"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

L’étrangeté japonaise

Le Japon traditionnel de Tanizaki — tout comme la Chine plus ou moins mythique de François Jullien ou… la Préhistoire fantasmée du PP — joue le rôle de l’Autre permettant, en comparaison, d’un peu mieux se connaître.

Pour faire le tour des « étrangetés » japonaises, révélant par contraste les nôtres, feuilletons le petit ouvrage d’Eléna Janvier : Au Japon ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime (Arléa, 2011).

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11 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Eléna Janvier :

    Au Japon, ceux qui s’aiment ne disent pas « je t’aime » mais « il y a de l’amour », comme on dirait qu’il neige ou qu’il fait jour. On ne dit pas « tu me manques » mais « il y a de la tristesse sans ta présence, de l’abandon ». Une sorte d’impersonnel immense qui déborde de soi. La tristesse est partout, l’amour aussi. Pas de hors-champ du sentiment.

    *

    S’embrasser sur les bancs publics ici est un délit (incitation à la débauche). En France, c’est juste une chanson.

    *

    Au Japon, le fin du fin n’est pas de soigner les apparences mais ce qui n’apparaît pas. Un kimono sobre, voire insignifiant, doublé d’une soie rare.

    *

    Les femmes japonaises — qui ne travaillent pas — donnent de l’argent de poche à leur mari chaque semaine.

    *

    Au Japon, on ne signe pas de chèque. D’ailleurs, il n’y en a pas. En guise de signature, on appose son sceau sur le moindre document officiel. Chacun possède un bâtonnet de bois à son nom dont il aura choisi la typographie, unique, et qu’il range dans un étui oblong, lui-même fréquemment enveloppé dans un sachet de cuir ou de soie.

    *

    Au Japon, on ne met jamais de bain moussant dans le bain. Il n’y a pas de bain moussant, en fait. Le bain moussant n’existe pas. Le bain moussant, c’est tout simplement une hérésie. L’eau du bain est pure et claire, vu qu’on s’est déjà douché, shampouiné (tous les jours), étrillé et copieusement rincé avec des baquets dans un espace réservé à cet effet. Le comble du raffinement : une cuve en bois de cryptomère dont l’essence parfume délicatement l’eau brûlante, et où l’on peut faire flotter, selon la saison, une racine d’iris ou quelque cédrat.

    *

    On ne se baigne pas pour se laver mais parce que c’est agréable, que ça réchauffe l’hiver et détend après le bureau, pour passer un moment privilégié avec les enfants (parents et grands-parents se baignent avec les plus petits). Ou bien pour bavarder avec les voisins ou les voisines aux bains publics (un bain pour les hommes, un autre pour les femmes). Ou parce que c’est une eau réputée, dans un site merveilleux, sur une terrasse abritée, entre des rochers où l’eau fume, en regardant la lune ou les étables, et parfois la neige.

    *

    etc…

    (Au Japon ceux qui s’aiment ne se disent pas je t’aime, Arléa, 2011)

    juin 29, 2011 à 9 h 12 min

  2. 120

    Ecrit par Eléna Janvier :

    On consomme ou utilise presque tout du porc en France, qui trouve son homologue japonais dans la baleine.

    *

    Les voitures sont toujours propres et neuves au Japon. Comme les billets de banque. On les lave aussi souvent que l’on se shampouine (6,2 fois par semaine en moyenne). On les couvre d’une housse argentée, avec deux petites oreilles pour les rétroviseurs. Si on n’a pas le temps de laver sa voiture, on en achète une autre.

    *

    Il faut penser à cacher ses pouces (oya) lorsque passe un corbillard, pour les Japonais les pouces symbolisant les parents (eux aussi : oya), en les cachant on les protège de la mort, pour les autres parce que ce n’est pas très fin comme blague.

    *

    Au théâtre des marionnettes Bunraku, les récitants lisent leur texte dans un grand livre, et les musiciens n’ont pas de partitions. En Occident, ce sont les musiciens qui ont un texte, pas ceux qui parlent.

    *

    Au Japon, la cloche des temples est en dehors du bâtiment et on la fait sonner en la frappant avec un battant extérieur. Les cloches des églises sont dans un campanile et on les fait sonner le plus souvent en frappant la paroi intérieure.

