"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Redevenir chasseur

Certes, nous avons déjà traité du sujet ici ou , voire même ici, mais nous sommes loin de l’avoir épuisé.

Encore une couche, donc… car un blog « préhisto » peut difficilement ne pas en faire un thème récurrent.

« […] Parce qu’elle est la plus archaïque des passions ; parce qu’elle porte la mémoire génétique de nos lointains ancêtres ; parce qu’elle submerge l’homme dans le mystère formidable de la nature et qu’elle rend hommage à ce qui est transcendant dans la loi naturelle ; parce qu’elle incarne le dernier espace de liberté dans un univers normalisé ; parce qu’en elle se réconcilient la sauvagerie et la culture, la chasse est peut-être bien ce recours vers lequel nos sociétés en proie à la perte de leurs identités et à l’érosion de leur mémoire pourraient se tourner. Comme un modèle de survie en temps de désastres. […] »

(Bruno de Cessole, Le petit roman de la chasse, du Rocher, 2010)

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11 Réponses

  1. Isidore

    J’avoue pour ma part ne pas savoir qu’en dire, n’ayant jamais participé à une vraie chasse de vraies animaux. On m’a bien offert parfois quelques pigeons ramiers et autre lapins de garennes fraîchement cueillis à coups de pétoire, et j’ai apprécié d’en déguster quelques plats finement mijotés, songeant aux Mémoires d’Alexandre Dumas nous racontant ses trajets à cheval entre Villers Côtterêts et Paris, chassant par-ci et par-là quelques lapins et lièvres à offrir en échange du gite et du couvert, et me disant que les temps avaient décidément bien changé…

    Sauf à découvrir de temps à autre, par le truchement de passionnés, les fusils derniers cris capables de tirer des balles grandes comme ça (non, non ça n’a rien à voir avec des armes de guerre, j’vous assure, et en plus c’est autorisé) qui vous abattraient un sanglier à 1 km après avoir traversé deux arbres et trois voitures (sans blesser personne, forcément puisque ce sont des armes conçues pour tuer seulement les animaux, et en plus uniquement ceux autorisés par le règlement), et sauf à tenter de trucider grâce à une lance affublée d’un opinel en guise de pointe, quelques malheureux merles moqueurs durant mes jeunes années, mon expérience en matière de chasse reste assez maigre je dois bien l’avouer.

    décembre 29, 2010 à 20 h 22 min

  2. 120

    Ecrit par Bruno de Cessole :

    « […] Quand un homme du XXIe siècle quitte , ne serait-ce qu’une journée, la frénésie de la vie urbaine pour s’enfoncer dans les bois, sur la piste ou à l’affût d’un animal sauvage, il ne voyage pas seulement dans l’espace, mais dans les profondeurs du temps. Ce faisant, il donne congé à l’actualité, il se libère de ses angoisses d’individu aux prises avec les difficultés et la complexité de l’existence moderne, et renoue de manière artificielle et fugace, certes avec la simplicité d’une vie primitive, où les enjeux sont élémentaires. Si j’aime la chasse, et si, de toutes les formes de chasse, la vénerie est celle que je préfère, si de tous les territoires que j’ai eu la chance de parcourir, c’est l’Afrique qui me fascine le plus, la raison en est simple : à travers les rites de l’une et les paysages de l’autre j’accomplis un voyage à rebours, vers un Eden perdu : je réalise cette inconcevable prouesse de retourner aux origines du monde et de l’humanité, ou, à tout le moins, de revenir quelques siècles en arrière.

    L’homme « historique » que je suis, affranchi de l’historicité, redevient, pour quelques heures ou quelques jours, un ancêtre de la Préhistoire, ou un contemporain de Gaston Phébus. Sans les désagréments et les risques inhérents à ces époques un peu rudes. Bien sûr, je sais qu’il ne s’agit que d’une parenthèse dans ma vie, régulière, aseptisée, d’Européen du XXIe siècle, mais, au fond, mon comportement, mes gestes, mes sensations, sont les mêmes que ceux des chasseurs de l’ère paléolithique, armés de javelots, de massues, d’arcs et de flèches. Même si mon équipement, fusil ou carabine, jumelles et lunette de tir, attestent de mon appartenance à l’ère industrielle, je redeviens — ô horreur pour certains, ô bonheur à mes yeux — un prédateur d’il y a dix mille ans, tous les sens en éveil, marchant courbé pour ne pas être vu, veillant à ne pas faire craquer une branche morte sous mes pieds, me dissimulant derrière un buisson ou un arbre, le coeur battant à l’approche du gibier… […]

