"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

La décence ordinaire

L’expression « common decency » est initialement de George Orwell (photo ci-dessus). Elle est aujourd’hui au coeur des réflexions détonantes de cet OVNI qu’est Jean-Claude Michéa et Bruce Bégout y a consacré tout un ouvrage en 2008.

Pour tenter l’expliquer en quelques mots, disons que cela désigne le savoir-vivre populaire, un mélange naturel de dignité, de sens de l’égalité, de simplicité et de solidarité des gens ordinaires, une sorte de morale instinctive profondément  (ancestralement ?) ancrée dans les moeurs de tout un chacun.

C’est surtout, à mon sens, un concept éclairant et structurant, peut-être même, comme l’affirme Brice Bégout, « l’unique espoir de la rénovation politique et sociale de l’Occident »?

Cela fait des mois que j’ai le projet d’en parler ici (ou du moins d’inviter 120 à donner la parole à Orwell, Bégout et Michéa) sans trop  savoir dans quel sens l’aborder.

Je saisis donc l’occasion de la discussion engagée suite à l’article précédent d’Isidore pour l’amener au débat… en espérant que vous y trouverez toute la pertinence et la fertilité qu’elle me semble recéler.

120, à toi de jouer !

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59 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    « […] Les « sentiments humains ordinaires » se résument en effet à ces capacités « d’amour, d’amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage, d’intégrité » dont les hommes de pouvoir sont très généralement dépourvus. Prises ensemble, ce sont ces dispositions qui définissent la « common decency », autrement dit cette pratique quotidienne de la civilité, de l’entraide et de la réciprocité bienveillante, peut-être « innée » et qui est, en tout cas, le socle nécessaire de toute vie bonne, et la condition indispensable de toute révolte qui voudrait se présenter comme juste. Précisons que la common decency, ainsi définie, ne doit évidemment pas être réduite aux dimensions qu’Orwell lui découvre dans l’oeuvre de Dickens. Il ne s’agit pas d’une idéalisation littéraire, mais avant tout d’une disposition quotidienne effective — au moins dans les classes populaires — d’un ensemble avéré de manières de donner, recevoir et rendre qui, une fois développées et universalisées, constitueront la base psychologique du socialisme. […] »

    (Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995)

    décembre 22, 2010 à 8 h 57 min

  2. Ce premier extrait me permet de poser d’emblée les deux réserves que j’ai face aux développements de Michéa :

    1) Je ne souscris pas à sa distinction de nature implicite entre les « hommes de pouvoir » et les « pékins moyens », les seconds étend un peu trop idéalement considérés comme exempts de toute forme instinctive de volonté de puissance. Pour le dire autrement, l’indécence, selon moi, est première (et recouvre la pulsion archaïque que les éthologues désignent, à la suite de Lorenz, par agressivité) et la « common decency » une construction certes ancestrale mais ultérieure et plus élaborée, donc par essence plus fragile.

    2) Je ne suis pas certain que ces bonnes manières restent ce qu’elles sont lorsque le socialisme (que Michéa a me semble-t-il raison de distinguer de « la gauche ») tente de les « développer et universaliser ». Elles me paraissent, en effet, indissociables de l’échelle humaine déjà développée par ailleurs (notamment ici : http://www.partiprehistorique.fr/2009/04/29/lechelle-humaine/ ).

    décembre 22, 2010 à 9 h 16 min

  3. 120

    Ecrit par Bruce Bégout :

    « […] Mais que faut-il entendre par cette common decency qui constitue le coeur de sa pensée politique ? Il s’agit d’une expression qu’Orwell emploie régulièrement à partir de son enquête sur la vie des mineurs du nord de l’Angleterre en 1935 (The Road to Wigan Peer). Elle désigne tout d’abord une sorte de « sens moral inné » propre aux gens simples :

    « Dans un foyer ouvrier — je ne parle pas ici des familles de chômeurs, mais de celles qui vivent dans une relative aisance — on respire une atmosphère de chaleur, de décence vraie, de profonde humanité qu’il n’est pas si facile de retrouver ailleurs. » (The Road to WP)

    Il nous faut indiquer qu’Orwell a tout d’abord repéré cette décence ordinaire parmi les gens que la société considère en général comme indécents en raison de leur manière débraillée de vivre : les mendiants et les vagabonds.

    […] Cette honnêteté ordinaire s’exprime sous la forme d’un penchant naturel au bien, et sert de critère du juste et de l’injuste, du décent et de l’indécent. Elle suppose donc, avant toute éducation éthique et pratique, une forme de moralité naturelle qui s’exprime spontanément sans faire appel à des principes moraux, religieux ou politiques. L’homme ordinaire n’a pas besoin de se tourner vers certaines autorités pour agir moralement. Il possède en lui-même une faculté sensible d’évaluation morale qui précède toute norme conventionnelle. A rebours de toute déduction transcendantale à partir d’un principe, la common decency est la faculté instinctive de percevoir le bien et le mal. Elle est même plus qu’une simple perception, car elle est réellement affectée par le bien et le mal. En ce sens, on peut directement la rapprocher de ce que les philosophes anglais et écossais de la première partie du XVIIIe (Shaftesbury, Hutcheson et Hume) nomment le « sens moral », à savoir un sentiment de vertu (et non le résultat d’un raisonnement), qui est naturel et commun à tous les hommes. Comme le sens moral, la décence ordinaire ressortit à un sentiment spontané de bonté qui est, à la fois, la capacité affective de ressentit dans sa chair le juste et l’injuste et une inclinaison naturelle à faire le bien. […] »

    (De la décence ordinaire, Allia, 2008)

    décembre 22, 2010 à 9 h 40 min

  4. Puisque j’en suis aux réserves, celle que j’apporterais au texte de Bégout est ma réticence à employer le terme de « moral » — que je réserve aux énoncés de principes universels — pour désigner ce qui me semble en être tout le contraire : une bonté en acte, qui se passe de mots et de conceptualisation en terme de « bien » et « mal ».

    décembre 22, 2010 à 9 h 46 min

  5. Isidore

    Com. 1
    Par « hommes de pouvoir » ne désigne t’il pas plutôt les hommes avides de pouvoir ou en ayant simplement un goût immodéré, qu’ils soient « pékins » ou bien placés dans la hiérarchie sociale ?

    Bref, il y aurait deux sortes d’hommes: ceux qui ont le goût du pouvoir et ceux qui ne l’ont pas. Les premiers dominant tout naturellement les seconds, et les seconds cultivant la « common decency » prioritairement.

    On arrive vite au clivage « forts-faibles », les forts étant les mieux pourvus côté agressivité et volonté de domination, les faibles mieux dotés côté empathie, civilité et sens du groupe (dont ils ont d’ailleurs bien besoin pour se protéger des forts).

    Tout ceci ne me convainc pas vraiment, en fait. Je sens l’idéologie naturaliste…

    décembre 22, 2010 à 9 h 55 min

  6. A la liste des auteurs qui ont perçu et tâché de faire connaître la pertinence des réflexions politiques d’Orwell, je n’ai pas cité Simon Leys (qui a préfacé le dernier ouvrage de Grozda) mais son Orwell ou l’horreur de la politique (que je n’ai pas encore lu) précède les ouvrages de Bégout et Michéa car il date de… 1984 (est-ce un hasard ?) !

    décembre 22, 2010 à 10 h 00 min

  7. Il me vient à l’idée que cette chaleur humaine telle évoquée ci-dessus, n’est finalement pas si caractéristique de notre humanité et serait au contraire très « naturelle » si j’en juge à ce que je ressens lorsque je rends visite à nos animaux dans leur abris. Tous ensemble, ânesses, brebis et poules, ça respire (non, pas les odeurs) une chaleur très similaire qui fait chaud au coeur… et même leur civilité naturelle pour manger ensemble dans la même auge (tant qu’il y a assez pour chacun) par exemple, ou cette indulgence des ânesses à voir se percher les poules sur leur dos ou même à recevoir leurs fientes sans rechigner le moins du monde, me laisse pantois.