    *

    Dans l’Occident chrétien, Dieu est réputé être présent dans les églises. Au Japon, on appelle les dieux du shintô en frappant dans les mains, on les prie, puis on les renvoie de la même façon.

    *

    etc…

    (Ibidem)

    juin 29, 2011 à 9 h 30 min

  3. Bizarre la photo d’Eléna Janvier quand on compare avec ce qu’on découvre sur « elle » en cliquant sur son nom dans l’article. 😉

    juin 29, 2011 à 9 h 36 min

  4. 120

    Ecrit par Eléna Janvier :

    Au Japon, il est interdit de fumer dans le centre des villes (il vous en coûtera une amende de mille yens), mais on peut fumer dans la plupart des cafés et restaurants, dans les minuscules fumoirs des trains, ainsi que dans des espaces réservés à cet usage dans les aéroports et les gares.
    En France, il n’est plus possible de fumer dans les lieux publics, mais on peut encore le faire sur le trottoir.

    *

    Au repos, les ciseaux japonais sont ouverts. Pour couper un fil, on pince les branches de la petite paire aux lames courbées vers l’intérieur, qui retrouve aussitôt sa position initiale.

    *

    Chez nous, le noir est la couleur du deuil ; chez les Japonais, c’est le blanc.

    *

    Les Japonais, tous les Japonais, savent dessiner.
    Tout petits, on les emmène en bandes dans la nature avec cahiers et couleurs et ils y vont. Quand on demande un renseignement et qu’on ne saisit pas bien la réponse, le Japonais va aimablement tirer son stylo, son calepin, et vous faire un dessin.

    *

    Les édits impériaux, les soutras, les cadeaux, les cartes de visite, les cartes de crédit, les reçus de supermarché se tendent à deux mains.
    Pour donner quelque chose, nous n’employons que la main droite (ou la gauche, pour les gauchers).

    *

    Nous boutonnons différemment les chemisiers de femme et les chemises d’homme : pan droit sur le pan gauche pour les femmes, pan gauche sur le droit pour les hommes.
    Au Japon, tout dépend si l’on est mort ou vivant : pan gauche du kimono sur le pan droit pour les vivants, pan droit sur le gauche pour les défunts.

    *

    Au Japon il n’y a pas de jet d’eau, et les danseurs ne font ni entrechat ni saut de biche. Ils glissent sur la scène, et l’eau coule doucement dans les jardins, en suivant sa pente.

    *

    En Occident, on a plusieurs prénoms et un seul nom. Au Japon on n’a qu’un seul prénom, mais on change de nom après la mort. C’est alors celui que l’on inscrit sur ces longues plaques de bois qu’on voit dans les cimetières.

    *

    etc…

    (ibidem)

    juillet 3, 2011 à 9 h 55 min

  5. 120

    Ecrit par Eléna Janvier :

    Tandis qu’en France c’est un franc plaisir de dire « non », c’est presque impossible au Japon. On préfère grimacer à la place : muzukashii… (c’est difficile), qui veut dire exactement la même chose.

    *

    Tout est plus doux au Japon. Même les éponges à récurer.

    *

    Dans les villes japonaises, chacun balaie devant sa porte et devant celle de ses voisins, à tour de rôle. Cela s’appelle tôban. A intervalles réguliers, environ tous les dix jours, on transmet à son voisin un balai, une pelle et un carnet de bord sur lequel on inscrit la date, et chaque jour on balaie la portion de rue placée sous sa responsabilité. Il n’y a donc ni mégot ni papier dans les rues, nulle feuille morte, pas le moindre pétale.

    *

    Quand ils ont à se désigner, ou à vérifier auprès de leur interlocuteur que c’est bien d’eux qu’il est question, les Japonais montrent avec leur index le bout de leur nez. Nous montrons notre poitrine.

    *

    Le rayon des cosmétiques et celui des produits d’entretien ne forment au Japon qu’un seul et même rayon, qui couvre la part principale de la superficie des supermarchés — et n’est comparable en surface qu’à l’emplacement que nous réservons aux vins et spiritueux.

