"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Un très vieux compagnon : l’alcool

« Quel est le liquide magique qu’on peut se procurer partout, sous l’équateur aussi bien que sous la banquise, et qui n’existe pas à l’état naturel, alors que la nature entière est à ses ordres ? Tout lui est bon : insectes, fruits, baies, l’avant-garde bientôt suivie par le gros de la troupe, les céréales, les tubercules, les bulbes, la sève, l’herbe, le lait. Les procédés de fabrication ? Ils sont si nombreux, n’importe lesquels : on écrase, on mâche, on laisse pourrir, on gèle, on chauffe. Tout réussit à partir de n’importe quoi. Dans le cycle de l’alcool, on ne rencontre guère qu’une difficulté, quand il s’agit de le faire boire. Elle n’est d’ailleurs pas si courante, et se trouve vite vaincue […].

L’alcool peut tout et il fait face à tout : il éveille et il endort, il épuise ou il nourrit, il engraisse ou il amincit, il tue ou il guérit. Jamais neutre, toujours fier et têtu. Il ne s’est jamais laissé réduire en poudre ou concentrer en pilules. Il se boit mais ne se mange pas. De la baie de genièvre au gin, de l’hydromel à l’aquavit, l’alcool a accompagné l’homme tout au long de son parcours.

[…] Aujourd’hui milliardaire en tous pays, l’alcool a mauvaise presse. N’aurait-il enchanté que des ingrats ? Vin de bouleau, de genièvre, de pomme, décoction d’ivraie, infusion de pavots… il se pourrait qu’il ait été le premier plat cuisiné, c’est-à-dire non prélevé directement sur la nature. Sans même avoir à y songer, on obtenait une transformation qui équivalait à une cuisson. Transformation, révélation. Comment en un or pur ce cuivre s’est-il changé ? L’utile complétant l’agréable, l’alcool a peut-être répondu le premier à la question : comment passer l’hiver ? Avec trois pommes on obtient une bolée de cidre qui durera toute l’année. Conserve et parfois conservateur, le vin est un aliment, comme Pasteur l’a souligné. Et, quand le feu viendra, il sera l’élément le plus dynamique de la nouvelle cuisine. »

(Raymond Dumay, Le Rat et l’Abeille, Court traité de gastronomie préhistorique, Phébus, 1997)

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30 Réponses

  1. 120

    Ecrit par François Couplan :

    La fermentation alcoolique est la transformation du glucose en alcool par des levures en absence d’oxygène. Ce glucose provient :
    — des sucres de fruits ou de sève (vins)
    — des sucres de céréales germées (bières)
    — de miel ou de sucre ajouté à de l’eau dans des proportions adéquates (hydromel et vins de fleurs)
    […]

    1. Vins
    Tous les fruits dont on peut extraire un jus peuvent être utilisés, mais si ce dernier est trop acide, le vin ne sera pas buvable tel quel. On pourra néanmoins le couper d’eau ou, le cas échéant, le transformer en sirop. Une adjonction modérée de sucre à un jus de fruit permet d’ailleurs, c’est bien connu, d’augmenter le degré alcoolique du vin et d’en corriger l’acidité : cette « chaptalisation » n’est pas forcément interdite pour les vins sauvages non commercialisés.
    D’une façon générale, la fabrication du vin consiste à laisser fermenter un jus de fruit dans un récipient en terre ou en bois, recouvert d’un linge ou même fermé. La température doit être de préférence entre 15 et 20° C. Le « moût » bouillonne quelques jours, puis s’apaise. On soutire à ce moment, on filtre et on met en bouteilles. La durée de conservation du vin varie selon la plante. Il arrive qu’il se bonifie en vieillissant, comme les bons vins de raisin. On peut aussi laisser fermenter des fruits écrasés, puis presser pour extraire le vin à l’issue de la fermentation.
    […]

    2. Bières
    Le mot « bière » désigne généralement la boisson obtenue en faisant fermenter de l’Orge germé et séché ou Malt. Mais il peut s’appliquer à des boissons similaires obtenues par fermentation des graines d’autres céréales (ou des graines de diverses plantes) germées, les différenciant ainsi des « vins », provenant de jus de fruits ou de sèves fermenté. En effet, fruits et sèves contiennent des sucres simples qui sont immédiatement transformés en alcool par les levures de la fermentation alcoolique ; par contre, les céréales contiennent des amidons, sucres complexes qui doivent d’abord être convertis en sucres simples — par germination — avant d’être transformés en alcool par le processus de la fermentation.
    […]

    3. Hydromels et vins de fleurs
    L’hydromel est le résultat de la fermentation d’eau dans laquelle on a dissous du miel en quantité suffisante. Il était souvent parfumé de fleurs.
    […]

    (La cuisine sauvage, Comment accomoder mille plantes oubliées, Encyclopédie des plantes sauvages comestibles de l’Europe, volume 2, Equilibres, 1989)

    décembre 28, 2009 à 20 h 01 min

  2. Aaaaaaah ben si en plus c’est « préhisto » : Santé !

    décembre 28, 2009 à 20 h 03 min

  3. 120

    Ecrit par Charles Baudelaire :

    Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

    Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!

    Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.

    (Les petits poèmes en prose)

    décembre 28, 2009 à 20 h 11 min

  4. Pascale

    Baudelaire, quel poète ! Je m’y ennivre, faute d’aimer l’alcool.

    décembre 28, 2009 à 20 h 17 min

  5. 120

    Ecrit par Michel Tournier :

    (spécialement pour Pascale, l’abstème)

    Il y a un sombre chapitre à écrire sur le malheur de ceux qui n’aiment pas le vin. L’Eglise les appelle des « abstèmes ». […]

    Les prêtres abstèmes ont posé de graves problèmes à l’Eglise. Ils furent d’abord déclarés incapables de célébrer la messe. Plus tard, le synode de La Rochelle en 1571 et celui de Poitiers en 1644 décidèrent que les abstèmes seront admis à la Cène pourvu qu’ile effleurent au moins du bout des lèvres la coupe conetannt l’espèce du vin.

    Il est vrai que pour les hussites (Hongrie, XIIVe siècle), c’est l’Eglise de Rome elle-même qui se rend coupable d’abstémisme. D’abord l’usage du vin blanc lors de la messe traduit un recul devant la joyeuse et vigoureuse boisson vermeille. Mais c’est surtout lorsque l’Eglise refuse aux simples fidèles la communion sous l’espèce du vin que se révoltent les « calixtins ». Le conflit fait des milliers de martyrs et de morts jusqu’à ce que le concile de Bâle de 1433 accorde enfin aux hussites la communion sub utraque, sous les deux espèces.

    (L’âme du vin, in Célébrations, Essais, Mercure de France, 1999)

    décembre 29, 2009 à 13 h 56 min

  6. 120

    Ecrit par Charles Baudelaire :

    L’âme du vin

    Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
    « Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
    Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
    Un chant plein de lumière et de fraternité !

    « Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
    De peine, de sueur et de soleil cuisant
    Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;
    Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

    « Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
    Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
    Et sa chaude poitrine est une douce tombe
    Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

    « Entends-tu retentir les refrains des dimanches
    Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
    Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
    Tu me glorifieras et tu seras content ;

    « J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;
    A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
    Et serai pour ce frêle athlète de la vie
    L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

    « En toi je tomberai, végétale ambroisie,
    Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
    Pour que de notre amour naisse la poésie
    Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »

    (Les fleurs du mal)

    décembre 29, 2009 à 14 h 00 min

  7. Salut,

    il me semble que je suis sur un blog de bons vivants éclairés, non ?

    Je sais que cela vous est égal mais apprenez chers amis que la consommation de vin est bonne pour la santé ( en plus de procurer du plaisir ….) si le lien marche , voici un lien vers les études scientifiques et sérieuses qui en parle : http://url.psuken.info/3873

    décembre 29, 2009 à 15 h 09 min

  8. Pascale

    Vincent, j’ai tout fait pour aimer le vin et m’ennivrer mais on peut rien contre nature… alors je me dévergonde autrement mais une chose est certaine : le vin ne me manque pas plus que le rituel religieux!
    Quant aux études scientifiques sur la bonne santé grâce au vin, les dernières prouvent qu’on en revient, et fichtrement! J’étais donc précoce, sans m’en douter ;-).

    décembre 29, 2009 à 16 h 05 min

  9. Déjà bonnes fêtes à tous !

    J’ai souvenir d’un arbre produisant naturellement un fruit qui fermente.
    J’arrive pas à retrouver la video mais on y voit tous les animaux de la savane se retrouver autour du comptoir et repartir bourrés … Ca va de l’oiseau à l’éléphant 🙂

    ayé je l’ai retrouvée :
    http://www.dailymotion.com/swf/x2utpq

    décembre 29, 2009 à 18 h 34 min

  10. Excellent !

    J’avais lu je ne sais plus où (Robert hainard, peut-être) qu’existait la même chose par chez nous : au printemps, les jeunes pousses sucrées fermentent dans le ventre et il est, paraît-il, fréquent de rencontrer des chevreuils bourrés tout aussi chancelants.

