"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Eloge de l’ombre

Les éditions Verdier ont eu la bonne idée de rééditer L’éloge de l’ombre de Junichirô Tanizaki. Du coup, je m’y suis plongé. Pas de doute (du moins pour moi), c’est bien un livre « P.P. ».

Extrait :

« […] Tout bien pesé, c’est parce que nous autres, Orientaux, nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées que nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente ; nous n’éprouvons par conséquent nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur, nous nous y résignons comme à l’inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, qu’elle le soit ! Mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre.

Les Occidentaux, par contre, toujours à l’affût du progrès, s’agitent sans cesse à la poursuite d’un état meilleur que le présent. Toujours à la recherche d’une clarté plus vive, ils se sont évertués, passant de la bougie à la lampe à pétrole, du pétrole au bec de gaz, du gaz à l’éclairage électrique, à traquer le moindre recoin, l’ultime refuge de l’ombre. […] »

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21 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Junichirô Tanizaki :

    « […] D’une manière plus générale, la vue d’un objet étincelant nous procure un certain malaise. Les Occidentaux usent, même pour la table, d’ustensiles d’argent, d’acier, de nickel, qu’ils polissent afin de les faire briller, alors que, nous autres, nous avons en horreur tout ce qui resplendit de la sorte. Il nous arrive certes, à nous aussi, de nous servir de bouilloires, de coupes, de flacons d’argent, mais nous nous gardons bien de les polir ainsi qu’ils le font. Bien au contraire, nous nous réjouissons de voir leur surface se ternir et, le temps aidant, noircir tout à fait ; il n’est guère de maison où quelque servante mal avisée ne se soit fait réprimander pour avoir astiqué un ustensile d’argent couvert d’une précieuse patine.
    […]
    Quoi qu’il en soit, il est indéniable que, dans le bon goût dont nous nous targuons, il entre des éléments d’une propreté douteuse et d’une hygiène discutable. Contrairement aux Occidentaux qui s’efforcent d’éliminer radicalement tout ce qui ressemble à une souillure, les Extrême-Orientaux la conservent précieusement, et telle quelle, pour en faire un ingrédient du beau. C’est une défaite, me direz-vous, et je vous l’accorde, mais il n’en est pas moins vrai que nous aimons les couleurs et le lustre d’un objet souillé par la crasse, la suie ou les intempéries, ou qui paraît l’être, et que vivre dans un bâtiment, ou parmi des ustensiles qui possèdent cette qualité-là, curieusement nous apaise le coeur et nous calme les nerfs. […]

    (L’éloge de l’ombre, Presses Orientalistes de France, 1978°

    juin 13, 2011 à 22 h 30 min

  2. Pas étonnant, finalement, que Tanizaki soit également l’auteur d’une sorte d’éloge de la paresse, également bien « P.P. » :
    http://www.shunkin.net/tanizaki/textes/paresse.html

    juin 13, 2011 à 22 h 35 min

  3. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    L’ombre

    En 1933 Tanizaki publia un court texte où il disait qu’il regrettait l’ombre. Je pense que ces pages comptent parmi les plus belles de tout ce qui fut écrit dans les différentes sociétés qui surgirent au cours des temps — sociétés qu’ont fragmentées les différentes langues naturelles dans l’histoire générale de ce monde. Ce regret était d’autant plus poignant qu’il était argumenté de façon provocante. Tanizaki y exprimait sa nostalgie pour les lieux d’aisance presque obscurs de l’ancien Japon. Lieux qui n’étaient déjà plus tolérés par l’ensemble de la société nippone soudain acquise à la volonté générale d’excréter dans la lumière puritaine, impérialiste, américaine, éblouissante des néons, dans une cuvette de porcelaine immaculée, entourée d’un carrelage blanc, hygiénique, luisant, dans l’odeur de fleur feinte.

    *

    Junichirô Tanizaki disait qu’il regrettait le pinceau moins sonore que le stylo ;
    les objets de métal ternis ;
    le cristal opaque et le jade trouble ;
    les traînées de la suie sur les briques ;
    l’effritement des peintures sur le bois ;
    la trace de l’intempérie ;
    la branche brisée, la ride, l’ourlet défait, le sein lourd ;
    le déchet d’un oiseau sur la balustrade ;
    la lueur insuffisante et silencieuse d’une bougie pour dîner ou celle d’une lanterne suspendue au-dessus de la porte de bois ;
    la pensée plus libre ou hébétée ou vacillante qui s’élève dans la tête humaine quand elle s’enfouit dans l’ombre, l’âme se portant davantage à la frontière des dents ;
    la voix plus basse et hésitante qui accompagne la braise de la cigarette sur laquelle se posent les yeux ;
    le goût plus persistant de ce qui est mangé et l’impression moins obsédante de la forme et de la couleur des mets au fur et à mesure qu’on vieillit — la cuisine se reliant progressivement à l’ombre du corps qu’elle rejoint.

