"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Noël selon Claude Lévi-Strauss : un rite initiatique moderne

On a déjà tenté, l’année dernière, de cerner le mystère des origines de Noël. Manquait cependant (entre autres) le point de vue, on ne peut plus éclairé et pertinent, de notre grand Sachem.

En 1952, suite aux « événements » du Noël dijonnais de l’année précédente (effigie du Père Noël pendue et brûlée sur le parvis de la cathédrale), il publiait dans la revue Les Temps modernes un article, intitulé « Le Père Noël supplicié » : une magistrale leçon d’anthropologie structurale appliquée qui nous permet d’entrevoir la fonction initiatique de la croyance au Père Noël.

Philosophie magazine en propose de larges extraits dans son numéro 35 (décembre 2009/janvier 2010). Pour ceux qui ne l’ont pas (encore ?) lu, en voici quelques lignes saillantes (cliquer sur Continue reading) :

« […] Avec les traits que nous lui connaissons, Noël est essentiellement une fête moderne et cela malgré la multiplicité des caractères archaïsants. […] Le sapin de Noël n’est mentionné nulle part avant certains textes allemands du XVIIe siècle ; il passe en Angleterre au XVIIIe siècle, en France au XIXe seulement. […] La diversité des noms donnés au personnage ayant le rôle de distribuer des jouets aux enfants, Père Noël, saint Nicolas, Santa Claus, montre aussi qu’il est le produit d’un phénomène de convergence et non un prototype ancien partout conservé.

[…] Le Père Noël est […] ,d’abord, l’expression d’un statut différentiel entre les petits enfants d’une part, les adolescents et les adultes de l’autre. A cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passages et d’initiation. Il y a peu de groupements huains, en effet, où, sous une forme ou une autre, les enfant (parfois aussi les femmes) ne soient exclus de la société des hommes par l’ignorance de certains mystères ou la croyance — soigneusement entretenue — en quelque illusion que les adultes se réservent de dévoiler au moment opportun, consacrant ainsi l’agrégation des jeunes générations à la leur. Parfois, ces rites ressemblent de façon surprenante à ceux que nous examinons en ce moment.

[…] Il est bien certain que rites et mythes d’initiation ont, dans les sociétés humaines, une fonction pratique : ils aident les aînés à maintenir leurs cadets dans l’ordre et l’obéissance. Pendant toute l’année, nous invoquons la visite du Père Noël pour rappeler à nos enfants que sa générosité se mesurera à leur sagesse ; et le caractère périodique de la distribution des cadeaux sert utilement à discipliner les revendications enfantines, à réduire à une courte période le moment où ils ont vraiment droit à exiger des cadeaux. Mais ce simple énoncé suffit à faire éclater les cadres de l’explication utilitaire. Car d’où vient que les enfants aient des droits, et que ces droits s’imposent si impérieusement aux adultes que ceux-ci soient obligés d’élaborer une mythologie et un rituel coûteux et compliqués pour parvenir à les contenir et à les limiter ? On voit tout de suite que la croyance au Père Noël n’est pas seulement une mystification infligée plaisamment par les adultes aux enfants ; c’est, dans une très large mesure, le résultat d’une transaction fort onéreuse entre les deux générations.

[…] Le progrès de l’automne, depuis son début jusqu’au solstice qui marque le sauvetage de la lumière et de la vie, s’accompagne donc, sur le plan rituel, d’une démarche dialectique dont les principales étapes sont : le retour des morts, leur conduite menaçante et persécutrice, l’établissement d’un modus vivendi avec les vivants fait d’un échange de services et de présents, enfin le triomphe de la vie quand, à la Noël, les morts comblés de cadeaux quittent les vivants pour les laisser en paix jusqu’au prochain automne. Il est révélateur que les pays latins et catholiques, jusqu’au siècle dernier, aient mis l’accent sur la Saint-Nicolas, c’est-à-dire la forme la plus mesurée de la relation, tandis que les pays anglo-saxons la dédoublent volontiers en ses deux formes extrêmes et antithétiques de Halloween, où les enfants jouent les morts pour se faire exacteurs des adultes, et de Christmas, où les adultes comblent les enfants pour exalter leur vitalité.

