député de Birmingham, décrivit la société des gens cultivés comme une clique prétentieuse dont le seul mérite se réduisait à « quelques rudiments de deux langues mortes, le grec et le latin ». L’universitaire oxfordien Frederic Harrison avait un point de vue tout aussi caustique sur les avantages d’un commerce prolongé avec la littérature, l’histoire ou la peinture : « La culture est certes désirable chez un critique littéraire et sied à un possesseur de belles lettres, concédait-il, mais dans la vie quotidienne ou la politique elle n’engendre qu’une tendance à critiquer pour un rien, un amour du confort égoîste, et une indécision dans l’action. L’homme cultivé est un des plus piètres mortels qui soient. Pour la pédanterie et le manque de bon sens, nul ne l’égale. Aucune idée n’est trop chimérique, aucun but trop irréaliste pour lui. »

    Quand ces détracteurs de la culture à l’esprit si pratique cherchaient une personne emblématique des nombreux défauts de l’art, ils pouvaient trouver peu de cibles plus tentantes sur la scène littéraire anglaise que le poète et critique Matthew Arnold, professeur de poésie à Oxford et auteur de plusieurs minces recueils de poèmes mélancoliques qui avaient été bien reçus das un petit cercle d’intellectuels. Non seulement Arnold avait coutume de marcher dans les rues de Londres avec une canne à pommeau d’argent, parlait doucement d’une voie haut perchée, arborait des rouflaquettes particulièrement longues et portait la raie au milieu, mais, pis que tout, il avait l’impudence de persister à suggérer, dans divers articles de journaux et lors de conférences, que l’art constituait une des activités les plus importantes de l’existence. Cela a une époque où, pour la première fois, on pouvait aller de Londres à Birmingham en une seule matinée et où la Grande-Bretagne avait acquis le titre d’ « atelier du monde ». Le Daily Telegraph, ardent défenseur de l’industrie et de la monarchie, était furieux. Il traita Arnold d’ « élégant Jérémie » et de « grand prêtre de la persuasion mielleuse », et l’accusa ironiquement de vouloir convaincre les habitants travailleurs et raisonnables du pays « d’abandonner leurs postes et leurs fonctions pour réciter des poèmes, chanter des ballades et lire des essais ».

    (Du statut social, Mercure de France, 2004)

    février 28, 2010 à 22 h 53 min

  35. 120

    Ecrit par Jean Cocteau :

    Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.

    (cité dans 1000 mots d’esprit de Claude Gagnière, Robert Laffont, 1996)

    février 28, 2010 à 22 h 58 min

  36. Isidore

    Une chose est sûre: la poésie ne sert à rien, et l’art en général non plus. Ouf, enfin quelque chose qui échappe à l’injonction utilitariste de cette époque !

    mars 1, 2010 à 9 h 43 min

  37. J’ai tendance à penser les choses ainsi (en termes matérialiste d’énergie) :

    Il est des personnes (comme des civilisations) qui ont plus d’énergie que de projets. Celle-ci s’épenche alors dans des choses insensées telles que le rire, le chant, la danse, la poésie, etc… qui ne sont dès lors, pour moi, rien d’autre qu’un exutoire pour un trop plein d’énergie (ou un manque d’imagination rationnelle offrant un cadre à cette énergie qui ne demande qu’à se dépenser).

    Il est réciproquement des personnes (comme des civilisations) qui ont plus de projets que d’énergie pour les réaliser. On peut les qualifier de vieillissant(e)s, ou décadent(e)s.

    Pour le dire autrement : on peut porter le jugement rationnel qu’on veut sur la poésie (et toutes ces autres formes de dépense gratuite d’énergie), elles sont quoiqu’on en pense la marque de la présence d’une puissance de vie réjouissante.

    mars 1, 2010 à 13 h 08 min

  38. Il y dès lors dans la poésie (et tous ces « actes gratuits », non directement utilitaristes) quelque chose de l’ordre du sacrifice(de la dépense somptuaire) qui est fortement « préhisto », non ?

    mars 1, 2010 à 13 h 14 min

  39. La poésie, « acte gratuit » ?
    Pouf… Pouf ! Laissez-moi rire.
    Rien n’est plus « calculé » — intéressé — que la volonté de se faire passer pour « poète ».

    mars 1, 2010 à 13 h 16 min

  40. 120

    Ecrit par Alain de Botton :

    2
    Arnold accepta ces railleries de bonne grâce jusqu’au moment où elles l’incitèrent à écrire une défense systématique de ses idées et expliquer à quoi selon lui servait l’art et pourquoi au juste celui-ci avait un rôle si important à jouer dans la vie — même pour une génération qui avait vu des progrès aussi décisifs que l’invention du parapluie pliant ou de la locomotive à vapeur.

    Dans son livre Culture et anarchie (1869), il commença par relever certaines des accusations portées contre l’art. Aux yeux de beaucoup de gens, écrivit-il, l’art n’est rien de plus qu’ « un baume parfumé pour les souffrances humaines, une sorte de religion répandant un esprit d’inaction cultivée, incitant ses adeptes à refuser d’aider à extirper les maux ; il se résume souvent pour eux à quelque chose d’irréaliste, ou — comme disent plus familièrement certains détracteurs — à de pures fadaises ».

