"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Primitifs vs Modernes : CLS renverse une idée reçue

L’idéologie progressiste (à forte connotation positiviste) a tendance à envisager l’histoire — notamment depuis le Néolithique — comme une lente et irrémédiable émancipation de l’Humanité.

On peut cependant voir les choses tout autrement. C’est ce qu’esquisse malicieusement Claude Lévi-Strauss dans une des trois conférences prononcées en 1986 à Tokyo que vient d’éditer le Seuil sous le titre L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne.

Extrait :

« […] Nous savons aujourd’hui que des peuples qualifiés de « primitifs », ignorant l’agriculture et l’élevage, ou ne pratiquant qu’une agriculture rudimentaire, parfois sans connaissance de la poterie et du tissage, vivant principalement de chasse et de pêche, de cueillette et de ramassage des produits sauvages, ne sont pas tenaillés par la crainte de mourir de faim et l’angoisse de ne pouvoir survivre dans un milieu hostile.

Leur petit effectif démographique, leur connaissance prodigieuse des ressources naturelles leur permettent de vivre dans ce que nous hésiterions sans doute à nommer l’abondance. Et pourtant — des études minutieuses l’ont montré en Australie, en Amérique du Sud, en Mélanésie et en Afrique –, de deux à quatre heures de travail quotidien suffisent amplement à leurs membres actifs pour assurer la subsistance de toutes les familles, y compris les enfants et les vieillards qui ne participent pas encore ou ne participent plus à la production alimentaire. Quelle différence avec le temps que nos contemporains passent à l’usine ou au bureau !

Il serait donc faux de croire ces peuples esclaves des impératifs du milieu. Bien au contraire, ils jouissent vis-à-vis du milieu d’une plus grande indépendance que les cultivateurs et les éleveurs. Ils disposent de plus de loisirs qui leur permettent de faire une large place à l’imaginaire, d’interposer entre eux et le monde extérieur, comme des coussins amortisseurs, des croyances, des rêveries, des rites, en un mot toutes ces formes d’activité que nous appellerions religieuse et artistique.

Admettons que, sous ces rapports, l’humanité ait vécu dans un état comparable pendant des centaines de millénaires. Nous observerions alors qu’avec l’agriculture, l’élevage, puis l’industrialisation, elle s’est de plus en plus étroitement « embrayée », si j’ose dire, sur le réel. Mais, au XIXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, cet embrayage s’opérait indirectement, par l’intermédiaire de conceptions philosophiques et idéologiques.

Tout autre est le monde où nous pénétrons à présent : monde où l’humanité se trouve abruptement confrontée à des déterminismes plus durs. Ce sont ceux résultant de son énorme effectif démographique, de la quantité de plus en plus limitée d’espace libre, d’air pur, d’eau non polluée dont elle dispose pour satisfaire ses besoins biologiques et psychiques. […] »

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5 Réponses

  1. Isidore

    Il ne nous reste plus qu’à inventer un mode de vie comparable à nos ancêtres chasseurs-cueilleurs en plein coeur de ce monde industrialisé et financiarisé à outrance… Chiche ? Déjà et surtout en travaillant moins et mieux et en se ré-appropriant le temps de méditer, contempler, paresser, vivre quoi ! Mais si, c’est possible, il suffit de le décider vraiment et de résister à cette religion tyrannique du travail telle qu’on le conçoit aujourd’hui… Oups, excusez-moi, j’ai dû toucher un tabou, là !

    juillet 16, 2011 à 20 h 28 min

  2. Tu trouves vraiment que c’est encore un « tabou » ?
    Il me semble au contraire que — le chômage, entre mille autres choses, aidant — l’idole « travail » est fissurée de partout et que plus grand monde n’y croit vraiment.
    C’est sûr que ce qui va prendre sa place n’a pas encore vraiment de nom et que ce flou fait encore un peu peur mais la tendance est là, tu ne crois pas ?

    juillet 19, 2011 à 10 h 14 min

  3. Je ne suis même pas sûr que ce soit une « tendance » ou un « mouvement » mais une simple résurgence.

    A la manière de CLS, justement, qui a su montrer que la « pensée sauvage » subsistait sous la rationalité moderne, je pense que le chasseur-cueilleur (et tout ce qui va avec : polythéisme, communautarisme, etc…) a toujours persisté malgré le néolithique et qu’il ne fait que réapparaître à ceux qui l’avaient perdu de vue quand le vernis craquèle.

    juillet 19, 2011 à 10 h 21 min

  4. Isidore

    J’espère que la tendance est là, mais parfois j’en doute un peu. Certes il faut reconnaître que la nécessité fissure cet empire du travail mais quant à imaginer qu’un assentiment collectif l’accompagne… Au contraire c’est la culpabilité et la culpabilisation qui gravitent autour de ceux qui de gré ou de force échappent au travail. Le jour où être chômeur deviendra une promotion sociale honorable et enviable, alors on pourra se dire que les choses auront changé. Mais cette proposition est aussi absurde qu’invraisemblable.

    Ceci dit, d’accord avec toi que l’idole travail est fissurée de partout et qu’il est grand temps d’inventer une autre pratique du travail.

    juillet 19, 2011 à 21 h 24 min

  5. Dans ce que je crois voir autour de moi, c’est davantage le manque d’argent qui pose problème aux gens et les culpabilise (en leur indiquant qu’ils n’ont pas été capables d’atteindre le seuil du minimum nécessaire pour vivre une vie à peu près décente) que l’éventuel manque de travail.

    Le travail n’étant plus, en soi, valorisant (il y a, me semble-t-il, de plus en plus des « jobs de merde » qui parfois même ne permettent même pas d’obtenir le minimum d’argent permettant une vie décente), j’ai l’impression qu’on est entré dans une période où l’on reconnaît avant tout, socialement, l’art personnel — et assez « préhisto » finalement — de la « débrouille ». Chacun sa planque, sa niche, ou du moins son petit arrangement avec un contexte on ne peut plus difficile.

    juillet 22, 2011 à 7 h 01 min

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