    Bon, d’accord, s’il vient à manquer de nourriture les choses se gâtent très vite… mais finalement moins vite que chez nous, les humains…

    décembre 22, 2010 à 10 h 23 min

  8. D’autant plus d’accord avec toi que j’ai hésité à illustrer cet article avec cette image

    ou celle-ci :

    Cela conforte en tout cas mon idée que si la « morale » (mélange verbeux et prétentieux de chichi, de blabla et de tsoin-tsoin) est typiquement humaine, la « décence » est bien antérieure.

    décembre 22, 2010 à 10 h 34 min

  9. Ceci dit, je parle d’animaux domestiques ayant donc un lien très puissant avec nous. Je ne suis pas certain qu’ils cohabiteraient en si bonne intelligence sans notre présence, notre « domination » de fait… Et il est certain qu’il n’y a rien de plus voluptueux et chaud pour le maître que de sentir la soumission absolue et consentie de son esclave. Certes, certes… Bref tout ceci n’est pas vraiment limpide comme de l’eau de roche.

    décembre 22, 2010 à 10 h 43 min

  10. Pour revenir à ton com 4 :

    Ta remarque me semble rejoindre ma première réserve.

    Pour info, le premier extrait de Michéa choisi par 120 fait suite au discours d’O’Brien, tiré de 1984, dans lequel il voit un « manifeste implacable » qui « ne dégage pas seulement, avec clarté, l’ossature psychologique de l’homme de pouvoir en général et l’intellectuel totalitaire en particulier. Il dessine en même temps, et par opposition, la mentalité de l’homme ordinaire (celui qu’Orwell nomme « the common man » ou « the ordinary people »), c’est-à-dire, précisément, de l’homme que le pouvoir indiffère et qui n’éprouve guère le besoin, pour exister à ses propres yeux, d’exercer une emprise violente sur ses semblables. »

    Pour lui « […] le pouvoir ne fascine, en général, que ceux qui cherchent en lui un moyen radical de se venger des humiliations subies, que ces humiliations aient été réelles ou simplement imaginées. C’est la raison pour laquelle la volonté de puissance peut difficilement être séparée du ressentiment. […] »

    Bref, l’avidité de puissance pure est davantage une pathologie qu’un élément distinguant « par nature », les hommes de pouvoir des gens ordinaires. Cela reste discutable mais ne me semble pas assimilable à l’idéologie naturaliste que tu évoquais.

    décembre 22, 2010 à 10 h 55 min

  11. com 9 :

    Bien vu ! 😉

    décembre 22, 2010 à 10 h 56 min

  12. Ce qui me semble le plus pertinent dans la pensée politique d’Orwell centrée autour de ce concept de « décence ordinaire » est ce que Michéa appelle son « anarchisme conservateur » et qu’il formule entre autre ainsi :

    « […] Aucune société décente, en effet, ne peut advenir, ni même être imaginée, si nous persistons, dans la tradition apocalyptique ouverte par saint Jean et saint Augustin, à célébrer l’avènement de l’ « homme nouveau » et à prêcher la nécessité permanente de « faire du passé table rase ». En réalité, on ne peut espérer « changer la vie » si nous n’acceptons pas de prendre les appuis appropriés sur un vaste héritage anthropologique, moral et linguistique dont l’oubli ou le refus ont toujours conduit les intellectuels « révolutionnaires » à édifier les systèmes politiques les plus pervers et les plus étouffants qui soient. C’est une autre manière de dire qu’aucune société digne des possibilités modernes de l’espèce humaine n’a la moindre chance de voir le jour si le mouvement radical demeure incapable d’assumer clairement un certain nombre d’exigences conservatrices. Telle est, de ce point de vue, la dernière — et la plus fondamentale — leçon de 1984 : le sens du passé, qui inclut forcément une certaine aptitude à la nostalgie, est une condition absolument décisive de toute entreprise révolutionnaire qui se propose d’être autre chose qu’une variante supplémentaire des erreurs et des crimes déjà commis.

    « […] A quoi devons-nous boire cette fois ? [demanda O’Brien] A la confusion de la Police de la Pensée ? A la mort de Big Brother ? A l’humanité ? A l’avenir ?
    — Au passé, répondit Winston.
    — Le passé est plus important, consentit O’Brien gravement. […] »

    (1984)

    Si Winston Smith, fonctionnaire compétent et efficace du « Ministère de la Vérité », conserve une parcelle d’humanité (et c’est naturellement ce point qui l’apparente aux prolétaires), c’est donc d’abord dans la mesure où toutes les formes du passé le fascinent. Cette fascination, bien sûr, le perdra puisque M. Charrington, le gérant du magasin d’antiquités, se révèlera appartenir à la « Police de la Pensée ». Elle demeure néanmoins, tout au long du roman, la véritable clé psychologique de sa révolte contre le Parti […] »

    (Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995)

    décembre 22, 2010 à 11 h 12 min

  13. Mon expérience de tribu familiale propice à générer ce que G. Orwell désigne par « common décency », avec cette chaleur du foyer, ce côté cocon et bonnes manières du groupe familial, qui rayonne lorsqu’on le côtoie même de l’extérieur, ne va pas sans un asservissement des membres du groupe soumis, en réalité, à une puissante domination matriarcale ou patriarcale sans contestation possible. C’est finalement comme avec nos animaux, la paix et la félicité de ces structures proviennent essentiellement d’un mode de rapport de domination bien établi, équilibré auquel chacun se soumet et se résigne. Chacun ayant une place définie par le groupe et s’y soumettant joyeusement du fait de la sécurité qu’il en retire, il se dégage un sentiment d’harmonie indiscutable et contagieux.

    Mais tintin pour la moindre velléité à vouloir s’individualiser ou se rebeller contre l’autorité de fait. On n’est pas en démocratie et on se soumet à l’autorité « naturelle » sans discussion possible. Il n’est d’ailleurs même pas concevable d’émettre le moindre doute à ce sujet. Le principe même d’autorité est tabou. Le remettre en question est une atteinte vitale à la tribu et reste donc sévèrement réprimé. On demeure sous la domination de ses parents toute sa vie durant (du moins jusqu’à leur mort) et on perpétue ensuite l’infantilisation des générations suivantes jusqu’au moment où on débarrasse soi-même le plancher.

    Dans un système socialiste si bien rôdé on respire effectivement une belle chaleur humaine liée à la sécurité que donne tout groupe bien structuré, on sent se dégager la poésie ancestrale des peuples, on perçoit le charme de la présence forte d’une mémoire collective cultivée et partagée, on sent ce « common décency » d’une bonne éducation et une civilité indéniable… mais il faut accepter cette servitude et renoncer à devenir autre que ce que le groupe a décidé pour chacun.

    Voilà le hic majeur et rédhibitoire pour ce qui me concerne, qui m’a poussé à partir, à fuir le plus loin possible de cette forme d’asservissement absolu.

    décembre 22, 2010 à 11 h 18 min

  14. Car en réalité, ces structures équilibrées sont aussi minées en permanence de l’intérieur par des éléments déviants qui ne parvenant pas à s’arracher à l’emprise du groupe, développent toutes sortes de pathologies destructrices pour le groupe lui-même. Dans le cas que je connais il s’agit d’alcoolisme, de folie et diverses névroses plus ou moins viables, sans oublier aussi la présence d’une handicapée à 100% (dont je m’occupe avec ma compagne… comme quoi on ne s’y arrache pas si facilement, malgré tout l’effort déployé depuis des années… je viens d’ailleurs de décider d’arrêter cette prise en charge et de remettre le problème à la tribu. Je pourrai faire un petit article sur le sujet si vous le souhaitez…)

    décembre 22, 2010 à 11 h 40 min

  15. En fait (mais suis-je bien dans le sujet ?.. je continue quand même pour le plaisir de développer un sujet qui m’interpelle, et tant pis pour les longueurs) fidèle à ce désir d’harmoniser les contraires et de marier les incompatibles, ma position reste la même depuis que j’ai pris conscience de ce problème tribal. J’essaie de créer une forme de rapport personnel libre au sein de la tribu. En ce sens je n’appartiens plus à la tribu et ne peut donc revendiquer des droits ni d’ailleurs avoir me soumettre aux devoirs de ses membres. Je tente de créer un rapport d’échange libre, en tissant peu à peu des relations personnelles avec certains membres du groupe.