    Mais bien loin d’être des fadaises, le grand art, suggérait Arnold, est une réalité qui peut offrir des solutions aux tensions et aux anxiétés les plus profondes de la vie. Si peu réaliste qu’ait pu paraître l’art aux « jeunes lions du Daily Telegraph« , il est capable de nous offrir quelque chose d’aussi précieux qu’une interprétation des maux de l’existence et des solutions à ces maux.

    Examinez l’oeuvre de tout grand artiste, suggérait Arnold, et vous la trouverez marquée (directement ou non) par « le désir de corriger l’erreur humaine, dissiper la confusion humaine, et réduire la souffrance humaine ». Tous les grands artistes aspirent, dit-il, à « laisser ce monde meilleur et plus heureux qu’ils l’ont trouvé ». Sans doute n’expriment-ils pas toujours une telle aspiration à travers un message ouvertement politique, ils peuvent même ne pas en avoir conscience, et pourtant il y a presque toujours dans leur oeuvre une protestation contre un état de choses imparfait et donc un effort pour corriger la perception erronée que nous pouvons en avoir ou nous apprendre à percevoir la beauté, pour nous aider à comprendre la souffrance ou pour raviver notre sensibilité, pour nourrir notre aptitude à l’empathie ou rééquilibrer notre perspective morale à travers la tristesse ou le rire. Arnold concluait son raisonnement par une assertion sur laquelle ce chapitre est construit. L’art, dit-il, est « la critique de la vie ».

    (Du statut social, Mercure de France, 2005)

    mars 1, 2010 à 23 h 29 min

  41. Mouais… ça se tient, mais je ne partage pas cette conception « morale » de l’art.

    Je pense, en effet, qu’il y a des artistes (les meilleurs ?) qui, tout au contraire, ne cherchent pas à critiquer le monde, à le transformer, en imaginer un « autre » qui serait meilleur, mais simplement l’assument tel qu’il est et ne font, en quelque sorte, que le répéter, le doubler, le recréer, bref simplement « ajouter du hasard au hasard ».

    mars 1, 2010 à 23 h 36 min

  42. 120

    Ecrit par Paul Valéry :

    Le poème, cette hésitation prolongée entre le son et le sens.

    ***

    Philosopher en vers ce fut et c’est encore vouloir jouer au loto selon les règles du jeu d’échecs.

    ***

    Le sens même du très beau vers s’altère par la traduction en prose. Et c’est là le propre même du vers. Le sens n’est plus le même et on semble n’y avoir pas touché.
    Le vers doit avoir un caractère magique ou ne pas être […]

    ***

    La poésie la plus précieuse est (pour moi) celle qui est ou fixe le pressentiment d’une philosophie.
    Etat plus riche et beaucoup plus vague que l’état philosophique qui pourrait suivre.
    Etat de généralité, de non-soi doué de toute la sensibilité du soi.
    Plus vrai en un sens que le philosophe qui vient, car celui-ci va s’appliquer à dissimuler son origine et son moment favorable que le poète, par une simulation inverse, va, tout à l’heure, exagérer, dorer, idéaliser, achever.
    […]

    ***

    Le sujet d’un poème lui est aussi étranger et aussi important que l’est à un homme, son nom.

    ***

    La poésie doit donner l’idée d’une parfaite pensée. — Ce n’est pas une vraie pensée. Qu’elle soit à la pensée ce que le dessin est à la chose — une convention qui restitue de la chose ce qu’elle a de passagèrement éternel.

    ***

    Poète prétendu philosophe.
    « J’aime la majesté des souffrances humaines » (Vigny). Ce vers n’est pas pour la réflexion. Les souffrances humaines n’ont pas de majesté. Il faut donc que ce vers ne soit pas réfléchi.
    Et il est un beau vers, car — majesté et souffrances forment un bel accord de deux mots importants.

    ***

    Il s’agit, dans les vers, de faire qu’une relation accidentelle, celle du son et du sens, semble naturelle ; sans exceptions, semble une loi.

    ***

    Le « sens » d’un poème, comme celui d’un objet — est l’affaire du lecteur.
    L’affaire du poète est de construire une sorte de corps verbal qui ait la solidité, mais l’ambiguité, d’un objet. L’expérience montre qu’un poème trop simple (par exemple abstrait) est insiffuisant et s’use à la première vue. Ce n’est même plus un poème. Le pouvoir d’être repris et resucé dépend du nombre d’interprétations compatibles avec le texte et ce nombre résulte lui-même d’une netteté qui impose l’obligation d’interpréter et d’une indétermination qui la repousse.
    Exemple mémorable : la folle richesse de sens (et de contresens) qui se peuvent tirer des livres saints. Le moindre geste évangélique (acte en soi clair et net) est fait capable d’une infinité de sens (qui ne gagnent rien à être explicités).

