"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

L’étrange (et souriante) tribu des Pirahâs

C’est grâce à Daniel L. Everett que nous connaissons les Pirahâs. Ce linguiste anthropologue américain a en effet passé plus de sept années dans cette petite tribu d’Indiens d’Amazonie et fait le récit de cette étonnante expérience dans un ouvrage paru en 2008 et traduit en 2010 par Flammarion sous le titre : Le monde ignoré des Indiens pirahâs.

Et l’on découvre une tribu singulière et vraiment déroutante :

« Un groupe de visiteurs, des psychologues du département des neurosciences cognitives du Massachussets Institute of Technology, m’ont fait observer qu’ils paraissent être le peuple le plus heureux qu’ils aient vu au monde. Je leur ai demandé comment vérifier une telle déclaration. Ils m’ont répondu qu’on pouvait mesurer le temps que le Pirahâ moyen passait à sourire et à rire, puis le comparer avec le nombre de minutes que souriaient et riaient les membres d’autres sociétés, comme les Américains. Les Pirahâs gagneraient haut la main, disaient-ils. Parmi la vingtaine de groupes amazoniens isolés que j’ai étudiés ces trente dernières années, seuls les Pirahâs font preuve d’un bonheur aussi inhabituel. Presque tous les autres Indiens semblent souvent maussades et renfrognés, tiraillés qu’ils sont entre le désir de préserver leur autonomie culturelle et celui d’accéder aux biens du monde extérieur. Les Pirahâs ne connaissent pas ce genre de conflit. »

Quel est donc leur secret ? En quoi leur rencontre peut-elle être celle de l’altérité radicale ? Réponses dans les commentaires…

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114 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    « […] Si je m’étais abstenu de réfléchir à leur culture, c’est, je crois, du fait de ma déception initiale. Les Pirahâs ne portaient pas de plumes, ne pratiquaient pas de rituels élaborés, ne peignaient pas leurs corps, ne témoignaient pas d’autres manifestations culturelles exotiques, à l’instar de maints autres groupes amazoniens. Je n’avais pas bien saisi à quel point ils étaient étranges d’un point de vue culturel aussi bien que linguistique. Leur culture était subtile, mais forte dans ses valeurs conservatrices et par la façon dont elle façonnait leur langue. Mais parce que je n’avais pas encore compris, je déplorais de ne pas travailler avec des gens « intéressants ». Car souvent les hommes ne faisaient rien ; ils restaient assis autour d’un feu, à parler, à rire, à péter et à extraire des patates douces de la braise. Parfois, ils complétaient cette routine en tirant sur leurs organes génitaux et en riant comme s’ils étaient les premiers Terriens à se livrer à une activité aussi intelligente. J’avais espéré voir des villages comme ceux que j’avais étudiés en cours d’anthropologie : les villages yanomamis, avec leurs huttes ouvertes bâties autour d’une clairière, ou les villages gês, disposés en roue de chariot, les maisons au bout des rayons. Ceux des Pirahâs, en comparaison, ne semblaient pas organisés. Ils étaient envahis d’herbe, ce qui attirait insectes et serpents. Pourquoi ne pouvaient-ils au moins débarrasser leurs villages des broussailles et des ordures ? J’ai vu des Pirahâs roupiller le corps couvert de centaines de cafards et j’en ai entendu ronfler tranquillement, tandis que des tarentules leur rampaient dessus.

    Ce mode de vie devait avoir davantage de sens que ne le révélaient mes observations superficielles. J’ai donc résolu de procéder à une analyse de leur culture aussi professionnelle que possible […] »

    (Le monde ignoré des Indiens pirahâs, Flammarion, 2010)

    juillet 28, 2010 à 0 h 28 min

  2. J’aime bien cette (première) idée que l’une des tribus les plus singulières ne se distingue pas de façon spectaculaire.

    Mais attendons la suite…

    juillet 28, 2010 à 9 h 20 min

  3. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    HABITAT

    « […] Les maisons des Pirahâs sont étonnamment simples. Outre la « chose de fille », il y a xaitaii-ii (chose de palme), qui est une construction moins importante. Une « chose de palme » consiste simplement en perches supportant un toit recouvert de n’importe quel type de grosses feuilles, des palmes le plus souvent. Elles visent seulement à donner de l’ombre aux enfants. Les adultes, eux, dorment par terre et s’asseyent en plein soleil toute la journée, se contentant parfois de planter quelques branches à la verticale devant eux pour bénéficier d’un peu d’ombre. La « chose de fille », elle, est plus robuste, même si ces deux sortes de maisons ne résistent pas aux tempêtes. S’il faut une grosse tempête pour souffler une « chose de fille », un coup de vent suffit à faire basculer une « chose de palme ».

    Les maisons des Pirahâs témoignent de différences importantes entre leur culture et la nôtre. Elles rappellent la remarque de Henri David Thoreau dans Walden : « Tout ce dont on a besoin, c’est d’une grande boîte qu’on peut transporter avec soi pour se protéger des éléments. » Les Pirahâs n’ont nul besoin de murs protecteurs, parce que c’est leur village même qui les protège — tous les membres s’entraident. Ils n’ont pas besoin de maisons pour manifester leur richesse, parce qu’ils sont égaux en termes de richesse. Ils n’ont pas besoin de maisons pour avoir de l’intimité, parce que ce n’est pas une valeur qui compte pour eux — s’il en faut un peu pour faire l’amour, se soulager ou autre chose, la forêt est là tout autour pour cela, et l’on peut toujours quitter le village en canoë. Les maisons n’ont besoin ni de chauffage ni de système de refroidissement, car la forêt procure un climat presque parfait pour qui est légèrement vêtu. Elles ne représentent qu’un endroit pour dormir, relativement protégé de la pluie et du soleil. On y met les chiens et les quelques affaires que possède la famille. Chaque maison est un rectangle formé par trois rangs de trois poteaux chacun, le rang central étant plus élevé pour soutenir un toit. […] »

    (ibidem)

    juillet 28, 2010 à 9 h 32 min

  4. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    OBJETS

    « […] leur culture matérielle est l’une des plus simples qu’on connaisse. Ils produisent très peu d’outils, presque aucune oeuvre d’art et très peu d’objets.

    […] Parmi les rares objets qu’ils confectionnent, aucun n’est permanent. Par exemple, s’ils ont besoin de transporter quelque chose dans un panier, ils en fabriquent un sur place avec des feuilles de palme humides. Au bout de deux ou trois utilisations, ces paniers sèchent et deviennent fragiles ; on les jette donc. Avec l’habileté dont ils font preuve pour fabriquer ces paniers jetables ils pourraient en produire qui durent plus longtemps, simplement en sélectionnant un matériau plus durable (comme l’osier). Mais non. Parce qu’ils ne le veulent pas. Voilà qui est intéressant et indique qu’ils cherchent à faire les choses au fur et à mesure. […] »

    (ibidem)

    juillet 28, 2010 à 9 h 43 min

  5. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    SEXUALITE

    « […] La sexualité et le mariage n’impliquent pas de rites que j’aie pu constater. Si les Pirahâs répugnent à discuter des détails de leur vie sexuelle, ils ne l’ont pas moins fait parfois en termes généraux. « Se lécher comme des chiens » : ainsi désignent-ils le cunnilingus et la fellation. Mais cette comparaison ne vise pas du tout à dénigrer ces actes. Ils considèrent en effet les animaux comme de bons exemples de la façon dont on doit vivre. Les rapports sexuels sont décrits comme une façon de se manger. « Je l’ai mangé(é) », cela veut dire : « j’ai eu des rapports sexuels avec elle (lui) ». Ils apprécient le sexe et y font allusion ou parlent de la sexualité des autres librement.

    Le sexe n’est pas restreint au couple, même si c’est la norme pour les personnes mariées. Les célibataires font ce qu’ils veulent. Faire l’amour avec le conjoint de quelqu’un d’autre est désapprouvé et peut être risqué, mais cela arrive. Les couples mariés se contentent d’aller à l’écart dans la forêt. Même chose pour des partenaires célibataires. Si l’un des deux est marié à quelqu’un d’autre, en revanche, ils quittent en général le village deux ou trois jours. S’ils restent ensemble quand ils reviennent, les anciens partenaires « divorcent » et le nouveau couple se retrouve « marié ». Les premiers mariages sont simplement reconnus par la cohabitation. Si l’homme et la femme choisissent de ne pas rester ensemble, le partenaire trompé peut choisir de reprendre ou non l’infidèle. Quoi qu’il arrive, il n’en est plus fait mention et l’on ne se plaint pas, du moins ouvertement, lorsque le couple revient. Cependant, quand les amants sont absents du village, leurs époux les cherchent, gémissent et se plaignent bruyamment auprès de tout le monde. Parfois, le partenaire délaissé m’a demandé de l’emmener en bateau à moteur chercher l’absente, mais je n’ai jamais accepté. […] »

    (ibidem)

    juillet 28, 2010 à 11 h 34 min

  6. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett

    ALIMENTATION

    « […] Il savent conserver la viande — quand ils partent pour un endroit où ils s’attendent à rencontrer des Brésiliens, ils salent de la viande (s’ils disposent de sel) ou la fument pour l’emporter. Mais quand ils restent entre eux, jamais ils ne la conservent. Je n’ai jamais vu de groupe de population amazonienne qui ne sale ou fume la viande régulièrement. Les Pirahâs, eux, consomment tout dès après la chasse ou la cueillette. Ils ne gardent rien pour eux (ils mangent les restes jusqu’au bout, même si la viande commence à tourner). Paniers et aliments font ainsi l’objet uniquement de projets à courte terme.

    […] Les Pirahâs m’ont raconté pourquoi ils ne pêchent ni ne chassent certains jours, alors qu’ils ont faim. Ils préfèrent se courir après, s’amuser avec la roue de ma brouette ou rester allongés à bavasser.
    « Pourquoi n’allez-vous pas pêcher ? ai-je demandé.
    — Aujourd’hui, on reste chez nous.
    — Vous n’avez pas faim ?
    — Les Pirahâs ne mangent pas tous les jours. Hiatîihi hi tigisâaikoî (les Pirahâs sont durs). Americano kôhoibaai. Hiaitihii hi kohoaihiaba (les Américains mangent beaucoup. Les Pirahâs mangent peu). »

    Ils estiment que la faim aguerrit. Ils supportent bien de sauter un repas ou deux, voire de ne pas manger de la journée. J’en ai vu certains danser trois jours durant en ne s’accordant que de courtes pauses, sans aller chasser, pêcher ni faire de la cueillette — et sans nourriture prête à l’avance, bien sûr.

    Le peu qu’ils mangent en comparaison des non-Pirahâs se voit bien à leurs réactions face à la consommation alimentaire, quand ils se rendent en ville. La première fois, ils sont toujours surpris par les habitudes des Occidentaux, en particulier celle de faire trois repas par jour.

    Lors de leur premier repas hors du village, la plupart mangent avec voracité de grandes quantités de protéines et de féculents. De même pour le deuxième. Au troisième, ils commencent à exprimer de la frustration. Ils ont l’air perturbés. « On mange encore ? » demandent-ils souvent. Leur pratique consistant à tout manger quand ils ont de la nourriture jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus entre en conflit avec une culture dans laquelle il y a toujours de la nourriture disponible. Souvent, après un séjour en ville de trois à six semaines, un Pirahâ revient au village en ayant pris quinze kilos, de la bedaine et une culotte de cheval. Mais au bout d’un mois tout au plus, ils ont retrouvé leur poids normal. En moyenne, l’homme ou la femme pirahâ pèse entre cinquante et soixante-cinq kilos, et mesure entre un mètre cinquante et un mètre soixante. Ils sont minces et musclés. Certains hommes me rappellent des coureurs du Tour de France. Les femmes ont en général un peu plus de poids que les hommes, mais elles sont bien faites et fortes.

    Ils mangent du poisson, des bananes, du gibier, des vers, des noix du Brésil, des anguilles, des loutres, des caïmans, des insectes, des rats, toutes sortes de protéines, de l’huile, des féculents, du sucre ou tout autre nourriture qu’ils peuvent chasser, pêcher ou cueillir dans leur environnement ; mais ils évitent en majeure partie les reptiles et les amphibiens. Leur régime alimentaire se compose peut-être à 70 % de poisson d’eau douce du Maici, souvent mélangé à la farinha (qu’ils ont appris au fil des années à confectionner par contact avec des étrangers) et lavé à l’eau claire du Maici. […] »

    (ibidem)

    juillet 28, 2010 à 22 h 01 min

  7. Isidore

    Bien intéressant tout ça!

    juillet 29, 2010 à 10 h 06 min

  8. Vincent

    Et c’est pas fini ! 😉

    juillet 29, 2010 à 12 h 19 min

  9. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    RITE FUNERAIRE

    « […] QUand quelqu’un meurt chez les Pirahâs, on l’enterre. Jamis ils n’abandonnent aux éléments le corps de leurs défunts ; toujours ils l’ensevelissent. En la matière, on s’attendrait à certains rites, mais on peut en décrire très peu. J’ai assisté à plusieurs décès. Certaines traditions assez lâches entourent l’enterrement, mais pas de rite à proprement parler. Parfois, les morts sont enterrés en position assise, avec leurs bien autour d’eux (jamais plus d’une dizaine de petits objets puisqu’ils accumulent peu de choses matérielles au cours de leur vie). Souvent, ils ensevelissent leurs morts en position allongée sur le ventre. Très rarement, s’ils trouvent des planches et des clous (laissés par un marchand ou quelqu’un comme moi), ils essaient de fabriquer un cercueil à l’occidentale. Je ne l’ai observé qu’une fois, pour un petit bébé, alors qu’un marchand brésilien était là quand il est mort.

    Si le défunt est grand, il sera enterré assis de préférence, parce qu’il faut moins creuser (selon les Pirahâs eux-mêmes). Les morts sont inhumés presque immédiatement. Un ou deux parents creusent en général la tombe, de préférence près de la rivière, de sorte qu’au bout de deux ou trois ans elle est emportée par l’érosion. Le corps est placé dans le trou. Puis, une fois les biens ajoutés, des branches vertes sont cassées au-dessus de la dépouille et soigneusement coincées dans le trou. Dessus, on place des feuilles de bananier ou d’autres grandes feuilles. Ensuite, la tombe est remplie de terre. Pour imiter les tombes brésiliennes qu’ils ont vues, mais c’est rare, ils placent une croix, gravée par imitation des écritures observées sur les croix brésiliennes.

    La plupart de ces aspects sont cependant sujets à variations et je n’ai jamais vu deux enterrements exactement semblables. Le fait qu’ils représentent une solution logique à l’indélicatesse que constituerait l’abandon d’un corps en décomposition sur le sol et leur nature ad hoc me conduisent à éviter de les interpréter comme des rites, même si cela se discute. […] »

    (ibidem)

    juillet 29, 2010 à 18 h 30 min

  10. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    INFIDELITE

    « […] La solution ou la réaction à l’infidélité peut être pleine d’humour. Un matin, je suis allé trouver mon ami Kôhoibiîihîai chez lui pour lui demander de m’apprendre encore sa langue. Xîbaihôîxoi, son épouse, se tenait assis, la tête basse.

    « Tu peux m’apprendre des mots aujourd’hui ? » ai-je demandé.

    Il a commencé à lever la tête pour répondre. Alors, j’ai remarqué que Xîbaihôîxoi le tenait par les cheveux. Quand il a levé la tête, elle la lui a tirée en arrière, a ramassé un bâton et a commencé à lui frapper le dessus du crâne, et même le visage parfois. Il riait aux éclats, mais pas trop quand même, car elle lui tirait les cheveux chaque fois qu’il bougeait.