    Durant de longues années nécessaires à ces prises de conscience, simple électron libre respectant les usages du groupe et simple touriste de passage on me tolérait d’autant plus aisément que je ne demandais rien ni ne revendiquais quoique ce soit.

    À partir du moment où j’ai pris en charge ma tante handicapée, libérant le groupe de ce poids terrible, j’ai pris d’office une place au sein de la tribu et j’y appartiens de fait par l’autorité que cette place me donne.

    En structurant et en organisant cette prise en charge selon des modalités étrangères au fonctionnement « naturel » de la tribu, à savoir en lui donnant un statut professionnel validé par la Justice, j’ai profondément modifié la donne et modifié la place qu’occupait ma tante handicapée dans les jeux de pouvoir internes au groupe. J’ai « assaini » la situation en cessant de faire d’elle un otage des luttes de pouvoir interne, mais j’ai aussi perturbé cette répartition « naturelles » des pouvoirs. D’autre part en agissant démocratiquement au sein du Conseil de famille validé par la Justice, j’ai introduit le fonctionnement démocratique là où il n’existait pas. Mais tout va bien finalement tant que je débarrasse le groupe de cette lourde charge.

    Or je me rends compte depuis quelques temps qu’en portant ma tante je suis redevenu un membre de la tribu, malgré moi et que peu à peu les devoirs de ma place redonne le pouvoir à cette structure initiale, même si j’ai pu introduire quelques nouveaux élément démocratiques dans le fonctionnement interne. Et psychologiquement je reste lié à son principe d’asservissement individuel.

    j’ai donc décidé (d’autant plus que ma compagne se trouve intimement liée à l’affaire) de cesser cette prise en charge et de confier de nouveau ma tante à la tribu. Je sens que les choses ne vont pas être si simples et que le défi est de taille pour eux comme pour moi. Prochaine réunion du Conseil de famille le 15 janvier prochain.

    décembre 22, 2010 à 12 h 39 min

  16. Dernier point pour préciser ma position quant à la question familiale et tribale évoquée, je dirais que contrairement à tous ceux de mes amis qui prônent une rupture pure et dure avec la famille naturelle, affirmant – avec pertinence aussi – que tant qu’on ne s’arrache pas à ce « papa-maman » il est vain de vouloir espérer une véritable existence personnelle, je fais le pari qu’une évolution personnelle et tribale peut se jouer dans un dialogue maintenu. C’est peut-être une dangereuse illusion et pour l’instant je n’ai pas vraiment la preuve du contraire mais je n’ai pas non plus la preuve que ce ne soit qu’une vaine chimère.

    Je tiens malgré tout à ce dialogue pour deux raisons principales.

    La première est qu’il ne me semble pas juste de jeter le bébé avec l’eau du bain dans la mesure où ces structures ancestrales sont aussi l’assise de notre mémoire et de notre culture commune, qu’elle se régénèrent sans cesse malgré toutes les volonté de les faire disparaître et qu’il vaut mieux s’y coltiner franchement plutôt que de les fuir.

    La deuxième raison, et la principale en fait, c’est que la notion de groupe, de tribu reste un concept abstrait et que la réalité ce sont des individus en chair et en os que je côtoie et avec qui se tissent depuis toujours des liens personnels familiaux certes, mais aussi amicaux, que ne justifierait jamais un quelconque désir de tout envoyer valser sous prétexte qu’ils incarneraient « la tribu »… D’autant plus que ces prises de consciences peuvent aussi se partager au sein du groupe et qu’une maturation collective se manifeste aussi, chacun agissant comme il peut à l’intérieur des systèmes existant. C’est comme pour mon interlocuteur de la banque Postale de l’article précédent, il incarne le système mais je ne peux lui faire l’offense de l’y identifier. Il se débat aussi à sa mesure et comme il le peut, à priori. C’est la courtoisie minimum que je me sens de lui manifester, une autre sorte de fraternité, en quelque sorte.

    décembre 22, 2010 à 13 h 17 min

  17. Hé hé !
    C’est intéressant que tu rapportes la discussion à un cas concret.

    Je me demande juste si la « common decency » qui me semble désigner les rapports sociaux ordinaires est adaptée à ce qui touche au cercle plus restreint(et « miné » par la relation inégale entre parents et enfants) de la famille.

    Mais allons-y quand même… et le terme de « tribu » me paraît intéressant à conserver.

    Deux questions me viennent « à chaud » :

    – Perçois-tu une différence dans les modalités de gestion du conflit, analysable en termes de « common decency », entre tes rapports avec la banque (cf. article précédent) et celui-ci ?

    – Quelle place occupe l’argent dans cette « affaire familiale » et son implication n’est-elle pas au coeur du problème (et finalement plus prégnante que les rapports strictement – et usuellement – familiaux) ?

    décembre 22, 2010 à 13 h 26 min

  18. Oups… je n’avais pas lu ton com 16 (dans lequel tu réponds en partie) avant d’écrire le 17.

    décembre 22, 2010 à 13 h 28 min

  19. Isidore

    J’ai plutôt l’impression que la question de l’argent n’est pas prioritaire dans le cas que je décris. C’est un peu comme avec nos animaux: tant qu’il y a suffisamment pour tous la question ne se pose pas. Chacun disposant de revenus suffisants à l’intérieur de la tribu, et ma tante disposant de fonds propres conséquents suite aux ventes de son héritage, les choses sont claires et aisées de ce côté là.

    décembre 22, 2010 à 13 h 37 min

  20. Y aurait-il une sorte de « bonne distance » rendant la cordialité possible, entre le « trop distant », impersonnel et froid de la modernité (avec ses écrans, ses hygiaphones, etc.) et le « trop proche », toujours un peu pathologique, de la famille (où trop d’affect déforme la relation) ?

    Et ne serait-ce pas justement l’espace de la tribu (que j’ai tendance à percevoir plus positivement qu’Isidore) ?

    décembre 22, 2010 à 16 h 36 min

  21. Je ne sais pas quel est la taille et le fonctionnement de ta « tribu familiale ».

    Généralement, me semble-t-il, la famille est quand même le lieu où règnent, certes des rapports d’autorité « figés » entre parents et enfants notamment, mais surtout, et cela me semble le plus important (et agissant), des relations entièrement guidées par le régime du don/contredon. Cela forme un « cocon » (l’image est éculée mais éclairante), plus rassurant qu’étouffant, qui prépare l’enfant à oser un jour prendre son envol et affronter un monde extérieur plus ouvert, risqué et d’autant moins chaleureux qu’il est « modernisé » et tout particulièrement que ses relations y sont monétarisées.

    décembre 23, 2010 à 11 h 41 min

  22. Je suis d’accord avec toi : « prendre son envol » ne veut pas dire « couper les ponts ».

    décembre 23, 2010 à 11 h 43 min

  23. Tout ça pour redire que, ne connaissant pas les détails de ton histoire, j’ai du mal à imaginer que ces conflits familiaux (où non seulement les personnes se connaissent bien et depuis longtemps mais où les questions financières passent au second plan) soient comparables au litige avec ta banque que tu évoquais précédemment (où le noeud de l’affaire est l’impersonnel argent et l’interlocuteur se présente sous le masque « professionnel »).

    décembre 23, 2010 à 11 h 50 min

  24. Isidore

    La taille de cette tribu ? Ma tante handicapée, dernière vivante de sa fratrie à laquelle appartenait aussi mon père, a 20 neveux et nièces constituant le noyau du Conseil de famille. En réalité, avec les descendants de ces 20 neveux on atteint très vite une centaine de personnes potentiellement concernées.