    Comme quoi Raymond Dumay a tort de considérer l’alcool comme « le premier plat non prélevé directement dans la nature » !

    Bonnes fêtes à toi aussi… et à ta douce.

    PS : tu as vu passer le commentaire sur l’accent circonflexe ?

    décembre 29, 2009 à 19 h 32 min

  11. Pascale

    Très drôle ! Bonne année Yatsé !

    décembre 29, 2009 à 20 h 00 min

  12. 120

    Ecrit par Raymond Dumay :

    La période glaciaire […] produisit un alcool spécifique : la sève du bouleau agrémente de baies de genièvre, fermentée au soleil et distillée à froid, fut l’alcool modèle.

    Le vin de bouleau était encore produit en Pologne au seizième siècle et en Sibérie au dix-neuvième. Chacun d’entre nous peut encore, armé d’un bon couteau, entailler le tronc d’un bouleau, recueillir sa sève dans un seau, la laisser fermenter, la distiller à froid dans un bon congélateur (qui remplace fort bien un hiver rigoureux) : il se confectionnera ainsi la plus vieille vodka du monde.

    (Le Rat et l’Abeille, Court traité de gastronomie préhistorique, Phébus, 1997)

    janvier 5, 2010 à 13 h 05 min

  13. 120

    Ecrit par Raymond Dumay :

    (sur la distillation par le froid)

    Il suffit de laisser la flaque de « jus » fermenté à l’air. Une seule nuit de gel suffit à la recouvrir d’une pellicule de glace, toute d’eau pure. On l’a retirée et la boisson recueillie au fond a paru encore meilleure. C’était de l’alcool. Ce procédé de distillation sans feu était naguère encore utilisée pour fabriquer le bourbon américain à base de maïs, le plus naturel des whiskies. Ce fut même un temps le secret de fabrique de certains contrebandiers du Kentucky, à l’époque de la Prohibition, soucieux d’échapper à la vigilance des fonctionnaires fédéraux qui repéraient leur trafic à la fumée coupable de leurs alambics.

    (ibidem)

    janvier 5, 2010 à 13 h 15 min

  14. 120

    Ecrit par François Couplan :

    (sur le vin de bouleau)

    […] La sève est bonne à boire ainsi, mais on peut la laisser fermenter [dans un récipient en terre] car elle contient un peu de saccharose. Il est cependant préférable d’y ajouter du miel (ou du sucre) […et de la levure] pour assurer une meilleure fermentation. Au bout d’un mois environ, on peut mettre en bouteilles. Ce vin de Bouleau est pétillant et agréable. En Amérique, on en faisait du vinaigre en le laissant à l’air.

    (Le régal végétal, Plantes sauvages comestibles, Encyclopédie des plantes comestibles de l’Europe, volume 1, Equilibres, 1989)

    janvier 5, 2010 à 19 h 36 min

  15. 120

    Ecrit par Ernst Jünger

    De même que Goethe tient les couleurs pour l’une des aventures de la lumière, nous pourrions considérer l’ivresse comme une irruption triomphale de la plante en nous. […]

    De même que la plante développe des organes sexuels pour s’unir aux abeilles, elle se marie aussi avec l’homme — et ce contact confère à celui-ci l’accès de mondes qui, sans lui, lui resteraient fermés. C’est là que se dissimule aussi le mystère de tous les asservissements à la drogue — et qui veut les guérir doit offrir à leur place un équivalent spirituel.

    (Approches, drogues et ivresse, La Table Ronde, 1973)

    janvier 5, 2010 à 19 h 57 min

  16. 120

    Ecrit par Raymond Dumay :

    A notre époque, le regroupement entre les bouillies et boissons peut surprendre. Il paraissait normal encore à l’époque de Sumer où la bière figure sous le nom de « pain buvable » dans la comptabilité des temples. Le procédé de préparation est le même : les grains écrasés, parfois après une germination préalable, sont exposés à l’humidité. Selon la matière première, les conditions de température, on peut ajouter des pommes, des cerises, du houblon… On obtient une bouillie en une nuit, ou une boisson alcoolisée en plusieurs jours, voire plusieurs mois. De l’universalité de cette pratique : toutes les graines et tous les fruits du monde ont dû être sollicités. Il semble qu’une fois encore nos ancêtres aient choisi la bonne auberge. Nul n’ignore que l’un des plus anciens représentants de l’espèce humaine — ou pré-humaine — avait planté sa tente à Java. Marco Polo nous en a fait connaître la raison : « Les habitants ont une espèce d’arbre, et quand ils veulent du vin, ils lui coupent une branche et attachent un pot bien grand au tronc de l’arbre, là où la branche est taillée ; et en un jour et une nuit, le dit pot se remplit. Il y a de ce vin du blanc et du vermeil, tous deux très bons à boire. Les arbres sont semblables à de petits dattiers. On coupe trois branches et quand celle qu’on a taillée ne jette plus de vin, on arrose d’eau la racine, et peu après la racine recommence à donner. »