    *

    […] Un haut-le-corps se saisissait de Junichirô Tanizaki devant l’étincellement de l’acier ;
    le nickel ;
    le chrome ;
    l’invention de l’aluminium ;
    la blancheur excessive et rebondissante du papier venu d’Occident ;
    toute faïence, tout carreau de lunettes.

    *

    Il aimait la pénombre que développe le thé dans son monde chaud et liquide.
    Et les couleurs que la petite feuille roulée déploie en filaments dans l’eau avant de s’y mêler.
    Et le déchet rougeâtre et à certains égards automnal qui vient peu à peu gésir au fond du bol de porcelaine.

    *

    Il aimait l’affût lié aux ténèbres et à l’immensité flottante qu’elles ajoutent.
    Il aimait les vêtements aux belles couleurs sombres dans les marrons ou les gris.
    Il disait que la densité de la pensée dans l’obscurité était extraordinairement proche de l’intensité de l’excitation dans la gêne.
    La gêne à la fois envahit
    et s’efface, quittant l’âme et
    envahissant
    le corps qu’elle tend.

    *

    Il regrettait l’art entendant par là le lien originaire que l’art avait noué avec l’artisanat manufacturier c’est-à-dire avec l’unicité des objets qu’il ajoute au monde.
    Il aimait les bols obscurs.
    Il aimait les murs de sable.

    *

    Il aimait l’indigence de la clarté sur le corps d’une femme qui ne retire les linges qui enveloppent son ventre glabre et ses mamelles nues que pour les confier à la pénombre ; son odeur est plus forte ; sa peau plus nue est plus douce ; ses traits, étant plus fantomatiques, sont plus féminins ; elle remonte du passé ; elle n’est pas en désaccord avec l’obscurité de son sexe qui s’entrouvre et elle fait ressouvenir que c’est le vieux séjour.

    *

    Il ne distinguait pas l’ombre des traces du passé. Il regrettait la poussière sur les boîtes ainsi que la rouille sur les couteaux, les clous, les vis à têtes aplaties.
    Il regrettait la lune comme seule lumière nocturne dans les piètres séjours ;
    les sous-bois et leurs animaux effrayants ;
    l’ombre passionnante qui se meut et se retire sous les pantalons et les robes ;
    l’audition de la musique en mouchant les lampes.

    *

    […] Il me faut ajouter aussitôt des listes aux listes auxquelles Tanizaki procédait.
    Les listes de Li Yi-chan et celles de Marc-Aurèle, plus cries, plus honteuses.
    Les listes de Sei Shônagon ou de Shafestbury, plus raffinées et puritaines.
    Les listes de Memor qui sont celles de l’ombre que projetait jour après jour la vie.

    (Les Ombres errantes, Dernier royaume I, Grasset, 2002)

    juin 14, 2011 à 21 h 00 min

  4. 120

    Ecrit par Pierre Assouline :