    L’influence « tribale » semble même agir au delà puisqu’en organisant une réunion de famille il y a une dizaine d’années, réunissant uniquement les descendants des mes deux grands parents paternels, 400 personnes furent contactées et une centaine, toutes branches confondues, répondit à l’appel.

    Mais en réalité ça ne signifie pas grand chose dans la mesure où ce type de rassemblement organisé selon une logique patriarcale (mon père revendiquant et assumant une autorité auto proclamée et effective au sein de sa fratrie) voulait prouver par ce rassemblement, sans l’avouer bien sûr, la prééminence de sa lignée paternelle au détriment de celle de son rival (époux de sa sœur aînée)… qui pouvait tout aussi bien organiser un rassemblement similaire et différent à partir de sa propre lignée paternelle.

    Tout ceci n’a pas beaucoup d’intérêt en soi mais montre quand même la force effective encore actuelle de ces structures familiales.

    décembre 23, 2010 à 12 h 20 min

  25. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    (apportant de l’eau au moulin du débat common decency / famille)

    « […] L’apprentissage de la réciprocité et de la bienveillance — fondement de ces « règles élémentaires de la vie en société » — exige […] tout un système de relations en face à face, à la fois stable et durable (puisqu’un tel apprentissage requiert nécessairement du temps) avec des êtres dont la présence nous a d’abord été donnée (nous n’avons pas choisi, par exemple, nos parents, nos frères et soeurs, ou nos voisins). Ce n’est que dans la mesure où nous aurons appris à nous accommoder de cette réalité incontournable, c’est-à-dire à accepter tels qu’ils sont (voire à apprécier ou aimer) ceux et celles avec qui il nous est donné de vivre, qu’il deviendra ensuite éventuellement possible de transposer à d’autres êtres humains (et notamment aux inconnus et aux étrangers) les habitudes ainsi acquises de common decency. Sans cet apprentissage premier du don, de la fidélité et de la gratitude — et donc sans le cadre anthropologique initial qu’il suppose — nos affinités électives elles-mêmes (telles qu’elles se noueront librement dans le cours ultérieur de notre vie) se verront presque toujours soumises aux lois non dépassées de l’égoïsme infantile. Rousseau ne voulait rien dire d’autre lorsqu’il rappelait que nul ne peut prétendre « aimer les Tartares » (ou s’intéresser réellement aux sans-abri et aux immigrés clandestins) s’il n’est pas d’abord capable d’ « aimer ses voisins », ses parents et ses proches. Autrement dit, ce n’est jamais en sautant la case départ qu’un être humain peut accéder à l’universel — théorème qui a l’avantage d’éclairer, au passage, la face psychologique cachée de bien des engagements officiellement « humanitaires », « associatifs » ou « citoyens » (il ne manque pas de Richard Durn, de Bertrand Cantat ou de militants de l’ « Arche de Zoé » pour le confirmer).

    Dans ces conditions, il suffit qu’une logique politique quelconque conduise à démanteler toutes les structures de la société primaire (de la vie de famille à la vie de quartier) — pour tarir à sa source la condition de possibilité la plus fondamentale de ces vertus élémentaires qui font que des individus décents devraient effectivement « séparer des gens qui se battent » ou interdire qu’ « on rudoie sa femme ». Il convient, naturellement, d’ajouter que si la socialité primaire est bien le cadre anthropologique le plus approprié à l’éclosion des vertus humaines de base, elle ne saurait, pour autant, garantir à elle seule que ces vertus apprises (quand elles l’ont été) seront effectivement universalisées. Condition nécessaire de la common decency, la socialité primaire n’en est pas une condition suffisante. C’est donc ici, et seulement ici, que la critique du « tribalisme » et du « repliement sur soi » doit trouver sa place. Mais ceci suppose que l’on ait d’abord compris qu’aucune conscience morale véritable ne pourra jamais surgir sur la ruine des enracinements particuliers (et en particulier sur la haine oedipienne). Elle en constitue, toujours, au contraire, un développement dialectique — développement dont le travail de réappropriation individuelle des valeurs communes représente un moment nécessaire et décisif (sans ce travail personnel du sujet lui-même — qui signe son accès à la maturité — nous n’aurions au mieux que de bonnes habitudes, et au pire ce sens purement mécanique de l’étiquette et des conventions qui a toujours constitué, chez les classes dominantes, le substitut privilégié de la common decency). […] »

    (La double pensée, Retour sur la question libérale, Flammarion, 2008)

    décembre 23, 2010 à 12 h 34 min

  26. Com 21
    Je suis d’accord avec toi pour ce qui concerne l’effet positif pour l’enfant de ce type de structure. Et dans la mesure où elle devait être particulièrement bien adaptée au monde ancien traditionnel et rural, paysan souvent, elle ne générait sans doute pas les difficultés particulières pour le passage à l’âge adulte qu’il me semble pouvoir observer aujourd’hui. C’est d’ailleurs pourquoi ceux qui l’ont connue y restent quand même très attachés.

    décembre 23, 2010 à 12 h 37 min

  27. com 25: très intéressant.

    Un rapport possible avec mon aventure postale ? Peut-être simplement – comme le souligne Michéas – un désir, une volonté ou une simple illusion d’expérimenter dans le domaine public moderne certains usages appris au sein d’un système ancestral familial et tribal.

    décembre 23, 2010 à 12 h 52 min

  28. Com 26
    On trouve me semble-t-il pas mal d’éléments dans le com25 permettant de comprendre pourquoi on peut y être viscéralement attaché.

    Com 24
    Wahou ! Je n’ai personnellement aucune expérience de ce genre de « tribu familiale » ni de ce qui peut s’y jouer, en matière de « pouvoir symbolique », lorsque le patriarche n’est plus là. Ta tante n’y joue-t-elle pas en plus une sorte d’héritage encombrant ou quelque chose du genre ?
    M’est en tout cas d’avis que tu fais bien de la « remettre en jeu ». 😉

    décembre 23, 2010 à 13 h 10 min

  29. 😉

    Je précise quand même que les raisons principales qui motivent notre décision d’arrêter la prise en charge de ma tante ne sont pas de l’ordre de ces questions tribales.

    décembre 23, 2010 à 13 h 26 min

  30. La situation de ta tante est tout de même singulière, à ce que j’en sais (donc sûrement pas facile à régler avec la common decency ordinaire qui ne doit sur ce genre de cas pas avoir beaucoup de réponses adaptées validées par le temps et la tradition), car on peut considérer que c’est une orpheline en quelque sorte, une enfant éternelle, sans parents, qui doit être adoptée par un membre de la famille sous réserve de l’accord du conseil familial, c’est bien ça ?

    décembre 23, 2010 à 18 h 44 min

  31. Isidore

    Non, ça ne marche pas vraiment comme ça. les handicapés sont de drôles de bêtes avec des facultés d’adaptation incroyables. Elle est comme un enfant sur certains points mais ne réagit pas comme une orpheline de ses parents. Elle est capable de recréer des liens affectifs avec toute personne susceptible de s’occuper d’elle. C’est vital dans la mesure où elle est totalement incapable de s’assumer. Elle a donc des liens très forts avec tous ceux qui se sont occupés d’elle tout au long de son existence (elle a
    quand même 74 ans) et n’oublie rien ni personne. Elle connaît donc bien toute la famille et se sent en sécurité avec la plupart de ses membres.