    (Le Rat et l’Abeille, Court traité de gastronomie préhistorique, Phébus, 1997)

    janvier 13, 2010 à 18 h 24 min

  17. D’après Couplan, à qui j’ai posé la question par mail, ce breuvage miraculeux évoqué par Marco Polo est du « vin de palme ».

    janvier 13, 2010 à 20 h 35 min

  18. 120

    Ecrit par Raymond Dumay :

    Plus surprenant encore, l’alcool d’herbe ! C’est un expert qui parle : « Tous les éleveurs connaissent l’ensilage. Il produit une choucroute pour animaux, à base de diverses plantes fourragères. L’ensilage de loin le plus utilisé est préparé avec du maïs récolté avant maturité. La fermentation est analogue à celle des légumes. Dans bien des élevages, l’ensilage se trouve être l’élément principal de la ration du bétail. Il devient alors nocif, en raison d’un apport excessif d’acidité et d’alcool. Une vache à haut potentiel de production ayant une ration à base d’ensilage arrive en effet à consommer, en alcool, l’équivalent d’une bouteille de whisky par jour ! A ce régime, elle est bonne pour l’abattoir, avec une cirrhose du foie, après trois lactations. » (Cl. Aubert)

    Que les anciens « chefs » soient parvenus à produire des tonneaux de whisky à partir d’herbes aujourd’hui destinées aux animaux domestiques n’aurait rien d’étonnant. Les « secrets » perdus ou abandonnés sont innombrables. Dans son ouvrage paru en 1925 à Pékin, H. Lecourt a livré l’antique procédé qui permet à n’importe quelle cuisinière de produire son sucre à partir de la betterave. Il ne demande qu’une casserole, un peu de chaux, quelques blancs d’oeufs et du feu… Il date de la nuit des temps, alors que Napoléon le cherchait encore à l’heure du Blocus continental. […]

    Retrouverons-nous jamais les recettes de fermentation-cuisson que préféraient les connaisseurs d jadis ? La première condition à remplir serait d’avoir un palais aussi fin que le leur… La seconde serait d’entreprendre une campagne de tests et de dégustations, entreprise qui mobiliserait beaucoup d’hommes pendant beaucoup d’années.

    (opus cité)

    janvier 15, 2010 à 0 h 41 min

  19. J’suis pas « beaucoup d’hommes » et je ne suis pas sûr de disposer de « beaucoup d’années », mais j’veux bien, à mon niveau, participer à la campagne de tests et de dégustations suggérée par Dumay.

    J’vais m’inspirer des recettes proposées par Couplan. Allez hop ! au boulot !

    janvier 15, 2010 à 0 h 44 min

  20. 120

    Ecrit par Gaston Bachelard :

    L’alcool : l’eau qui flambe

    Une des contradictions phénoménologiques les plus manifestes a été apportée par la découverte de l’alcool, triomphe de l’activité thaumaturge de la pensée humaine. L’eau-de-vie, c’est l’eau de feu. C’est une eau qui brûle la langue et qui s’enflamme à la moindre étincelle. Elle ne se borne pas à dissoudre et à détruire comme l’eau-forte. Elle disparaît avec ce qu’elle brûle. Elle est la communion de la vie et du feu. L’alcool est aussi un aliment immédiat qui met tout de suite sa chaleur au creux de la poitrine : à côté de l’alcool, les viandes elles-mêmes sont tardives. L’alcool est donc l’objet d’une valorisation substantielle évidente. Lui aussi, il manifeste son action en petites quantités : il dépasse en concentration les consommés les plus exquis. Il suit la règle des désirs de possession réaliste : tenir une grande puissance sous un petit volume.