    « Ma femme ne va jamais me laisser partir », a-t-il dit en gloussant.

    Elle avait un petit sourire, mais il a tout de suite disparu de ses lèvres et elle s’est mise à le frapper plus fort. Il me semblait même que certains coups devaient être assez douloureux. Kôhoi n’était pas dans la meilleure position pour parler. Je suis donc parti trouver Xahoâbisi, un autre bon professeur de langue. Il pouvait travailler avec moi, a-t-il dit.

    Comme nous revenions chez moi, je lui ai demandé ce qui se passait.

    « Oh, Kôhoibiîihiai est allé s’amuser avec une autre femme la nuit dernière. Alors, ce matin, sa femme est furieuse contre lui. Il ne peut aller nulle part aujourd’hui. »

    Le fait que Kôhoi, homme vigoureux et chasseur intrépide, reste ainsi toute la journée à se faire frapper par sa femme (trois heures plus tard, je suis revenu les voir et ils étient dans la même position) relevait d’une forme en partie volontaire de pénitence. Mais c’était aussi en partie une solution culturellement recommandée. Depuis, j’ai vu d’autres hommes endurer le même traitement.

    Le lendemain, tout semblait aller bien. Et, pendant un bon moment, je n’ai plus entendu dire que Kôhoi s’était amusé avec des femmes. Astucieuse manière de résoudre les problèmes conjugaux, je trouve ! Mais cela ne marche pas toujours, évidemment. Car on divorce (sans cérémonie) chez les Pirahâs. Cependant, cette forme de punition pour les écarts de conduite est efficace. La femme peut ainsi exprimer de façon tangible sa colère et le mari peut manifester qu’il est désolé en la laissant lui frapper la tête comme elle le veut pendant une journée. Il est important de bien noter que cela n’implique ni vrais cris ni manifestations de colère. Les rires, les sourires entendus et les moqueries sont des composantes nécessaires de ce processus, puisque la colère est un péché cardinal chez les Pirahâs. L’infidélité féminine est aussi assez répandue. Quand cela arrive, l’homme va chercher sa femme. Il peut proférer des méchancetés ou des menaces à l’adresse de l’homme qui l’a fait cocu. Mais la violence contre quiconque, enfants ou adultes, est inacceptale chez eux. […] »

    (ibidem)

    juillet 29, 2010 à 19 h 04 min

  11. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    SOMMEIL

    « […] Quand ils quittent ma hutte, le soir, pour aller se coucher, les Pirahâs disent différentes choses. Parfois seulement : « Je m’en vais. » Mais souvent, ils se servent d’une expression qui, quoique surprenante au premier abord, est devenue l’une de mes façons préférées de dire bonsoir : « Ne t’endors pas, les serpents sont là. » Ils la prononcent pour deux raisons. Premièrement, parce qu’en dormant moins ils peuvent « se rendre plus forts », croient-ils. Deuxièmement, parce qu’ils savent que le danger se trouve partout autour d’eux dans la forêt et que paraître dormir peut exposer à l’attaque d’un des nombreux prédateurs qui rôdent autour du village. Les Pirahâs rient et bavardent une bonne partie de la nuit. Ils ne dorment pas d’une seule traite. J’ai rarement entendu le village complètement silencieux pendant la nuit ou remarqué que quelqu’un dormait plusieurs heures de suite. J’ai beaucoup appris d’eux au fil des ans. Mais c’est là peut-être ma plus importante leçon. La vie est difficile et les dangers nombreux. Parfois, il se peut qu’on ne dorme pas. Alors, il faut en profiter. La vie continue. […] »

    (ibidem)

    juillet 29, 2010 à 23 h 08 min

  12. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    JOIE DE VIVRE

    « […] Les Pirahâs rient de tout. Même de leur mauvaise fortune : quand une hutte s’écroule lors d’un orage, ses occupants sont les premiers à s’en amuser. Ils rient quand ils attrapent beaucoup de poisson. Ils rient aussi quand ils n’en attrapent pas. Ils rient quand ils sont repus et ils rient quand ils ont faim. Quand ils sont sobres, ils ne sont jamais de contact difficile ou brutal. Depuis ma première nuit chez eux, leur patience, leur joie de vivre et leur gentillesse m’ont impressionné. Ce bonheur débordant est difficile à expliquer, mais, si les Pirahâs se réjouissent de tout ce qui leur arrive, c’est parce qu’ils se sentent rassurés par leur capacité à se débrouiller face à tout ce que l’environnement leur fait subir. Ce n’est pas parce que leur vie est facile ; c’est parce qu’ils savent faire avec. […] »

    (ibidem)

    juillet 30, 2010 à 11 h 05 min

  13. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    EDUCATION (1)

    « […] Toute ma famille a remarqué au quotidien les différences frappantes entre notre conception de la famille et la leur. Un matin, j’ai aperçu un bambin titubant vers le feu. Sa mère, qui était tout près, a grogné. Mais elle n’a fait aucun geste pour l’écarter. Il a chancelé et est tombé tout près des braises. Il s’est fait des cloques à la jambe et au derrière, et s’est mis à crier de douleur. Sa mère l’a juste secoué par un bras et réprimandé.

    Témoin de cette scène, je me suis interrogé : pourquoi cette mère, qui aimait ses enfants, je le savais, réprimandait-elle son petit qui s’était fait mal, alors qu’elle ne l’avait pas mis en garde contre les braises chaudes ? Cela posait un problème plus général : comment les Pirahâs considéraient-ils l’enfance ? Quel était leur objectif quand ils élevaient leurs enfants ? En allant plus loin dans ma réflexion, je me suis rappelé que les Pirahâs ne bêtifient pas quand ils parlent à leurs enfants. Dans la société pirahâ, les petits sont des êtres humains comme les autres, aussi dignes de respect que les adultes. On ne considère pas qu’ils ont besoin d’être dorlotés ou entourés de protection particulières. On les traite équitablement et l’on tient compte de leur taille et de leur faiblesse physique relative, mais en général on ne les regarde pas comme qualitativement différents des adultes. Cela donne parfois lieu à des scènes qui peuvent sembler étranges, voire dures, à des yeux occidentaux. Mais comme je me sens prédisposé à partager la vision pirahâ de l’action des parents, souvent je ne remarque même pas des comportements que des étrangers trouvent choquants.

    Je me souviens par exemple de la surprise d’un collègue, psychologue à l’Université Columbia, devant le traitement réservé aux enfants par les adultes pirahâs. Peter Gordon, le psychologue en question, et moi nous trouvions en 1990 dans un village pour interroger un homme sur le monde spirituel. Nous avions installé une caméra vidéo pour enregistrer nos interactions avec les gens. Le soir, en regardant des extraits de la vidéo, nous avons remarqué qu’un gamin de deux ans environ était assis dans la hutte, derrière l’homme que nous interrogions. Il jouait avec un grand couteau de cuisine pointu. Il le faisait tourner, souvent près de ses yeux, de sa poitrine, de son bras et d’autres parties du corps qu’on n’aimerait ni couper ni percer. Ce qui a frappé notre attention, c’est que, lorsqu’il a fait tomber le couteau, sa mère, qui parlait avec quelqu’un, a reculé nonchalamment sans interrompre sa conversation, a ramassé le couteau et l’a rendu au petit. Personne ne lui a dit de faire attention à ne pas se couper ou se blesser. Et il ne l’a pas fait. Mais j’ai vu d’autres enfants pirahâs se couper gravement avec des couteaux. Maintes fois, Keren et moi nous avons dû mettre de la poudre sulfamide sur des coupures pour réduire les risques d’infection.

    Tout bébé pirahâ qui se coupe, se brûle ou se fait mal se voit réprimandé (et on s’occupe de lui). La mère réagit souvent à des pleurs de douleur du bébé par un grognement de dégoût, un petit « Mmmmm ! » guttural. Elle peut l’attraper et, avec colère (mais sans violence), l’éloigner brusquement du danger. Mais les parents ne dorlottent pas leur enfant ni ne lui profèrent des : « Pauvre bébé, oh, laisse maman embrasser ton bobo. » Les Pirahâs sont tout surpris de voir des mères non pirahâs procéder ainsi. Ils trouvent même cela drôle. « Elles ne veulent donc pas que leurs enfants apprennent à se débrouiller par eux-mêmes ? » demandent-ils.

    Mais il y a là davantage que le fait de vouloir que les enfants deviennent des adultes autonomes. Leur philosophie de l’éducation a un petit côté darwinien. Elle a pour résultat de produire des adultes durs et résilients qui ne croient pas qu’on leur doive quelque chose. Les citoyens de la nation pirahâ savent que la survie quotidienne dépend de leurs aptitudes et de leur dureté individuelles. […} »

    (ibidem)

    juillet 30, 2010 à 11 h 30 min

  14. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    (en rebond sur le commentaire précédent)

    « […] On blesse un enfant en témoignant trop d’égards à son âge ou à sa faiblesse. L’enfant, profondément, sait qu’il n’est pas un enfant. Et il n’a cure de l’affection de liberté et de responsabilité dont vous voulez l’ennoblir pour mieux ennoblir la différence pédagogique de l’adulte à l’enfant. Il lutte, lui, à armes égales. Il n’est ni libre, ni inférieur, et laisse les autres y croire. Il vous enveloppe de son impudeur, pour qui justement toutes les armes sont égales. Il peut choisir de jouer la différence, de jouer à l’enfant fragile face à l’adulte, et vous lui devez alors de la protéger, de la valoriser, d’atténuer la différence. Ou bien à tout moment il peut choisir de vous renvoyer à l’absence de différence, réelle et fondamentale (l’enfance n’existe pas, il n’y a pas d’enfant). Il aura raison dans les deux cas. Cela lui confère une supériorité absolue. […] »

    (Les stratégies fatales, Grasset, 1983)

    juillet 30, 2010 à 12 h 23 min

  15. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    EDUCATION (2)

    « […] L’idée selon laquelle les enfants sont des citoyens comme les autres au sein de la société implique qu’aucun interdit ne s’applique à eux qui ne vaille pour les adultes, et vice versa. On n’estime pas qu’ils doivent « rester à leur place ». Et de fait, ils sont bruyants, exubérants, aussi désobéissants qu’ils le veulent. Il leur appartient de décider de faire ou non ce que la société attend d’eux. Mais parfois, ils découvrent qu’il vaut mieux pour eux écouter un peu leurs parents. Le jeune Paitâ, que j’aimais vraiment bien, était le fils de mon ami Kôxoi — un homme si décontracté et réservé qu’il m’était difficile de ne pas piquer du nez en sa présence, un homme souriant, que je n’ai jamais vu désespéré, même quand il était en train de mourir de ce qui était sans doute la tuberculose. L’exemple de son fils illustre bien le statut accordé en général aux enfants pirahâs.

    Un soir, j’ai vu Paitâ se balader sur le chemin. Il avait alors trois ans environ. Il était toujours crasseux, comme un petit cochon. Quand il vous regardait, il opinait du chef, souriait puis riait. Ses pieds et ses jambes étaient couverts de boue, car le chemin était toujours détrempé. Ce qui a attiré mon attention ce soir-là, c’est que ce marmot de trois ans fumait une grosse cigarette roulée à la main. C’était sûrement son père qui la lui avait faite — avec du tabac fort, dans une feuille de cahier. Et Paîtâ portait une robe.

    Quand le père est apparu derrière lui, je lui ai demandé en riant :
    « Qu’est-ce qu’il trafique, ton fils ? (Je pensais à la cigarette.)
    — Oh, j’aime bien lui mettre des habits de fille », a-t-il répondu.

    Pour Koxoî, ce que l’allure de son fils avait d’inhabituel n’était pas lié à ce qu’il fumait. Même si les Pirahâs avaient connu les effets à long terme du tabagisme sur la santé, cela ne les aurait nullement dissuadés de donner du tabac à leurs enfants. Premièrement, aucun Pirahâ ne fume suffisamment pour que cela représente un risque pour sa santé — ils n’ont du tabac que tous les deux ou trois mois, et jamais plus que pour une journée. Deuxièmement, si un adulte peut predre le « risque » de fumer, un enfant aussi. La robe montrait bien sûr que les enfants sont traités un peu différemmet des adultes. Mais ces différences n’englobent pas l’interdiction d’activités réservées communément aux adultes dans la société occidentale.

    Un jour, un marchand a donné à la tribu assez de cachaça pour que tout le monde soit saoul. Et c’est ce qui est arrivé. Tous les hommes, toutes les femmes tous les enfants sont tombés ivres morts. Il faut cependant préciser qu’il ne leur faut pas beaucoup d’alcool pour se saouler. Mais voir des gamins de six ans tituber en tenant des propos d’alcooliques a été une expérience nouvelle pour moi. Pour les Pirahâs, cependant, tout le monde doit partager les duretés de la vie, et tout le monde a également le droit de partager ses petits plaisirs.

    […]

    En matière de sexualité, il en va de même. Tant que les enfants n’y sont pas contraints ou qu’on ne leur fait pas de mal, leur participation à des relations sexuelles avec des adultes n’est pas prohibée. J’ai discuté un jour avec Xisaoxoi, un homme qui avait passé la trentaine, tandis qu’une petite fille de neuf ou dix ans se tenait à ses côtés. Comme nous parlions, elle caressait avec sensualité la poitrine et le dos de l’homme, ainsi que son entrejambe à travers son léger short en nylon. Tous deux avaient l’air d’y prendre grand plaisir.
    « Qu’est-ce qu’elle fait ? ai-je demandé un peu bêtement.
    — Oh, elle se fait plaisir. On se fait plaisir tous les deux. Quand elle sera grande, ce sera ma femme. »

    Voilà ce qu’il m’a répondu avec nonchalence. Et quand la petite fille a atteint la puberté, ils se sont mariés. […] »

    (ibidem)

    juillet 31, 2010 à 9 h 01 min

  16. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    EDUCATION (3)

    « […] Quel effet l’éducation pirahâ a-t-elle sur l’enfant ? Comme partout, les adolescents gloussent pour un rien, sont cachotiers et grossiers. Ils disaient que j’avais un gros derrière. Ils pétaient près de la table dès que nous nous asseyions pour manger, puis se mettaient à rire comme Jerry Lewis. La profonde bizarrerie des adolescentes est universelle, semble-t-il.

    Toutefois, je n’en ai jamais vu aucun se morfondre, rester tard au lit, fuir ses responsabilités ou vouloir changer radicalement de mode de vie. En réalité, ce sont des membres très productifs et conformistes de leur communauté, au sens que recouvre la productivité chez les Pirahâs (ce sont de bons pêcheurs, ils jouent leur rôle en matière de sécurité, de besoins alimentaires, et pour d’autres aspects de la survie physique du groupe). On ne sent aucune angoisse, aucune dépression ni insécurité chez les jeunes Pirahâs. Ils ne cherchent pas de réponses. Ils les ont déjà. Et de nouvelles questions se posent rarement.