    ***

    Un poème doit être une fête de l’Intellect. Il ne peut être autre chose. Fête : c’est un jeu, mais solennel ; image de ce qu’on n’est pas, de l’état où les efforts sont seulement rythmés, rachetés.
    […] La fête finie, rien ne doit rester. Cendres, guirlandes foulées.

    ***

    etc.

    (Cahiers, Gallimard, 1972)

    mars 3, 2010 à 8 h 34 min

  43. J’ai une franche et profonde (sans doute venant du fait que j’ai dévoré, assez jeune, ses Cahiers) sympathie pour Paul Valéry.
    Que sa pensée me semble, à chaque fois, claire et limpide !

    mars 3, 2010 à 8 h 36 min

  44. Une « pensée claire et limpide ». Rien de bien poétique, donc, si j’en crois ses propres paroles ?
    Pas sûr qu’il soit ravi de ce pseudo-compliment !

    mars 3, 2010 à 8 h 38 min

  45. Exact.
    Je l’apprécie davantage en philosophe qu’en poète.
    Et bizarrement je le trouve autant clair, bref, brillant, simple lorsqu’il pense, que lourd, pompeux, abscons, pédant lorsqu’il « poétise ».

    En matière poétique, mon goût me ramène en effet plutôt vers Guillevic, De Chazal, les haïkus… dans lesquels je retrouve les clarté, brièveté, brillance et simplicité qui me plaisent dans ses Cahiers.

    mars 3, 2010 à 8 h 46 min

  46. On cherche et apprécie toujours ce qu’on n’a pas ! 😉 🙂

    mars 3, 2010 à 8 h 47 min

  47. 120

    Ecrit par Paul Valéry :

    Poésie.
    Cette partie des idées qui ne peut pas se mettre en prose, se met en vers. Si on la trouve en prose, elle demande le vers et semble un vers qui n’a pu se faire encore. Que sont ces idées ?
    Ce sont ces idées qui ne sont possibles que dans un mouvement trop vif, ou rythmique, ou irréfléchi de la pensée.

    ***

    Il ne faut pas mettre en vers des idées dont la prose soit capable.

    ***

    Que le poëte multiplie tout ce qui sépare le vers de la prose. La rime, ne fit-elle qu’accroître cette différence, est bonne.

    ***

    Est poète celui auquel la difficulté inhérente au vers donne des idées — et ne l’est pas celui auquel elle les retire.

    ***

    Poésie.
    C’est un préjugé très remarquable que de croire le sens du discours être plus élevé en dignité que le son et que le rythme.
    Comprendre la poésie, c’est avoir surmonté ce préjugé, qui ne doit pas être excessivement ancien, qui se rattache à l’opposition naïve et non immémoriale entre l’âme et le corps, et à l’exaltation de la « pensée » même niaise aux dépens de l’existence et de l’action corporelles même admirables de justesse et d’élégance.

    ***

    Poésie, art de parler pour ne rien dire, mais pour tout suggérer.

    ***

    Pour un poète, il ne s’agit jamais de dire qu’il pleut. Il s’agit… de créer la pluie.

    ***

    Le poète n’a pas pour but de communiquer une « pensée », mais de faire naître en autrui l’état émotif auquel une pensée analogue (mais non identique) à la sienne convient. « L’idée » ne joue (dans lui comme dans l’autre) qu’un rôle partiel.

    ***

    Chez les esprits non-poétiques, se manifeste toujours une tendance à traduire en langage de prose le texte donné en vers. C’est ce qu’ils appellent « comprendre ». Quand l’opération est possible, c’est que le poème ne valait rien, puisque c’est la démonstration de l’inutilité et de l’arbitraire de sa condition de forme.

    ***

    La poésie sur le papier n’a aucune existence. Elle est alors ce qu’est l’appareil dans l’armoire, un animal empaillé sur un rayon.
    Elle n’a d’existence que dans 2 états — à l’état de composition dans une tête qui la rumine et la fabrique ;
    à l’état de diction.

    ***

    Je garde ma véritable « poésie » pour mon usage personnel.

    (Cahiers, Gallimard, 1973)

    mars 3, 2010 à 21 h 18 min

  48. Isidore

    C’est beau et bien dit. Mais s’il faut expliquer la poésie pour la rendre accessible et acceptable, c’est malheureusement l’aveu de l’irrémédiable désertion de l’esprit poétique chez les modernes que nous sommes devenus. Moralité: vive la prose et le bon vin ! Après tout c’est déjà pas si mal, et peut-être même suffisant après tout…

    mars 3, 2010 à 22 h 32 min

  49. 😉
    On peut aussi le voir comem ça, Isi : toute cette prose n’est répandue dans le monde que pour permettre à la poésie de s’épanouir tranquillement (et discrètement) « pour notre usage personnel » !

    mars 4, 2010 à 0 h 03 min

  50. Isidore

    Sans doute, Ourko… Dans ces sociétés de masse qui caractérisent notre époque, la poésie a besoin d’espaces confidentiels pour continuer d’exister, laissant à la prose, sa sœur bavarde, le soin d’occuper la scène… J’aime assez bien cette manière de voir les choses.