    Par l’acte de chasse, je redécouvre, dans son immarcescible fraîcheur, la scène originelle de l’humanité, et je reconnais dans les tréfonds de moi-même mon lointain ancêtre de lascaux et d’Altamira. Régression ? Sans doute pour qui croit que l’Histoire a un sens et que el progrès technique est l’avenir radieux du genre humain. Bonheur, tout à l’encontre, pour le chasseur sauvage qui, loin des aménités et du confort de la civilisation, renoue avec la jeunesse du monde. […] »

    (Le petit roman de la chasse, du Rocher, 2010)

    décembre 29, 2010 à 20 h 31 min

  3. La mienne (d’expérience) est carrément nulle… mais je me dis de plus en plus que ça n’est pas une fatalité.

    Reste toutefois à trouver l’argent et le temps nécessaires, mais surtout le bon moment, le bon endroit… bref la bonne approche.

    Faut bien admettre que ce n’est pas un milieu très ouvert et facile d’accès, comme ça, au premier abord.

    décembre 29, 2010 à 20 h 37 min

  4. 120

    Ecrit par Karen Blixen :

    Celui qui peut voir un beau cheval sans avoir envie de le monter, un gibier magnifique sans désirer se l’approprier, une femme splendide sans ressentir le besoin de la posséder, celui-là n’est pas digne d’être un homme.

    janvier 2, 2011 à 17 h 58 min

  5. Ce seront donc les premiers mots de la nouvelle année ! 😉

    (Heureusement qu’ils viennent d’une femme, parce que sinon…)

    janvier 2, 2011 à 18 h 01 min

  6. Isidore

    😉

    janvier 3, 2011 à 8 h 44 min

  7. 120

    Ecrit par Bruno de Cessole :

    « […] Car la chasse, pour nombre de ses adeptes, relève de la fatalité. Elle répond à un appel mystérieux venu du fond des âges et que le profane ne peut comprendre. Sartrien convaincu et chasseur jamais blasé, malgré les années, l’écrivain et journaliste Jean-Jacques Brochier me confiait : « Je suis un homme pacifique, qui n’aime pas faire de mal à qui que ce soit, homme ou animal. Pourtant, comment expliquer qu’en de certains moments remonte à la surface cet instinct immémorial qui, à la vue d’un faisan qui s’envole, vous fait lever votre fusil pour essayer de l’arrêter ? Cela ne s’explique pas, c’est pourquoi j’ai renoncé à discuter avec les opposants à la chasse. Son mystère ne peut se comprendre qu’en éprouvant soi-même les émotions qu’elle procure ; ou en les faisant partager, sur le terrain, à quelqu’un. » […] »

    (Le petit roman de la chasse, du Rocher, 2010)

    janvier 3, 2011 à 23 h 25 min

  8. Comment l’expliquer ?
    Par le fameux… sang noir !

    janvier 3, 2011 à 23 h 27 min

  9. 120

    Ecrit par Pierre Pelot :

    « […] Voilà comme ça s’est passé : j’ai levé les yeux au passage du troupeau, je ne suis pas certains qu’on dise troupeau, une bande, une bande de grands oiseaux, et c’est alors que le cou d’un de ces grands oiseaux a été coupé brusquement et il est tombé tout droit, le cou et la tête au long bec, et puis le corps ensuite, la cigogne morte a piqué vers le sol, vers le chemin et la rivière en contrebas, à moins de dix mètres. La tête avec le cou de la cigogne s’est plantée dans la berge de la rivière, dans les herbes, et deux secondes plus tard le corps s’est écrasé quelques mètres plus loin et dans l’instant c’était comme un de ces oiseaux que les marées noires assassinent. Je me suis retourné au bruit qu’ils ont fait et je les ai aperçus, la tête et les épaules, couchés sur le haut du talus au-dessus du chemin et qui se détachaient sur le ciel vide. Souriants. J’ai dit Vous savez ce que vous venez de faire ? Quoi ? j’entends pas, a dit un des deux. J’ai dit Vous savez que c’est passible de prison, ce que vous venez de faire ? il a dit Oui, je sais. J’ai dit qu’alors j’allais appeler les flics, la police. Il s’est légèrement redressé sur les coudes, l’autre aussi, ils ont levé leur fusil qu’ils ont braqué tranquillement sur moi. L’envie m’a brûlé les mains. J’ai été heureux de comprendre que j’étais capable de tuer ces hommes. Je me suis senti terriblement soulagé, enfin, de mourir éventuellement pour ça. […] »