[…] Mais qui peut personnifier les morts, dans une société de vivants, sinon tous ceux qui, d’une façon ou de l’autre, sont incomplètement incorporés au groupe, c’est-à-dire participent de cette altérité qui est la marque même du suprême dualisme : celui des morts et des vivants ? ne nous étonnons donc pas de voir les étrangers, les esclaves et les enfants devenir les principaux bénéficiaire de cette fête. L’infériorité de statut politique ou social, l’inégalité des âges fournissent à cet égard des critères équivalents. En fait, nous avons d’inombrables témoignages, surtout pour les mondes scandinaves et slave, qui décèlent le caractère propre du réveillon d’être un repas offert aux morts, où les invités tiennent le rôle des morts, comme les enfants tiennent celui des anges, et les anges eux-mêmes, celui des morts. Il n’est donc pas surprenant que Noël et le Nouvel An (son doublet) soient des fêtes à cadeaux : la fête des morts est essentiellement la fête des autres, puisque le fait d’être autre est la première image approchée que nous puissions nous faire de la mort.

[…] Interrogeons-nous sur le soin tendre que nous prenons du Père Noël ; sur les précautions et les sacrifices que nous consentons pour maintenir son prestige intact auprès des enfants. N’est-ce pas qu’au fond de nous veille toujours le désir de croire, aussi peu que ce soit, en une générosité sans contrôle, une gentillesse sans arrière-pensée ; en un bref intervalle durant lequel sont suspendues toute crainte, toute envie et toute amertume ? Sans doute ne pouvons-nous partager pleinement l’illusion ; mais ce qui justifie nos efforts, c’est qu’entretenue chez d’autres, elle nous procure au moins l’occasion de nous réchauffer à la flamme allumée dans ces jeunes âmes. La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir. […]

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16 Réponses

  1. Nawa !

    décembre 23, 2009 à 11 h 28 min

  2. Comme l’a — me semble-t-il magistralement — montré Baudrillard : l’échange symbolique a toujours rapport, en fin de compte, avec la mort.

    décembre 23, 2009 à 11 h 32 min

  3. Pascale

    Ce texte est très beau et je tiens à souligner qu’il est édité par un grande minuscule maison d’édition : Sables. J’ai rencontré l’éditeur, merveilleux. Tout son catalogue est de cet acabit, il n’y a qu’à piocher pour être superbement servi.
    Joyeux Noël à tous les PP !

    décembre 23, 2009 à 16 h 25 min

  4. CQFD : http://www.sableseditions.fr/index_alphabetique.html

    Joyeux « sacrifice véritable à la douceur de vivre » à toi aussi !
    😉

    décembre 23, 2009 à 17 h 03 min

  5. vilnette

    Taper vôtre commentaire ici.
    1) vôtre nôtice est une tâche d’ortograf sur un si bô PP 2) Merci de cette trouvaille 3) Je suis très heureuse de vous avoir découverts (je mets un « s » car je suppose que vous êtes plusieurs)et vous encourage à aller de + en + loin dans vos recherches et vos trouvailles. Bône Ânée!!!

    décembre 26, 2009 à 10 h 04 min

  6. @ vilnette
    Bonjour (et bienvenue) vilnette. Merci pour vos encouragements. N’hésitez pas à apporter vos propres recherches et trouvailles. Plus on sera de fous…

    @ yatsé
    T’est-il possible d’ôter l’accent circonflexe sur « votre » (dans le cadre qui invite aux commentaires) ?

    décembre 26, 2009 à 11 h 09 min

  7. 120

    Ecrit par Claude Lévi-Strauss :