    De toute façon tout cela n’a pas beaucoup d’importance tant que le goût et l’expression de la poésie peut continuer de vivre et de s’épanouir comme il le désire. Et je ne pense pas qu’il s’éteigne jamais, sauf à voir notre espèce disparaître…

    mars 4, 2010 à 9 h 30 min

  51. 120

    Ecrit par Michel Maffesoli :

    […] Laisser-être n’est pas l’équivalent de la passivité. Sous l’impulsion des pensées orientales (« orients mythiques » ai-je dit) l’on prend, de plus en plus, conscience que peut exister une « action — non active ». Oxymore en phase avec l’esprit du temps, où l’on n’a pas peur de relier, en une coïncidentia oppositotum, ce que notre habituelle logique du « tiers exclu » avait, continûment, marginalisé. Conjonction que l’on retrouve en ces deux sommets de l’existence que sont la poésie et la vie quotidienne.

    En effet, il y a dans le poïétique une attitude qui tout en laissant aller les choses, en les laissant filer, permet d’en faire ressortir leur efficace propre. Leur énergie et leur force interne. N’est-ce point cela l’ambition de tout art : rendre visible l’invisible. Ou encore, en sens inverse du lamento de la démarche critique conduisant à l’inertie de l’esprit, rétrocéder du dérivé à l’essentiel. Au-delà de la simple chronologie, repérer ce qui, de façon cachée, se destine à être. Le pivot théorique d’une telle sensibilité : c’est dans l’ombre que se cache la vérité des choses. On pourrait appeler cela une géosociologie renvoyant à un lien social fortement et résiduellement (le « résidu » de Vilfredo Pareto) enraciné. L’action poïétique consistant à faire ressortir la vérité qui est là, déjà là. N’est-ce point ainsi que Rimbaud présentait ses visions : « inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens » ? Inventer qu’il faut comprendre en son sens strict : in venire, faire venir à jour. Faire venir ce qui se manifeste, mais que nos préjugés, nos conformismes de pensée tendent à négliger, à refuser, à dénier. La non-action active c’est rendre attentif, contre nos évidences, à ce qui est évident.

    Permettre l’éclosion des choses. Les favoriser sans les brusquer. […]

    (Matrimonium, Petit traité d’écosophie, CNRS éditions, 2010)

    mars 7, 2010 à 11 h 35 min

  52. La poésie comme « lacher-prise » du langage.
    J’aime beaucoup l’idée qui correspond assez bien à l’impression que le principal obstacle à ma potentielle expression poétique est de l’ordre de la crispation (difficulté à prendre, tout simplement et légèrement, de la distance avec le langage, et tout particulièrement le sens qu’il peut véhiculer).

    mars 7, 2010 à 11 h 39 min

  53. Isidore

    Je ne sais pas pourquoi tu parles de « potentielle expression poétique » dans la mesure où elle est déjà effective et plutôt efficace. Après qu’il vaille le coup de la cultiver et d’y trouver de plus en plus de plaisir et de satisfaction, comme toute chose d’ailleurs, certes, certes… mais il s’agit sans doute d’une manière simplement plus concrète et pratique de parler de « lâcher prise ».

    J’avoue, pour ma part que cette notion de « lâcher prise », même si elle peut effectivement désigner quelque chose de réel et de concevable, a quand même la fâcheuse tendance à me hérisser le poil dans la mesure où elle sert plus souvent le non moins fâcheux désir de domination d’autrui en posant une injonction inquisitoire forcément culpabilisatrice pour celui qui s’y laisse prendre. Elle me fait penser à d’autres du même acabit: « soyez créatifs ! » ou alors « aimez vous les uns les autres ! »

    mars 7, 2010 à 19 h 23 min

  54. C’est une injonction que je m’adresse à moi seul. Je me rends compte que je ne parviens pas à écrire comme j’aimerais parfois le faire : sans « regarder » (donc analyser, évaluer, juger) ce que je fais. Un manque de confiance. De légèreté. D’habitude, aussi, sûrement. C’est en effet, comme la musique et toute forme artistique, une pratique qui s’exerce. Le talent étant bien sûr une autre question.

    Pour le dire autrement (de façon imagée) : j’aimerais savoir écrire comme Ferré (ou Murat) et ne sais faire que du… Brassens (ou assimilé).

    mars 7, 2010 à 20 h 00 min

  55. Tu regardes, évalues et juges tout ce que tu écris, dis-tu Vincent ? Vraiment ? Même tes âneries ? 😉

    mars 7, 2010 à 20 h 06 min

  56. Je suis d’accord avec toi, Isi, sur l’idée que toute injonction morale « hérisse le poil » quand elle s’adresse aux autres.