    *

    Au Japon, les rampes d’escalators du métro de Kyoto, on mangerait dessus (à condition d’être rapide). Parce qu’il y a des gens dont le boulot est de nettoyer les rampes d’escalator. Ils montent et descendent toute la journée, un chiffon à la main.

    *

    La station-service japonaise est un endroit complètement dégagé, un terre-plein bétonné : pas trace de la moindre pompe. On devine que c’est une station-service parce qu’il y a toujours au moins deux gars qui ressemblent à s’y méprendre à des pompistes et qui s’agitent dès qu’ils voient une voiture approcher. Il faut lever les yeux, ce qui n’est pas très prudent lorsqu’on conduit : les tuyaux des pompes à essence tombent du ciel et ce n’est pas rassurant. On arrête sa voiture sous un tuyau et surtout on en touche à rien. On quitte sa voiture, on donne ses clefs, on laisse les deux pompistes s’occuper de tout, et ils ne font pas les choses à moitié, remplissage du réservoir, un petit coup sur le pare-brise (intérieur et extérieur), un petit coup sur le volant, sur les rétroviseurs, de l’eau pour les essuie-glaces et sans doute un tas d’autres choses qu’on ne peut pas voir (bouquets de fleurs séchées dans la boîte à gants, peut-être ?) puisqu’on n’est plus dans la voiture.

    *

    En latin, on dit que l’erreur est humaine ; en japonais, que les singes eux-mêmes, parfois, tombent des arbres. On dit aussi que les petits des grenouilles sont des grenouilles (tel père tel fils), et qu’on ne fait pas de bonne flûte avec un bambou vert (c’est dans les vieux pots…).

    *

    etc.

    (ibidem)

    juillet 5, 2011 à 10 h 49 min

  6. 120

    Ecrit par Eléna Janvier :

    A Paris il y a des pigeons, à Venise aussi. Les enfants et les touristes aiment beaucoup les pigeons. A Tokyo, il y a des corbeaux, des tas de corbeaux qui coassent tranquillement dans les arbres, sur les panneaux de signalisation, les toits, et qui lacèrent avidement les sacs poubelles. Mais personne ne se fait photographier en leur compagnie et on le les voit jamais sur les cartes postales.

    *

    Lorsqu’ils ont épuisé les recours classiques aux amendements, les parlementaires japonais ne manifestent pas leur désapprobation en chahutant dans les rangs mais en adoptant la technique dite du « pas de la vache » (gyûho) qui consiste à entrer dans la salle des débats au ralenti, millimètre par millimètre.

    *

    L’idéal féminin occidental, en ce XXIe siècle, pigeonne. On soutient, on exalte, on surélève, on proémine. Au Japon, depuis quelques siècles, c’est tout le contraire : le kimono des élégantes prône un code tout différent : la large ceinture nommée obi aplatit la poitrine. Et on efface la taille comme la gorge en calfeutrant avec des linges — on n’imagine pas l’attirail là-dessous !

    *

    Au Japon, il n’y a pas d’oméga 3. A la place, on achète tout ce qui contient des polyphénols et du collagène.

    *

    Il n’y a pas de tags dans les villes japonaises. Peut-être ne les verrait-on pas, dans ce grand champ d’idéogrammes ?

    *

    Selon des amies bien informées, l’homme japonais, au bord de l’extase, s’exclame, ou murmure, selon : « iku-iku ! » (quelque chose comme : « j’y vais, j’y vais ! »)
    Autant être prévenue, non ?

    *

    Au Japon, le jour du solstice d’hiver, il est recommandé de manger du potiron, car c’est une promesse de bonne santé.

    *

    Au Japon, sur les chantiers, il n’y a pas d’établi. Charpentiers et ouvriers disposent leurs outils à même le sol et calent les pièces avec leurs pieds. L’établi, c’est le corps.

    *

    Au Japon, les choses que l’on fait pour la première fois de l’année, en janvier, ont un nom. Le premier rêve, la première visite au temple. La première flèche, le premier chant de nô, la première gorgée de saké après avoir suçoté une algue salée konku, l epremier signe que l’on calligraphie.