    Evidemment, cette homéostasie peut brider la créativité et l’individualité, deux valeurs importantes en Occident. Si l’on considère que l’évolution culturelle est une bonne chose, ce système n’est guère à favoriser, puisque cette évolution exige des conflits, de l’angoisse, des défis à relever. Mais si la vie est tranquille (autant que faire se peut) et si tout le monde dans la société est satisfait, pourquoi vouloir changer ? Comment améliorer les choses ? Surtout si les étrangers avec lesquels on est en contact semblent plus irritables et moins satisfaits de la vie. Pendant mes premières années comme missionnaire, j’ai demandé un jour à un Pirahâ s’ils savaient pourquoi j’étais là. « Parce que c’est un joli endroit. L’eau est belle. Il y a de bonnes choses à manger. Et les Pirahâs sont sympathiques. » Voilà quel était et quel est encore leur point de vue. La vie est agréable. Tout le monde apprenant tôt à porter son propre fardeau, leur éducation produit une société où tout le monde est content. Difficile de critiquer ! […] »

    (ibidem)

    août 1, 2010 à 19 h 56 min

  17. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    EDUCATION (4)

    « […] La vie de famille des Pirahâs est un territoire plus familier pour les Occidentaux. Les parents et les enfants se montrent de l’affection — ils s’étreignent, se touchent, se sourient, jouent, bavardent et rient ensemble. C’est l’un des traits les plus immédiatement perceptibles de la culture pirahâ. Et en les regardant, je me suis toujours senti moins patient qu’eux. Les parents ne frappent pas leurs enfants et ne leur donnent pas d’ordres, sauf q’ils y sont contraints. Les bébés et les touts-petits (jusqu’à cinq ans, âge auquel ils sont sevrés et où la vie active commence) sont choyés, et on leur manifeste beaucoup d’affection.

    Les mères sèvrent leurs enfants lorsqu’un nouveau bébé naît — le précédent a alors en général trois ou quatre ans. Le sevrage est traumatique pour au moins trois raisons : perte de l’attention des adultes, faim et travail. Tout le monde doit travailler ; tout le monde doit contribuer à la vie du village. L’enfant qui n’est plus allaité doit entrer dans le monde adulte du travail. En plus des discussions et des rires, on entend souvent le bruit des enfants qui crient et pleurent dans la nuit. C’est presque toujours dû au sevrage. […]

    L’enfant sevré n’est plus un bébé. Il ne bénéficie plus d’un traitement spécial. Au lieu de dormir tout près de sa mère, il reste avec ses frères et soeurs à quelque distance de ses parents, sur la plate-forme qui sert pour dormir. Les tout-petits qui viennent d’être sevrés ont faim, comme tous les Pirahâs sauf les nourrissons. Mais avoir un peu faim n’est pas grave pour les pirahâs. Quand les enfants pénètrent dans ce monde adulte, ils sont choqués.

    L’enfant n’est alors plus nourri et bichonné par ses parents. Au bout de quelques années, les garçons sont censés aller pêcher, tandis que leur père, leur mère et leurs soeurs travaillent dans les champs, vont faire la cueillette ou chasser.

    La vie des enfants n’est pas pour autant déplaisante. Ils jouent avec leurs jouets s’ils en ont, et ils aiment en particulier les poupées et les ballons de foot (personne dans le village ne sait jouer au foot, mais ils aiment les ballons). […] Ils savent fabriquer des toupies, des sifflets, de petits bateaux et des poupées sculptées, mais seulement quand des étrangers le leur demandent. On ne sait donc pas si ces objets sont vraiment indigènes. Ils ont pu être empruntés ou n’être que les vestiges d’anciennes pratiques aujourd’hui disparues. […] »

    (ibidem)

    août 2, 2010 à 9 h 55 min

  18. Plutôt précoce et brutale comme entrée initiatique dans le monde des adultes mais, à bien y réfléchir, somme toute assez « naturelle ».

    Pas de « chichi » (ni de « blabla »), chez les Pirahâs. Tout le contraire de nous, quoi ! 😉

    août 2, 2010 à 9 h 58 min

  19. livre commandé !

    août 2, 2010 à 15 h 49 min

  20. Ourko

    Dépêche-toi de le lire, alors, parce que j’ai bien l’impression que 120 est parti pour nous le recopier en entier. 😉

    août 2, 2010 à 18 h 09 min

  21. Coucou, Yatsé. Content de te retrouver là 😉 Tout va ?

    août 3, 2010 à 8 h 37 min

  22. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    CHASSE, PÊCHE, CUEILLETTE… ET REPARTITION DES TÂCHES

    « […] La pêche est l’activité la plus commune pour les hommes. La plupart partent avant l’aube pour leurs sites favoris en amont ou en aval. Si une expédition de pêche doit durer aussi la nuit, les hommes emmènent leur famille avec eux. Généralement, toutefois, ils vont pêcher seuls ou avec un ou deux amis. Si, en se retirant, la rivière a formé une mare, plusieurs hommes s’y retrouvent, parce qu’elle est pleine de poissons qui ne peuvent s’enfuir. Ils pêchent à l’arc et aux flèches, mais aussi à la ligne et au harpon, s’ils peuvent en acquérir. D’ordinaire, les hommes pagaient alors qu’il fait encore nuit, en riant bruyamment et en se défiant à la course. Un homme au moins reste au village pour veiller au grain.

    Une fois les hommes partis, les femmes et les enfants partent chercher du fourrage ou ramasser du manioc — appelé aussi cassava, « tubercule de la vie » — aux jardins qu’ils ont dans la jungle. Cela prend des heures, et c’est un dur labeur, qui exige beaucoup d’endurance, mais les femmes (comme leurs hommes) y vont en plaisantant et en riant. Elles sont d’habitude de retour en début d’après-midi. Si les hommes ne sont pas encore revenus, elles collectent du bois pour se préparer à cuisiner le poisson que leurs maris auront attrapé, espèrent-elles. […]

    ***

    […] La cueillette est principalement l’activité des femmes. Elle peut prendre douze heures par jour pour une famille de quatre personnes, ce qui est la norme chez les Pirahâs. La cueillette et la pêche occupent ensemble environ cinquante-deux heures par semaine, réparties entre le père, la mère et les enfants (parfois les grands-parents), de sorte que nul ne passe plus de quinze à vingt heures par semaine à « travailler » — en fait ces activités sont un plaisir pour les Pirahâs et ne collent pas avec la conception occidentale du travail. […]

    ***

    […] Comme dans la plupart des sociétés de chasseurs-cueilleurs, une certaine spécialisation prévaut entre parents et sexes. Ce sont surtout les femmes qui collectent les produits de la jungle, les tubercules et les autres aliments de leur jardin. Les hommes chassent, coupent les arbres et débroussaillent les jardins. Les mères s’occupent des enfants, mais les pères restent souvent à la maison pour veiller sur les enfants lorsque les mères vont aux champs ou cueillir des fruits dans la forêt, vont chasser du petit gibier avec des chiens, ramasser du bois de chauffage ou pêcher. (Fait intéressant, les femmes pêchent uniquement à la ligne et ne chassent que le petit gibier avec des chiens, tandis que les hommes utilisent l’arc et la flèche pour chasser et pêcher. C’est un outil uniquement masculin.) […]

    (ibidem)

    août 3, 2010 à 8 h 55 min

  23. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    ABSENCE DE RITES

    […] La relative absence de rites chez les Pirahâs traduit un principe d’expérience immédiate. Ce dernier stipule que le langage formel et les actions (rituelles) qui impliquent une référence à des événements auxquels on n’a pas assisté doivent être évités. Ainsi, un rite dans lequel le personnage principal ne pourrait prétendre avoir vu ce qu’il ou elle incarne serait prohibé. L’idée sous-jacente est que les Pirahâs évitent les encodages formels de valeurs. Ils transmettent plutôt valeurs et informations par des actions et des mots originaux dans leur composition, à travers la personne qui joue ou parle de ce dont elle a été témoin, ou de ce qui lui a été transmis par un témoin. Dès lors, littérature orale et rites n’ont pas lieu d’être. […]

    (ibidem)

    août 3, 2010 à 9 h 03 min

  24. Aaaaaah… Enfin tu abordes le coeur du mystère pirahâ, 120 : le « principe d’expérience immédiate ». Tu peux nous en dire plus, steuplé ?

    août 3, 2010 à 9 h 04 min

  25. Isidore

    Les mots ont souvent beaucoup d’humour: j’adore le fait que ce peuple le plus heureux et pacifique que l’humanité ait su inventer, les Pirahâ, portent au « n » près le même nom que les « piranhas », une des espèces de poisson les plus féroces et sanguinaires qu’on peut trouver dans les fleuves. Et tout ça à cause d’un simple « n »du ‘non’ ou ‘négatif ». Finalement la vision manichéenne Cathare simplifie bien les choses…

    août 3, 2010 à 11 h 06 min

  26. 🙂 Bien vu !

    Mais, attends, si 120 a le temps et ne sélectionne pas que les extraits qui l’arrangent, on va bien leur trouver des faces sombres à ces soit-disant « bienheureux » (comme je suis certain qu’on peut trouver un brin de tendresse sous les abords effrayants des les Pirahnas)

    août 3, 2010 à 13 h 10 min

  27. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    PACIFISME

    « […] Ils aiment toucher pour manifester leur affection. Je ne les ai jamais vus s’embrasser. Or il existe un mot pour le dire. Ils doivent donc bien le faire. Ils ne se touchent pas moins tous, fréquemment. Le soir, quand la nuit tombait, ils aimaient me toucher aussi, surtout les jeunes enfants, qui me tapaient sur les bras, les cheveux et dans le dos. Quand ils agissaient ainsi, je ne les regardais pas, de peur de les embarrasser.

    Les Pirahâs étaient patients avec moi. Ils sont stoïques entre eux. Ils s’occupent des personnes âgées et des handicapés. J’ai remarqué un vieil homme du village, Kaxaxâi (Alligator), qui titubait et ne pouvait plus ni chasser ni pêcher. Chaque soir, il rassemblait un peu de bois pour les gens du village. J’ai demandé à un homme pourquoi il donnait de la nourriture à Kaxaxâi, qui ne lui rendait pas la pareille. « Quand j’étais jeune, il me donnait à manger. Maintenant, c’est mon tour », m’a-t-il répondu. […]

    Les Pirahâs m’ont semblé pacifiques. Je n’ai pas senti d’agressivité à mon égard ou vis-à-vis d’autres visiteurs, à la différence de ce que j’ai éprouvé dans maintes autres cultures que j’ai fréquentées au fil des ans. Même si, comme dans toute société, il y a eu des exceptions à la règle, c’est toujours mon impression, après toutes ces années. Les Pirahâs : le peuple pacifique par excellence. […] »

    (ibidem)

    août 3, 2010 à 22 h 54 min

  28. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    FACE SOMBRE (1)

    « […] L’expérience vécue par les Apurinâs illustre la face sombre de la culture pirahâ. S’ils sont très tolérants et pacifiques entre eux, ils peuvent devenir violents lorsqu’il s’agit d’exclure les autres de leur territoire. Cela montre aussi une fois de plus que leur tolérance à l’égard d’un groupe d’étrangers et la coexistence avec eux n’impliquent pas leur acceptation à long terme. Les Apuninâs avaient cru que le fait d’avoir longtemps vécu au milieu d’un autre peuple avait pu permettre de surmonter les différences culturelles et sociales qui les séparaient. A l’instar des habitants de l’ex-Yougoslavie, du Rwanda et de nombreux autres lieux au cours de l’Histoire, il sont appris à leurs dépens que ces barrières sont quasi impossibles à dépasser, malgré les apparences. […] »

    (ibidem)

    août 3, 2010 à 23 h 07 min

  29. On l’avait déjà vu après lecture de Fraternité de Debray, me semble-t-il : pas ne nous, sans une opposition à des autres et la force du lien est proportionnelle à celle de l’antagonisme.

    C’est toute la thèse de Clastres sur le « système de la guerre » des peuples premiers. On s’y penchera plus en détail un de ces quatre.

    On peut en tout cas suggérer en contrepoint que notre culture, si elle prône la tolérance universelle envers tous les « citoyens du monde », connait un délitement proportionnel de son unité qui n’est jamais très loin de la guerre civile.

    Y a-t-il vraiment un système meilleur qu’un autre ?

    août 3, 2010 à 23 h 18 min

  30. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    ACCOUCHEMENT

    « […] Quand une femme Pirahâ accouche, elle s’allonge à l’ombre près de son champ, là où elle se trouve et va travailler, très souvent seule. A la saison sèche, quand les plages sont nombreuses le long du Maici, la forme la plus répandue d’accouchement consiste pour la femme à entrer, le plus souvent seule, parfois avec une parente, dans la rivière jusqu’à la ceinture, puis à s’accroupir et à accoucher, de sorte que le bébé naisse directement dans l’eau. C’est plus propre et plus sain, selon les femmes pirahâs, pour le bébé et la mère. Parfois, la mère et les soeurs de la femme l’accompagnent. Mais si une femme n’a pas de parente dans le village, elle est obligée de donner la vie seule. […] »

    (ibidem)

    août 4, 2010 à 10 h 48 min

  31. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    FACE SOMBRE (2)

    « […] Ce qui suit m’a été raconté par Steve Sheldon. Une femme accouchait seule sur une plage. Quelque chose n’allait pas. L’enfant se présentait par le siège. Et la femme était à l’agonie. « Aidez-moi, par pitité ! Le bébé ne sort pas », hurlait-elle. Les Pirahâs restaient assis sans rien faire, certais visiblement un peu tendus, d’autres parlant comme si de rien n’était. ELle criait : « Je vais mourir ! Ca fait mal ! Le bébé ne sort pas ! ». Personne n’a bronché. C’était la fin de l’après-midi. Steve s’est dirigé vers elle. « Non ! Elle ne veut pas que tu viennes. Elle veut ses parents », lui a-t-on dit. Mais les parents n’étaient pas là, et il n’y avait personne d’autre pour l’aider. Le soir est tombé, ses cris ont continué, de plus en plus faibles. Puis ils ont cessé. Au matin, Steve a appris que la femme et le bébé étaient morts sur la plage, sans assistance. […] »

    (ibidem)

    août 4, 2010 à 10 h 54 min

  32. Glurp ! 😦

    Sans doute est-ce davantage un rapport à la fatalité différent du nôtre (voir l’opposition Prométhée/Epiméthée illichienne : http://www.partiprehistorique.fr/2010/07/17/renaissance-de-lhomme-epimetheen/) qu’un sexisme tenant pour rien la vie d’une femme, toujours est-il que ce genre de récit ne peut que choquer notre morale.

    Mais peut-être faut-il revenir à ce « principe d’expérience immédiate » qui est, me semble-t-il, tout à la fois la clé et l’extrême originalité de ce peuple singulier.

    août 4, 2010 à 11 h 03 min

  33. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    (qui en rajoute une couche, avant de revenir sur le « principe d’expérience immédiate »)

    FACE SOMBRE (3)

    « […] Une expérience personnelle m’a encore plus choqué. Pokô, une jeune femme pirahâ, avait donné naissance à une très jolie petite fille. Le bébé et elle allaient très bien. Ma famille et moi sommes partis nous reposer à Porto Velho, et nous sommes revenus deux mois plus tard. Quand nous sommes arrivés au village, Pokô et quelques autres Pirahâs, comme d’habitude, habitaient notre maison. La jeune femme était émaciée. Il était clair qu’elle était malade, mais nous ne savions pas de quoi. Elle était même mourante. Elle avait les joues creusées, elle n’avait plus que la peau sur les os des jambes et des bras, et elle était tellement faible qu’elle pouvait à peine remuer. Comme elle n’avait pas de lait, son bébé aussi était très malade. Les autres mères ne voulaient pas le nourrir parce qu’elles avaient besoin de leur lait pour leurs propres bébés, disaient-elles. Pokô est morte deux jours seulement après notre retour. Comme nous n’avions pas de radio, nous n’avions aucun moyen d’appeler à l’aide. Son bébé a survécu, lui.

    Mais qui allait s’occuper de la fille de Pokô ?
    « Le bébé va mourir. Il n’y a pas de mère pour s’en occuer, nous a-t-on déclaré.
    — Keren et moi allons nous en charger.
    — Bon, d’accord, ont répondu les Pirahâs. Mais le bébé mourra. »

    […] Nous l’avons nourrie toutes les quatre heures, jour et nuit. Pendant trois jours, trop occupés à la sauver, nous n’avons presque pas dormi. A chaque prise, elle semblait gagner en énergie, crier plus fort et même remuer le ventre. Nous étions extatiques. Un soir, nous avons cru pouvoir la laisser pour aller courir sur la piste d’atterrissage. J’ai donc demandé au père s’il pouvait veiller sur le bébé jusqu’à ce que nous revenions. Et nous sommes partis courir, avec le sentiment que nous apportions une contribution tangible et importante au bien-être d’un Pirahâ au moins.