    Rien n’est plus immoral, en tout cas pour moi, qu’une morale à vocation universelle !

    mars 7, 2010 à 20 h 08 min

  57. Isidore

    A mon avis écrire à la Brassens n’a rien à envier à écrire à la Ferré ou à la Murat… et encore faut-il y arriver, sacrebleu !

    mars 8, 2010 à 14 h 25 min

  58. J’y vois pour ma part une sacrée différence :

    Brassens sait où il veut en venir lorsqu’il écrit. Il a un thème, une histoire, un ton (souvent humoristique) et une chute. C’est souvent tout autant bien vu que bien tourné. Mais une fois la surprise de la première écoute passée, le plaisir (poétique) s’amenuise par la suite. Seule la musique qui porte le texte « tient » l’ensemble dans le temps.

    Ferré et Murat me paraissent en comparaison beaucoup plus détachés du sens. Leurs chansons sont par exemple impossibles à raconter, résumer. Et le nombre d’écoutes n’épuise pas leur magie. C’est une forme d’écriture dont je suis bien incapable… et qui, du coup, m’impressionne davantage.

    C’est du moins ainsi que je sens les choses.

    mars 8, 2010 à 20 h 05 min

  59. Isidore

    Voilà qui est plus clair et, ma foi, tout à fait pertinent…

    mars 8, 2010 à 21 h 53 min

  60. 120

    Ecrit par Robert Sabatier :

    Poésie : le langage de ce que cache le langage.

    *

    La Poésie entre où la philosophie ne peut entrer.

    *

    La prose ayant une lettre de trop, la rose choisit la poésie.

    *

    Le poème doit créer dès ses premiers mots le silence dans lequel on l’entendra.

    *

    Placebo du nomadisme originel : le poème.

    *

    Il s’agit moins d’écrire un poème que d’offrir une demeure à la voix écrite.

    *

    Poète : laveur de mots, écrivain de haute mer, de nudité vêtu.

    *

    Le poète pose des pierres sur le toit du monde.

    *

    Poète : cet arbre dont l’oiseau délivre la parole.

    *

    Le poète est toujours en état d’ivresse sauf quand il a bu.

    *

    Etre non pas l’homme versifiant, mais l’homme diversifiant.

    *

    Pour que la Poésie vienne à nous, faisons la moitié du chemin.

    *

    Le poète, dès qu’il joue le rôle du poète, est le plus mauvais comédien qui soit.

    *

    Sèche philosophie quand nulle poésie ne l’humecte.

    *

    L’ennemi de la poésie se nomme le poétique.

    *

    etc.

    (Le livre de la raison souriante, Albin Michel, 1991)

    mars 11, 2010 à 0 h 08 min

  61. 120

    Ecrit par Christian Bobin

    La poésie m’a longtemps ennuyé jusqu’à ce que je comprenne que je n’aimais qu’elle seule, sans trop savoir ce qu’elle était.

    (L’épuisement, Le temps qu’il fait, 1994)

    mars 11, 2010 à 14 h 03 min

  62. 120

    Ecrit par Frederic Nietzsche :

    Les poètes n’ont pas la pudeur de ce qu’ils vivent : ils l’exploitent.

    (Maximes et interludes, Prélude àune philosophie de l’avenir, 1886)

    mars 11, 2010 à 19 h 56 min

  63. 120

    Ecrit par Michel Tournier :

    La poésie et la prose

    On peut imaginer deux magasins contigus, celui d’un antiquaire et celui d’un quincaillier. La vitrine du quincaillier expose des batteries de casseroles en aluminium brillant avec des queues de bakélite noire. Aussi pimpante que soit cette vaisselle, il est clair qu’elle aspire de toute sa vocation à servir. Sa raison d’être est la cuisine avec ses rudesses, le feu, les sauces, les agressions du nettoyage. Objets d’usage ne valant que par leur utilité, ils s’usent et seront bientôt jetés et remplacés.

    L’antiquaire expose, lui aussi, des casseroles. Mais en cuivre massif, à la surface finement martelée par la main d’un artisan du XVIIIe siècle. Elles ne peuvent aller au feu. Elles ne servent à rien. Ce sont des idées de casseroles plus que de vraies casseroles.

    Il en va de même avec les mots, selon qu’on les trouve dans un texte en prose ou dans un poème.

    La raison d’être de la prose est son efficacité. Jean-Paul Sartre : « La prose est utilitaire par essence ; je définirais volontiers le prosateur comme un homme qui se sert des mots. Monsieur Jourdain faisait de la prose pour demander ses pantoufles, et Hitler pour déclarer la guerre à la Pologne. » Ajoutons qu’ils ne doutaient ni l’un ni l’autre de l’efficacité de leurs paroles. Monsieur Jourdain entendait bien qu’ayant parlé, on lui apportât ses pantoufles, et Hitler que ses divisions envahissent effectivement la Pologne. Dès lors que l’effet était obtenu, ces ordres devenaient caducs et disparaissaient devant leur propre efficacité. Comme les casseroles du quincaillier, la prose se précipite vers sa propre destruction.