    *

    etc…

    (Ibidem)

    juillet 6, 2011 à 8 h 02 min

  7. 120

    Ecrit par Claude Lévi-Strauss :

    « […] Peut-être pourrions-nous attacher une signification, qui ne serait pas seulement symbolique, aux positions respectives de nos deux pays, la France à l’extrémité occidentale du continent euro-asiatique, le Japon à l’extrémité orientale. Séparés par des espaces immenses, situés sur leurs franges — l’un au bord de l’océan Atlantique, l’autre au bord de l’océan Pacifique –, la France et le Japon paraissent se tourner le dos. Pourtant, ils partagent le même destin, puisqu’on peut voir en eux les points ultimes où aboutirent dans des directions opposées des influences qui ont en Asie leur commune origine.

    […] Si la France, dans la lignée de Montaigne et de Descartes, a poussé plus loin peut-être qu’aucun autre peuple le don d’analyse et la critique systématique dans l’ordre des idées, le Japon a, de son côté, développé plus qu’aucun autre peuple un goût analytique et un esprit critique s’exerçant dans tous les registres du sentiment et de la sensibilité. Il distingue, juxtapose, assortit les sons, les couleurs, les odeurs, les saveurs, les consistances, les textures ; au point qye tout un arsenal de mots expressifs (gitaigo) existe dans la langue pour les représenter.

    […] A des bouts opposés de l’Ancien Monde se manifestent donc deux formes parallèles d’esprit critique. Elles s’exercent dans des domaines antithétiques et se font néanmoins pendant. J’aperçois là la raison — en tout cas une des raisons — pour laquelle, dès qu’il en connut quelque chose, l’esprit français s’est senti en harmonie avec celui du Japon. […] »

    (L’autre face de la Lune, écrits sur le Japon, Seuil, 2011)

    juillet 9, 2011 à 12 h 44 min

  8. Dans le même ouvrage que vient de citer 120, Claude Lévi-Strauss suggère de considérer que l’ouverture du Japon, quatre siècle après la découverte de l’Amérique comme un événement non moins majeur de l’histoire humaine.

    Dans un domaine qui nous concerne peut-être davantage ici, il rappelle que « […] la découverte des arts sauvages ou primitifs ne se fût peut-être pas produite si les amateurs et artistes français n’avaient déjà appris du Japon le goût pour les matières laissées à l’état brut, les textures rugueuses, les formes irrégulières ou asymétriques, les simplifications hardies, dont les céramistes raku et l’école Rimpa étaient eux-mêmes allés chercher les modèles dans les ouvrages de rustiques potiers coréens. […] »

    Le Japon, comme précurseur d’un mouvement aboutissant à la création du PP, ça vaut bien qu’on lui consacre encore quelques lignes, non ?

    juillet 9, 2011 à 12 h 55 min

  9. 120

    Ecrit par Eléna Janvier :

    On se lave le soir, et il y a du dentifrice au melon. En Europe, on se douche le matin, et le dentifrice est rarement aux fruits.

    *

    Les serviettes de toilettes japonaises sont petites, très fines, presque translucides. Plus proches de la gaze que d’un tissu éponge. Un souffle d’air, les voilà sèches. On peut les emporter dans le bain, les plier en deux sur sa tête tandis que le corps flotte voluptueusement à la dérive, les tremper dans l’eau et les déplier sur son visage pour s’abandonner à leur chaleur, puis s’essuyer avec en sortant. Car on peut parfaitement se sécher avec une serviette mouillée, pour peu qu’elle soit mince. Il suffit de la tordre et de la passe sur tout le corps, léger-léger, comme un chiffon de soie sur un meuble de prix.

    *

    On ne tient pas l’alcool et il y a une raison : une enzyme en moins dans l’organisme de 80 % de la population japonaise.

    *

    Le 7 juillet, on formule un voeu sur une feuille de papier qu’on plie et qu’on accroche ensuite à un arbre. Réussir à son examen, partir en voyage, rencontrer l’amour, être moins timide, plus courageux. Chaque année, on recommence.

    *

    C’est comme ça et personne ne sait pourquoi : au Japon, les machines à laver lavent à l’eau froide. Si, absolument : à l’eau froide. En conséquence, on lave tous les jours. Isogashii-tanoshii ! comme on dit. S’activer, voilà qui est joyeux ! (ou quelque chose de ce genre)/ Henri Michaux : Les Japonais lavent même le ciel.