    C’est la raison pour laquelle je tiens à ce qu’elle puisse se rapprocher de ses origines. Par contre il n’y a pas grand monde qui puisse l’assumer 24h/24 comme nous l’avons fait depuis pas mal d’années avec ma compagne. N’étant plus en mesure de continuer aujourd’hui, il va falloir trouver une solution mixte famille et centre d’accueil. Elle est capable de s’adapter dans un lieu d’accueil mais pas très longtemps faute d’un référent affectif stable. La famille pourrait jouer ce rôle référentiel en l’accueillant régulièrement… Tout ceci est à réfléchir et à mettre en place et ce n’est pas forcément très simple. Mais on a déjà trouvé des solutions toutes ces années durant et on va bien en trouver des nouvelles. De toute façon elle est très vivante et elle adore le changement et le nouveauté comme les mômes.

    décembre 23, 2010 à 19 h 44 min

  32. Isidore

    Je pense au contraire que la « common decency » savait très bien faire avec les handicapés qui sont là depuis toujours et finalement assez nombreux. Il n’est finalement pas forcément très difficile de les porter à partir du moment où c’est un groupe qui s’en charge. Et ces structures tribales sont très bien adaptées.

    Devoir assumer seul ou à l’échelle d’un couple un handicapé est extrêmement difficile à long terme, voir sinon impossible. Par contre en groupe ils trouvent toute leur place et apportent au contraire beaucoup dans la mesure où, éternels enfants, ils obligent à un peu plus d’humanité. Ils sont un facteur d’unité du groupe et obligent les membres à se côtoyer et à se réunir. C’est d’ailleurs le rôle que ma tante continue de jouer au sein de ma propre famille.

    De nos jours il y a des choses fort intéressantes qui se réalisent dans un partenariat familles et Centres d’accueil (à condition qu’ils soit vraiment adapté à l’accueil d’handicapés). En tout cas les expérimentations sont nombreuses.

    Mais il me paraît clair qu’ils ont vraiment leur place au sein de groupes où ils peuvent s’y épanouir et donner sens à une forme d’existence qui questionne quand même beaucoup.

    décembre 23, 2010 à 20 h 05 min

  33. Je fais quand même de drôle de raccourcis en amalgamant « common decency », tribu, famille, le cas de ma tante… J’espère que ça ne met pas trop de confusions dans ton article… En tout cas n’hésite pas à recentrer sur le sujet de départ. 😉

    décembre 23, 2010 à 20 h 33 min

  34. Nan, pas de confusion, au contraire, ce cas concret a permis de bien éclairer le concept me semble-t-il et contrebalance en tout cas judicieusement ma tendance à causer de façon générale et abstraite.

    Ton com 32 illustre et résume bien la problématique, à mon sens. On pourrait très bien développer en comparant la « gestion » des handicapés par une tribu familiale comme la vôtre (où tout semble finalement plutôt décent, ce qui ne veut pas dire sans souci ni conflit) et celle des institutions « professionnelles » (où, à ce que je crois savoir, la simple « décence commune » n’est pas toujours agissante).

    décembre 23, 2010 à 23 h 54 min

  35. Et c’est là d’ailleurs que ce débat peut rejoindre sur le précédent.

    Les services publics sont-ils vraiment à défendre coûte que coûte ?

    La distinction entre « gauche » et « socialisme » (qu’expose à mon sens judicieusement Michéa à partir de sa lecture d’Orwell et notamment de cette fameuse « common decency ») n’est-elle pas une clé nécessaire pour ne pas se tromper de combat politique ?

    décembre 24, 2010 à 0 h 02 min

  36. Isidore

    Cette réflexion m’amène à penser qu’il y faudrait trouver le bon équilibre entre les institutions telles qu’elles existent avec leur défauts (mais leurs qualités) et ces structures ancestrales et tribales chaudes mais étouffantes aujourd’hui dans cette modernité ouverte sur le monde entier.

    Dans le cas de ma tante, il est clair qu’une bonne collaboration entre des Centres d’accueil adaptés et la famille lui serait favorable compte tenu des efforts réalisés par les institutions ces dernières années, et allégerait la charge familiale souvent excessive.

    Le simple fait d’avoir professionnalisé son accueil chez nous (ma compagne est embauchée en tant qu’assistante de vie) a rendu cet accueil possible et notre prise en charge plus saine vis à vis des autres membres de la famille, moins culpabilisante en quelque sorte.

    décembre 24, 2010 à 0 h 14 min

  37. Il y a de la part des élites, tant politiques (et tout particulièrement « à gauche ») qu’intellectuelles, un mépris du « bon peuple », jugé facho, réac et débile — bref « demeuré » — que cette idée de common decency vient judicieusement retourner.

    Cela me semble résonner avec le mépris du réel de tout penchant idéaliste.

    décembre 24, 2010 à 12 h 18 min

  38. Isidore

    Ce mépris qui semble bien incrusté dans la mentalité dirigeante est bien réel et extrêmement destructeur dans l’état actuel de notre société. Il nuit profondément à l’adaptation nécessaire pour suivre les transformations très rapides de la réalité d’aujourd’hui, en paralysant les initiatives et toute la créativité collective pourtant très riche. Ce mépris procède effectivement, je partage bien ton avis, d’un idéalisme notoire, et d’une méconnaissance de la réalité « populaire » consternante… mais il ne date pas d’aujourd’hui.

    décembre 24, 2010 à 13 h 43 min

  39. Être « populiste » est même devenu une tare politique, ce qui est tout de même un comble en démocratie !

    décembre 24, 2010 à 16 h 48 min

  40. Isidore

    J’entends quand même dans « populiste » le même mépris d’un peuple qu’on cherche à manipuler avec des discours faisant appel à des ressorts pas forcément très dignes ni très nobles.

    décembre 24, 2010 à 17 h 55 min

  41. 120

    Ecrit par Jean-Claude MIchéa :

    « […] C’est en 1983-1984 — comme on le sait — que la Gauche française dût officiellement renoncer (car dans la pratique, ce renoncement lui était, depuis longtemps, consubstantiel) à présenter la rupture avec le capitalisme comme l’axe fondamental de son programme politique. C’est donc à la même époque qu’elle se retrouva dans la difficile obligation intellectuelle d’inventer, à l’usage des électeurs, et tout particulièrement de la jeunesse, un idéal de substitution à la fois plausible et compatible avec la mondialisation, maintenant célébrée, du libre-échange. Ce sera, on le sait, la célèbre lutte « contre le racisme, l’intolérance et toutes les formes d’exclusion », lutte nécessitant, bien sûr, parallèlement à la création sur ordre de diverses organisations « antiracistes », la construction méthodique des conditions politiques (par exemple, l’institution, le temps d’un scrutin, du système proportionnel) destinées à permettre l’indispensable installation d’un « Front National » dans le nouveau paysage politique. C’est donc précisément dans cette période très trouble et très curieuse — pour tout dire très mitterandienne — que les médias officiels furent amenés progressivement à donner au mot de populisme — qui appartenait jusque-là à une tradition révolutionnaire estimable — le sens qui est désormais le sien sous le règne de la pensée unique. Pour la nécessaire réhabilitation de ce concept, on lira donc avec intérêt le livre de Christopher Lasch, La Révolte des Elites (Climats, 1996) ainsi que l’article courageux de Serge Halimi : « Le populisme, voilà l’ennemi », Monde Diplomatique, avril 1996. […] »

    (L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 1999)

    décembre 25, 2010 à 13 h 08 min

  42. 120

    Ecrit par Bruce Bégout :

    « […] L’avènement du totalitarisme repose en partie sur l’exploitation politique de sentiments négatifs naturels : l’égoïsme, le culte du chef, la fierté raciale, l’amour de la guerre. Le despotisme assoit son pouvoir sur cette complicité tacite. Il flatte les bas instincts, et exploite à son profit un fonds physique d’agressivité qu’il canalise et déchaîne à la fois. Autrement dit, la nature humaine n’est pas unanimement bonne, et la décence ordinaire ne constitue pas son unique expression. Il y a en elle tout un spectre de sentiments plus ou moins généreux qui coexistent avec des tendances franchement cruelles. Nous touchons là un problème essentiel, mais abyssal. La sensibilité humaine, source de toute vie pour Orwell, semble abriter en son sein le bien et son contraire, la décence et la malignité. Le sens moral y coexiste continuellement avec des penchants pervers, agressifs. Les hommes ordinaires peuvent également devenir des meurtriers de masse. Aussi, en matière éthique, ne peut-on totalement se fier à la spontanéité naturelle de l’homme.