    Tout autres sont les mots de la poésie qui aspirent toujours à l’éternité. La métrique et la rime se justifient par leurs vertus mnémotechniques. Car la vocation du vers, c’est d’être appris par coeur et récité à tout moment, éternellement.

    Paul Valéry rapporte ce dialogue entre le dessinateur Degas et le poète Mallarmé. « J’ai un tas d’idées en tête, disait Degas, moi aussi je pourrais écrire de la poésie. » Et Mallarmé lui répond : « Mais, cher ami, la poésie, cela se fait avec des mots, non avec des idées. » Car c’est la prose qui part d’une idée. Monsieur Jourdain a d’abord l’idée d’enfiler ses pantoufles et Hitler d’envahir la Pologne. Ils parlent ensuite conformément à leur idée.

    En poésie, le mot est premier. Le poème est un enchaînement de mots selon leur sonorité et sur un terrain du rythme. Les idées qu’ils véhiculent sont secondaires. Elles suivent comme elles peuvent. « Comprendre » la prose, c’est saisir les idées qui la commandent. « Comprendre » un poème, c’est être envahi par l’inspiration qui en émane. La limpidité et la précision — qui sont les valeurs de la prose — cèdent la place en poésie à l’émotion et à la force évocatrice. Il en résulte également qu’on peut toujours en prose changer les mots — et notammment traduire le texte dans une autre langue — à condition de respecter l’idée — alors qu’un poème est inexorablement solidaire des mots qui le composent et ne peut passer d’une langue dans une autre. Un poème et sa prétendue traduction dans une autre langue, ce sont deux poèmes sur le même thème.

    On peut exprimer la même idée en se servant des concepts de fond et de forme. On dira que dans la prose le fond et la forme sont facilement dissociables, le même contenu pouvant se traduire de diverses façons, alors que dans la poésie la distinction fond-forme ne peut se faire, la forme servant aussi de fond, et le fond se confondant avec une forme déterminée.

    (Le miroir des idées, Traité, MErcure de France, 1994)

    mars 11, 2010 à 23 h 18 min

  64. Et un « point Godwin » pour Sartre et Tournier, un ! 😉

    mars 11, 2010 à 23 h 19 min

  65. Exact.
    Le passage par Hitler marque souvent la pauvreté de l’argumentation. N’étant guère sensible à ce genre d’intimidation, je retiens finalement davantage de ce texte de Tournier que la poésie déborde de suffisance et de prétention et que l’humble et simple prose, en comparaison, est peut-être seule digne d’un véritable éloge.

    mars 11, 2010 à 23 h 26 min

  66. En tout cas, je me sens pour ma part plus à mon aise chez un quincaillier que chez un antiquaire. Pas vous ?

    mars 11, 2010 à 23 h 27 min

  67. Isidore

    De toute façon, écrire de la poésie en vers, aujourd’hui n’a plus beaucoup de sens, à part celui de faire joli et d’avoir l’impression de faire de la poésie… Il me paraît évident que désormais la poésie se cache dans la prose et bien souvent dans celle qui semble à mille lieu de prétendre à la moindre poésie… et de toute façon là où elle a le plus de chance de nous saisir sans crier gare!, c’est à dire n’importe où et n’importe comment. C’est du moins ce que je lui souhaite et c’est comme ça qu’elle m’émeut vraiment. Je préfère donc aussi la poésie du quincailler à celle de l’antiquaire…

    mars 12, 2010 à 0 h 10 min

  68. Je n’ai pour ma part rien contre les vers (qui sont tout de même un bon moyen, en tant que contrainte purement formelle, de faire venir d’autres mots que les « naturels »). Ils ne garantissent effectivement pas la poésie… mais ne l’empêchent pas non plus.

    C’est ce qu’on en fait, ou la posture qu’on prend en les faisant, qui fait me semble-t-il la différence. Non ?

    Il y a en tout cas dans les « vers libres » des poètes actuels quelque chose qui ne me touche pas plus que ça et me fait penser à la musique savante contemporaine (qui elle aussi a cru, à tort selon moi, devoir se libérer de la contrainte de la tonalité)

    mars 12, 2010 à 13 h 30 min

  69. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Je lis les livres de poésie comme les femmes fouillent dans les boîtes où sont empilés des tissus, à l’époque des soldes : je prends un poème, je le quitte, je regarde celui qui le suit, je saute des pages, je reviens sur ma première lecture, j’hésite, je réfléchis, je ne réfléchis plus et j’emporte une image, heureux pour la journée, certain d’avoir fait une bonne affaire.