    Tanizaki nous fait encore de l’ombre

    C’est le genre de classique que l’on entend régulièrement louer comme « un livre-culte » sans pouvoir toujours renvoyer à sa lecture ceux qui ne le connaissent pas: indisponible, introuvable, épuisé, c’est selon, lorsqu’on ne vous renvoie pas à l’Oeuvre de l’auteur en Pléiade au sein de laquelle ce petit texte est niché. D’autant plus frustrant que c’est le genre de livre dont on vous a tellement rebattu les oreilles que lorsque vous le découvrez, la déception n’en est que plus vive. Encore que tout dépend de l’âge, de l’époque, du moment. Combien d’œuvres dites cultes nous ont paru profondément ennuyeuses à 20 ans, étonnantes à 30 et essentielles à 40 ? A croire que tout est question de kairos. C’est exactement le chemin qu’a suivi Eloge de l’ombre (陰翳礼讃, In’ei raisan, 90 pages, 16 euros) de Junichirô Tanizaki qui vient de paraître cher Verdier, éditeur exigeant qui n’en est pas à sa première dans la domaine japonais puisque les haiku de Bashô, Busson, Issa, Ryökan et Shiki y ont déjà été publiés, ainsi que le Dit du Genji et d’autres encore. René Sieffert, qui en signe la traduction (on avait pu la lire pour la première fois en 1978 aux Publications Orientalistes de France avant de la retrouver dans la Pléiade), resitue Tanizaki en son temps dans une préface hélas trop brève. Il en rappelle le non conformisme, le goût de la provocation et du paradoxe, la volupté qu’il trouvait à jouer sur l’équivoque. Ce texte, qui est l’un de ses chefs d’œuvre avec Neige légère également intitulé Bruine de neige, et avec L’amour d’un idiot dit aussi Un amour insensé, a été dénoncé à sa parution en 1933 comme le reflet d’un esthétisme décadent, en raison de son indécence revendiquée, avant d’être loué haut et fort par de grands noms de la littérature japonaise. On peut le lire comme un recueil de réflexions sur la conception japonaise du beau, et une observation sans pareil de la nature humaine à rebours de la morale ambiante, encore que d’autres de ses livres, notamment La Clef ou La Confession impudique choquèrent bien davantage et suscitèrent l’ire de la censure en raison d’un érotisme hâtivement assimilé à de la pornographie et de la perversité. Eloge de l’ombre a le ton et l’allure d’une longue nouvelle, davantage que ceux d’un essai comme on le présente parfois, sur les déboires d’un amateur d’architecture soucieux d’installer l’électricité, l’eau et le gaz dans une maison de pur style japonais. On s’en doute, une querelle des Anciens et des Modernes, de l’Orient et de l’Occident, se profile derrière cette parabole dont on pourrait faire le point de départ d’une méditation sur le choc des civilisations. Il n’est guère question de l’ère Meiji (l’ère de la lumière, justement) ni de la Révolution industrielle, mais leurs effets se font bien sentir dans l’attitude de l’auteur. Sauf que Tanizaki y met un tel humour, une ironie si grinçante, qu’il jette le trouble dès les premières pages en proposant d’explorer moins le pavillon de thé que les lieux d’aisance. C’est là que ça se passe ; c’est donc là d’abord qu’il entend faire l’apologie d’une certaine qualité de pénombre, aussi indispensable que la propreté et le silence ; il en appert que nulle part ailleurs mieux qu’ici s’exprime le raffinement d’un peuple et d’une nation –ce qui n’était pas fait pour leur plaire. « Lieux d’aisance » est la bonne expression, choisie par le traducteur aux dépens de « toilettes », « cabinets » et autres, car elle est aussi délicate que ce que l’auteur en fait. Mais il ne s’en tient pas là et explore tout ce que son pays s’apprêtait à perdre (nous sommes dans les années 30) en se laissant séduire (déjà !) par le vertige de la consommation à l’occidentale. Cela va jusqu’au cinéma, au phonographe, à la radio, non dans le principe même de leur invention, mais dans le fait qu’ils aient été d’abord conçus pour complaire à des mentalités venues d’ailleurs, dans la plus totale négation des valeurs japonaises (jeux d’ombres, valeurs des contrastes, discrétion de l’art oratoire, goût de l’ellipse, art de la pause). Même le haut-parleur, qui aplatit les sons des instruments, lui est un fléau. Pour ne rien dire du papier dont l’usage est jugé par lui purement utilitaire d’un point de vue occidental, quand la texture du papier de Chine ou du Japon fait sentir « une sorte de tiédeur qui nous met le cœur à l’aise ». Il est encore plus précis s’agissant de la nécessité de la patine en toutes choses, « ce lustre qui est la crasse des mains », souillure qui est en fait un ingrédient du beau. Car c’est bien de cela qu’il s’agit tout au long de cette description tranquille et terrible à la fois, qui envoûte sans crier gare, pour nous faire découvrir tout ce que l’ombre recèle. Tanizaki loue haut et fort « nos ancêtres » pour avoir eu le génie de faire tenir un monde dans un univers d’ombre en lui conférant une qualité esthétique qu’il juge infiniment supérieure à toute fresque. Il tient que les Orientaux savent, eux, créer de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits insignifiants. Tout ne serait donc que dessin d’ombres et jeu de clair-obscur, y compris dans le et le kabuki dont il compare la beauté avec ou sans fard sous différents éclairages ? Il n’y a pas que les décors : à ses yeux, même les costumes, transition entre l’ombre et le visage, doivent leur splendeur à l’accommodement de la lumière. On le croit lorsqu’il avoue n’avoir retenu de sa mère que le visage, les mains et les pieds, à l’exclusion du corps. On en ressort convaincu que la beauté de toute pièce d’habitation japonaise ne se joue que sur le degré d’opacité de l’ombre. Il n’est pas de plus bel ornement, d’objet plus fin, ni de meuble plus attachant que cette clarté ténue cramponnée à la surface d’un mur. On comprend alors la réputation de réactionnaire nostalgique qu’il s’est attirée avec ce texte lorsqu’il suggère que le goût des villageois est bien plus et bien mieux développé que celui des citadins ; mais il sera beaucoup pardonné à celui qui nous offre en passant, en une page bien sentie, la recette des sushi aux feuilles de kaki (on en oubliera même les quelques lignes sur Einstein, et d’autres sur la couleur de la peau des Occidentaux, qui suscitent encore un faux-débat sur le « racisme » de l’auteur). Cet admirable Eloge de l’ombre est si personnel, subjectif, poétique, arbitraire qu’il paraît vain dès lors de chercher à le démentir en lui opposant d’érudits traités d’histoire de l’art sur le culte de l’ombre et du clair-obscur dans la peinture occidentale depuis des siècles (notamment la si dense étude de Max Milner L’envers du visible. Essai sur l’ombre, Seuil, 2005). Tanizaki écrit quelque part que lorsqu’on en sera à placer des agents de la circulation aux carrefours de Kyôto, ce sera la fin de tout car la pure atmosphère des rues japonaises en sera dévastée. Il est mort à temps en 1965 pour assister non à la fin du monde mais à la fin du sien. Qu’on ne s’y trompe pas : Junichirô Tanizaki reconnaissait les avancées de la civilisation de la technique, et il avait parfaitement senti que son pays s’engagerait dans cette voie, mais il craignait que cela entraînât une occidentalisation qui nieraient ses valeurs ancestrales. Il croyait que la littérature offrait un moyen de limiter la casse. Ou plus exactement de « compenser les dégâts » en plongeant dans l’ombre tout le superflu de notre quotidien. Dans son excipit, il annonce son intention d’éteindre sa lampe électrique, anticipant ainsi avec le mordant qui est le sien sur notre époque obsédée par l’idée de sauver la planète en économisant l’énergie. Il faudrait offrir ce livre si éclairant à tout propriétaire de ces maudites lampes à halogène qui écrasent sans distinction les nuances d’une maison, tuent les détails, les couleurs, les lignes, l’harmonie et la vie qui s’y épanouissent.