    Il ne faut cependant pas exagérer ce caractère naturel des mauvais penchants. Car, de même que la décence ordinaire relève toujours pour Orwell de certaines conditions sociales de pauvreté, de simplicité et de solidarité, de même les passions négatives sont, elles aussi, produites par des situations historiques où le recours à la haine découle d’intérêts proprement politiques. Mais il reste qu’on a affaire là à de véritables sentiments, à savoir à des expressions humaines intimes, profondes et quelque peu incompréhensibles, dont les ressorts cachés excèdent le langage et la raison.

    […] Orwell ne nie pas la présence d’inclinaisons perverses chez l’homme, mais il met en doute leur caractère ordinaire, comme si ces dernières ne pouvaient naître et se développer que dans des contextes particuliers. Tout sentiment de haine, qu’il soit inné (agressivité) ou appris (le ressentiment), a pour Orwell quelque chose d’extraordinaire, quelque chose qui, en dépit de son origine humaine, ne peut tout simplement entrer dans la vie courante et s’y quotidianiser. La méchanceté déchire la trame continue de l’expérience quotidienne. Orwell n’est pas Poe ou Swinburne : il ne considère pas la perversité comme une des impulsions primitives du corps humains. Pour que le mal passe de l’inclinaison à l’exécution, il doit rencontrer des circonstances favorables. A bien y regarder, ce n’est donc jamais dans des situations banales que l’homme ordinaire devient un criminel, voire un meurtrier de masse. C’est toujours le caractère exceptionnel du contexte totalitaire dans lequel il est pris qui le conduit à commettre l’irréparable. Ceci nous permet de tirer un enseignement plus général concernant le caractère décent de la vie ordinaire. Il a beau se répéter tous les jours, il ne réussit pas à former cette unité continue de l’expérience. Bref, il ne parvient jamais à instaurer cette assise éthico-pratique de l’existence qu’est la common decency. Bien qu’Orwell imagine lui-même, sur le mode d’une utopie inversée, une société entièrement régie par des principes pervers et immoraux (L’Angsoc de 1984), et cherche à la décrire dans sa quotidienneté en apparence banale, l’effet d’inquiétante étrangeté n’en ressort que plus fortement. C’est l’exception qui confirme la règle. Car, même s’il n’en tient aucun compte, il est peu vraisemblable qu’un Etat totalitaire puisse abolir le sens commun. […] »

    (De la décence ordinaire, Allia, 2008)

    décembre 25, 2010 à 13 h 52 min

  43. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    « […] On ne le dira jamais assez, l’une des manipulations les plus extraordinaires réussies durant ces vingt dernières années par les professionnels du mensonge journalistique, aura vraisemblablement été de transformer le concept de « populisme », pièce maîtresse de l’héritage révolutionnaire depuis le XIXe siècle, en un concept-repoussoir, à peu près synonyme de nazisme. Même Pierre-André Taguieff, esprit pourtant si lucide, a du mal, dans son dernier livre, par ailleurs très documenté (L’illusion populiste, Berg international, 2002) à se défaire tout à fait de la glu habilement répandue par les politologues de l’ordre établi. Il suffit pourtant de relire la plupart des textes de la tradition révolutionnaire (sans même remonter aux origines russes et américaines) pour mesurer l’ampleur du détournement et la puissance des moyens de falsification qui ont été nécessaires pour le mener à bien. Reportons-nous, par exemple, pour ce qui est de l’histoire du populisme, au texte classique de Fernando Mires, qui fut l’un des principaux dirigeants du M.I.R. chilien (« Brève histoire du populisme », Les temps modernesn juin 1973). […] De tels textes, multipliables à l’infini, donnent malheureusement à penser que l’art d’effacer le passé, et toutes les traces qui peuvent y conduire, est devenu, de nos jours, l’essentiel du métier de journaliste. Le Ministère de la Vérité avait déjà ainsi presque réussi à nous faire oublier que Pasolini plaçait naguère sa défense des paysans du Frioul ou des travailleurs de Naples sous le drapeau, clairement déployé, du populisme. A présent que l’idée qu’il existe des classes dominantes a été méthodiquement associée aux différentes divagations sur la synarchie, le complot judéo-maçonnique, et l’église raelienne, nul doute qu’il se trouvera bientôt un Kaganski quelconque pour prendre enfin conscience que les films de Franck Capra, Ken Loach, Michael Moore (ou, pourquoi pas, de Tati lui-même) n’ont toujours constitué qu’une machine de guerre insidieuse destinée à assurer en douceur cette lepénisation des esprits contre laquelle seuls sont protégés les inoxydables lecteurs de Libération, des Inrokuptibles ou de Télérama. […] »

    (Impasse Adam Smith, Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Climats, 2002)

    décembre 25, 2010 à 22 h 32 min

  44. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    « […] En France, c’est le film Dupont Lajoie (Yves Boisset, 1974) qui illustre de manière à la fois emblématique et caricaturale l’acte de naissance d’une nouvelle gauche, dont le mépris des classes populaires, jusque-là assez bien maîtrisé, pourra désormais s’afficher dans le moindre complexe. C’est, en effet, au lendemain de la défaite sanglante du peuple chilien, défaite dont le pouvoir alors traumatisant est aujourd’hui bien oublié, que cette nouvelle gauche s’est progressivement résolue à abandonner la cause du peuple (dont chacun pouvait désormais mesurer les risques physiques que sa défense impliquait) au profit d’une réconciliation enthousiaste avec la modernité capitaliste et ses élites infiniment plus fréquentables. C’est alors, et alors seulement, que l’ antiracisme » (déjà présenté, dans le film de Boisset, comme une solution idéale de remplacement) pourra être méthodiquement substitué à la vieille lutte des classes, que le populisme pourra être tenu pour un crime de pensée et que le monde du showbiz et des médias pourra devenir la base d’appui privilégiée de tous les nouveaux combats politiques, aux lieux et place de l’ancienne classe ouvrière. […] »