    […] Quand nous sommes revenus de courir, plusieurs Pirahâs étaient rassemblés dans un coin de notre maison, et l’air sentait fort l’alcool. Ils nous regardaient avec des airs de conspirateurs. Certains semblaient furieux, d’autres honteux. D’autres encore regardaient quelque chose sur le sol qu’ils entouraient tous. Quand je me suis approché, ils se sont écartés. Le bébé de Pokô gisait là, mort. Ils lui avaient donné de la cachaça et l’avaient tué.

    « Qu’est-ce qui est arrivé au bébé ? ai-je demandé, au bord des larmes.
    — Il est mort. Il souffrait. Il voulait mourir », ont-ils répliqué.

    J’ai ramassé le corps et l’ai tenu dans mes bras, les joues maintenant baignées de larmes.

    […] En réfléchissant à l’incident, j’ai compris que, de leur point de vue, les Pirahâs avaient agi pour le mieux. Ce n’était pas de la cruauté ou de la négligence. Leur conception de la vie, de la mort et de la maladie était radicalement différente de mes idées occidentales. Dans un pays dépourvu de médecin, conscients qu’il faut être dur ou périr, et forts de davantage d’expérience directe de la mort que moi, les Pirahâs savaient mieux que moi voir la mort ou la bonne santé dans les yeux de quelqu’un. Ils étaient certains que le bébé allait mourir. Ils sentaient qu’il souffrait terriblement. Pour eux, mes tubes à lait si astucieux ne faisaient que blesser le bébé et prolonger sa souffrance. C’est pourquoi ils avaient euthanasié l’enfant. Le père lui-même lui avait donné la mort, en faisant couler de l’alcool dans sa gorge. D’autres bébés avaient survécu à la mort de leur mère, mais tous étaient en bonne santé au moment où ils étaient devenus orphelins. […] »

    (ibidem)

    août 4, 2010 à 11 h 35 min

  34. A tout bien considérer, ce qui fait la principale caractéristique de l’Occident n’est-il pas sa trouille maladive de la mort ? Ou plutôt l’importance excessive donnée à cette peur somme toute naturelle et la foi, illusoire, dans nos capacités « prométhéennes » de lutter contre ?

    août 4, 2010 à 11 h 38 min

  35. Isidore

    On est là au coeur d’une notion clé dans notre rapport avec la nature: la Cruauté.

    La vie naturelle est incroyablement cruelle; vivre en harmonie complète
    avec la nature suppose implicitement d’obéir sans discussion à cette loi d’infinie cruauté telle qu’on l’a voit se manifester chez les animaux et chez les « peuples premiers », les « sauvages ».

    Et c’est vrai que d’un certain point de vue (en particulier le point de vue vitaliste) cette cruauté permet une vie plus rayonnante, plus « saine » ou moins maladive puisqu’elle vise à éliminer « naturellement » tous les êtres trop faibles.

    Et c’est là qu’on peut se rendre compte que nous ne sommes pas des animaux, que nous sommes enfants de la nature mais pas seulement puisqu’en nous quelque chose se rebelle contre cette infinie cruauté, et qu’à travers toutes les civilisations que nous bâtissons, nous cherchons en quelque sorte à résoudre ce problème insoluble, d’autant plus douloureusement que nous sommes aussi soumis à cette loi d’infinie cruauté et que régulièrement nous sommes en mesure de nous accabler des horreurs auxquelles elle nous conduit. Quelle solution ? Je l’ignore bien évidemment sauf à faire avec, en résistant comme il est possible de le faire et avec discernement, puisque parfois agir charitablement s’avère finalement la solution la plus cruelle…

    août 4, 2010 à 11 h 41 min

  36. Isidore

    On peut vite se rendre compte qu’il y a quelque chose d’insoluble dans cette question de la cruauté dès lors qu’on décide de lui accorder au coeur de la vie sociale la même place qu’elle occupe au sein de la vie naturelle.

    Toutes les propositions « vitalistes » de sociétés sombrent inévitablement dans une version humaine de la Cruauté qui n’agit plus alors comme facteur de régulation et de « bonne santé » propre à la vie naturelle mais comme puissance de destruction du principe même qui fonde l’humain: on se déshumanise. Et en tant qu’humains, si on ne veut pas s’anéantir, on finit toujours par réagir en détruisant cette proposition et en inventant une solution humaine qui finit par se heurter de toute façon à l’insolubilité de la chose.

    Mais peut-être est-ce finalement le moteur nécessaire à l’existence de l’humain sur terre? En tout cas voici bien la différence essentielle qui me paraît marquer la frontière infranchissable entre l’homme et la nature, et donc le constat que nous ne sommes pas des animaux.

    Le fait que certains peuples soient toujours hommes tout en étant nature, comme ces Pirahâs par exemple, me prouve seulement que cette solution « naturelle » n’est pas toujours satisfaisante pour l’humain, selon sans doute les conditions de vie auxquelles il est confronté, et qu’il lui a fallu en chercher d’autres depuis déjà fort longtemps.

    Autrement dit que si certaines conditions protégées permettent à l’homme de rester humain tout en étant cruel comme la nature lui demande de l’être, elles ne se produisent que rarement et elles résistent difficilement à la pression du nombre et à la quantité de nourriture disponible ainsi qu’à la présence de l’Autre » qui risque de perturber l’équilibre instauré avec le milieu naturel. En somme bien fragile.

    août 4, 2010 à 12 h 04 min

  37. Ayant la charge à temps plein de ma tante handicapée fort dépendante et donc incapable de survivre par sa propre force, il me paraît évident que l' »humain » nous appelle à inventer autre chose que cette simple obéissance à la loi de cruauté naturelle.

    Toutes les propositions vitalistes ne peuvent que considérer comme inutiles et simples fardeaux pour le reste de la société tous ceux qui sont trop faibles ou trop dépendants pour vivre par leur propre force. Et le tentation est forte au nom de la bonne santé de la société d’éliminer tout bonnement ces excroissances « malades » ou trop chétives, comme le fait la nature tout simplement.

    Mais du point de vue humain c’est une grossière erreur dont je peux témoigner puisqu’en acceptant de « porter » ma tante elle m’a beaucoup plus appris sur l’humain et m’a sans doute fait grandir bien plus qu’aucun être fort et bien portant aurait su le faire. Je dis « aurait » parce que si je réfléchis bien finalement je ne connais guère de personnes de cette espèce et je me demande même si elle existe…

    Bref l' »humain » se propose finalement de défier cette injonction de la Cruauté. Pourquoi pas après tout ? D’autant plus qu’il n’existe sans doute pas de véritable et durable solution.

    août 4, 2010 à 12 h 43 min

  38. Michel Mafesolli à France Culture, à midi (dans une émission sur Françoise Sagan) :

    « La modernité est dramatique : elle suppose une solution au problème (Demain, on rase gratis). La post-modernité est tragique : elle ne suppose pas de solution et marque le retour du naturel, du primitif… »

    Pile dans le sujet, non ?

    août 4, 2010 à 12 h 59 min

  39. Les sociétés les plus « cruelles » sont-elles bien celles que tu désignes comme « vitalistes » ? Les pires horreurs n’ont-elles pas été commises par ceux qui prétendent s’être détachés de toute barbarie ? N’est-ce pas celui qui prétend faire l’ange qui nourrit en secret et fait surgir les plus horribles bêtes ?

    (C’est intéressant, en passant, l’usage négatif que tu accordes à « vitaliste » alors que « vivant » semble désigner tout le contraire)

    août 4, 2010 à 13 h 07 min

  40. Jacques

    Je reviendrai peut-être sur la cruauté qu’évoque Isidore (passionnante discussion), mais j’aimerais apporter ma réponse à la question que pose Vincent un peu plus haut : Entre la communauté solidaire qui exclut, et la communauté ennemie de l’exclusion qui se délite, quel modèle est préférable ? Commençons en remarquant que ça dépend pour qui…

    L’envahisseur, par exemple, préférera clairement le second modèle. C’est également le cas d’un immigré qui n’aurait pas l’intention de s’assimiler.

    Au contraire, pour les membres de la communauté elle-même, a fortiori s’ils n’ont pas les moyens financiers d’échapper individuellement à la dégradation de la société, on préférera évidemment le premier modèle.

    La politique visant le bien de la communauté, il est donc légitime que le premier modèle prévale. Et on n’est donc pas étonné de s’apercevoir que, partout et toujours, toute communauté implique une « exclusion » (c’est-à-dire un dedans et un dehors), et que lorsqu’elle abandonne ce principe elle disparaît peu après.

    Les partisans de « la lutte contre l’exclusion » font cependant valoir l’argument suivant : souhaiter une communauté solidaire avec un dedans et un dehors est le Mal, et quand on met un doigt dans cet engrenage le génocide n’est pas loin.

    C’est manifestement irréfutable, et c’est pourquoi en réalité nous devons souhaiter notre disparition ; ça fait mal, mais c’est le Bien. Cependant une objection nous vient à l’esprit, tel Colombo sur le point de partir qu’un détail chiffonne : La famille, par exemple, n’a-t-elle pas un dedans et un dehors ? N’exclut-elle pas ? Est-il Mal de porter plus d’attention à ses enfants qu’aux enfants des autres ? Il semblerait que non…

    Il semblerait aussi que « la solidarité exclusive familiale » ne soit pas si exclusive finalement, puisqu’elle est compatible avec la solidarité communautaire… Et dans ce cas, ne peut-on concevoir que la solidarité communautaire n’exclue pas non plus à son tour une solidarité « humaine » allant au-delà de la communauté politique, qui fonderait bien mieux le respect de l’étranger qu’une illusoire « lutte contre l’exclusion » niant l’essence même de la communauté ?

    août 4, 2010 à 13 h 11 min

  41. Jacques

    Un détail. Je ne pense pas que le récit d’Everett indique que les Pirahas tuent l’enfant parce qu’il est faible. Il semble plutôt qu’ils le tuent parce qu’il n’a pas de parents et que personne ne souhaite l’adopter…

    Je doute que les mères Pirahas tuent leurs enfants quand ils sont faibles…

    août 4, 2010 à 13 h 16 min

  42. Je ne suis pas d’accord avec deux points apparemment fondamentaux de ta position :

    1) « Toutes les propositions “vitalistes” de sociétés sombrent inévitablement dans une version humaine de la Cruauté » : chacune fait plutôt, à mon sens, comme elle peut pour s’arranger de cette agressivité foncière et celles qui osent la regarder en face me paraissent en fin de compte la gérer mieux que celles qui la nient ou prétendent savoir s’en passer. Par « mieux », j’entends : la violence ritualisée m eparaît plus « humainement » acceptable que celle qui surgit sauvagement à l’improviste.

    2) « c’est là qu’on peut se rendre compte que nous ne sommes pas des animaux » : les dispositifs d’inhibition ou de détournement de l’agressivité au sein de l’espèce ne sont en rien une spécifité humaine, bien au contraire, si j’en crois, comme je suis tenté de le faire, les travaux de Konrad Lorenz. L’humanité semblerait même plutôt mal placée à ce niveau, étant là seule à manifester une incontestable cruauté.

    Mais bon, on est peut-être là sur les « noyaux idéologiques » de nos positions respectives sur lesquels notre discussion finit toujours par buter. C’est amusant, voire rassurant, d’y retomber à chaque fois, non ?
    (…à moins que tu ne trouves et suggères un chemin nouveau qui contourne l’inexorable obstacle)

    août 4, 2010 à 13 h 28 min

  43. Oups… Pas vu l’intervention de Jacques avant de rédiger mon commentaire.

    août 4, 2010 à 13 h 28 min

  44. Jacques

    Sur la peur occidentale de la mort. Vincent corrige à mon avis judicieusement son premier propos en disant que cette peur est naturelle chez l’homme. Mais il a raison aussi de dire que la situation est spéciale en Occident.

    Et l’explication par la christianisation est particulièrement simple dans ce cas. Le propre du judaïsme est de vider le monde de tout sacré pour le reporter entièrement sur un Dieu hors du monde. Ensuite, on devient athée (il est difficile de croire très longtemps à « un Dieu hors du monde » sans aucun rapport avec notre expérience), et il nous reste le monde vide. C’est ce qu’on appelle athéisme, mais qu’il faut en fait appeler « athéisme chrétien ».

    Sur le plan précis de la mort, on renonce dans un premier temps complètement à toute forme d’acceptation, en s’agripant à l’idée du Salut. Puis on cesse de croire au Salut, et on se retrouve dans la situation de qqn qui ne s’est jamais confronté sérieusement à la question…

    août 4, 2010 à 13 h 33 min

  45. 120

    Ecrit par Alain Finkielkraut :

    « […] Cette sensibilité [la crainte viscérale, obsessionnelle de la mort] a fait son apparition en Europe au début du XVe siècle dans un poème de Johannes von Tepel, dit aussi Johannes von Saaz (du nom de la petite ville où il était écrivain public et maître d’école) : Le Laboureur de Bohême. Deux personnages s’affrontent : un paysan qui vient de perdre sa femme aimée et la Mort qui la lui a prise. Comme tous les affligés, le paysan pleure. Mais il y a dans ses larmes autant de colère que de douleur. Son chagrin a ceci d’inouï qu’il s’exprime d’emblée sous la forme du réquisitoire. […]

    D’abord étonnée puis tour à tour féroce, mielleuse, condescendante, pédagogique, la Mort essaie de raisonner le laboureur. Faisant fléche métaphysique de tout bois, elle invoque aussi bien la religion chrétienne que la philosophie stoïcienne et elle martèle inlassablement que « la terre et tout ce qu’elle contient reposent sur l’éphémère. » En vain. Aucun argument n’apaise ni même n’entame la rage du laboureur. il ne consent ni ne se lamente, il accuse. Il n’a pas le deuil élégiaque mais pugnace. Il refuse de laisser la consolation ou la désolation mater sa révolte. Ce qui conduit la Mort à demander, de guerre lasse, l’arbitrage du Dieu Tout-Puissant, et Dieu à conclure la joute en ces termes : « Vous avez tous deux bien débattu : l’un que la souffrance contraint à se plaindre, l’autre que les attaques du plaignant forcent à dire la vérité. En vertu de quoi, honneur au plaignant, et victoire à la mort ! » […]

    Ce laboureur oublié est le grand ancêtre des Modernes : notre monde procède de sa fureur. Nous sommes les héritiers de son deuil impossible. Avec lui, la malheur est frappé d’illégitimité, la soufrance n’est plus un expiation mais un scandale. Rien, ni l’espoir d’une récompense future, ni l’idée d’un péché originel, ni le culte de la réalité éternelle, ne retire à la mort son dard venimeux. Il n’y a pas de réparation, il n’y a pas de compensation, il n’y a pas de justification ; il n’y a pas d’autre être que l’existence précaire et corruptible. On ne vit qu’une fois : la volonté d’approprier la Création à l’humanité est née de cet effrayant constat. Ce n’est plus Orphée qui, par son chant, prend en charge la perte d’Eurydice mais l’activisme de Prométhée et son refus radical de la part de fatalité que comporte l’existence. « Imprudent meurtrier, Maître de la Mort, méchant sac à malices ! » : la criminalisation de la mort par le laboureur de Bohême inaugure l’époque où la longévité détrône l’éternité, où le médecin qui soulage remplace le prêtre qui sauve, où, pour le dire d’un mot, la santé se substitue au salut comme objectif humain prioritaire. Cette époque qui fait de la conservation de la vie le premier des droits de l’Homme, et de son entretien, la valeur suprême, est plus que jamais la nôtre. […] »

    (Nous autres, modernes, Ellipses, 2005)

    août 4, 2010 à 14 h 28 min

  46. Sur l’implication du judéo-christianisme dans la désacralisation du monde occidental, j’aurais tendance à te suivre, Jacques. 😉

    août 4, 2010 à 14 h 33 min

  47. Tout cela me fait un peu mal au crâne : je vous laisse pour aujourd’hui, les amis, et vais plutôt tenter de pêcher, au bord de la rivière, le… « principe d’expérience immédiate » (ou un truc du genre qui me fera sourire comme un Pirahâ) 🙂

    août 4, 2010 à 14 h 36 min

  48. Jacques

    Désolé pour le mal au crâne 🙂

    Ce fil part dans tous les sens il faut dire, ces Pirahas nous ayant inspiré moult rebonds…

    août 4, 2010 à 16 h 06 min

  49. Isidore

    Moi je suis plutôt allé tuer deux ou trois voisins plus quelques poulets, histoire de me mettre en bouche pour l’orgie de ce soir…

    août 4, 2010 à 16 h 27 min

  50. Ok pour les poulets, Isi, mais pas pour les voisins, voyons, puisqu’ils sont sur ton territoire, donc de ta tribu. Tu le fais exprès ou quoi ? Chope un touriste qui envahit impunément ton espace (surtout s’il a un appareil photo, un bermuda et souhaite faire ami-ami avec toi) ou un habitant du village d’en face, mais surtout pas un voisin !!!
    (sauf si t’es partisan du repli sur la tribu familiale, mais alors là, faut l’dire) 😉

    août 4, 2010 à 19 h 31 min

  51. Tiens, ça me fait penser à la théorie du bouc émissaire de René Girard, et aux vives critiques qu’elle suscite, sur lesquelles je me suis penché ces derniers jours.
    Encore un sujet à creuser un de ces jours.

    août 4, 2010 à 19 h 33 min

  52. Jacques

    Tiens, ça me fait penser à la théorie du bouc émissaire de René Girard, et aux vives critiques qu’elle suscite, sur lesquelles je me suis penché ces derniers jours.