    Puisque l’eau-de-vie brûle devant les yeux extasiés, puisqu’elle réchauffe tout l’être au creux de l’estomac, elle fait la preuve de la convergence des expériences intimes et objectives. Cette double phénoménologie prépare des complexes qu’une psychanalyse de la connaissance objective devra dissoudre pour retrouver la liberté de l’expérience. Parmi ces complexes, il y en a un qui est bien spécial et bien fort ; c’est celui qui ferme pour ainsi dire le cercle : quand la flamme a couru sur l’alcool, quand le feu a apporté son témoignage et son signe, quand l’eau de feu primitive s’est clairement enrichie de flammes qui brillent et qui brûlent, on la boit. Seule de toutes les matières du monde, l’eau-de-vie est aussi près de la matière du feu.

    (La psychanalyse du feu, Gallimard, 1949)

    janvier 19, 2010 à 13 h 30 min

  21. Une preuve supplémentaire que l’alcool est un truc « préhisto » : Dans La Vallée des Merveilles de Joann Sfaar
    (voir : http://www.partiprehistorique.fr/2010/01/10/joann-sfar-la-vallee-des-merveilles-chasseur-cueilleur/)

    Pot de Miel :
    « Grand Nez Qui Déniche […] fait pourrir du jus de fruits avec des graines et des vers de terre empoisonnés. Après, on boit ça. C’est très bon et ça fait tourner la tête. »

    (C’est pas d’la preuve, ça ?)

    janvier 20, 2010 à 14 h 19 min

  22. 120

    Ecrit par Alexandre Lacroix :

    Un petit verre pour la route

    Parmi les notes que Walter Benjamin a laissées à sa mort, il y a cette affirmation, qui peut sembler au premier abord très étrange : « Il faudrait, écrit l’essayiste allemand, mesurer la part de l’expérience de l’ivresse dans la déclaration des droits de l’homme. » Mais que veut-il dire ? Reprenons la fameuse déclaration dans cette perspective. Article premier : « Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. » Quand fait-on, concrètement, l’expérience de cette liberté et de cette égalité ? Certainement pas au travail, ni dans la vie amoureuse, ni dans les relations entre parents et enfants. Cependant, quand on boit à plusieurs, quand on partage le vin ou la bière, il vient un moment où les statuts sociaux sont annulés, où tout paraît possible, où le lien d’homme à homme se recrée sur la base de la liberté de parole… « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions », renchérit l’article 10. APrès quelques verres, vous pouvez dire tout ce qui vous passe par la tête, on ne vous en tiendra pas rigueur. Mais jusqu’où pourrez-vous aller ? « Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché », précise l’article 5…

    Farfelue, celle lecture ? Aussi déconcertant que cela puisse paraître, il y a sans doute, cachées derrière toute grande idée politique, des expériences d’ivresse qui lui correspondent. C’est évident dans le cas des deux principaux modèles qui s’affrontent aujourd’hui, le socialisme et le libéralisme. Du côté du socialisme, vous pouvez ranger toutes les ivresses qui créent du lien entre les hommes, à l’instar des Saturnales des Romains de l’Antiquité, au cours desquelles les maîtres servaient les esclaves à table, ou encore du « dionysiaque » tel que le définissait Nietzsche, qui entraînait « l’individu subjectif jusqu’à l’anéantir en un complet oubli de soi-même ». Aujourd’hui, l’alcoolisme mondain tout comme les beuveries des supporters, la bonne chère, les sports d’équipe, les randos collectives en rollers, les concerts en plein air et même la fête de L’Huma proposent des extases de type socialiste. Ce sont des réunons chaleureuses, bavardes, chaotiques, mais aussi, il faut bien le reconnaître, assez grossières, bruyantes, organiques. A l’opposé, les ivresses libérales sont tout à la fois plus hygiéniques, plus fulgurantes et plus aiguës : boire ou faire du roller en solitaire, écouter de la musique au casque, travailler sa musculature sur des machines, faire de la gym sur une console Wii, conduire au-delà des limites de vitesse, danser pendant des heures sans partenaire au son de la techno — autant d’expériences où la liberté individuelle n’est pas entravée par la promiscuité, où vous avez le sentiment de devenir le seigneur absolu de votre propre existence. La hausse significative des consommations de cocaïne et d’amphétamines chez les jeunes, leur désintérêt pour le vin au profit des alcools forts, s’inscrivent dans cette dynamique. Les épanchements collectifs sont en perte de vitesse, tandis que les échappées solipsistes vers le paradis artificiels ont le vent en poupe.