    *

    Nos robes de mariée ne servent qu’une fois — sauf si elles ne ressemblent pas à des robes de mariée.
    Au Japon, on peut continuer de porter son kimono de mariage, à condition d’en raccourcir symboliquement les manches. Tout est là.

    *

    Sur les quais des stations de métro, dans les gares, il y a des miroirs, assez larges pour vous renvoyer votre image, de la tête à la taille. Parfois aussi en haut des escalators. On passe devant son reflet furtivement, juste assez pour corriger son maintien, être présentable. Vérifier son effacement.

    *

    A 17 h, dans tous les squares du Japon, l’été, l’hiver, on entend par les hauts-parleurs la mélodie d’une chanson qui dit qu’il faut rentrer bien vite, que c’est l’heure des devoirs et du dîner.

    *

    Les carottes japonaises sont rouges, et il faut les finir — pire que les épinards.

    *

    En France, on met les enfant dans ds « lits-cages », avec des barreaux.
    AU Japon, l’enfant dort longtemps entre son père et sa mère, « comme le mot rivière » (kawa no ji no yô ni), sur des matelas étendus sur la tatami, d’où personne ne risque de tomber.

    *

    Au Japon, les poids lourds parlent avec une jolie voix synthétique de soprano léger : Bakku shimasu (je fais marche arrière). Ou bien encore : Hidari ni magarimasu (je tourne à gauche).

    *

    etc…

    (Ibidem)

    juillet 10, 2011 à 13 h 18 min

  10. 120

    Ecrit par Eléna Janvier :

    Au Japon, on punit un enfant en le faisant sortir de la maison. Redevenu raisonnable, il pourra revenir dans le cercle familial. En Europe, on punit l’enfant en l’envoyant dans sa chambre.

    *

    Dans les villes japonaises, passe depuis toujours un petit camion bleu diffusant une chanson qui s’élève de son haut-parleur, toujours la même. Alors on sort sur le pas de sa porte pour échanger des liasses de vieux journaux contre des mouchoirs de papier.

    *

    Nous utilisons des coton-tige pour ôter la cire de nos oreilles. Ou un coin de serviette. Au Japon, on utilise un mimikaki, c’est-à-dire un bâtonnet en bambou à l’extrémité spatulée et recourbée. C’est une pratique réputée relaxante, à laquelle on s’adonne seul ou dans l’intimité, de parents à enfants ou entre amoureux.

    *

    On est resté très puéril en Occident. On a peur du noir et des endroits sombres. Rien de tout cela au Japon. Ici, on a seulement peur des fantômes. Précaution élémentaire : se passer de miroir dans la chambre à coucher. C’est en effet par là qu’ « ils » reviennent.

    *

    Dans une pharmacie japonaise, outre les classiques produits d’automédication, les articles d’hygiène et les cosmétiques, on trouvera tout pour l’entretien de la maison : produits vaisselle, détergents divers, eau de Javel, lessive, insecticides, papier toilettes, sacs poubelles… un vrai bonheur.

    *

    On répugne à se moucher en public au Japon. On préfèrera renifler.

    *

    Nous verrouillons les portes dans le sens des aiguilles d’une montre. Au Japon, on les verrouille dans le sens trigonométrique (le sens contraire).

    *

    Au Japon, les yaourts pèsent quatre-vingts grammes. En France, cent vingt-cinq, et ils ne sont jamais enrichis au jus de cactus.

    *

    Au Japon, on se chauffe à l’aide d’un véritable arsenal : chaufferettes, couvertures électriques, chaussons électriques, pochettes de chaleur que l’on enfourne dans ses vêtements, au fond de ses chaussures, etc. En Europe, on chauffe les maisons.

    *

    Au Japon, pour scier du bois, on tire la scie vers soi, puis on relâche le mouvement en poussant. Nous opérons en sens inverse.

    *

    Nous apportons volontiers des fleurs aux personnes malades ou hospitalisées. Les Japonais offrent des fruits, un beau melon par exemple.