    Je serais très intéressé par un petit topo sur quelques critiques faites à cette théorie…

    J’ai bien fait de venir sur ce blog, on y pose toutes les questions qui m’intéressent 🙂

    août 4, 2010 à 22 h 37 min

  53. Je vais essayer de m’y ateler avant de partir en vacances loin de toute connection (ça sera aussi pour moi l’occasion de faire le point sur cette question) 😉

    août 5, 2010 à 8 h 37 min

  54. Isidore

    ça fait aussi plaisir de te rencontrer, Jacques, et que tu te plaises ainsi à jouer ce jeu d’explorer les fondamentaux de notre modernité…

    août 5, 2010 à 8 h 39 min

  55. 120

    Ecrit par Alain Finkielkraut :

    « […] Bref, ce qui empêche la conversion souhaitée par Jonas de Prométhée en chargé d’affaires de la nature, c’est le penchant invincible pour le bien-être et la promesse d’immortalité que la technique véhicule. Conclusion : si nous voulons résister aux fièvres de l’illimité, l’heuristique de la peur ne suffit pas, il faut aussi, en un certain sens, faire la paix avec la mort. […] »

    (Nous autres, modernes, Ellipses, 2005)

    août 5, 2010 à 8 h 41 min

  56. « Faire la paix avec la mort » : j’aime beaucoup cette expression de Finkielkraut, et serais assez d’accord avec lui pour voir dans notre rapport à la mort la clé de notre actuelle folie.

    août 5, 2010 à 8 h 45 min

  57. Isidore

    Mais tu vois, mon bon Ourko, la modernité a introduit dans nos modes de vie une distinction de taille par rapport à celles de nos ancêtres pré-historiques: le plus proche voisin peut devenir l' »Autre ». C’est formidable et très dangereux en même temps.

    Formidable car on peut ainsi échapper à la tyrannie de loi du clan, de la tribu (qui s’assimile toujours à un territoire précisément délimité) et pratiquer en toute impunité l’incognito favorable à l’expérience de l’individualisme forcené.

    Mais très dangereux aussi dès lors que le contrat social se délite et que les lois ne parviennent plus à se faire respecter: la menace de l' »Autre » se fait omniprésente et la guerre civile n’est plus très loin.

    août 5, 2010 à 8 h 59 min

  58. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    (Rebondissant sur le commentaire 40 de Jacques)

    FAMILLE ET SYSTEME DE PARENTE

    « […] Le Pirahâs ne disposent que des termes de parenté suivants, qui constituent l’un des systèmes les plus simples au monde :

    baîxi — parent, grand-parent ou quelqu’un à qui l’on tient à exprimer sa soumission de façon temporaire ou permanente. Les Pirahâs m’appellent ainsi quand ils veulent me soutirer quelque chose ; parfois, ils désignent ainsi les négociants ; les adultes peuvent appeler baîxi d’autres adultes s’ils veulent obtenir quelque chose d’eux, du poisson par exemple. De même, pour les jeunes enfants entre eux. Ce terme est neutre. Parfois, l’expression ti xogiî est utilisé à la place. Il sert aussi d’expression d’affection pour les plus âgés. S’il est nécessaire de distinguer un parent ou une parente, on peut dire ti baîxi xipôhiî (mon parent féminin), etc. C’est le contexte qui détermine souvent si l’on se réfère à des parents biologiques. Quand c’est le cas, il n’est probablement pas nécessaire de faire cette distinction.

    xahaigî — frère ou soeur. Cela peut aussi désigner n’importe quel Pirahâ de la même génération et, dans certains contextes, n’importe lequel par opposition à des étrangers, comme dans : « Qu’a dit le xahaigî au Brésilien ? »

    hoagî ou hoîsai — fils. Hoagî est le verbe « venir » et hoîsai signifie « celui qui est venu ».

    kai — fille.

    Il existe un autre terme, piihî, qui a un large éventail de sens, dont « enfant dont un parent au moins est décédé », « belle-fille » ou « beau-fils », « enfant favori ».

    Et c’est tout. […]

    Comme ils ne disposent pas de mot pour dire « cousin », aucune restriction ne pèse sur les mariages entre cousins. Et c’est peut-être parce que xahaigî est ambigu que des hommes épousent leur demi-soeur.

    L’effet du tabou apparemment universel de l’inceste n’exclut qu’un petit nombre d’accouplements sexuels chez les Pirahâs, comme entre frères et soeurs ou entre grands-parents et parents avec un enfant.

    Cependant, ce système de parenté est plus riche qu’il n’y paraît. Certains termes de parenté expriment des concepts qui vont au-delà de la seule parenté — j’ai mentionné l’usage de baîxi en référence soit à l’autorité, soit à la parenté.

    Le concept de xahaigî est intéressant lui aussi. Il semble exprimer davantage que la parenté. Il exprime une valeur pour la communauté. […] Bien que les Pirahâs vivent surtout en familles nucléaires, ils ont un fort sens de leur responsabilité quant au bien-être des autres membres de la communauté. Xahaigî nomme et renforce ce sentiment en désignant les membres de la communauté. […]

    Les Pirahâs semblent tous être très amis, de quelque village qu’ils proviennent. Ils se parlent comme s’ils se connaissaient tous extrêmement bien. C’est dû à leurs liens physiques, je crois. Etant donné le peu de stigmatisation des relations sexuelles et la relative fréquence du divorce, la promiscuité associée aux danses et aux chants ainsi que les expérimentations sexuelles post- et pré-pubertaires, on peut penser que chacun des Pirahâs a eu des relations sexuelles avec un fort pourcentage des gens de sa communauté. Leurs relations sont donc fondées sur une intimité étendue, peu courante dans des sociétés plus vastes. Imaginez que vous ayez fait l’amour avec un fort pourcentage de vos voisins et que ce ne soit jugé ni mal ni bien par la société dans son ensemble, simplement comme un fait courant, comme de goûter à beaucoup de mets. […] »

    (ibidem)

    août 5, 2010 à 9 h 17 min

  59. Ok pour imaginer une vie de Bonobo avec mon voisinage mais j’ai le droit, siouplé, d’imaginer que j’ai d’autres voisines ?

    août 5, 2010 à 9 h 20 min

  60. D’accord avec ce que tu dis à Ourko, Isi : c’est notre chance et notre malheur à la fois. Un sacré pari, en tout cas, que celui de cette Modernité. Pour ma part, si j’aime à la critiquer (notamment à tenter de jauger si le gain — le sentiment de liberté — vaut le sacrifice), je ne pense pas le moins du monde la renier. La question qui m’intéresse est « et après, qu’est-ce qu’on fait ? » (comme à la fin des films : ils font le pari de se marier, ok, mais ensuite… ?)

    août 5, 2010 à 9 h 29 min

  61. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    PRINCIPE D’EXPERIENCE IMMEDIATE (1)

    « […] j’ai appris un mot nouveau qui s’est révélé être la clé pour comprendre bien des éléments qui m’intriguaient tant chez eux.

    Ce mot est xibipîîo. La première fois que je l’ai entendu, c’était dans des descriptions de l’arrivée d’un chasseur revenant de la forêt. Comme Xipoôgi, peut-être le meilleur chasseur pirahâ, sortait de la forêt pour pénétrer dans le village, plusieurs Pirahâs se sont exclamés : « Xipoôgi hi xibipîîo xaboôpai (Xipoôgi il xibipîîo arrive).

    J’ai ensuite remarqué ce mot lorque Kôhoibiîihîai rentrait chez lui en canoë d’une expédition de pêche en aval, juste à l’embouchure du Maici, sur le Marmelos. L’apercevant qui sortait d’un méandre de la rivière, un enfant a crié, tout excité : « Kôhoibiîihîai xibipîîo arrive ! » […]

    Un matin, comme Kôhoibiîihîai partait pêcher, j’ai remarqué qu’un groupe d’enfants rigolait en le regardant pagayer. Au moment précis où il a disparu au méandre, ils ont crié à l’unisson : « Kôhoi xibipîîo ! » (Kôhoi disparu !). Cette scène se répétait chaque fois que quelqu’un arrivait ou partait — il y avait toujours quelques Pirahâs pour dire : « Il a disparu ! » Et même chose quand il revenait. L’apparition, la disparition et la réapparition, et non l’identité de la personne allant et venant, voilà ce qui les intéressait.

    Le mot xibipîîo semblait lié à un concept culturel ou une valeur qui n’avait pas d’équivalent clair chez nous. Bien sûr, un anglophone ou un francophone peut dire « Jean disparaît » ou « Guillaume vient d’apparaître », mais ce n’est pas pareil. Premièrement, nous nous servons de mots différents, et donc de concepts différents. Surtout, nous sommes principalement préoccupés par l’identité de la personne qui arrive ou qu s’en va, et pas par le fait qu’elle puisse être perçue ou cesser de l’être.

    Finalement, j’ai compris que ce terme se référait à ce que j’appelle la « liminalité d’expérience », c’est-à-dire l’acte de devenir perçu ou de cesser de l’être, d’être aux frontières de l’expérience. […]

    Cette traduction a « marché » — j’ai réussi à m’expliquer quand il était correct d’utiliser le mot xibipîîo (et une traduction utile est ce qu’il y a de mieux à espérer pour un chercheur en situation de monolinguisme).

    Le mot xibipîîo a donc renforcé et positivé la valeur pirahâ dominante sur laquelle j’avais travaillé indépendamment. Cette valeur semblait être de limiter le plus possible le discours à ce qu’on a vu ou entendu à titre de témoin direct. […] »

    (ibidem)

    août 5, 2010 à 12 h 13 min

  62. Voilà donc la clé du mystère pirahâ : ce peuple est miraculeusement parvenu à se fonder sur le fameux hic et nunc (cet « ici et maintenant » que l’on quête tous) et rejeter tout ce qui s’y oppose.

    Si c’est pas de l’exotisme — de l’altérité radicale — ça !!!

    août 5, 2010 à 12 h 20 min

  63. Isidore

    Oh le beau concept qui vient d’apparaître!!! Ah, dommage, il est déjà xibipîîo-disparu !!!

    août 5, 2010 à 15 h 24 min

  64. Jacques

    Les Pirahâs semblement à mi-chemin de la révolution néolithique. Chasseurs-cueilleurs puisque vivant principalement de pêche, de chasse et de cueillette, ils sont pourtant sédentaires. Et il semble qu’ils cultivent un peu quand même, puisqu’Everett nous parle de « travail aux champs » ainsi que de « jardins dans la forêt ».

    J’en profite pour relever que les vénérables membres du PP semblent pratiquer une opposition pour moi un peu brutale entre préhistoire et modernité.

    Habituellement, on appelle Modernité la période qui commence vers 1500 avec la Renaissance (qui est déjà recours à la culture pré-chrétienne…). Elle se poursuit avec la Réforme, cousine de la Renaissance dans sa mise en cause du catholicisme, mais opposée à elle en ce qu’elle dépaganise le christianisme. Puis viennent les Révolutions politiques, la Révolution industrielle, le libéralisme. Les étapes déterminantes sont donc pour moi :

    Préhistoire
    Révolution néolithique
    « Civilisation » (villes)
    Christianisation
    Modernité

    En opposant directement préhistoire à modernité, je crains qu’on s’empêche de bien analyser la modernité. En particulier, on néglige l’opposition entre les civilisations traditionnelles et la civilisation moderne, ainsi que l’incidence, à mon avis capitale, de la christianisation.

    août 5, 2010 à 15 h 40 min

  65. Jacques

    L’histoire du bébé qui est abandonné et même tué par le groupe est ambigue dans le récit qu’en fait Everett.

    Ce que disent vraiment les Pirahâs est : « Le bébé va mourir. Il n’y a pas de mère pour s’en occuper. »

    Mais quand il tire les leçons de l’incident (ou du drame), Everett dit que les Pirahâs savaient qu’il était irrémédiablement malade (« les Pirahâs savaient mieux que moi voir la mort ou la bonne santé dans les yeux de quelqu’un »), qu’il était condamné, et dont ils l’euthanasient. Ce faisant il omet soigneusement : « il n’y a pas de mère pour s’en occuper ».

    Peut-être d’ailleurs que pour les Pirahâs il n’y a pas de différence entre ces deux cas, la viabilité de l’enfant étant autant fonction de son état de santé que de la présence de sa mère. (L’individu n’est pas considéré isolément.)

    Il semble qu’on a affaire ici à un cas où la solidarité familiale prévaut sur la solidarité communautaire, ce qui est parfaitement à l’image des cercles concentriques de solidarité que j’évoque en 40. Une mère qui consacrerait ses ressources à cet enfant soustrairait ces ressources à ses propres enfants, et ce faisant elle faillirait au devoir de solidarité familiale. Ce comportement serait donc immoral.

    En revanche la solidarité communautaire n’est pas un vain mot, et les faibles sont effectivement pris en charge par la communauté (lorsque cela n’entre pas en contradiction avec d’autres impératifs). « Ils s’occupent des personnes âgées et des handicapés« . Et aussi : « J’ai demandé à un homme pourquoi il donnait de la nourriture à Kaxaxâi, qui ne lui rendait pas la pareille. “Quand j’étais jeune, il me donnait à manger. Maintenant, c’est mon tour”, m’a-t-il répondu. »

    août 5, 2010 à 16 h 05 min

  66. @ Jacques
    Les coupes sombres de 120, marquées par des […], sont peut-être davantage responsables de l’ambiguïté que tu signales qu’Everett lui-même ou son traducteur. L’enfant était dans le coma quand Everett l’a récupéré. S’il est parvenu, au prix d’un effort incroyable, à le requinquer, pour les Pirahâs, la Mort était allée en quelque sorte trop loin en lui pour qu’il puisse véritablement survivre.

