"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

A chacun son churinga !

C’est en lisant un livre d’entretiens de C.G. Jung que je découvre l’existence des churingas ou « pierres d’âme ». Je cite :

« […] j’ai lu un article sur des découvertes préhistoriques faites au lac de Burgäschi. Il s’agissait de cités lacustres, comme on les appelle, bâtis sur des marais ou marécages. Dans ce lieu, on posait simplement des couches de troncs d’arbres sur lesquelles on érigeait des huttes. Devant l’un des huttes on trouva un pavé. Chaque pierre —  ce n’étaient pas des grosses pierres, mais plus ou moins de la taille du poing — était enveloppée séparément dans des écorces de bouleau, dans du raphia de bouleau, et les pierres étaient posées de façon régulière. C’est une cache de pierres d’âme. Nous en connaissons aujourd’hui la signification, grâce aux Aborigènes vivant encore en Australie centrale. Ces derniers ont des pierres d’âmes, comme on les appelle, des churingas — elles peuvent être en bois — qu’ils reçoivent lors des rites réservés aux hommes. Ils enfoncent ensuite ces pierres dans des anfractuosités de rochers ou des arbres creux ou dans des sources, et ils vont les voir de temps à autre… à vrai dire dans des circonstances intéressantes. Lorsqu’un homme à le sentiment que — nous disons dans notre jargon professionnel — sa libido s’émousse, c’est-à-dire que son élan vital diminue, que plus rien ne l’intéresse, qu’il ne trouve plus goût à rien, lorsqu’il est déprimé ou qu’il s’ennuie, alors l’Aborigène sait qu’il est temps d’aller voir les churingas. Il se rend donc à cette source ou à la cache en question et en retire les churingas. Ce sont le plus souvent des plaques de pierre ou de bois. Il les pose sur ses genoux et se met à les frotter. Il les frotte longuement et, de ce fait, la force vitale — celle qui était devenue mauvaise — pénètre dans cette pierre ; et la force vitale bienfaisante — celle qui est conservée dans la pierre, laquelle est une sorte d’accumulateur psychique — passe alors en lui. Il retrouve ainsi sa vigueur, et la pierre est à nouveau mise dans sa cachette.

Ainsi nos ancêtres avaient eux aussi de tels galets, semblables à ces précieuses pierres churingas. On a trouvé une cache à Arlesheim, dans certaines grottes sous le château. Elles étaient peintes d’un côté. On voit que c’étaient des objets de culte. […] »

(C.G. Jung, Entretiens, La Fontaine de Pierre, 2010)

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5 Réponses

  1. 120

    Ecrit par C.G. Jung :

    « […]Lorsque j’étais petit garçon, j’avais un plumier. Sans savoir, naturellement, ce que cela signifiait, j’ai sculpté à l’extrémité de la règle un petit homme coiffé d’un haut-de-forme, je l’ai peint avec de l’encre noire et, après avoir scié la règle, je l’ai mis dans mon plumier. Je lui ai fait un petit lit et lui ai fait aussi une petite cape. J’ai cherché ensuite des pierres plates au bord du Rhin, les ai peintes à l’aquarelle, et elles ont appartenu dès lors au petit homme. Elles sont allées le rejoindre. Puis, j’ai fermé la chose à clef, et suis monté au deuxième étage de notre grenier […] ai grimpé sur l’une des énormes poutres et j’ai caché cette boîte là-haut. C’était mon secret et personne ne le connaissait. Aussi, je n’y allais que lorsque j’étais sûr que personne ne m’observait. Cela faisait simplement partie de l’ensemble. Je montais donc là-haut de temps en temps et, chaque fois, j’écrivais quelque chose sur un petit bout de papier. Je ne sais plus quoi, je n’ai pas pu m’en souvenir. Mais j’écrivais quelque chose, roulais le papier en un minuscule rouleau, et l’apportais au petit homme afin qu’il ait de quoi lire. C’était sa bibliothèque. A chaque fois, c’était une satisfaction extraordinaire de posséder un petit homme qui n’appartenait qu’à moi seul et d’avoir ces pierres dont le sens m’échappait complètement. Il en est allé ainsi jusqu’à ma onzième année, puis j’ai complètement oublié tout cela. Durant toutes les années qui ont suivi, je ne me suis plus souvenu de rien. Puis, dans ma trente-sixième année, j’ai lu l’article sur la découverte mentionnée plus haut et, à ce moment-là, toute l’histoire m’est revenue à la conscience. […] »

    (Entretiens, La fontaine de pierre, 2010)

    février 14, 2011 à 22 h 37 min

  2. Isidore

    J’essaie de voir, dans ma propre vie, quel d’acte pourrait se rapprocher de ce type de rituel en relation (ou pas) avec les éléments de la nature… mais je ne trouve rien du tout. Et pourtant la simple évocation de ces « churingas » suffit à éveiller une sorte de nostalgie, à faire résonner la poésie d’un monde lointain et pourtant si familier.

    février 17, 2011 à 9 h 41 min

  3. Je viens de découvrir que C. Lévi-Strauss avait évoqué les Churingas dans La pensée sauvage, avec justement la question que tu poses, Isidore : où peut-on voir aujourd’hui un écho de l’impulsion qui les a fait naître ?