    (Autoportrait au radiateur, Gallimard, 1997)

    mars 12, 2010 à 14 h 15 min

  70. C’est bien c’que j’pensais : la poésie, c’t’un truc de gonzesse… comme le shopping !
    (Merci Christian 😉 )

    mars 12, 2010 à 14 h 18 min

  71. Mieux que la poésie sur I-pod de Dantzig : http://www.causeur.fr/sncf-un-peu-de-poesie-pour-sortir-du-train-train,5950

    mars 12, 2010 à 20 h 31 min

  72. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    L’écriture a pas essence une tendance autistique. Le poète est un autiste qui parle. L’autiste, c’est un homme nu dans une pièce vide. Il n’éclaire rien parce qu’il retient sa lumière, mais en écrivant il retourne sa peau, et l’envers de cette peau est chamarré de couleurs splendides. L’autisme est un soleil inversé : ses rayons sont dirigés vers l’intérieur. La surface externe est lisse, sans ressenti ni attraits, mais l’intérieur est d’une magnificience inouïe. Tant que la personne est enclose en elle-même, rien n’irradie, ou à peine, mais quand elle arrive à s’exprimer, c’est inimaginable la spendeur qui est à l’intérieur. Comme l’autiste en sa taisant, le poète s’ensevelit en écrivant : il vit une gloire interne et il est mort pour le monde.

    *

    L’amour des poètes qu’on aime n’est pas très éloigné de l’amour qu’on porte à des vivants : à un moment, tel poème ou tel visage va remplir la petite poterie d’argile rouge que nous avons dans la poitrine. […]

    (La lumière du monde, Paroles réveillées et recueillies par Lydie Dattas, Gallimard, 2001)

    mars 13, 2010 à 11 h 53 min

  73. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    Comme
    personne plus ne lit de poésie
    j’en écris

    j’attache
    des casseroles à la queue d’une vache
    espagnole

    (835, http://l-autofictif.over-blog.com/ , 13 mars 2010)

    mars 14, 2010 à 10 h 20 min

  74. Isidore

    Il existe tellement de façons de servir la poésie que je me demande toujours qui, de ceux qui s’en donnent le monopole ou de ceux qui n’auraient même pas l’idée d’en revendiquer la moindre velléité, la servent le plus efficacement finalement. Mais comme tout est dans tout (et réciproquement) cela n’a sans doute guère d’importance en définitive…

    mars 14, 2010 à 13 h 10 min

  75. 120

    Ecrit par Friedrich Nietzsche :

    De l’origine de la poésie. — « […] d’où a bien alors pu venir la poésie ? — cette façon de rythmer le discours qui, loin de favoriser l’intelligibilité de la communication, en diminue plutôt la clarté et qui, malgré cela, comme une dérision à toute convenance utile, a levé et lève encore sa graine partout sur la terre ! La sauvage et belle déraison vous réfute, ô penseurs utilitaristes ! C’est précisément la volonté d’être une fois délivré de l’utilité qui a élevé l’homme, qui lui a inspiré la moralité de l’art ! » — Eh bien ! dans ce cas particulier il me faut parler en faveur des utilitaristes, — ils ont si rarement raison que c’est à faire pitié ! C’est pourtant l’utilité, et une très grande utilité que l’on avait en vue, dans ces temps anciens qui donnèrent naissance à la poésie — alors qu’on laissa pénétrer dans le discours le rythme, cette force qui ordonne à nouveau tous les atomes de la phrase, qui enjoint de choisir les mots et qui colore à nouveau la pensée, la rendant plus obscure, plus étrange, plus lointaine : c’est là, il est vrai, une utilité superstitieuse. On voulut graver les désirs humains dans l’esprit des dieux au moyen du rythme, après que l’on eut remarqué qu’un homme retient mieux dans sa mémoire un vers qu’une phrase en prose ; par la cadence rythmique on pensait aussi se faire entendre à de plus grandes distances ; la prière rythmique semblait s’approcher davantage de l’oreille des dieux. Mais avant tout on voulait tirer parti de cette subjugation élémentaire qui saisit l’homme à l’audition de la musique : le rythme est une contrainte ; il engendre un irrésistible désir de céder, de se mettre à l’unisson ; ce ne sont pas seulement les pas que l’on fait avec les pieds qui suivent la cadence de la mesure, l’âme aussi, — et il en sera probablement de même, ainsi raisonnait-on, de l’âme des dieux !
    […]
    Dans l’ensemble, y eut-il en somme jamais pour l’homme ancien et supertitieux, quelque chose de plus utile que le rythme ? Par lui on pouvait tout faire : accélérer un travail d’une façon magique ; forcer un dieu à apparaître, à être présent, à écouter ; accomoder l’avenir d’après sa propre volonté ; décharger sa propre âme d’un trop-plein quelconque (la peur, la manie, la pitié, la vengeance), et non seulement sa propre âme mais encore celle du plus méchant démon, — sans le vers on n’était rien, par le vers on devenait presque un dieu. Un pareil sentiment fondamental ne peut plus être entièrement extirpé, — et, maintenant encore, après un travail de milliers d’années pour combattre une telle superstition, le plus sage d’entre nous devient à l’occasion un insensé du rythme, ne fût-ce qu’en ceci qu’il sent une idée plus vraie lorsqu’elle prend une forme métrique et s’avance avec un tressaut divin ! N’est-ce pas chose très plaisante que les philosophes les plus sérieux, malgré toute la sévérité qu’ils mettent d’autre part à manier les certitudes, s’appuient toujours encore sur des sentences de poètes pour donner à leurs idées de la force et de l’authenticité ? — et pourtant il est plus dangereux pour une idée d’être approuvée par les poètes que d’être contredite par eux ! Car, comme dit Homère : « Les poètes mentent beaucoup ! »

    (84, Le gai savoir, « La gaya scienza », 1882-1887)

    mars 23, 2010 à 19 h 46 min

  76. Pas mal la tirade PP du moustachu !
    (notamment l’idée que la poésie rend la pensée « plus obscure, plus étrange, plus lointaine »)

    mars 23, 2010 à 21 h 58 min

  77. Isidore

    Pas mal, pas mal, en effet !

    mars 24, 2010 à 12 h 19 min

  78. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Est-ce que vous fréquentez les oeuvres des poètes ?