    Avec un enfant plus âgé (après le sevrage qui marque une sorte de 2e naissance ?), et moins affaibli, il paraît assez certain qu’il aurait été adopté.

    Ils possèdent d’ailleurs un terme, piihî qui signifie tout autant « enfant dont un parent au moins est décédé », « belle-fille » ou « beau-fils », « enfant favori », qui prouve au besoin qu’il leur arrive souvent d’adopter.

    août 5, 2010 à 21 h 30 min

  67. Si je peux me permettre, c’est quand ils ont vu ses parents adoptifs aller, pour le plaisir, « courir sur la piste d’atterrissage » [sic] qu’ils ont compris que cette petite était condamnée et n’avait aucune chance ! 😉

    août 5, 2010 à 21 h 32 min

  68. @ Isidore : xibipîîo 😉

    août 5, 2010 à 21 h 40 min

  69. @ Jacques (encore)

    Pas de souci pour reconnaître qu’on manque souvent de nuance et que nos concepts (notamment historiques) sont souvent « à la louche ». Un des objets de ce blog est éventuellement de nous dégrossir les méninges sur ces aspects. N’hésite pas de ton côté à nous reprendre.

    D’ailleurs, sans être le moins du monde spécialiste de la question, il me semble que la frontière même usuellement placée entre chasseurs-cueilleurs nomades paléolithiques et agriculteurs sédentaires du Néolithique n’est pas si évidente que ça. Les « entre-deux » ont été semble-t-il plus fréquents qu’on ne croit. Des jardins pré-néolithiques auraient notamment été nombreux.

    Mais bon, tout cela est bien évidemment à creuser…

    août 5, 2010 à 21 h 52 min

  70. Jacques

    Si je peux me permettre, c’est quand ils ont vu ses parents adoptifs aller, pour le plaisir, “courir sur la piste d’atterrissage” [sic] qu’ils ont compris que cette petite était condamnée et n’avait aucune chance !

    😀

    août 5, 2010 à 22 h 17 min

  71. Jacques

    À Vincent 66 :

    Il reste que la citation qu’il fait des Pirahâs au début est « Le bébé va mourir. Il n’y a pas de mère pour s’en occuper ». L’absence de la mère est donnée comme raison. Sinon ce que tu cites pour montrer que l’adoption est courante, je ne l’avais pas interprété ainsi… Mais tu as peut-être raison…

    août 5, 2010 à 22 h 20 min

  72. Exact. Ce n’est pas précisé dans le livre (ou alors je ne l’ai pas noté) mais on peut imaginer que l’enfant pirahâ reste intimement lié à sa mère (pour le meilleur comme pour le pire) jusqu’au sevrage qui représente une véritable seconde naissance. Il n’est en tout cas pas fait mention de « nourrices » (nourrissant les enfants des autres avec leur lait) telles qu’on a pu les connaître en nos contrées.

    août 6, 2010 à 8 h 33 min

  73. @ Jacques 64 (suite)

    En opposant un peu systématiquement Modernité à Préhistoire, je cherche avant tout à voir les étincelles qui peuvent provenir de la confrontation de ces deux pôles que tout oppose (du moins en apparence).

    J’admets cependant volontiers que non seulement cela fait l’impasse sur toutes les formes intermédiaires de civilisations mais même que les deux pôles que je manie à la louche restent bien flous.

    Que tu nous apportes les nuances que tu signales au cours des prochaines discussions me paraît, du coup, plutôt être une bonne nouvelle.

    août 6, 2010 à 8 h 43 min

  74. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    PRINCIPE D’EXPERIENCE IMMEDIATE (2)

    « […] Ce principe explique l’absence d’histoire, de création et de folklore. Les anthropologues présupposent souvent que toutes les cultures comportent des récits portant sur leur origine et celle du reste du monde : les mythes de la création. Je croyais donc que les Pirahâs aussi avaient des récits sur qui les a créés eux-mêmes, a créé les arbres, l’eau, les autres créatures.

    J’ai alors posé des questions comme : Qui a fait le Maici ? D’où viennent les Pirahâs ? Qui a créé les arbres ? D’où sont issus les oiseaux ? Et ainsi de suite. J’ai emprunté et acheté des manuels de terrain d’anthropologie linguistique et je les ai suivis à la lettre pour tenter de recueillir les contes et les myhtes que toute culture possède, pensais-je.

    En vain. J’ai interrogé Steve et Arlo. J’ai interrogé Keren. Aucun n’avait recueilli ni entendu parler d’un mythe de la création, d’un récit traditionnel, d’un conte fictif ou d’un quelqconque récit allant au-delà de l’expérience imédiate du locuteur ou de quelqu’un qui avait vu l’événement en question et le lui avait rapporté.

    Mais cela avait un sens, au regard du principe d’expérience immédiate. Les Pirahâs ont des mythes au sens où ils racontent des histoires qui servent de liant à leur société, puisqu’ils en racontent sur des événements auxquels ils assistent presque chaque jour de leur point de vue particulier. Les histoires reprises dans ce livre, celle du jaguar, de la femme morte en couches et d’autres encore comptent comme des mythes en ce sens. Mais ils n’ont pas de contes folkloriques. Ce sont les « histoires de tous les jours » et les conversations qui jouent un rôle vital de liant. Ils n’ont pas non plus de fiction. Et leurs mythes ne possèdent pas la propriété commune à ceux de la plupart des sociétés, à savoir qu’ils n’englobent pas des événements pour lequels il n’existe pas de témoins vivants. C’est une différence à la fois minime et profonde. Minime en ce que les Pirahâs ont bel et bien des récits qui lient ensemble leur culture, comme toutes les autres sociétés. Mais profonde du fait de la « charge de preuve » imposée par eux à leur mythe — il doit exister un témoin vivant à l’époque du récit. […]

    Si tous les mythes pirahâs doivent suivre le principe d’immédiateté de l’expérience, alors les écritures de nombreuses religions du monde, comme la Bible, le Coran, les Védas, etc. ne peuvent se traduire et se discuter chez les Pirahâs, parce qu’ils concernent des histoires pour lesquelles il n’existe pas de témoins vivants. C’est la principale raison pour laquelle aucun missionnaire, depuis près de trois cents ans, n’a eu d’impact sur la religion pirahâ. […] »

    (ibidem)

    août 6, 2010 à 9 h 08 min

  75. Ca devrait plaire à Jacques, ça : le principe d’expérience immédiate comme garde-fou implacable contre toute christianisation potentielle. 😉

    août 6, 2010 à 9 h 10 min

  76. Isidore

    Tu as raison, Jacques, de pointer du doigt ce raccourci simpliste que j’ai, pour ma part, facilité à utiliser en opposant directement modernité et pré-historicité et en faisant ainsi l’impasse sur toute la complexité chronologique.

    Disons qu’en réalité j’oppose uniquement temps pré-historiques et temps historiques, ces derniers débutant aux premières civilisations qui tentèrent d’échapper au temps cyclique de la nature et de créer en opposition (ou en complémentarité) le temps linéaire de l’histoire et des civilisations.

    Ce faisant je désigne aussi le processus d’émancipation de la nature dont notre modernité prétend afficher (abusivement bien évidemment) son triomphe en opposition aux peuples pré-historiques toujours présents aujourd’hui (ceux qui échappent encore au temps linéaire de l’histoire antique et moderne et qui entretiennent une certaine harmonie avec la nature).

    Bien évidemment ces simplifications qui cherchent à établir une rupture indiscutable entre pré-histoire et histoire, qui visent à faire de nos lointains ancêtres cet « Autre » irrémédiable permettant d’identifier clairement la modernité actuelle par simple opposition, sont évidemment un leurre qui n’abuse personne.

    Elles permettent simplement, à mon avis, de désigner certains problèmes qui nous hantent d’une manière obsessionnelle (notre relation avec la nature en particulier) et de stimuler l’effort de réflexion.

    On sait bien que les idées n’aident à faire émerger une prise de conscience profonde et agissante que par le jeu des oppositions qu’elles stimulent quasi mécaniquement du fait de la nature dualiste du fonctionnement de notre intelligence. Toute idée génère son contraire et aucune idée ne pourra jamais prétendre incarner « La Vérité » (même celle que je viens d’exposer puisque, tu vas voir, Vincent va s’empresser d’en démontrer l’inanité en deux coups de cuillère à pot).

    C’est ce que j’aime dans nos conversations souvent assez délirantes: ce mélange d’effort opiniâtre vers une expression vigoureuse et rigoureuse et la certitude, après une joute féroce, que tout finira de toute façon par des chansons et que c’est très bien ainsi. Non pas que l’exercice soit vain, bien au contraire, mais qu’il n’a valeur que dans la pratique de l’exercice lui-même et jamais dans les « vérités » déclarées, toutes aussi vaines les unes que les autres en fin de compte, et c’est tant mieux !

    août 6, 2010 à 9 h 31 min

  77. Nan, nan, j’vais rien démontrer, Isi.
    Juste mettre en lien la discussion qui a eu lieu ici sur les sociétés « chaudes » et « froides » telles que les définissait Levi-Strauss qui me semble liée à ce que tu exprimes (brillamment) là :
    http://www.partiprehistorique.fr/2008/11/28/un-petit-chaud-et-froid-pour-les-100-ans-de-cls/

    août 6, 2010 à 10 h 03 min

  78. Youpiiiii ! T’as trouvé le truc, Isidore.
    Vincent a tellement l’esprit de contradiction qu’il suffit que tu prophétises qu’il va te contredire… pour qu’il se retienne de le faire.
    Bien ouéj ! 😉

    août 6, 2010 à 10 h 05 min

  79. Isidore

    😀

    août 6, 2010 à 10 h 26 min

  80. Jacques

    À Vincent 73 :

    Je comprends l’idée des étincelles. C’est toute la vertu du PP, de partir d’inspirations et d’aspirations senties, à partir desquelles on s’interroge.

    Le souci c’est que la nature de la modernité n’a rien d’évident. Ce qu’on voit, c’est la technique. Et de ce point de vue en effet il y a une progression régulière de la préhistoire à aujourd’hui, parce que la technique est par nature cumulative.

    Mais la technique n’est pas toute la culture.

    Parler de « formes intermédiaires de civilisation » pourrait suggérer qu’il y a une sorte de continuité de la préhistoire à la période contemporaine, au-delà de la simple question technique. Or cela négligerait la rupture que constitue le passage de civilisations traditionnelles (« tournées vers le passé ») à une civilisation moderne (« tournée vers l’avenir »).

    août 6, 2010 à 12 h 38 min

  81. Jacques

    Sur le « principe d’expérience immédiate », j’avoue que cette construction théorique d’Everett me semble un peu naïve. Le fait, c’est la quasi absence chez les Pirahâs de culture au sens où nous l’entendons habituellement (tradition orale, rites, art, etc.). Savoir si un « principe d’expérience immédiate » est une explication fructueuse est autre chose. C’est un peu la « vertu dormitive » de Molière…

    À part ça, je ne dirais pas (Vincent 62) que le « hic et nunc » soit le graal. Cela aussi pour moi relève d’un faux dualisme. La prévoyance, le projet, la réflexion sur l’avenir sont d’excellentes choses. Le fait qu’on puisse en abuser, devenant absents au monde à force de vivre dans l’avenir, ne veut pas dire que ce soit le Mal pour autant. Il faut trouver un équilibre entre la projection dans l’avenir et la présence au monde ici et maintenant — et le souvenir, qui a lui aussi toute sa place. Les trois rapports sont importants, et les trois peuvent donner lieu à un abus.

    août 6, 2010 à 12 h 42 min

  82. Jacques

    À Isidore 76

    Pour moi, l’opposition temps cyclique / temps linéaire est par excellence un cas particulier de l’opposition païen / judaïque, et non comme tu le suggères préhistorique / historique. Que tu prennes l’Antiquité européenne ou la Chine confucéenne (pour ne pas parler du Japon, de l’Inde, etc.), je ne vois nulle part la linéarité propre à la Révélation judaïque, caractérisée par l’attente des temps messianiques (l’histoire a une direction et elle va bientôt se terminer dans un grand dénouement).

    Quand tu parles des « vérités » toutes aussi vaines les unes que les autres, je ne te suivrai pas 🙂 Pour tout dire j’aimerais me présenter à vous comme quelqu’un qui pense effectivement disposer d’une vision cohérente et suggérant une résolution de nos problèmes (non les problèmes éternels inhérents à la nature humaine, comme dans le messianisme, mais les problèmes conjoncturels liés à notre égarement culturel). Cette vision est évidemment toujours incomplète et peut toujours être élaborée, mais je crois que l’essentiel est désormais en place. Si vous y adhérez, j’en suis heureux ; si vous y opposez des objections, j’en suis heureux également, avec l’occasion de préciser les choses, et peut-être de me remettre en question…

    Si j’osais, je dirais que ce scepticisme auquel tu cèdes ici procède directement des contradictions insolubles propres à ce christianisme auquel tu demeures attaché (sauf erreur de ma part).

    Il faut dire qu’il est excessivement difficile de s’orienter dans la confusion culturelle qui est la nôtre. C’est justement de là que je suis parti, avec l’idée de mettre un peu d’ordre…

    août 6, 2010 à 13 h 02 min

  83. Isidore

    Et bien voilà qui va être fort intéressant, Jacques. Je suis curieux de découvrir peu à peu cette pensée qui semble donc s’affirmer comme cohérente, et donc, j’imagine, patiemment élaborée au cours du temps. Je me réjouis de pouvoir ainsi débuter une nouvelle conversation qui ne peut qu’enrichir et nous aider à approfondir nos pensées respectives.

    août 6, 2010 à 16 h 01 min

  84. Oui, ça promet de beaux échanges.

    Une toute petite remarque en passant : d’accord pour supposer un peu de naïveté ou de simplisme dans l’explication d’Everett à base de « principe d’expérience immédiate », mais je pense qu’il peut y en avoir tout autant dans la restriction de celle-ci à l’enfermement dans le seul instant présent. Mémoire et projets ne sont en effet nullement exclus du « hic et nunc » car ils se vivent pleinement au présent, me semble-t-il. Ce sont justement les excès que tu évoques qui sont rejetés.

    Pour l’illustrer concrètement : les Pirahâs disposent bien du présent, passé et futur pour conjuguer leurs verbes. En revanche, ils n’ont pas de plus-que-parfait (de passé dans le passé).

    Il me semble pour le coup que c’est l’abstraction qui est absente de la culture (avec toute la réserve qu’on peut porter à ce mot dans leur cas) pirahâ. Ils n’ont d’ailleurs pas de nombres, pas de terme de couleur généraux, pas de déterminants quantitatifs (du genre « tout » ou « chaque »), etc. bref s’ils ont des mots pour dire ce qui est vécu ou ressenti et communiquer concrètement ils n’en ont pas permettant d’intellectualiser (de représenter le monde dans un double abstrait).

    Après, je suis d’accord pour ne pas y voir forcément un « paradis » ou je ne sais quel « graal ». Juste une intrigue qui relativise et questionne. Un « attracteur étrange » qui forcément fascine.

    août 6, 2010 à 23 h 54 min

  85. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    PRINCIPE D’EXPRIENCE IMMEDIATE (3)

    « […] Pour les Pirahâs, les personnes ne sont pas les mêmes à chaque phase de leur vie. Quand on change de nom pour prendre celui d’un esprit qu’on a vu, ce qui peut arriver à n’importe qui n’importe quand, on n’est plus exactement la même personne qu’avant.