    120, si tu as du temps…

    février 20, 2011 à 10 h 20 min

  4. 120

    Ecrit par Claude Lévi-Straus :

    « […] On sait que les churinga sont des objets en pierre ou en bois, de forme approximativement ovale avec des extrémités pointues ou arrondies, souvent gravés de signes symboliques ; parfois aussi, simples morceaux de bois ou galets non travaillés. Quelle que soit son apparence, chaque churinga représente le corps physique d’un ancêtre déterminé, et il est solennellement attribué, génération après génération, au vivant qu’on croit être cet ancêtre réincarné. Les churinga sont entassés et cachés dans des abris naturels, loin des pistes fréquentées. On les sort périodiquement pour les inspecter et les manier, et, à chacune de ces occasions, on les polit, on les graisse et on les colore, non sans leur adresser des prières et des incantations. Par leur rôle et par le traitement qu’on leur réserve, ils offrent ainsi des analogies frappantes avec les documents d’archives que nous enfouissons dans des coffres ou confions à la garde secrète des notaires, et que, de temps à autre, nous inspectons avec les ménagements dus aux choses sacrées, pour les réparer si c’est nécessaire, ou pour les confier à de plus élégants dossiers. Et, dans te telles occasions, nous aussi récitons volontiers les grands mythes dont la contemplation des pages déchirées et jaunies ravive le souvenir : faits et gestes de nos ancêtres, histoire de nos demeures depuis leur construction ou leur première cession.

    Il n’est donc pas utile de chercher, aussi loin que fait Durkheim, la raison du caractère sacré des churinga : quand une coutume exotique nous captive en dépit (ou à cause) de son apparente singularité, c’est généralement qu’elle nous présente, comme un miroir déformant, une image familière et que nous reconnaissons confusément pour telle, sans réussir encore à l’identifier. […] »

    (La pensée sauvage, Plon, 1962)

    février 26, 2011 à 10 h 27 min

  5. 120

    Ecrit par Claude Levi-Strauss :

    « […] Mais pourquoi tenons-nous tant à nos archives ? Les événements auxquels elles se rapportent sont attestés indépendamment, et de mille façons : ils vivent dans notre présent et dans nos livres ; par eux-mêmes ils sont dépourvus d’un sens qui leur vient tout entier de leurs répercutions historiques, et des commentaires qui les expliquent en les reliant à d’autres événements. Des archives on pourrait dire, paraphrasant un argument de Durkheim : après tout, ce sont des morceaux de papier. Pour peu que toutes aient été publiées, rien ne serait changé à notre savoir et à notre condition si un cataclysme anéantissait les pièces authentiques. Pourtant, nous ressentirions cette perte comme un dommage irréparable, nous atteignant au plus profond de notre chair. Et ce ne serait pas sans raison : si notre interprétation des churinga est exacte, leur caractère sacré tient à la fonction de signification diachronique qu’ils sont seuls à assurer, dans un système qui, parce que classificatoire, est complètement étalé dans une synchronie qui réussit même à s’assimiler la durée. Les churinga sont les témoins palpables de la période mythique : cet alcheringa qu’à leur défaut on pourrait encore concevoir, mais qui ne serait plus physiquement attesté. De même, si nous perdions nos archives, notre passé ne serait pas pour autant aboli : il serait privé de ce qu’on serait tenté d’appeler sa saveur diachronique. Il existerait encore comme passé ; mais préservé seulement dans des reproductions, des livres, des institutions, une situation même, tous contemporains ou récents. Par conséquent, lui aussi serait étalé dans la synchronie.

    La vertu des archives est de nous mettre en contact avec la pure historicité. Comme nous l’avons déjà dit des mythes d’origine des appellations totémiques, leur valeur ne tient pas à la signification intrinsèque des événements évoqués : ceux-ci peuvent être insignifiants ou même complètement absents, s’il s’agit d’un autographe de quelques lignes ou d’une signature sans contexte. De quel prix cependant serait la signature de Jean-Sebastien Bach, pour qui n’entend pas de lui trois mesures sans avoir le coeur battant ! Quant aux événements mêmes, nous avons dit qu’ils sont attestés autrement que par les actes authentiques, et ils le sont généralement mieux. Les archives apportent donc autre chose : d’une part, elles constituent l’événement dans sa contingence radicale (puisque seule l’interprétation, qui n’en fait point partie, peut le fonder en raison) ; d’autre part, elles donnent une existence physique à l’histoire, car en elles seulement est surmontée la contradiction d’un passé révolu et d’un présent où il survit. Les archives sont l’être incarné de l’événementialité. […] »

    (La pensée sauvage, Plon, 1962)

    février 26, 2011 à 10 h 50 min

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