    Remplaçons si vous le voulez bien ce mot de « poésie » par celui de « parole amoureuse ». Et maintenant, oui, je peux répondre à votre question : je n’attends que cette parole, je ne cherche que cette parole, je ne désire et ne veux fréquenter qu’elle. Où qu’elle soit. Elle peut fleurir dans un livre de poèmes mais aussi sur la page d’un roman, comme n’importe où dans la vie. La poésie est parole aimante, parole émerveillante, parole enveloppée sur elle-même, pétales d’une voix tout autour d’un silence. Toujours en danger de n’être pas entendue. Toujours au bord du ridicule, comme sont toutes les paroles d’amour. On croit que la poésie est un agencement un peu maniéré de certains mots, une façon obscure de faire tinter un peu d’encre et de songe. Mais ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça du tout. La poésie, on ne l’écrit pas avec des mots. La matière première d’un poème, son or pur, son noyau d’ombre, ce n’est pas le langage mais la vie. On écrit d’abord avec sa vie, ce n’est qu’ensuite qu’on en vient aux mots. Ceux pour qui les mots sont premiers, ce sont les hommes de lettres, ceux qui, à force de ne croire qu’à la littérature, ne connaissent plus qu’elle. Ceux pour qui la vie est première bénie, ce sont les poètes. Ils ne se soucient pas de faire joli. Ils s’inquiètent d’abord de vivre, seulement de vivre. Se faire silencieux, se rendre attentif, vivre, aimer, écrire — ce sont des actes qui n’en font qu’un seul. Si la poésie n’est pas la vie dans sa plus belle robe, dans sa plus franche intensité, alors ce n’est rien — un amas de petites encres, petits orgueils, petites ouffrances, petites sciences. La poésie est une parole aimante : elle rassemble celui qui la prononce, elle le receuille dans la nudité de quelques mots. Ces mots — et avec eux le mystère d’une présence humaine — sont offerts à celui qui les entend, qui les reçoit. La poésie, dans ce sens, c’est la communication absolue d’une personne à une autre : un partage sans reste, un échange sans perte. On ne peut pas mentir en poésie. On ne peut dire que le vrai et seulement le vrai. Si on ment on sort de la poésie. Si belle soit la phrase qu’on écrit, si on ment on sort de la poésie pour choir dans le langage coutumier, dans le mensonge habituel, dans la vie ordinaire, morte.

    (La merveille et l’obscur, Paroles d’aube, 1992)

    avril 10, 2010 à 8 h 53 min

  79. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Pour lire un roman, il faut deux ou trois heures. Pour lire un poème, il faut une vie entière.

    (L’équilibriste, Le temps qu’il fait, 1998)

    avril 16, 2010 à 8 h 32 min

  80. 120

    Ecrit par Annie Lebrun :

    Rappelons-nous l’apologue zen que Breton citait en 1948 : « Une libellule rouge — arrachez-lui les ailes — un piment, dit l’élève. Un piment — mettez-lui des ailes — une libellule rouge, dit le maître. » Alors que l’élève mutile tout simplement la libellule pour tenter de la faire ressembler très approximativement à un piment, le maître, lui, en ne détruisant rien, en considérant seulement un piment très réel mais en lui ajoutant des ailes qui n’existent pas, invente une libellule qu’on n’a jamais vue. C’est cela, le merveilleux, et c’est là toute la différence entre les poètes et les faux artistes, les uns transfigurant le monde, en lui ajoutant le peu, le très peu qui le change, les autres n’hésitant jamais à trafiquer la réalité afin d’imposer leur impuissance en marque de puissance. « Il était une fois » dit le conte. Il dépend de chacun que cette fois soit encore. Le propre du merveilleux est de surgir quand on s’y attend le moins. Mais il faut le vouloir. C’est peut-être notre dernière chance, mais elle est immense. Car si la servitude est contagieuse, la liberté l’est plus encore.

    (« Le langage reste une arme que chacun peut se réapproprier », Philosophie magazine N°26, février 2009)

    avril 27, 2010 à 7 h 36 min

  81. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Un poète rencontre toujours un poète plus grand qui lui arrache le coeur d’admiration. J’ai rencontré le givre.

    (Prisonnier au berceau, Mercure de France, 2005)

    juillet 27, 2010 à 22 h 18 min

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