    Un jour que nous arrivions à Posto Novo, je suis allé trouver Kôhoibiîihîai pour lui demander de venir travailler avec moi, comme il le faisait toujours. Pas de réponse. Alors j’ai redemandé : « Ko Kôhoi, kapoogakagakaîsogoxoihî ? » (Eh, Kôhoi, tu ne veux pas marquer du papier avec moi ?) Toujours pas de réponse. Je lui ai donc demandé pourquoi il ne me parlait pas. Et il a répondu : « Tu me parlais ? Mon nom, c’est Tiâapahai. Il n’y a pas de Kôhoi ici. Avant, on m’appelait Kôhoi, mais il est parti maintenant, et c’est Tiâapahai qui est là. » […] »

    (ibidem)

    août 7, 2010 à 0 h 14 min

  86. C’est Jacques qui a raison : Everett est un gros naïf. Dans le cas cité en 85, c’est assez clair que le Pirahâ se fout de sa poire.

    Si ça se trouve, quand ils sont seuls entre eux, les Pirahâs tirent la tronche (comme tout le monde quoi !)… et ce n’est que quand déboule un gros lourdeau d’occidental qui gobe tout ce qu’ils lui font croire qu’ils se bidonnent toute la journée. 😉

    août 7, 2010 à 0 h 18 min

  87. 120

    Ecrit par André Comte-Sponville :

    (complétant le commentaire 84)

    « […] Vivre au présent, ce n’est pas vivre dans l’instant, ce n’est pas s’enfermer dans le « no future » des punks ou des idiots, ni dans l’hédonisme sans mémoire des frivoles. Nul instant n’est une demeure pour l’homme, mais le présent seul, qui dure et change. Epicure contre Aristippe. Spinoza contre Descartes. Bergson contre nos impatiences (« il faut attendre que le sucre fonde ») ou nos reniements. L’esprit, c’est la mémoire (y compris la mémoire du présent : la conscience) ; le temps, c’est la durée. Mais il n’est de mémoire qu’au présent, et de durée qu’actuelle. Vivre au présent, ce n’est pas s’amputer de cette mémoire, ni de cette durée, bien au contraire ; ce n’est pas vivre « attaché au piquet de l’instant », comme disait Nietzsche ; c’est habiter le tout de ce qui nous est donné, qui n’est accessible et réel qu’au présent. Ce n’est pas non plus s’enfermer dans la nostalgie (qui est le manque du passé) ou dans l’espérance (qui est le manque de l’avenir). Si tout est présent, tout est là et rien ne manque. Il s’agit non de regretter le passé, mais de s’en souvenir, non d’espérer l’avenir mais de le préparer, ici et maintenant. Ce n’est plus nostalgie mais fidélité ; ce n’est plus espérance mais volonté.

    C’est le visage humain de l’éternel. »

    (Le goût de vivre et cent autres propos, Albin Michel, 2010)

    août 7, 2010 à 8 h 42 min

  88. Ah, si je comprends bien Dédé, le Pirahâ qui oublie son ancien nom est bien « attaché au piquet de l’instant » comme disait Friedrich… et Jacques.

    août 7, 2010 à 8 h 45 min

  89. Mais non, il ne l’a pas oublié son ancien nom, simplement il ne l’habite plus, ce qui fait qu’il n’est plus « xibipîîo-vivant », comme dirait Isidore.

    août 7, 2010 à 8 h 48 min

  90. Jacques

    Je crois que je suis plus fidèle que vous au « principe d’expérience immédiate » (© Everett), parce que j’ai beaucoup de mal à accepter de spéculer sur les Pirahâs à partir des bribes que nous fournit Everett, qui en plus d’être des bribes contiennent toute sorte d’interprétations qui me semblent devoir être accueillies avec la plus grande prudence 🙂

    août 7, 2010 à 11 h 29 min

  91. Isidore

    🙂

    août 7, 2010 à 13 h 50 min

  92. Imparable ! (Bien ouéj !)

    août 7, 2010 à 16 h 56 min

  93. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    PRINCIPE D’EXPERIENCE IMMEDIATE (4) : LES RÊVES

    « […] Un matin, vers trois heures, un groupe de Pirahâs dormait, comme d’habitude, dans la pièce du devant, dans notre maison tribale. Xisaabi, l’un d’eux, s’est soudain assis et a commencé à chanter à propos de choses qu’il avait vues dans la forêt durant son rêve. […]

    Le lendemain, j’ai reparlé à Xisaabi de son rêve. Et j’ai commencé par lui demander :
    « Pourquoi chantais-tu de si bon matin ?
    — J’ai xaipîpai, a-t-il répondu.
    Xaipîpai ?
    — C’est ce qui est dans ta tête quand tu dors.

    J’ai fini par comprendre que xaipîpai, c’était « rêver ». A une nuance près : c’est considéré comme une expérience réelle. Les rêves ne sont pas de la fiction pour les Pirahâs. On voit d’une certaine façon quand on est éveillé et d’une autre quand on dort, mais ces deux visions sont de expériences réelles. J’ai aussi appris que, si Xisaabi avait chanté, c’était pour discuter son rêve, car c’était une expérience nouvelle, et les expériences nouvelles sont retracées sous une forme musicale, laquelle tire parti des tons propres à tous les mots pirahâs.

    Les rêves ne violent pas le xibipîîo,la valeur culturelle voulant qu’on parle principalement de sujets dont on a une expérience immédiate. En fait, ils le confirment. C’est en traitant le rêve et la veille dans le cadre du principe d’immédiateté de l’expérience que les Pirahâs peuvent régler des problèmes et des questions qui, pour nous, impliqueraient un monde fictif ou religieux explicite de croyances et d’esprits. Si je rêve d’un esprit qui peut résoudre mes problèmes et que mon rêve n’est pas différent de mes observations conscientes, alors cet esprit évolue dans les limites de mon expérience imédiate, de mon xibipîîo. […] »

    (ibidem)

    août 7, 2010 à 20 h 43 min

  94. Jacques

    J’ai regardé une conférence d’Everett (en anglais). Cela a confirmé mes petites réserves mais j’ai en même temps éprouvé une vive sympathie pour lui.

    J’ai réalisé qu’il était vraiment allé au départ comme missionaire chrétien (j’avais vu le mot « missionaire », mais je pensais qu’il s’agissait peut-être d’un autre type de mission) — et qu’il a perdu la foi à leur contact. Il dit en gros que les Pirahâs lui ont demandé quels étaient les éléments tangibles supportant sa croyance, et qu’il s’est rendu compte à cette occasion qu’il n’en avait pas.

    En vrac quelques autres détails qui m’ont frappé (la conférence dans l’ensemble correspond fidèlement aux extraits choisis par 120) :

    – il est souvent trompé en effet par les Pirahâs, qui lui jouent des tours et se moquent de lui ; en particulier ils lui racontent toute une histoire sur un infanticide, et à la fin ils éclatent de rire en disant, « bien sûr que c’est faux, quelle femme tuerait son enfant ? » (ce qui colle avec mon com. 41)

    – il prétend que le langage pirahâ n’est pas récursif (http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9cursivit%C3%A9_%28linguistique%29), ce qui lui a valu une querelle avec les chomskiens pour qui la récursivité est le propre du langage humain (là évidemment il doit souffrir, parce que les linguistes chomskiens sont des petits malins)

    – je trouve touchant que cet homme ait consacré sa vie entière à comprendre la langue (il est avant tout linguiste) et la culture d’une tribu qui compte quelques centaines de personnes ; même s’il a fait sa carrière là-dessus, je le vois comme désintéressé, animé par un intérêt sincère et une sainte « appréciation du monde » ; d’ailleurs la conférence porte sur la valeur de cette diversité et ce que nous perdons à chaque fois qu’une langue disparaît (et on l’y entend parler le pirahâ)

    – ils s’appellent eux-mêmes « les droits » et appellent les étrangers « les tordus » ; et ils appellent parler leur langue « parler avec la tête droite », et parler l’anglais ou l’espagnol « parler avec la tête tordue » ; ils sont d’un ethnocentrisme/culturocentrisme absolu, et trouvent les autres langues et les autres cultures laides, fausses, et sans intérêt

    – son idée que, à la fin de la journée, les hommes parlent du gros gibier qu’ils ont tout juste loupé, pendant qu’on mange les petits fruits qui ont été ramenés par les femmes (l’homme vise haut mais est souvent dans l’illusion, l’irréalisme voire le bidonnage, tandis que la femme a les pieds sur terre et garantit l’essentiel)

    http://fora.tv/2009/03/20/Daniel_Everett_Endangered_Languages_and_Lost_Knowledge

    août 8, 2010 à 18 h 46 min

  95. La dimension « conversion du missionnaire » est bien évoquée dans l’ouvrage cité, tout autant que la description du fonctionnement de la langue pirahâ et la remise en cause des théories chomskiennes qui en découle… mais va savoir pourquoi 120 n’en a pas parlé (il fait un peu ce qu’il veut, celui-là) !

    J’avoue que le côté missionnaire est un peu déroutant car il le présente assez honnêtement (naïvement ?) : il n’avait apparemment aucun scrupule, au départ, à venir porter la bonne nouvelle aux malheureux peuples perdus. Mais il réussit malgré tout le tour de force de se montrer finalement plutôt sympathique et bonhomme en renonçant non seulement à sa « mission » mais plus encore à sa foi initiale.

    Il fait « bon bougre », pour le dire simplement.

    Sinon, pour ce qui est de la partie linguistique, la description de la langue et des méthodes d’apprentissage est plutôt passionnante. Il faut dire que la langue pirahâ est à la mesure de ceux qui la parlent : vraiment déroutante (un exemple parmi d’autres : les verbes peuvent avoir jusqu’à seize suffixes !). La tentative de controverse avec Chomsky, en revanche, et la posture du savant solitaire démontrant seul contre tous que la théorie dominante est fausse, m’a paru un peu vaine et déplacée. Mais bon, je ne suis pas spécialiste de la question.

    Pas de mention, enfin, des « tours » qu’ils lui ont fait, même si on peut les soupçonner.

    Une petite remarque, pour finir, sur la tendance apparemment générale des peuples premiers à n’accorder d’humanité qu’aux membres de leur tribu. Cela mériterait un article spécifique pour développer mais si cela choque notre « humanisme » moderne (à vocation universelle), mais je ne suis pas sûr, pour ma part, d’y voir quelque chose de répréhensible ou condamnable. Bien au contraire, même.

    août 9, 2010 à 9 h 08 min

  96. Isidore

    Pour se maintenir dans un tel équilibre immuable et soumis à l’ordre de la nature, il faut des systèmes peu ouverts, ou plutôt d’ouverture minimum pour assurer uniquement les échanges vitaux. Il est donc logique qu’ils soient centrés sur eux mêmes et qu’ils n’aient que peu d’intérêt pour les autres cultures qu’ils considèrent forcément avec hauteur ou indifférence.

    L’équilibre de notre système étant lié au mouvement qui l’anime (le progrès), dans cette idée d’un temps non plus cyclique mais linéaire et tendu vers l’avènement de la cité idéale, il est tout aussi normal d’être avide de tout ce qui peut le stimuler.

    Mais on ne s’ouvre aux autres cultures que pour se les assimiler, s’en nourrir afin d’alimenter la chaudière du mouvement sans fin qui nous anime, et peut être finalement très peu pour s’y intéresser vraiment et surtout pour dialoguer d’égal à égal: ce sont toujours des sous-cultures qu’on « étudie » avec une certaine condescendance.

    août 9, 2010 à 9 h 36 min

  97. 120

    Ecrit par Henri Gougaud :

    (sur les « bons tours » joués par les Pirahâs à Everett… ou presque)

    « […] Il [un ami africain] venait de me raconter en riant abondamment comment, avec la complicité de son père et de son oncle, il avait mystifié un ethnologue français en visite dans son village. Aux questions de ce chercheur probablement respectable les trois hommes avaient répondu je ne sais quel chapelet de sottises et d’inventions saugrenues. Je lui dis que je n’étais pas d’accord, que leur visiteur n’avait eu d’autre intention que d’étudier et de faire connaître les coutumes de son peuple, ce qui me semblait tout à fait honorable. Il reprit d’un coup son sérieux et laissa tomber de son haut : « Il n’a pas été poli. » Et comme je lui demandais de m’expliquer pourquoi : « Il est arrivé chez nous comme dans une boutique avec son barda, son carnet. Il a pris des photos sans rien dire à personne, puis il s’est mis à poser des questions, à prendre des notes. » « Bon, lui dis-je, mais il ne vous a pas insultés, il ne s’est pas moqué , il a manifesté de l’intérêt pour vous. En quoi a-t-il été impoli ? » « Quand tu as quelque chose à demander à quelqu’un, m’a répondu gravement mon ami, qu’est-ce que tu fais ? Tu frappes à sa porte, d’abord. Tu attends qu’on te dise d’entrer, tu donnes le bouquet de fleurs à la maîtresse de mason, parce que tu as porté au moins un bouquet de fleurs, si ce que tu viens chercher est important pour toi. Puis tu attends que l’on te dise de t’asseoir, et tu prends le temps de faire connaissance. C’est ce que j’appelle être poli. » Il sourit à nouveau, amplement. Il me dit encore : « Toi qui connaît tant de contes, tu dois bien savoir cela, non ? »

    C’est ce jour-là que j’ai pris conscience de notre innocente barbarie. Innocente, car nous ne nous rendons pas compte, nous ne faisons pas exprès d’être comme nous sommes. […] »

    (Le rire de la grenouille, Petit traité de phislosophie artisanale, Carnets nord, 2008)

    août 9, 2010 à 9 h 46 min

  98. Qui préférer comme voisin :
    Quelqu’un qui prétend que tu es le même que lui et qui veut ton bien ?
    Ou quelqu’un qui te sait tout autre et te laisse tranquille ?
    😉

    août 9, 2010 à 9 h 51 min

  99. Isidore

    Sans hésiter je choisis celui qui me veut du bien car en général il est mieux nourri, un peu plus gras, et résiste mieux à la cuisson.

    août 9, 2010 à 10 h 04 min

  100. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    (synthétisant la leçon qu’il a tirée de cette « rencontre »)

    « […] Depuis notre naissance, nous nous efforçons de simplifier le monde qui nous entoure. Il est trop compliqué pour que nous y naviguions ; il y a trop de bruits, d’images, de stimuli pour que nous puissions faire un pas sans devoir décider ce à quoi on doit prêter attention et ce qu’on peut ignorer. Nous appelons « hypothèses » et « théories » nos tentatives de simplification dans le domaine intellectuel. Les scientifiques consacrent leur carrière et leur énergie à certaines d’entre elles. Et ils réclament de l’argent aux organisations les finançant pour se rendre dans des environnements nouveaux ou pour en fabriquer, environnements dans lesquels ils pourront tester leur schéma simplificateur.

    Ce type d’ « élégance théorique » (consistant à chercher à obtenir de « beaux » résultats plutôt que des résultats utiles) me satisfait de moins en moins. Ceux qui participent à ces programmes considèrent en général qu’ils oeuvrent pour la vérité. Mais comme nous le rappelait le psychologue et philosophe pragmatique William James, nous ne devons pas nous prendre trop au sérieux. Nous ne sommes ni plus ni moins que des primates évolués. Il est assez ridicule de penser que l’univers est une vierge qui se garde pour nous. Nous sommes plutôt les trois aveugles qui décrivent un éléphant ou l’homme qui cherche ses clés du mauvais côté de la rue parce qu’il est mieux éclairé.