    (L’empire du moindre mal, Essai sur la civilisation libérale/i>, Climats, 2007)

    décembre 25, 2010 à 22 h 53 min

  45. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    « […] Le western hollywoodien classique (celui de John Ford ou de Howard Hawks) a été, au même titre que le cinéma de Capra (si proche des romans de Dickens) l’un des genres populaires qui, en dépit des rudes contraintes de l’industrie cinématographique, a réussi le mieux, et le plus longtemps, à exprimer quelque chose encore des valeurs de ce fier populisme américain et de sa common decency traditionnelle (cette dernière ayant été, comme on le sait, la première victime de la modernisation accomplie par Sergio Leone). C’est donc une des raisons pour lesquelles ce genre populaire était à peu près condamné à disparaître dès que la glaciation capitaliste des rapports humains aurait commencé à opérer sur un rythme supérieur (Pale Rider — Clint Eastwood, 1972 — est sans doute l’un des derniers grands westerns encore inspiré par la tradition populiste américaine). Dans son merveilleux essai sur Dickens, Orwell écrivait qu’il était absurde de tenir ce dernier pour un écrivain révolutionnaire. Mais il ajoutait aussitôt que sa « colère généreuse », son sens de la morale et son « intelligence libre » avaient, au fond, infiniment plus à voir avec ce qu’est la véritable sensibilité socialiste populaire que la plupart des écrits, forgés au feu de la tristesse et du ressentiment, qui constituent l’ordinaire de la littérature militante. Ne pourrait-on pas dire, de la même manière, que certaines des raisons que les « gens ordinaires » (selon la chaleureuse expression d’Orwell) trouvent encore, de nos jours, de lutter pour une société réellement humaine sont exposées là, devant nos yeux, et avec une netteté à jamais exemplaire, dans L’homme qui tua Liberty Valance ? […] »

    (Orwell éducateur, Climats, 2003)

    décembre 29, 2010 à 9 h 59 min

  46. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    « […] Quelqu’un se risquera bien à écrire un jour, sur le modèle de l’opération kantienne, une Critique de la Raison progressiste exposant l’ensemble des formes a priori de sa sensibilité et des catégories de son entendement. On comprendra sans doute mieux, alors, comment ce sont les structures transcendantales de cette Raison qui lui interdisent a priori de construire un certain nombre d’énoncés. Par exemple, une proposition aussi simple que « dans ce domaine précis, les choses allaient mieux avant », est impossible à former, pour l’entendement progressiste, quel que soit le domaine de référence,précisément parce que son interdiction est d’origine transcendantale. C’est pourquoi un progressiste — et particulièrement un progressiste de gauche — est toujours saisi par la crainte et le tremblement, chaque fois que vient à s’immiscer en lui l’idée diabolique que sur tel ou tel point (ici, par exemple, la qualité de l’air et de l’eau ou celle de la vie d’un quartier, là le niveau des écoliers ou celui du divertissement médiatique ; pour ne rien dire, évidemment, du « problème de la sécurité » toujours a priori imaginaire à ses beaux yeux), la situation était peut-être meilleure à un stade moins avancé du développement capitaliste. La terreur qui l’envahit et le paralyse à ce moment précis est alors, comme chacun l’a déjà deviné, celle qui doit tenir l’être humain éternellement éloigné du péché des péchés : celui d’avoir eu, même malgré soi, une mauvaise pensée, c’est-à-dire une pensée réactionnaire. Quelles sont donc les origines d’une phobie aussi étrange ?

    Mon hypothèse est que cette peur panique trouve une partie de ses raisons (je laisse ici de côté les aspects psychologiques évidents du besoin de se dire, à tout prix, progressiste, ou « de Gauche ») dans les particularités de l’histoire européenne. Sur le « vieux continent », en effet, la Modernité a dû se construire contre un adversaire précis (et, d’ailleurs, souvent simplifié) : « l’Ancien Régime » avec ses structures essentiellement agraires d’un côté et théologico-militaires de l’autre. C’est pourquoi, en Europe, toute critique de quelque forme que ce soit du processus de modernisation (du « Progrès ») peut toujours être a priori soupçonnée, depuis le XVIIIe siècle, de vouloir réintroduire par la bande tel ou tel aspect particulièrement repoussant de ces comportements barbares (on attend qu’une intelligence du Showbiz dise un jour « fascistes ») qui sont censés définir la totalité de l’Ancien Régime et du Moyen âge. […] »

    (Orwell éducateur, Climats, 2003)

    décembre 29, 2010 à 10 h 21 min

  47. Isidore

    Vraiment intéressantes ces réflexions… Elles me donnent un angle de vue inédit qui m’offre de nouveaux paysages à explorer.

    décembre 29, 2010 à 19 h 53 min

  48. Je demande à 120 de poursuivre ses « extractions » alors ?

    Je trouve également intéressant, pour ma part, de relire bribe par bribe la pensée foisonnante de Michéa. Je crois en effet que c’est une de celles qui m’a le plus marqué, ces dernières années mais je ne suis pourtant pas sûr d’en avoir saisi tous les ressorts… comme mes éventuels désaccords.

    décembre 29, 2010 à 20 h 09 min

  49. Oh oui, continue tes extractions, il faut lui tirer les vers du nez à ce fieffé anarcho-gaucho-socialo réactionnaire anti gauche caviar !!!

    décembre 29, 2010 à 20 h 28 min

  50. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    « […] Comme on le voit, derrière l’ensemble des montages politiques modernes (c’est-à-dire, en dernière instance, derrière l’idée positiviste que la politique « rationnelle » est essentiellement une physique des équilibres sociaux) il y a donc d’abord cette idée profondément pessimiste (et dont la première formulation systématique remonte aux théories augustiniennes et luthériennes du péché et de la chute) selon laquelle l’homme est par nature un être misérable, dont la conduite ne peut connaître que deux ressorts fondamentaux : la vanité et l’amour-propre, d’une part, et l’intérêt égoïste, de l’autre. Telle est d’ailleurs, comme on le sait, la thèse indéfiniment ressassée par La Rochefoucauld et les grands « moralistes » de l’époque (qu’il serait sans doute plus judicieux, de ce point de vue, de considérer comme des « démoralistes »).

    Que la philosophie moderne se soit toujours présentée, depuis le XVIIe siècle, comme une philosophie du soupçon, du doute méthodique et de la défiance généralisée, n’a donc rien de surprenant. Pour un esprit moderne, en effet, croire que dans le monde tel qu’il est, la générosité, l’honnêteté, l’amitié ou l’amour pourraient correspondre à des vertus réelles, relève nécessairement d’un humanisme naïf et désuet, que les « sciences de l’homme » sont censées avoir démystifié depuis longtemps.

    Le lien concret entre cette image profondément négative de l’homme et la philosophie politique moderne est facile à saisir. A partir du moment où l’on accepte ce type d’anthropologie, il n’y a effectivement plus le moindre sens à se demander quelles pourraient être les structures d’une société bonne, voire idéale ou parfaite. Un esprit « réaliste » devra, au contraire, se contenter d’établir à quelles conditions une communauté d’individus motivés par leur seul intérêt égoïste et leur seul amour-propre pourrait encore avoir la plus petite chance de survivre et même, éventuellement, de prospérer.

    Ce point est philosophiquement capital. Il est, en effet, absolument Impossible de comprendre les enjeux ultimes de la politique contemporaine (et donc l’essence du monde où nous vivons) si l’on oublie que derrière l’adhésion intellectuelle au libéralisme et à la modernité, il y a toujours l’acceptation préalable, consciente ou inconsciente, de cette anthropologie pessimiste et désespérée. En d’autres termes, il y a toujours le désir, plus ou moins avoué, de considérer a priori le voisin (ou l’ami, ou le proche) comme un pécheur corrompu et un être égoïste et calculateur, dont un esprit lucide a, dès lors, toutes les raisons de se méfier. Comme le soulignait Hobbes, le simple fait que nous fermions nos portes à clé est la confirmation quotidienne de cette anthropologie négative et de la philosophie du soupçon qui l’accompagne.

    En revanche, il suffit de réintroduire une conception de l’être humain plus complexe et plus nuancée, d’admettre — par exemple — qu’il est tout autant capable d’aimer, de donner ou d’aider que de prendre, d’exploiter et de spolier — pour modifier d’une seul coup tous les paramètres de la philosophie politique dominante. De là, on y reviendra sûrement, l’importance fondamentale que George Orwell accordait à la common decency. L’idée, en effet, qu’il y aurait encore un certain nombre de valeurs morales spontanément partagées par une grande partie des classes populaires est nécessairement mortelle pour toute métaphysique libérale.