    ( http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/05/08/tanizaki-nous-fait-encore-de-lombre/ )

    juin 14, 2011 à 22 h 03 min

  5. 120

    Ecrit par Malcom de Chazal :

    L’ombre
    Qui
    Dépasse
    Son pas
    Crée
    Le
    Faux-jour.

    *

    La nuit
    Par
    Les ombres
    Jetait
    Ses
    Cartes
    De visite
    En
    Plein
    Jour.

    *

    Toutes
    Les ombres
    A midi
    Sont
    En
    Robe
    Du soir.

    *

    Les ombres
    Du cactus
    Calligraphiaient.

    *

    Si
    L’ombre
    Connaissait
    Son poids
    Elle
    Ne bougerait
    Pas.

    *

    L’ombre
    Est
    La valise
    De l’espace.

    *

    Le trou d’ombre
    Ancrait
    Le bateau lunaire.

    *

    L’ombre
    Est
    Le poids
    Du temps.

    (Poèmes, Apparadoxes, OEuvres XV, Léo Scheer, 2005)

    juin 15, 2011 à 11 h 52 min

  6. 120

    Ecrit par Malcolm de Chazal :

    L’ombre se mit
    Dos dans l’eau
    Sa face fut le reflet.

    *

    L’espace
    Qui coupe
    L’espace :
    C’est les ombres
    Se croisant.

    *

    Quelle ombre
    Qui n’a pas peur
    Devant son ombre ?

    *

    L’ombre
    Prit la forme
    D’une vache
    Et puis celle d’une souris
    Et puis celle d’une plante
    Et puis celle d’un homme
    Je sus
    Dès lors
    Que l’évolution
    N’existait pas.