    (La Croque buissonnière, Nil, 2008)

    janvier 3, 2011 à 23 h 38 min

  10. 120

    Ecrit par Sergio Dalla Bernardina :

    « […] On ne peut qu’être étonnés par la constance avec laquelle l’acte cynégétique se réclame de ses antécédents mythiques. La chasse romaine imite celle des Grecs, qui à leur tour imitaient les Perses. Les traités de chasse, des ouvrages de Xénophon aux manuels du XIXe siècle, resssentent le besoin de s’inspirer l’un de l’autre, en répétant de manière presque liturgique les mêmes formules, les mêmes références. Ce qui accentue l’aura d’intemporalité qui entoure la pratique et renforce son exemplarité. Le chasseur, le pêcheur, le ramasseur ne sont jamais « là », dans un temps et un espace précis, ils sont dans un « ailleurs » paradigmatique (ils sont toujours eux-mêmes et quelqu’un d’autre simultanément).

    La manière de concevoir cet « ailleurs » varie en fonction des sensibilités anthropologiques. Le réflexe immédiat, dicté par notre perception, serait de penser cette expérience dans une perspective substantialiste : le « retour à la nature », cet « ailleurs qui est toujours là, prêt à nous accueillir », ne serait pas une fiction. Les modifications de l’état psychique et moral qui lui sont associées correspondraient à l’activation de dispositions latentes sommeillant dans notre conscient d’hommes civilisés. Soumis à des épreuves physiques (le froid, la fatigue, etc.) nous retrouverions notre vérité « éthologique », notre vérité de prédateurs qui luttent pour assurer leur vie et leur descendance. La référence à la prédation, dans ce sens, serait bien plus qu’une simple métaphore. Lorsque le chasseur affirme retrouver « l’instinct atavique du prédateur que nos ancêtres nous ont légué » lorsque le pêcheur, à la manière d’Ernest Hemingway, présente sa lutte avec la proie comme la confrontation entre un Homme et un Poisson paradigmatiques reliés l’un à l’autre dans une dynamique transcendante, il faudrait prendre ces déclarations au pied de la lettre.

    Mais où réside l’origine de cette « pulsion » ? La tradition la situait dans le coeur, le foie, les « tripes » ou autres abats responsables de notre vie émotionnelle (donc de la jalousie, du courage, de la colère, de la fureur virile, etc.). Aujourd’hui, dans une perspective tout aussi « naturaliste » (une perspective cherchant dans le biologique l’explication du culturel), on la situerait plutôt dans le « cerveau reptilien » […] »

    (Le retour du prédateur, mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, PUR, 2011)

    mars 29, 2011 à 22 h 30 min

  11. 120

    Ecrit par José Ortega y Gasset :

    « […] La chasse n’est pas une occupation exclusivement humaine, mais est répandue dans toute l’échelle zoologique. Seule une définition de la chasse qui tient compte de ce fait dans toute sa dimension, et qui couvre également l’ardeur prédatrice du fauve et l’agitation mystique de n’importe quel bon chasseur, pourra aller à la racine de ce surprenant phénomène.

    […]

    Le chasseur est en même temps un homme d’aujourd’hui et un homme d’il y a dix mille ans. Dans l’acte de chasser, le long processus de l’histoire universelle s’enroule et se mord la queue.

    Quand nous quittons la ville et gagnons la forêt, il est stupéfiant de voir le naturel et la promptitude avec lesquels nous nous dépouillons de nos soucis, de notre humeur et du personnage de notre existence réelle pour recréer en nous l’homme sauvage. Notre vie semble perdre du poids et est peu à peu remplacée par l’atmosphère fraîche et parfumée d’une adolescence. Nous nous sentons, comme on le dit habituellement, immergés dans la nature. Toutefois, le plus étrange est que, même si la nature n’est pas notre milieu habituel, quand la chasse nous y replace, nous avons l’impression de retrouver notre maison familiale. Le terrain de chasse n’est jamais quelque chose d’exotique que nous découvrons pour la première fois, mais au contraire quelque chose de déjà connu, où nous aurions pu toujours être ; et l’homme sauvage qui surgit en nous ne se présente pas comme un inconnu, comme une nouveauté, mais comme notre moi le plus évident, le plus spontané et le plus confortable. […] »

    (Méditations sur la chasse, Septentrion, 2006)

    mars 30, 2011 à 8 h 21 min

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