"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Archives de octobre, 2010

Nous, les singes

Même si nous rechignons souvent à l’admettre, nous sommes des primates. Des super-primates, certes, mais rien de plus et sûrement pas des anges déchus ou on ne sait quelle fiction du genre. C’est ce qui explique tout bonnement que nous soyons si curieux,  inventifs, bavards, paresseux, peureux, passionnés, infidèles, grégaires, etc. et si peu confiants, autonomes, tolérants, propres, etc.

Bien entendu, tout serait autrement si nous descendions de la fourmi, de l’éléphant, du chat, des aigles ou de n’importe quel autre animal.

L’humoriste américain Clarence Day a fait de cette réflexion un petit bijou d’humour et de pertinence en 1920 : This Simian World (que Phébus édite en poche depuis 2007 sous le titre Nous, les singes, pour à peine 7 euros).

En voici ce qui me semble être la morale :

« […] Notre problème n’est pas de découvrir comment nous devrions nous comporter si nous étions différents, mais comment nous devons nous comporter, étant ce que nous sommes. Nous pouvons imaginer jusqu’à plus soif des êtres différents de nous ; mais ils n’existent pas, et quand bien même ils existeraient, impossible de certifier qu’ils seraient meilleurs. […] Trop de moralistes fondent leur morale sur leur dégoût de la réalité : leur dégoût des hommes tels qu’ils sont. Libre à eux de ne pas les apprécier, mais pas d’être en même temps des moralistes. Leur attitude les conduit à ignorer ce qui devrait être une obligation pour tous les enseignants, « découvrir le meilleur de ce que l’homme peut accomplir, et non lui imposer des buts impossibles en lui disant qu’il sera damné s’il ne les atteint pas. » L’homme peut être modelé – considérablement – et il est souhaitable qu’il ait des aspirations. Mais il a tendance à s’empresser d’accepter n’importe quel idéal sans se demander s’il est adapté à un usage primate. […] »

Je me demande si, sous ses aspects légers, ce n’est pas un des livres les plus profonds qu’il m’ait été donné de lire ces derniers temps.


Des préhistos parmi nous (7) : Maurice Rheims

A première vue, cela peut paraître étrange : académicien, historien d’art, commissaire-priseur, Maurice Rheims semble au plus loin de Cro-Magnon. Pourtant, ses mémoires, intitulées Une mémoire vagabonde, la préhistoire que nous vivons (Gallimard, 1997), révèlent qu’il était hanté par les temps les plus anciens.

Comment ne pas accorder le précieux label PP à celui qui n’hésitait pas à écrire « je suis un homme préhistorique » tout autant que « je suis resté un primitif » et nous aide, à sa façon, à penser nos origines.

120, on compte sur toi pour nous aider à en savoir davantage.


Le Néolithique : révolution ou vérolution ?

Lors de sa récente conférence à Besançon, François Couplan a eu cette formule choc : « la première graine plantée avait en germe la bombe atomique ». C’est bien évidemment un peu rapide… et excessif, mais les regards critiques sur la révolution néolithique sont trop rares — et déstabilisants — pour ne pas nous y pencher quelque peu.

Voici ce qu’on peut lire de plus étoffé dans un de ses derniers ouvrages, intitulé La nature nous sauvera, Réponses préhistoriques aux problèmes d’aujourd’hui (Albin Michel, 2008) :

« […] Pendant près de trois millions d’années, l’homme vit des présents de la nature. Puis, voici un peu plus de dix mille ans, il décide de produire sa nourriture en semant des graines de céréales et des légumineuses. Les raisons n’en sont pas vraiment claires, mais aucun manque particulier ne semble l’y avoir poussé. Certaines tribus du Moyen-Orient viennent de se sédentariser, et leurs membres ont sans doute l’idée de transporter à proximité de leur domicile quelques-unes des plantes qu’ils ont l’habitude de récolter dans la nature. A moins que les grains de ces dernières n’y aient germé spontanément. En tout cas, le résultat est concluant : l’homme dispose ainsi d’une forme d’énergie aisément stockable et se libère donc, dans une certaine mesure, des contraintes de son milieu. Mais il lui faut commencer par défricher, c’est-à-dire éliminer systématiquement ce que la nature a fait pousser. Et il devra ensuite constamment détruire les plantes qui, spontanément, se développent sans relâche — on a choisi de nommer « mauvaises herbes » ces végétaux cordialement détestés, ce qui est significatif du nouvel état d’esprit. Pour accroître sa productivité, le cultivateur invente toute une technologie qui le sépare de plus en plus de la terre : la houe, la charrue, la traction animale, le tracteur, les engrais… Et afin de mieux protéger « ses » cultures, il finit par mettre au point des pesticides capables de tuer toute vie. A force de devoir se battre contre elle, l’agriculteur en est venu à considérer la nature comme une ennemie, tandis que le cueilleur la vivait comme sa mère nourricière. […] »


Neandertal… et la mythologie judéo-chrétienne

Dans Le Monde, magazine de cette semaine, un article de Stéphane Foucart,  intitulé « Comment Neandertal écrit une autre histoire de l’homme », dont j’extrais le passage suivant :

« […] la tentation est forte de tout ramener à sapiens — et de préférence à Cro-Magnon, sa version européenne. « Lorsqu’on a découvert en 1994 la grotte Chauvet, qui plantait à 32 000 ans un art extraordinairement maîtrisé, on a frémi en se disant : « C’est en Occident que ça a commencé ! » raconte le paléoanthropologue Pascal Picq (Collège de France). Et puis il y a eu les découvertes de Blombos, en Afrique du Sud, qui remontent à plus de 70 000 ans ! » Il s’agissait alors de parures de coquillages, les plus anciens bijoux jamais exhumés. L’art n’est donc pas né en Europe. Est-il né avec sapiens ? Là encore, rien n’est moins sûr : « Certains bifaces, qui remontent à un million d’années, sont déjà en quelque sorte des objets d’art ! », dit Pascal Picq.

Comment ne pas voir dans cette manière de reconstruire l’histoire de sapiens — notre propre histoire, en somme — les éléments-clés de la mythologie judéo-chrétienne ? […]

« Bien souvent, il y a référence à nos mythes, parfois de manière inconsciente, dit Pascal Picq. Avec le schéma « Out of Africa », on est en quelque sorte passé de l’idée de Peuple élu à celle d’espèce élue. Quant au rapport entre sapiens et Neandertal, on est en plein dans le rapport que les Occidentaux ont pu avoir avec les Indiens d’Amérique… » Sortie d’Egypte, sortie d’Afrique… L’idée de cette « sortie » est d’ailleurs si prégnante, ajoute le préhistorien Eric Boëda (université Paris-X), « qu’on ne parle généralement que de sorties d’Afrique et jamais ou rarement de déplacements ou de retours vers l’Afrique, qui n’ont aucune raison d’être écartés ! ». Entre le peuple hébreu qui passe la mer Rouge pour supplanter les Cananéens, et Homo sapiens qui franchit le même gué pour s’affronter aux autres hommes — Neandertal en tête –, le parallélisme est saisissant. « J’ai beau être laïque, plaisante Pascal Depaepe, je ne suis pas complètement certain que mon cerveau puisse se débarrasser de deux mille ans d’histoire judéo-chrétienne lorsqu’il réfléchit à ces questions. » […]

Quelque chose me dit qu’il y a là matière à discussions…