    […] Comment ne pas être frappé de l’analogie qui existe entre le Père Noël et les katchina des Indiens Pueblo. […] Si les enfants sont tenus dans l’ignorance de la nature humaine des personnages incarnant les katchina, est-ce seulement pour q’ils les craignent ou les respectent, et se conduisent en conséquence ? Oui, sans doute, mais cela n’est que la fonction secondaire du rituel ; car il y a une autre explication, que le mythe d’origine met parfaitement en lumière. Ce mythe explique que les katchina sont les âmes des premiers enfants indigènes, dramatiquement noyés dans une rivière à l’époque des migrations ancestrales. Les katchina sont donc, à la fois, preuve de la mort et témoignage de la vie après la mort. Mais il y a plus : quand les ancêtres des Indiens actuels se furent enfin fixés dans leur village, le mythe rapporte que les katchina venaient chaque année leur rendre visite et qu’en partant elles emportaient les enfants. Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchina qu’elles restassent dans l’au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses. Si les enfants sont exclus du mystère des katchina, ce n’est donc pas d’abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c’est pour la raison inverse : c’est parce qu’ils sont les katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu’ils représentent la réalité avec laquelle la mystification constitue une sorte de compromis. Leur place est ailleurs : non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les dieux et avec les morts ; avec les dieux qui sont les morts. Et les morts sont les enfants. Nous croyons que cette interprétation peut être étendue à tous les rites d’initiation et même à toutes les occasions où la société se divise en deux groupes. La « non-initiation » n’est pas purement un état de privation, défini par l’ignorance, l’illusion ou autres conotations négatives. Le rapport entre initiés et non-initiés a un contenu positif. C’est un rapport complémentaire entre deux groupes dont l’un représente les morts et l’autre les vivants. Au cours même du rituel, les rôles sont d’ailleurs souvent intervertis, et à plusieurs reprises, car la dualité engendre une réciprocité de perspectives qui, comme dan le cas des miroirs se faisant face, peut se répéter à l’infini : si les non-initiés sont les morts, ce sont aussi les super-initiés ; et si, comme cela arrive souvent aussi, ce sont les initiés qui personnifient les fantômes des morts pour épouvanter les novices, c’est à ceux-ci qu’il appartiendra, dans un stade ultérieur du rituel, de les disperser et de prévenir leur retour. Sans pousser plus avant ces considérations qui nous éloigneraient de notre propos, il suffira de se rappeler que, dans la mesure où les rites et les croyances liés au Père Noël relèvent d’une sociologie initiatique (et cela n’est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l’opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants. […]

    (Le Père Noël supplicié, Sables, 1996)

    décembre 27, 2009 à 11 h 17 min

  8. Hypothèse :

    Le Père Noël est un déguisement — un masque — qui nous permet de passer subrepticement dans l’autre monde (celui des enfants ?) : où la loi de l’échange marchand, tout autant que celle de l’échange symbolique (un don appelant nécessairement un contre-don), n’ont pas accès. Un monde magique où le véritable don (sans retour qui en fait immédiatement un marchandage) est non seulement possible mais carrément normal.

    La facilité avec laquelle la plupart des enfants y croient (et acceptent naturellement la générosité gratuite du Père Noël) en dit long sur le décalage entre leur conception naïve du monde et notre rationalité calculatrice.

    L’enfant peut du coup être perçu comme celui qui est capable de recevoir sans ressentir le besoin de donner en retour, donc d’accumuler de la dette sans scrupule ni culpabilité. Et cette innocence est en quelque sorte le plus grand don car elle permet aux autres de donner vraiment (sans risque de retour ou de surenchère).