    *

    En France, on coche la case correspondant à son choix. Au Japon, la croix signifie le rejet, l’exclusion (l’accord est symbolisé par un rond). De la même façon, les deux index croisés ou les deux mains croisées (voire les deux bras en croix en cas de véhémence extrême) signifient la négative.
    Conséquence : si on marque d’une croix sur une planche contact les tirages désirés, on obtient les autres, les flous, les hors-cadre, les ratés.

    *

    etc…

    (Ibidem)

    juillet 14, 2011 à 10 h 04 min

  11. 120

    Ecrit par Claude Lévi-Strauss :

    (développant autour du sens inverse des scies japonaises)

    « […] Les philosophes occidentaux voient deux différences majeurs entre la pensée orientale et la leur. A leurs yeux, la pensée orientale se caractérise par un double refus. Refus du sujet d’abord ; car sous des modalités diverses, l’hindouisme, le taoïsme, le bouddhisme nient ce qui pour l’Occident constitue une évidence première : le moi, dont ces doctrines s’attachent à démontrer le caractère illusoire. Pour elles, chaque être n’est qu’un arrangement provisoire de phénomènes biologiques et psychiques sans élément durable tel qu’un « soi » : vaine apparence, vouée inéluctablement à se dissoudre.

    Le second refus est celui du discours. Depuis les Grecs, l’Occident croit que l’homme a la faculté d’appréhender le monde en utilisant le langage au service de la raison : un discours bien construit coïncide avec le réel, il atteint et reflète l’ordre des choses. AU contraire, selon la conception orientale, tout discours est irrémédiablement inadéquat au réel. La nature dernière du monde, à supposer que cette notion ait un sens, nous échappe. Elle transcende nos facultés de réflexion et d’expression. Nous ne pouvons rien en connaître et donc rien en dire.

    A ces deux refus, le Japon réagit de manière totalement originale. Il ne prête certes pas au sujet une importance comparable à celle que lui attribue l’Occident ; il n’en fait pas le point de départ obligé de toute réflexion philosophique, de toute entreprise de reconstruction du monde par la pensée. On a même pu dire que le « Je pense, donc je suis » de Descartes est rigoureusement intraduisible en japonais…

    Mais il ne semble pas non pls que, ce sujet, la pensée japonaise l’annihile : au lieu d’une cause, elle en fait un résultat. La philosophie occidentale du sujet est centrifuge : tout part de lui. La façon dont la pensée japonaise conçoit le sujet apparaît plutôt centripète. De même que la syntaxe japonaise construit les phrases par déterminations successives allant du général au spécial, la pensée japonaise met le sujet en bout de course : il résulte de la façon dont des groupes sociaux et professionnels de plus en plus restreints s’emboîtent les uns dans les autres. Le sujet retrouve ainsi une réalité, il est comme le lieu dernier où se reflètent ses apparences.

    Cette façon de construire le sujet par le dehors ressortit aussi bien à la langue, encline à éviter le pronom personnel, qu’à la structure sociale où la « conscience de soi » — en japonais, je crois, jigaishi — s’exprime dans et par le sentiment de chacun, fût-il le plus humble, de participer à une oeuvre collective. Même des outils de conception chinoise, comme la scie passe-partout et différents types de rabots, ne furent adoptés au Japon il y a six ou sept siècles qu’avec un emploi inversé : l’artisan tire l’outil vers soi au lieu de le pousser en avant. Se situer à l’arrivée, non au départ, d’une action exercée sur la matière révèle la même tendance profonde à se définir par l’extérieur, en fonction de la place qu’on occupe dans une famille, un groupe professionnel, un milieu géographique déterminés, et plus généralement dans le pays et dans la société. On dirait que le Japon a retourné, comme on retourne un gant, le refus du sujet pour extraire de cette négation un effet positif, y trouver un principe dynamique d’organisation sociale qui mette celle-ci également à l’abri du renoncement métaphysique des religions orientales, de la sociologie statique du confucianisme et de l’atomisme auquel le primat du moi expose les sociétés occidentales. […] »

    (L’autre face de la Lune, écrits sur le Japon, Seuil, 2011)

    juillet 16, 2011 à 9 h 33 min

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