    Ce qui renvoie à un problème plus grave : si les loisirs ne sont plus consacrés à l’échange, si la vie collective n’est plus rythmée par des temps forts, si plus personne ne ressent authentiquement le désir de faire société, alors les valeurs du socialisme n’ont plus d’assise existentielles. Elles ne renvoient plus qu’à une vague exigence morale de justice et de solidarité, qui a toutes les chances de rester lettre morte. Aussi il importe de trouver des expériences vécues qui redonnent un sens au vieil idéal démocratique, si du moins on veut le sauver… Vous prendrez bien un petit verre ?

    (Edito de Philosophie magazine N°36, février 2010)

    janvier 23, 2010 à 12 h 35 min

  23. La place de l’alcool dans la déclaration des droits de l’Homme ? Mouais… J’ai plutôt l’impression de l’inverse : c’est typiquement le genre de texte des sobres abstinents qui ne connaissent que l’ivresse intellectuelle de la morale et de la raison. Enfin bref…

    Pas sûr, non plus de suivre Lacroix sur la disparition des ivresses « socialistes » au profit des « libérales ». Je suis sans doute trop « Maffesolien » pour ça. Mais qu’importe…

    Ce texte m’intéresse pour cette idée implicite qu’on ne peut, à mon sens, mieux formuler que Raymond Dumay dans son Court traité de gastronomie préhistorique :

    « Dans le cours de la civilisation l’alcool a sans doute joué un rôle plus important que le silex. »

    janvier 23, 2010 à 12 h 45 min

  24. l’alcool fait lâcher prise quand le silex au contraire mène au contrôle…

    janvier 23, 2010 à 14 h 01 min

  25. Vincent

    Bien vu !

    janvier 23, 2010 à 14 h 31 min

  26. 120

    Ecrit par Raymond Dumay :

    Et puis il y eut l’alcool… dont le premier fut sûrement bu au pis des vaches, ou quasi — ainsi que le donne à penser le bon Rubrouck :

    « Voici comment on fait le comos, qui est du lait de jument : ils tendent une longue corde au-dessus du sol entre deux piquets fichés en terre et à cette corde ils attachent vers la troisième heure les poulains des juments qu’ils veulent traire. Alors les mères se tiennent près de leurs poulains et se laissent traire sans difficulté : si l’une d’entre elles est trop insoumise, un homme prend le poulain, le met au pis et le laisse téter, puis il le retire et laisse la place à celui qui est chargé de traire.

    Quand ils ont obtenu une grande quantité de lait — celui-ci est aussi doux que du lait de vache, quand il est frais –, ils le versent dans une grande outre ou un autre récipient et commencent à le battre avec un bâton destiné à cet usage, gros à sa base comme une tête d’homme et creux par-dessous. Ils le battent aussi vite que possible : alors il commence à bouillir comme du vin nouveau et à s’aigrir ou à fermenter. Et ils le battent ainsi jusqu’à ce qu’is en aient extrait le beurre.

    Ils le goûtent ensuite, et quand il est un peu piquant, ils le boivent. Il pique la langue, sur le moment, comme du vin râpé, et après boire il laisse dans la bouche une saveur de lait d’amande ; il réjouit beaucoup le coeur de l’homme et, même, il enivre les têtes faibles. Il est très diurétique. »

    (Le Rat et l’Abeille, Court traité de gastronomie préhistorique, Phébus, 1997)

    février 3, 2010 à 14 h 41 min

  27. De l’alcool de lait ? Jamais goûté.. ni même entendu parlé !
    Suis-je seul dans ce cas ?

    février 3, 2010 à 14 h 42 min

  28. Isidore

    Alcool de lait ? Non, je ne connais pas non plus. Mais à y réfléchir un tant soit peu, il me semble clair que pour qu’il y ait alcool il doit y avoir sucre au préalable. Le lait de vache en contient certainement moins que le lait de jument, si j’en juge au lait d’ânesse qui a effectivement un goût assez sucré. Le lait de vache est-il adapté à ce genre d’expérience? Sans doute donc moins que le lait de jument ou d’ânesse… Mais ceci demande des vérifications que j’ai la flegme de faire ce soir.

    février 4, 2010 à 23 h 21 min

  29. J’avais envisagé de tenter de confectionner plusieurs alcool de fruits sauvages, cet automne… mais la flemme m’a aussi fait procrastiner.

    J’aimerais bien, pourtant, faire ma propre « piquette ».

    février 5, 2010 à 13 h 00 min

  30. Tu as raison, à défaut d’être spirituel, sois spiritueux ! 😉

    février 5, 2010 à 13 h 01 min

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