    Sous cet angle, Noël n’est pas la fête consumériste qu’on veut nous faire croire mais, au contraire, la tentative de conjuration des lois d’échange (marchand et symbolique) qui dominent notre univers, ou du moins la marque de notre attachement à un « autre monde » qui en serait exempté.

    décembre 27, 2009 à 11 h 51 min

  9. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    Si les fêtes de fin d’année se traduisent par un charivari de plus en plus conventionnel, puisque nous n’avons plus, à l’ère électronique, le prétexte du solstice d’hiver, ni celui de la Nativité à l’ère de Jésus Superstar, ni celui du gel et de la neige qui isolent chacun dans son intimité et engourdissent le sang dans les veines, si le sabbat de fin d’année rend les gens tellement anxieux, c’est bien qu’ils soupèsent la longueur des douze mois à venir, qu’il va falloir distiller un à un. La durée aujourd’hui, c’est comme un enfant : c’est trop long à porter, c’est trop long à grandir, on aimerait en avoir la jouissance dès maintenant, on aimerait avoir la projection accélérée du siècle à venir. […]

    (Cool Memories I, Galilée, 1987)

    décembre 28, 2009 à 1 h 14 min

  10. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    Il nous est aujourd’hui possible d’échanger nos cadeaux de Noël sur Internet. Heureuse disposition de la modernité mais qui ne résout rien sur le fond : notre insatisfaction sera la même l’année prochaine. Afin de régler ce problème une bonne fois, ne vaudrait-il pas mieux pouvoir troquer sur ces sites nos oncles et nos amis ?

    (767, http://l-autofictif.over-blog.com/, 2 janvier 2010)

    janvier 4, 2010 à 21 h 15 min

  11. 120

    Ecrit par Jean-Jacques Delfour :

    « Le Père Noël est un pénis qui pénètre la maison mère, dont la cheminée est le vagin, l’âtre l’utérus, et les cadeaux les enfants engendrés. »

    (Libération, 22 décembre 2009)

    janvier 21, 2010 à 14 h 12 min

  12. Il vaudrait mieux le représenter, alors, avec deux hottes.
    🙂

    janvier 21, 2010 à 14 h 15 min

  13. Amélie

    ouais, celles qu’il laisse tjs devant la porte ? 🙂

    janvier 21, 2010 à 14 h 21 min

  14. Et comme pour les clopes, y’a ceux/celles qui crapotent et ceux/celles qui avalent la fumée. 😉

    janvier 21, 2010 à 17 h 21 min

  15. 120

    Ecrit par Jean-Marie Gourio

    (distinguant les traditions « du dedans » et « du dehors »)

    La tradition française permet de boire un alcool après le café, et c’est une bonne tadition, comme l’apéritif avant de manger, c’est une autre tradition française, on peut dire qu’en France on a au moins deux belles traditions, quand à côté de ça vous regardez les danses folkloriques, avec les costumes et les chapeaux, même si c’est joli, ça c’est vrai, c’est joli, je suis le premier à apprécier quand il y en a, mais n’empêche que ces traditions-là font vieilles traditions, un peu musée, on s’efforce de les consever mais au fond on n’y croit plus, alors que la tradition de l’apéritif et du digestif est encore très vivace dans nos régions, à la montagne, partout, à la campagne, à la mer, tout le monde est traditionnel, si vous voulez, quand il s’agit de l’apéritif et du digestif, ce sont des traditions du dedans de l’homme si vous voulez, toutes les traditions qui entrent en l’homme sont plus fortes que celles qu’on pose sur la tête ou qu’on se met aux pieds, les huîtres à la Noël, vous reconnaîtrez que c’est une tradition du dedans bien plus forte que la tradition de faire une crèche qui est une tadition du dehors, et que presque plus personne ne respecte, alors que les huîtres, des milliers de milliers pour ne pas dire des millions, et la dinde, et la bûche, tout ça va dedans et ça reste, d’ailleurs la religion a compris ça depuis longtemps, on vous met l’hostie dans la bouche, vous la sucez, vous l’avalez, c’est autre chose que si on vous la donne et que vous la glissez dans votre portefeuille, finalement, si on y réfléchit un peu, combien de consommateurs viendraient dans ce petit café si on glissait les apéritifs et les digestifs dans son portefeuille ?

    (Brèves de comptoir, Tome 3, Michel Lafon, 1994)

    janvier 22, 2010 à 14 h 16 min

  16. j’ai une suggestion, sur ton facebook…
    :-))

    janvier 22, 2010 à 14 h 22 min

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