    *

    L’ombre
    Est le rendez-vous
    Permanent.

    *

    L’ombre
    Vouvoie
    La lumière
    Dans les prés
    Et la tutoie
    Dans les bois.

    *

    L’ombre fatiguée
    S’allongea
    Vint le reflet.

    *

    L’ombre
    Est toujours juste
    Quels que soient
    La minceur
    Ou l’empâtement
    De l’objet.

    *

    L’ombre
    Est l’écho
    De la lumière.

    *

    L’ombre
    N’a pas
    De faux pas.

    *

    Toute chose
    Est en balançoire
    Par l’ombre.

    *

    L’ombre
    Jamais
    N’a vu
    Le soleil
    Car le soleil
    N’a pas d’ombre.

    *

    Midi.
    L’ombre
    Faisait
    Au soleil
    Une pupille.

    *

    L’ombre
    Cloua
    Elle-même
    Son cercueil
    Dans le trou.

    *

    Les ombres
    A midi
    Etaient autant
    De croque-morts
    Qui portaient
    La terre
    En terre.

    *

    Midi
    Mit
    L’ombre
    Au lit.

    *

    L’ombre
    Marchait
    A petit pas
    Pour n’être
    Pas coupée
    Par les cailloux
    De la route.

    (Sens magique, OEuvres XIV, Léo Scheer, 2004)

    juin 15, 2011 à 12 h 09 min

  7. 120

    Ecrit par Victor Hugo :

    L’ombre

    Il lui disait : – Vos chants sont tristes. Qu’avez-vous ?
    Ange inquiet, quels pleurs mouillent vos yeux si doux ?
    Pourquoi, pauvre âme tendre, inclinée et fidèle,
    Comme un jonc que le vent a ployé d’un coup d’aile,
    Pencher votre beau front assombri par instants ?
    Il faut vous réjouir, car voici le printemps,
    Avril, saison dorée, où, parmi les zéphires,
    Les parfums, les chansons, les baisers, les sourires,
    Et les charmants propos qu’on dit à demi-voix,
    L’amour revient aux coeurs comme la feuille aux bois ! –

    Elle lui répondit de sa voix grave et douce :
    – Ami, vous êtes fort. Sûr du Dieu qui vous pousse,
    L’oeil fixé sur un but, vous marchez droit et fier,
    Sans la peur de demain, sans le souci d’hier,
    Et rien ne peut troubler, pour votre âme ravie,
    La belle vision qui vous cache la vie.
    Mais moi je pleure ! – Morne, attachée à vos pas,
    Atteinte à tous ces coups que vous ne sentez pas,
    Coeur fait, moins l’espérance, à l’image du vôtre,
    Je souffre dans ce monde et vous chantez dans l’autre.
    Tout m’attriste, avenir que je vois à faux jour,
    Aigreur de la raison qui querelle l’amour,
    Et l’âcre jalousie alors qu’une autre femme
    Veut tirer de vos yeux un regard de votre âme,
    Et le sort qui nous frappe et qui n’est jamais las.
    Plus le soleil reluit, plus je suis sombre, hélas !
    Vous allez, moi je suis, vous marchez, moi je tremble,
    Et tandis que, formant mille projets ensemble,
    Vous semblez ignorer, passant robuste et doux,
    Tous les angles que fait le monde autour de nous,
    Je me traîne après vous, pauvre femme blessée.
    D’un corps resté debout l’ombre est parfois brisée.

    (Les rayons et les ombres)

    juin 15, 2011 à 12 h 17 min

  8. Isidore

    Ah, Hugo, incomparable Hugo, quel talent !!!

    juin 16, 2011 à 7 h 56 min

  9. Pascale

    Tanizaki et Hugo, incontournables, au Panthéon de mes lectures (avec quelques autres) !

    juin 16, 2011 à 22 h 04 min

  10. J’ai cherché une éventuelle critique de L’éloge de l’ombre sur ton site, Pascale, mais pas trouvée… ;-(

    juin 16, 2011 à 22 h 22 min

  11. Pascale

    J’écris de moins en moins, plus trop envie donc de temps, et je lis de plus en plus, pour moi… car pour reprendre les vers d’Hugo « le plus lourd fardeau c’est d’exister sans vivre », et quel bonheur, Vivre !

    juin 16, 2011 à 22 h 36 min

  12. Bien le bonjour à toi, Pascale, ça fait plaisir de te lire… Oh oui, vivre et vivre encore ! Quel cadeau extraordinaire !