    Les Pirahâs tiennent à une conception pragmatique de la vérité. Ils ne croient ni au paradis, ni à l’enfer, ni à une cause abstraite pour laquelle mourir. Ils nous offrent la possibilité de voir ce que pourrait être une vie sans absolu, sans bien, sans sainteté et sans péché. Et cette vision est séduisante.

    Est-il possible de vivre sans les béquilles que sont la religion et la vérité ? Eux vivent ainsi. Ils ont en commun avec nous certaines préoccupations, bien sûr, car beaucoup dérivent de notre biologie et sont indépendantes de notre culture. Mais ils mènent la plus grande partie de leur vie à l’écart de ces soucis car il sont découvert par eux-mêmes combien il est utile de vivre au jour le jour. Ils centrent leur attention sur l’immédiat, et, du coup, éliminent d’importantes sources d’inquiétude, de peur et de désespoir qui affligent tant d’invidus dans les sociétés occidentales.

    La vérité n’est pas pour eux une réalité transcendantale vers laquelle il faudrait tendre. Cette conception n’a pas place dans leurs valeurs. Pour les Pirahâs, la vérité consiste à attraper du poisson, à manoeuvrer un canoë, à rire avec ses enfants, à aimer son frère, à mourir de malaria. Cela les rend-il plus primitifs ? De nombreux anthropologues l’ont suggéré ; et c’est pourquoi ils tiennent tant à découvrir comment les Pirahâs voient Dieu, le monde et la création.

    Il existe cependant une façon différente de voir les choses : peut-être est-ce la présence de ces questions qui rend une culture plus primitive et leur absence qui la rend plus évoluée. Si cela est juste, alors les Pirahâs sont un peuple sophistiqué. Est-ce tiré par les cheveux ? Demandons-nous ce qui est plus civilisé : considérer le monde avec inquitude et croire qu’on pourra le comprendre ou bien prendre la vie comme elle vient et admettre que la quête de la vérité ou de Dieu est probablement futile ?

    Les Pirahâs ont forgé leur culture autour de ce qui est utile à leur survie. Ils ne se soucient pas de ce qu’ils ne connaissent pas ; et ils ne pensent pas qu’ils puissent le connaître. De même, ils n’envient pas les produits de la connaissance ou les solutions des autres. […] »

    (ibidem)

    août 9, 2010 à 10 h 31 min

  101. @ Isidore : 🙂 😀 🙂

    @ Jacques : merci pour la vidéo (même si je ne comprends pas tout, la rencontre est plus xibipîîoesque)

    août 9, 2010 à 10 h 33 min

  102. Jacques

    Une petite remarque, pour finir, sur la tendance apparemment générale des peuples premiers à n’accorder d’humanité qu’aux membres de leur tribu. Cela mériterait un article spécifique pour développer mais si cela choque notre “humanisme” moderne (à vocation universelle), mais je ne suis pas sûr, pour ma part, d’y voir quelque chose de répréhensible ou condamnable. Bien au contraire, même.

    J’avais vu un sondage international (fait par Pew) où on demandait à des gens de tous les pays s’ils pensaient que leur culture était supérieure à celle de leurs voisins. Pratiquement tout le monde dit oui. La France et la Suède sauf erreur étaient les seules exceptions au monde, et l’Europe était la seule région du monde où la réponse à cette question n’était pas un OUI massif.

    Je te rejoins donc Vincent ; je dirais personnellement que toute culture réellement fonctionnelle doit en principe être perçue comme « supérieure » par ceux qui ont cette culture. Si tu demandes à un Suisse romand ce qu’il pense des Allemands et des Italiens, il te dira que les Italiens sont trop bordéliques et les Allemands trop maniaques, avec l’idée que la Suisse romande est le juste milieu. On retrouve cela partout et dans à peu près tous les domaines. C’est le sens même du mot « culture ». Une culture qu’on penserait inférieure à celle du voisin serait morte (et on adopterait celle du voisin).

    Par contre tu vas un peu loin en parlant de n’accorder d’humanité qu’aux locaux. Ils accordent l’humanité, mais une humanité inférieure 🙂

    PS: régulièrement il me refuse le « captcha »… (serais-je un peu robot sur les bords pour ne pas passer le test antirobots ?)

    août 9, 2010 à 11 h 54 min

  103. Jacques

    « l’homme qui cherche ses clés du mauvais côté de la rue parce qu’il est mieux éclairé. » => Ah, très bien, je ne la connaissais pas mais je la réutiliserai, c’est tellement adapté à nous et à notre goût pour la science…

    Cela dit il va trop loin dans sa dénonciation de la théorie et des hypothèses. C’est toujours le même problème, les gens perçoivent les excès de la raison, et ils énoncent un rejet, mais qui va trop loin, qui jetterait le bébé avec l’eau du bain si on le prenait au sérieux.

    Rappelons que les tribus comme les Pirahãs disparaissent sans cesse, qu’elles sont totalement démunies devant le monde réel et ne doivent plus leur survie qu’à notre intérêt anthropologique et nos idées humanitaires…

    août 9, 2010 à 12 h 03 min

  104. Jacques

    « sans absolu, sans bien, sans sainteté et sans péché »

    Euh, oui… Sans bien, je ne crois pas. Je crois qu’ils ont une morale eux aussi (et donc aussi des fautes, qui est le sens du mot « péché »).

    Vincent, te souviens-tu, de ta lecture, s’il y a des « punitions » qui sont infligées pour des violations des lois non-écrites ?

    D’une façon générale je ne suivrais pas Everett dans les leçons qu’il pense pouvoir tirer en ce qui nous concerne. Cette opposition entre deux cultures si éloignée, et dont chacune forme un monde à soi, est délicate à manier. Par contre ça fournit un sujet de méditation appréciable…

    août 9, 2010 à 12 h 08 min

  105. Pour les punitions, oui il y a un petit passage, je crois me souvenir, je vais tâcher de le retrouver.

    Il restera encore deux aspects importants à aborder me semble-t-il : les relations de pouvoir et le monde (assez surprenant) des esprits.

    C’est étrange, en recopiant la synthèse d’Everett (com 100), j’ai dans un premier temps trouvé qu’elle était vraiment sage et pertinente (j’ai failli commenter en accordant une adhésion de plein droit au PP à Dany). Après coup, je me suis dit : finalement, cette tribu en apparence totalement singulière, est hyper-compatible à nos valeurs post-modernes occidentales. Ce serait du coup les tribus moins athée, moins sages, moins souriantes, bref moins « politiquement correcte », qui constituerait véritablement l’Autre que je pensais cerner avec eux et avec qui il serait peut-être intéressant de se confronter.

    août 9, 2010 à 12 h 39 min

  106. Jacques

    À Isidore 99 :

    Dans la conférence d’Everett que j’ai vue, il parle de tribus qui pratiquent le cannibalisme familial, dans l’idée d’offrir l’immortalité à leurs parents en les ingérant… Bon ap’ 🙂

    août 9, 2010 à 12 h 43 min

  107. Tu n’as décidément rien compris, Vincent : si tu veux vraiment des vacances, t’évader un peu d’Occident, au lieu de chercher à rencontrer l’Autre (en espérant y trouver quelque chose), considère-le comme un sous-homme qui n’a rien à t’apprendre, ignore-le et applique-toi plutôt à tout simplement (et pragmatiquement) assumer ce que tu es dans la culture dans laquelle tu es, ici et maintenant… et basta !

    août 9, 2010 à 12 h 44 min

  108. Mouais… Jacques a raison, il va falloir qu’on se penche sur la question des sanctions… au sein même du PP !

    août 9, 2010 à 12 h 46 min

  109. @ Jacques 106 :

    Je ne sais plus où on en a déjà causé, mais je crois me souvenir qu’au PP on était plusieurs à ne pas trouver choquant ce rituel, voire même à le revendiquer.

    Civilisation raffinée oblige, il me semble cependant qu’on était davantage dans la confection d’un gâteau intégrant les cendres que dans le barbecue d’aïeux.

    août 9, 2010 à 12 h 57 min

  110. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    COERCITION

    « […] Emile Durkheim, pionnier de la sociologie à la jonction des XIXe et XXe siècles, soutenait que la coercition est fondamentale dans la constitution de la société. Les membres de quelque société que ce soit sont liés ensemble par des valeurs et des limites propres à leur groupe, et la majorité des membres d’une société restent dans le cadre de ses valeurs. (Les criminels et les fous représentent deux des contre-exemples les plus évidents — ce sont les membres marginalisés de la société, les transgresseurs.)

    Or les Pirahâs forment une société. Donc, si Durkheim et d’autres sociologues voient juste, il doit bien exister une façon de maintenir les individus dans la contrainte, d’assurer une uniformité de comportement. Un tel comportement est après tout bénéfique à la société et aux individus qui la constituent. Cela apporte, entre autres choses, de la sécurité dans les attentes. La société pirahâ manifeste-t-elle donc de la coercition ?

    Il n’y en a pas d’ « officielle » — pas de police, pas de tribunaux, pas de chefs. Mais il en existe bien. Les formes principales que j’ai observées sont l’ostracisme et les esprits. Si le comportement de quelqu’un est anormal car il dérange la majorité, il (ou elle) sera ostracisé(e) par degrés. Hoaaîpi, un vieil homme que j’ai rencontré au début de ma carrière chez les Pirahâs, était extraordinaire : sa femme et lui vivaient seuls, séparés des autres Pirahâs par une distance considérable. […] Bien qu’il me parût plutôt doux, les Pirahâs ne voulaient pas le voir. Ils disaient qu’il était méchant. Je ne sais toujours pas ce qu’ils voulaient dire exactement par là, mais ce que je sais, c’est que c’était le premier, mais non le dernier, Pirahâ ostracisé que j’ai vu.

    Une autre forme efficace, mais plus courante, consiste à exclure quelqu’un du partage de nourriture pendant un moment. Ce type d’exclusion peut durer un ou plusieurs jours, mais rarement plus longtemps. […]

    Les epsrits peuvent dire au village ce qu’il n’aurait pas dû ou ne doit pas faire. Ils peuvent s’adresser à des individus ou simplement parler au groupe tout entier. Les Pirahâs écoutent attentivement et suivent souvent les exortations du kaoâîbôgî. Un esprit peut dire par exemple : « Refuse Jésus. Il n’est pas pirahâ » ou « Ne vas pas chasser en aval demain ». Ou encore tenir des propos correspondant à des valeurs communes comme : « Ne mangez pas de serpents. » C’est par le biais des esprits, de l’ostracisme et de la régulation du partage alimentaire, etc., que la société pirahâ se discipline. Au regard des normes de nombreuses autres sociétés, elle exerce très peu de coercition, mais elle semble en exercer juste assez pour contrôler le comportement aberrant de ses membres. […] »

    (ibidem)

    août 9, 2010 à 13 h 21 min

  111. Des règles factuelles et de circonstance me semblent davantage ressortir de l’ordre de la politique que de la morale (qui énonce plutôt des préceptes généraux universels), mais bon… ça ouvre un inépuisable débat.

    En tout cas pour moi, la morale, du moins telle que je la conçois, n’est pas compatible avec le « principe d’expérience immédiate » évoqué par Everett.

    Ce n’est donc pas un caractère universel de l’humanité… et on peut de plus tout à fait vivre sans, sans pour autant être un barbare (bien au contraire, les pires ignominies sont toujours rationnellement justifiées et c’est même cette caractéristique qui les rend si insupportables).

    août 9, 2010 à 13 h 31 min

  112. Jacques

    Merci Vincent. C’était prévisible…

    J’adore “Refuse Jésus. Il n’est pas pirahâ” 😀

    Les messages des esprits sont de circonstance (comme ceux de la Pythie de Delphes), mais l’exclusion et la privation de dessert s’applique certainement à des violations de règles fixes…

    Ces règles ne relèvent pas du « principe d’expérience immédiate », au sens où elles n’ont pas de justification immédiate. Elles vont de soi (pour les Pirahâs). Il en va ainsi en général de la culture et de la morale qui en fait partie.

    La distinction que tu fais entre morale et politique est intéressante ici, parce que justement dans l’ordre « païen » il y a continuité entre morale et politique, tandis que dans l’ordre judaïque, il y a opposition.

    Pour tes nouvelles réflexions sur l’Autre radical, je te livre mon avis sur le fond. « Pensée unique », « politiquement correct », « autre radical », etc. sont des notions relativement vaines à ce stade. Toute la modernité, et avant elle la christianisation, sont une succession d’inversions, une multiplications des contraires et des contradictions. On ne peut plus sortir de notre confusion par l’inversion et le contraire, parce que notre confusion comprend déjà toutes les inversions et tous les contraires.

    Ce n’est donc plus, dans ce domaine, entre contraires qu’il y a le plus de distance, parce qu’on passe d’un contraire à l’autre par l’inversion (ou la négation) ce qui est une opération facile qui a déjà été faite maintes fois. C’est pourquoi à mon avis le seul travail réellement utile vise une reconceptualisation cohérente, qui n’aura pas par rapport à la modernité et à ses différentes phases un rapport simple de contraire ou d’inversion. Il s’agit plutôt d’assembler un puzzle dont toutes les pièces sont déjà présentes, mais dans le désordre.

    août 9, 2010 à 16 h 14 min

  113. Jacques

    Civilisation raffinée oblige, il me semble cependant qu’on était davantage dans la confection d’un gâteau intégrant les cendres que dans le barbecue d’aïeux.

    🙂 J’ai aussi été immédiatement sensible à la beauté de la chose — entre autres sentiments cependant…

    août 9, 2010 à 16 h 19 min

  114. 120

    Ecrit par Daniel L. Everett :

    « […] Regarde ! Le voilà, Xigagaî, l’esprit.
    — Oui, je le vois. Il nous attaque.
    — Venez tous voir Xigagaî. Vite ! Il est sur la plage ! »
    […]
    Je me suis frotté les yeux, encore ensommeillés, et je me suis tourné ver Kôhoi, mon principal « professeur de langue », pour lui demander ce qui se passait. Il se tenait à ma droite, le corps brun, musclé et mince, tendu vers ce qu’il contemplait.

    « Tu ne le vois pas ? demanda-t-il d’un ton impatient. C’est Xigagaî. Un être qui vit dans les nuages. Il est sur la plage, il nous crie dessus pour nous dire qu’il nous tuera si nous allons dans la forêt.
    — Où ça ? Je ne vois rien.
    — Là, là, répondit Kôhoi d’un ton brusque, en regardant avec intensité le milieu de la plage — vide, en apparence.
    — Dans la forêt derrière la plage ?
    — Mais non ! Sur la plage. Regarde ! » répliqua-t-il, exaspéré.

    […] Pour moi, il n’y avait rien sur cette plage de sable blanc, à moins de cent mètres. Et pourtant, les Pirahâs étaient certains du contraire. Peut-être avaient-ils vu quelque chose que j’avais raté. Mais non, ce qu’ils apercevaient, Xigagaï, s’y trouvait encore, insistaient-ils.

    […] Pendant plus de vingt années après ce matin d’été, j’ai tenté de comprendre comment il se fait que deux cultures, l’européenne et celle des Pirahâs, puissent voir la réalité de façon si différente. Je ne suis jamais parvenu à leur prouver que la plage était vide. Et ils ne m’ont pas non plus convaincu qu’il s’y trouvait quelque chose, et encore moins un esprit.

    Pour le scientifique que je suis, l’objectivité est l’une de mes valeurs les plus chères. Pour peu qu’on se donne du mal, estimais-je naguère, on peut tous voir le monde comme les autres le perçoivent et apprendre à respecter la vision qu’ils en ont. Cependant, ce que j’ai appris des Pirahâs, c’est que nos préjugés, notre culture et notre expérience peuvent rendre même notre perception de l’environnement quasi incommensurable à d’autres cultures. … »

    (Ibidem)

    octobre 7, 2010 à 19 h 55 min

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