"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Pas plus là-bas qu’ici

« […] Fiction naïve de l’innocence préservée, de la préhistoire qui dure. Si prompt à s’extasier devant l’authenticité du Peul et du Massaï, le voyageur occidental refuse de reconnaître ou d’assumer la sienne — soudain, curieusement, authenticité égale rusticité. Puis il feint d’envier le Peul et le Massaï qui n’ont pas perdu la leur et il se lamente d’appartenir, quant à lui, à une civilisation en déroute, incohérente et fausse.

Mais ce ravissement et ce refus et cette feinte et cette lamentation caractérisent précisément l’authentique voyageur occidental. […] »

(Eric Chevillard, Oreille rouge, Minuit, 2005)

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5 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    « […] Car il a des théories qu’il ne se prive pas d’exposer en société. Il fait autorité sur ces questions depuis qu’il a reçu une invitation en Afrique. Le voyageur occidental, dit-il par exemple, ne craint-il pas d’affirmer, considère le Peul ou le Massaï comme des individus qui sont essentiellement des habitants du lieu, typiques, fortement structurés par leurs coutumes, leurs rites, leurs traditions, et le voyageur occidental les couve du regard, tout attendri.
    Ne vivent-ils pas dans la vérité ?

    Le Peul est Peul à cent pour cent. Peul des pieds à la tête. Peul aussi quand il dort. Peul prisonnier consentant du Peul. Peul comme nul autre ne saurait l’être et surtout pas le Massaï, bien trop Massaï pour cela, Massaï jusqu’au bout des ongles, Massaï encore quand il pense à autre chose, irrémédiablement et définitivement Massaï, en chacun de ses gestes, en chacun de ses actes, Massaï.
    Peul Peul et Massaï Massaï.

    Peul en dedans et au-dehors, Peul en profondeur et en surface, Peul sans auter horizon que Peul, Peul dans le Peul dans le Peul dans le Peul, Peul cousu de Peul, farci de Peul, fils de PEul et père de Peul, Peul comme seul le Peul, et surtout pas le Massaï qui n’est que Massaï, coincé dans le Massaï, planté dans le Massaï, marié avec le Massaï, mangeant Massaï, dansant Massaï, chantant Massaï, mourant de la mort Massaï.
    Massaï Massaï et Peul Peul.

    QUant à lui, le voyageur occidental, dit-il d’un ton sans réplique, il possède la liberté non seulement physique, économique, mais aussi mentale, psychique, qui permet justement le voyage, l’intelligence immédiate et parfaite de toutes les cultures, c’est toutefois ce qu’il semble croire, comme s’il n’était pas lui-même typique sous sa casquette et mû par les réflexes acquis sur sa terre natale, non moins argileuse que n’importe quelle autre et dont il ne restera aussi qu’un bol creux sur le tour du potier. Esprit sans attaches ni préjugés survolant le monde offert à sa curiosité, à sa compréhension sans limite et qui lui réserve ses beautés cachées, voilà comme il se voit.

    Il est pourtant bien difficile de trouver un individu plus déterminé, plus prévisible, plus folklorique que le touriste occidental. […] »

    (Oreille rouge, Minuit, 2005)

    août 24, 2011 à 9 h 56 min

  2. Et pas moins « folklorique » le caricaturiste occidental qui rit du touriste occidental, son semblable, son frère 😉

    août 24, 2011 à 10 h 01 min

  3. 120

    Ecrit par Philippe Muray :

    TOURISTANTHROPE
    Dès novembre 1989, un jeune Berlinois de l’Est avouait son désespoir à un journaliste : « C’est foutu, mes copains vont vouloir voyager, ils vont donc avoir besoin d’argent. Pour avoir de l’argent, il faudra qu’ils deviennent agressifs, compétitifs ; nos rapports vont s’espacer, nous allons perdre cette connivence née de l’immobilisme et de la répression de l’Etat! »

    (Le Portatif, Mille et une nuits/Les Belles Lettres, 2006)

    août 25, 2011 à 11 h 11 min

  4. 120

    Ecrit par Philippe Muray :

    « […] S’il y a quelque chose que le touriste a en horreur, c’est de se voir et d’être vu comme un touriste. Le propre du touriste est de passer sa vie à déplorer la présence de touristes sur les sites qu’il visite. La défiguration du monde et des rapports humains par le développement infini de l’industrie des loisirs engendre une industrie de dénégation romanesque de cette destruction même. Le touriste (c’est-à-dire aussi quatre-vingt-dix-neuf pour cent des lecteurs) cherche à voir les choses comme elles étaient avant le tourisme, autrement dit avant lui-même. Il souhaite qu’on lui offre à contempler ce qui n’existe plus du fait de sa présence. L’une des particularités d’Homo festivus est de se nier en tant qu’Homo festivus, de refuser de se concevoir dans son environnement disneylandisé, pour mieux s’imaginer vivant et évoluant dans un univers de toujours, un décor pittoresque, infantilement « authentique », d’où lui-même serait absent puisque c’est lui qui le voit. Cette négation est à elle seule un facteur comique sans fin. […] »

    (Désaccord parfait, Gallimard, 2000)

    août 25, 2011 à 11 h 55 min

  5. Pascale

    Tout à fait, Ourko, il est d’un comique tel qu’il ne s’en rend pas compte 😉

    septembre 3, 2011 à 18 h 30 min

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