    juin 17, 2011 à 5 h 47 min

  13. Oui, « vivre encore ».
    C’est en effet déjà une chose extraordinaire que de vivre, mais plus encore que ce soit une chose qui dure. Tellement même parfois qu’on finit par trouver ça normal, s’habituer et oublier.
    😉

    juin 17, 2011 à 6 h 53 min

  14. Pascale

    Mon bel Isidore, contente de constater encore que nous avons beaucoup de choses (et de lectures) en commun. Et oui les garçons, il faut savoir se libérer des chaînes qui nous entravent, quels que soient les ‘sacrifices’, on en sort grandi. Bonne journée, bisous !

    juin 17, 2011 à 8 h 51 min

  15. Isidore

    Et bien oui, pour ma part je viens de me libérer d’une sacrée chaîne depuis que ma chère tante handicapée vient de débuter sa nouvelle existence chez une famille d’accueil formidable qui a décidé joyeusement de prendre le relais. Youpi !!! 7 ans à temps plein (et 20 ans périodiquement) ça épuise quand même…

    Finalement tout a coulé comme de l’eau de roche et très harmonieusement, avec le Conseil de famille comme avec la Justice, contrairement à mes craintes. Tant mieux, elle a un bon ange qui la protège, il faut croire.

    Par contre, Pascale, je ne connais pas Tanizaki, et vous me donnez bien envie de le découvrir. Allez, plein de bonnes choses à toi aussi ! Vivre, sacrebleu !!!

    juin 17, 2011 à 10 h 57 min

  16. Pascale

    Ouf!… Isidore, sacrée liberté que revoilà… En profiter, oui, 1 000 fois !

    juin 17, 2011 à 18 h 55 min

  17. Pour ce qui est de Tanizaki, du moins dans L’éloge de l’ombre, je penche davantage pour l’avis d’Assouline (« […] le genre de livre dont on vous a tellement rebattu les oreilles que lorsque vous le découvrez, la déception n’en est que plus vive […] ») que pour celui de Quignard (« […] ces pages comptent parmi les plus belles de tout ce qui fut écrit dans les différentes sociétés qui surgirent au cours des temps […] »).
    C’est pour ça que j’étais curieux de connaître celui de Pascale.
    Tu me donneras le tien à l’occas, Isidore, si tu t’y plonges à ton tour.

    juin 18, 2011 à 11 h 21 min

  18. Pascale

    En toute franchise, Vincent, je n’avais lu que le titre de ton post, pas les avis, et mes oreilles ne sont pas polluées parce que je ne lis pas les journaux ni Assouline (berk), je ne savais donc pas que Tanizaki avait rameuté. L’avantage de rester dans l’igorance médiatique c’est que tu gardes une fraîcheur de lecture et une authenticité personnelle. C’est Cendrars qui disait un jour où il était au Brésil, seul sous un arbre, à lire des livres loin du tapage des medias : enfin, un vrai moment de lecture…! (ou qq chose d’approchant) Inutile de te dire que Cendrars fait aussi partie de mon Panthéon d’écrivains.

    juin 18, 2011 à 15 h 07 min

  19. Pour ma part, Pascale, je n’ai jamais ressenti l’avis des autres comme une « pollution », ni, en corolaire, le mien — à supposer qu’il y en ait un et qu’il soit unique — comme libre, pur ou authentique.

    Mon penchant est plutôt, que ce soit en commentaire d’une oeuvre ou de je ne sais quel sujet à discuter, d’inventorier tous les avis possibles et de me délecter de cet éventail où tout et son contraire peut être affirmé en toute sincérité.

    Mon sentiment de « liberté » s’éprouve alors davantage dans la possibilité de choisir dans ce vaste éventail la position la plus adaptée à l’humeur ou la circonstance du moment que de m’arrêter à la première qui serait venue à moi et à laquelle je me serais identifié.

    juin 22, 2011 à 9 h 45 min

  20. Pascale

    Je comprends, Vincent, ce que je voulais dire c’est que la vie étant trop courte je refuse de la perdre en lectures d’avis qui me privent du temps nécessaire à me concentrer sur ce que je considère essentiel : les oeuvres. Mais chacun lit comme il veut.

    juin 22, 2011 à 13 h 49 min

  21. Dans le cas de Vincent, ce serait plutôt « comme il peut », non ? 😉

    juin 22, 2011 à 16 h 13 min

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