    On pourrait d’ailleurs se demander dans quelle mesure ce n’est pas, précisément, cette représentation très sombre de l’être humain propre à la philosophie libérale, qui est en partie responsable de la fascination caractéristique des intellectuels modernes pour le crime et la délinquance (du marquis de Sade à Jacques Mesrine) ou — dans l’univers de la fiction — pour le roman noir et des personnages comme ceux d’Hannibal Lecter. […]

    Quant à moi, si je m’en tiens à ma seule expérience, j’aurais plutôt tendance à penser qu’une telle vision de l’âme humaine est profondément infantile et réductrice. Je me demande même parfois si elle ne relève pas tout simplement, chez beaucoup d’esprits modernes, d’un très banal phénomène de projection, au sens psychanalytique du terme (bien des intellectuels étant effectivement portés à juger de la nature de l’être humain à l’aune de leurs carences morales personnelles). Mais sans doute est-ce moi qui ai été beaucoup trop naïf en en me méfiant pas suffisamment de mes voisins et de tous ceux que j’aime. […] »

    (La double pensée, Retour sur la question libérale, Flammarion, 2008)

    décembre 29, 2010 à 22 h 45 min

  51. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    « […] D’où vient la magie inimitable des comédies musicales hollywoodiennes, des westerns de John Ford ou de Howard Hawks, des films de Lubitsch et de Capra ? Ou encore, celle du jazz de Duke Ellington et de Count Basie ? Tout simplement du fait que ces oeuvres ont su merveilleusement traduire un moment d’équilibre privilégié que toutes les sociétés modernes ont connu — dans des conditions chaque fois particulières — entre la folie nécessaire de la liberté et l’obligation, alors encore admise, de respecter la Common decency. Ce moment historique ne correspond évidemment pas à une société idéale mais, ce qui n’est pas tout à fait sans rapport, à une société qui avait le pouvoir de s’idéaliser parce que la liberté n’avait pas encore eu vraiment l’occasion d’y faire connaître son mauvais côté. C’est pourquoi l’art populaire de cette époque continue à exercer sur nous — pour reprendre la formule de Marx — l’attrait éternel du moment qui ne reviendra plus. […] »

    (L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 1999)

    décembre 30, 2010 à 12 h 13 min

  52. Isidore

    Je vais lire ce philosophe car sa pensée me plaît bien: celle qui refuse d’enfermer dans du « tout blanc » ou du « tout noir », estimant à priori qu’il n’y a pas plus de raisons de considérer l’homme comme un suppôt de satan que de l’imaginer d’un angélisme béat. Ma propre expérience me donne plutôt d’ailleurs une vision assez équilibrée, loin effectivement de ce profond pessimisme désenchanté qui mine le rationalisme contemporain et qui n’a d’autre résultat que de cultiver le désespoir d’une manière bien vaine et parfaitement inutile (sauf à affermir l’assise des pouvoirs dominants)…

    décembre 31, 2010 à 20 h 29 min

  53. Bégout, Michéa… ou Orwell ?

    janvier 3, 2011 à 23 h 59 min

  54. 120

    Ecrit par Bruce Bégout :

    « […] C’est cette valorisation de la simplicité ordinaire qui prévient également Orwell contre toute quête de sainteté. S’il n’est pas une brute, l’homme ordinaire n’est pas non plus un saint ; mais, point plus important : il n’a pas à le devenir. Là encore, Orwell éprouve une grande méfiance envers ces leaders politiques qui se donnent comme idéal (souvent plus aux autres qu’à eux-mêmes) une certaine pureté. L’action politique n’a pas pour but de produire un homme nouveau, pur, parfait, immaculé, sur la table rase des us et coutumes, mais seulement d’améliorer les conditions d’existence dans le respect de la praxis ordinaire. Ici se retrouve directement dans le collimateur orwellien Tolstoï (et dans une certaine mesure Gandhi), lui qui, avec une ferveur d’autant plus suspecte qu’elle est souvent hypocrite, se donne pour tâche de remplacer ni plus ni moins la vie ordinaire par une vie sainte :

    Tolstoï n’était pas un saint, mais il s’est efforcé avec acharnement d’en être un, et les critères qu’il appliquait à la littérature n’étaient pas ceux de la vie terrestre. Il faut bien voir que la différence entre un saint et un homme ordinaire est une différence de nature et non de degré, c’est-à-dire que l’un ne doit pas être considéré comme une forme imparfaite de l’autre. Le saint, du moins tel que le concevait Tolstoï, ne se donne pas pour but d’améliorer la vie terrestre, mais d’y mettre fin et de la remplacer par quelque chose d’autre. »

    […] »

    (De la décence ordinaire, Allia, 2008)

    janvier 4, 2011 à 0 h 09 min

  55. 120

    Ecrit par George Orwell :

    « […] Etre humain consiste essentiellement à ne pas rechercher la perfection, à être parfois prêt à commettre des péchés par loyauté, à ne pas pousser l’ascétisme jusqu’au point où il rendrait les relations amicales impossibles, et à accepter finalement d’être vaincu et brisé par la vie, ce qui est le prix inévitable de l’amour porté à d’autres individus. […] »

    (Essais, article, lettres, Ivréa, 1995-2001)

    janvier 4, 2011 à 0 h 18 min

  56. Isidore

    Je pensais à Michéa, mais finalement je prends le lot des trois…

    janvier 4, 2011 à 2 h 01 min

  57. 120

    Ecrit par Jean-Claude MIchéa :

    (sur la « magie de l’argent »)

    « […] ce qui lie personnellement des sujets (ce qui fait qu’ils ont en commun une histoire, c’est-à-dire un rapport qui s’inscrit dans le temps) c’est toujours, en dernière instance, une dette symbolique, et donc une forme quelconque de fidélité à honorer. La magie de l’argent — en tant qu’équivalent général — réside donc dans la possibilité qu’il offre au sujet d’être quitte de toute dette envers un donateur à partir du moment où le service rendu a été payé sur le champ. Ceci explique que l’échange marchand n’organise pas simplement la circulation économique des choses. Il définit simultanément une nouvelle métaphysique des rapports humains. En m’acquittant sur le champ de ce que je dois, ce que j’achète également, c’est le temps impliqué par l’obligation traditionnelle d’attendre pour rendre et donc, par la même occasion, le droit de ne pas avoir d’histoire avec ceux qui m’ont rendu service. L’échange marchand permet ainsi se prendre des libertés avec autrui.

    Cet effet structural de la logique économique est indiscutablement positif pour les individus, car un monde où l’endettement symbolique est l’unique fondement du lien social, ne laisse, par définition, que très peu de place au quant-à-soi, c’est-à-dire à cette possibilité de connaître la solitude et d’avoir une intimité (notamment sexuelle et amoureuse) qui est probablement l’apport le plus précieux de la modernité à l’histoire des hommes. […] Le problème est cependant qu’une telle liberté demeure exposée — si elle ne s’auto-limite pas — au paradoxe de la colombe de Kant « qui dans son vol libre fend l’air dont elle sent la résistance et pourrait s’imaginer qu’elle volerait encore mieux dans le vide ». […] »

    (L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 1999)

    janvier 4, 2011 à 8 h 39 min

  58. Un chapitre intitulé « « Common decency » ou corporatisme ? Observations sur l’oeuvre de Jean-Claude Michéa dans Crédit à mort, La décomposition du capitalisme et ses critiques d’Anselm Jappe qui vient de paraître aux éditions Lignes.

    Tu as attaqué sa lecture, Isi ?

    janvier 25, 2011 à 13 h 32 min

  59. Isidore

    Ben, non, pas encore… et d’autant moins que je n’ai même pas d’élan vers la lecture en ce moment; et même depuis un certain temps… Il faut attendre que ça revienne.

    janvier 25, 2011 à 20 h 45 min

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