"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

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Primitifs vs Modernes : CLS renverse une idée reçue

L’idéologie progressiste (à forte connotation positiviste) a tendance à envisager l’histoire — notamment depuis le Néolithique — comme une lente et irrémédiable émancipation de l’Humanité.

On peut cependant voir les choses tout autrement. C’est ce qu’esquisse malicieusement Claude Lévi-Strauss dans une des trois conférences prononcées en 1986 à Tokyo que vient d’éditer le Seuil sous le titre L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne.

Extrait :

« […] Nous savons aujourd’hui que des peuples qualifiés de « primitifs », ignorant l’agriculture et l’élevage, ou ne pratiquant qu’une agriculture rudimentaire, parfois sans connaissance de la poterie et du tissage, vivant principalement de chasse et de pêche, de cueillette et de ramassage des produits sauvages, ne sont pas tenaillés par la crainte de mourir de faim et l’angoisse de ne pouvoir survivre dans un milieu hostile.

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…et les derniers seront les premiers ?

Une bonne partie de la population mondiale (en gros, les pays dits « du Sud ») n’est pas entrée dans la modernité. Parents pauvres de la mondialisation, ces « laissés-pour-compte » vivent — ou survivent — en dehors de l’économie marchande.

Et si, au lieu de s’acharner — plus ou moins charitablement — à tenter des les aider à « se développer » (c’est-à-dire « entrer dans notre logique ») on les abordait en pensant plutôt que ce sont eux qui ont des choses à nous apprendre ?

A l’heure où notre monde semble sur le point de s’écrouler et où nos arrogantes « lumières » tardent à parvenir à esquisser l’espoir d’une alternative réaliste, n’y a-t-il pas dans leur « art (savant) de la débrouille » l’expression d’une profonde (et très ancienne ?) sagesse sur laquelle pourrait bénéfiquement s’appuyer l’avenir de l’Humanité ?


Le déracinement moderne…

…et la revanche du chiendent ?

[…] Vers la fin du XVe siècle, les pharmacopées manuscrites où des plantes sont figurées connaissent une mutation a priori peu frappante pour des yeux accoutumés à l’illustration botanique moderne : les racines disparaissent. On se met à représenter une tige coupée ou un simple rameau florifère. La suppression n’est pas fortuite, elle est contemporaine de la grande révolution qui va voir la nature échapper à l’ordre intangible de la Création, devenir pensable comme objet en soi alors qu’elle était propriété divine (ou démoniaque). Au moment où Copernic démontre que la Terre n’est plus le centre de l’univers, les botanistes du XVIe siècle arrachent la plante à ses profondeurs mythiques. Certains, comme Rambert Dodoens (Histoire des plantes, 1557), voudront que les bois gravé qu’ils publient des arbres continuent d’évoquer au moins la souche et ses racines. Mais quand celles-ci sont représentées chez les plantes herbacées, c’est parce qu’elles sont devenues un caractère utile à l’identification. Et l’on se met à ironiser sur les « fables » des manuscrits médiévaux. Au sens littéral, la modernité se déracine des « temps obscurs », prenant appui sur une Antiquité qui avait déjà connu, avec Théophraste, la première naissance de la botanique. Tandis que le chiendent continue de ramper sous les siècles, attendant les défaillances de cette raison qu’il a, à son humble place, contribué à nourrir. […]

(Pierre Lieutaghi, La plante compagne, Pratique et imaginaire de la flore sauvage en Europe occidentale, 1991)


Un petit « chaud et froid » pour les 100 ans de C.L.S.

Aujourd’hui, notre Claude Lévi-Strauss national a tout juste cent ans : BON ANNIVERSAIRE ! Afin de rendre hommage à l’auteur des Mythologiques, de La pensée sauvage, Le totémisme aujourd’hui, etc. je vous propose un extrait de son livre d’entretiens avec Didier Eribon (De près ou de loin, Odile Jacob, 1988) dans lequel il alimente notre lancinant débat sur la Modernité en opposant les sociétés « chaudes » et « froides » :

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La conscience dans tous ses états

La Modernité (dans son acception la plus large) a tendance à valoriser la conscience de veille — attentive, lucide et rationnelle — au détriment de tout autre état (sommeil, rêve, poésie…) qu’elle dénigre et méprise. Or, cet idéal utopique est concrètement impossible à tenir par l’humain réel. Il me semble en effet que plus une théorie se veut rationnelle et plus elle est, dans les faits, sujette à l’illusion, plus on tente de contrôler sa vie par la volonté — ou construire une nouvelle société sur des bases scientifiques et techniques — plus on ouvre les portes aux comportements les plus irrationnels, bref, plus on chasse l’ennemi par la porte, plus il revient — de façon imprévisible — par les fenêtres.

A cette aune, je propose que le Parti Préhistorique redonne un peu de leurs lettres de noblesse aux états de conscience dits « modifiés », ceux qui — soit dit en passant — relativisent grandement l’illusion du moi, donc, potentiellement, ses conséquences fâcheuses.

Rêvons davantage en quelque sorte mais surtout gardons-nous bien de vouloir à tout prix réaliser nos songes !


Moderne… vous avez dit moderne ?

« Dans son usage courant, le concept de « modernité » est marqué d’une ambiguïté fondamentale. Il s’applique, en effet, aussi bien au nouvel imaginaire politique et culturel né dans le cadre de la révolution galiléenne qu’à l’ensemble des sociétés réellement existantes que cet imaginaire travaille à des degrés divers. Or si nous admettons que l’idéal d’un monde entièrement reconfiguré par la Raison et ses applications techniques (une société-machine) constitue une utopie, il est évident qu’il ne saurait exister aucune société intégralement moderne, c’est-à-dire aucune société entièrement adéquate à son programme initial. En d’autres termes, si les sociétés dites « modernes » peuvent encore tenir, c’est précisément dans la mesure où elles prennent toujours appui (consciemment ou non) sur des conditions anthropologiques et écologiques qui n’ont pas été modernisées. En ce sens, leur « modernité » est toujours relative.

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