"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

…le divin enfant !

Il est né… et a fait de Yatsé un papa ! Félicitations !

(Belle période de l’année pour venir au monde)

Publicités

27 Réponses

  1. Tu as pu récupérer le placenta, Yasté, et l’enterrer sous un arbre ?

    décembre 25, 2010 à 21 h 49 min

  2. Isidore

    Et bien félicitation au nouveau papa et à la nouvelle maman ! C’est pas mal comme cadeau de Noël… Et comment se nomme le divin enfant ?

    décembre 27, 2010 à 19 h 18 min

  3. Je laisserais Yatsé répondre… s’il a encore le temps de passer par ici.
    Sinon tu as la réponse sur FB.

    décembre 29, 2010 à 9 h 46 min

  4. Yatsé

    Thibault, un nom moyenâgeux à ce qu’il parait 🙂

    Et sinon, non pour le placenta, Yatsette a préféré en faire un don, c’était plus utile …

    Et merci pour les félicitations, ca faisait longtemps que j’étais pas venu par ici… 🙂

    Je viendrais surement faire deux trois commentaires sur le coté préhisto de la paternité 🙂

    décembre 30, 2010 à 0 h 32 min

  5. Elle a donné son placenta ?
    Je croyais qu’on n’avait plus le droit d’en faire quoi que ce soit et qu’il était désormais obligatoirement incinéré.

    décembre 30, 2010 à 8 h 03 min

  6. Tiens, si tu repasses par là (et que t’as 2 minutes) : j’ai essayé de remplacer la photo des pas dans la neige en en-tête mais n’ai pas trouvé la bonne manip’ (comme pour faire disparaître les italiques de la colonne de droite).
    Je tenterai bien d’en mettre une comme celle-là :

    Tu en penses quoi ? Faut faire comment ?

    décembre 30, 2010 à 8 h 14 min

  7. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    L’ensevelissement du placenta : l’hommage rendu à ce qui n’a pas pris forme de vie, mais qui accompagne celle-ci comme l’âme d’un jumeau mort. Une ombre amorphe, mais tutélaire. Peut-être y a-t-il dans le champ de la pensée aussi ce reliquat nourricier qui veille, cette substance d’avant la naissance.

    (Cool Memories V, 2000-2004, Galilée, 2005)

    décembre 30, 2010 à 8 h 42 min

  8. Tiens, revoilà Baudrillard.
    Tu ne devais pas justement l’enterrer, 120, ton « ombre tutélaire », ton « reliquat nourricier qui veille » sur ta pensée ?

    décembre 30, 2010 à 8 h 46 min

  9. Yatsé

    si si pour le placenta, c’est à ce qu’il parait utilisé comme du sang mais en mieux …

    sinon maintenant je comprend mieux la discussion sur l’allaitement qu’on avait eu, c’est incroyable.

    En fait tout ce qui touche la filiation est magique 🙂

    janvier 4, 2011 à 0 h 08 min

  10. Allez, raconte-nous cette magie, steuplééééé !

    (Sinon, la nouvelle image en haut de la page d’accueil, c’est pas top comme ça, hein ?)

    janvier 4, 2011 à 13 h 04 min

  11. C’est fait pour la bannière, Vincent pour un liseur, tu me surprends ….
    C’est marqué qu’il faut mettre un bandeau de 820px par 145px sinon ca fait moche 😉 tu n’as pas lu le manuel …

    janvier 4, 2011 à 13 h 31 min

  12. Sinon pour la magie, c’est super, on a un petit d’homme avec nous.

    Je re-découvre ma Yatsette dans un nouveau rôle, et je peux rester des heures à le regarder…

    Je ne sais pas comment les hommes d’antan trouvaient la motivation pour aller chasser ou cueillir, mais il m’en faut beaucoup pour retourner travailler 🙂

    il y a quelque chose de très étonnant dans les regards et les gestes d’un bébé. On se surprend parfois presque à du mimétisme, c’est marrant 🙂

    janvier 4, 2011 à 13 h 34 min

  13. La fascination vient sûrement qu’on peut difficilement trouver à la fois si proche et si différent.

    Et puis quel pouvoir ! Certes, on le met au monde mais lui, par sa seule présence, nous transforme en « père » et « mère » (ce qui, la première fois, fait surgir des choses en nous -assez « préhisto » à bien les regarder — que l’on ignorait)

    Autre étonnant exploit : nous épuiser, nécessiter une veille constante (comme un marin traversant l’Atlantique en solitaire) qui pompe notre énergie dans ses plus secrètes réserves … et nous la redonner parfois d’un coup, par un simple babil, un sourire ou je ne sais quoi d’infime.

    janvier 4, 2011 à 18 h 09 min

  14. pour l’instant, je dois dire qu’on est globalement chanceux, et qu’il ne nous accapare pas toute notre énergie : il mange bien, il dort bien, il pleure parfois, sourit aussi 🙂

    par contre il a un regard, c’est juste incroyable ! on a l’impression d’y lire toute l’humanité …

    janvier 5, 2011 à 20 h 08 min

  15. C’est chouette de pouvoir être aussi présent pour accompagner l’atterrissage de ces petites bêtes bien attachantes.

    Je me souviens aussi de ce regard de nourrisson complètement incroyable. On sent qu’il n’est pas encore inscrit dans notre temps terrestre et qu’il porte toute l’éternité du cosmos. On peut percevoir l’intensité du vieillard, la sagesse de l’être réalisé devant lequel on se sent soudain tout petit. En tout cas ce sont les impressions que j’ai vécues lors de la naissance de ma fille et tout au long des ses premiers mois.

    janvier 6, 2011 à 14 h 13 min

  16. Pascale

    Félicitations, Yatsé, je crois comprendre que ça y est, tu es papa, quel merveilleux moment que celui-là…! Plein d’instants fragiles et lumineux à vous trois.

    janvier 6, 2011 à 23 h 40 min

  17. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    (pour Yatsé, sur la paternité)

    Agathe. 47 cm. 2 kg 800.

    *

    Et donc tout le monde me questionne pour savoir si elle me ressemble ou si elle ressemble plutôt à sa mère, mais ce n’est pas ainsi que j’entends élever ma fille et je préfère répondre qu’elle décidera elle-même à sa majorité.

    *

    X qui évoquait ce matin devant moi la mort subite du nourrisson est mort subitement lui aussi, quoique bientôt quinquagénaire, d’un coup de pied dans la glotte.

    *

    Evidemment, j’aurais pu être le père d’Ernestine ou de Louisa, c’eût été bien aussi, pas de quoi se plaindre, Ernestine ou Louisa, il eût été injuste de ne pas les accueillir cordialement, mais enfin, c’est tout de même autre chose, me semble-t-il, d’être le père d’Agathe.

    *

    Agathe ayant échoué — assez lamentablement, je dois l’avouer — aux tests sanctionnés par le Diplôme initial de langue française (DILF) qui conditionne depuis deux ans l’octroi de la citoyenneté dans notre pays pourrait être reconduite prochainement à la frontière. Mais quelle ? Et le charter affrété pour l a raccompagner dans les limbes devra-t-il pour cela se crasher sur l’Elysée ?

    *

    Si tu regardes assez longtemps le visage de ton nouveau-né, tu auras la chance de voir apparaître un instant, indubitablement et trait pour trait, le tien. Mais auparavant et tout aussi ressemblants auront passé devant tes yeux Groucho Marx, mère Térésa et le général de Gaulle.

    *

    Lorsque, poussant dans les rues le landau d’Agathe, je croise semblable attelage d’un père et de son bébé, nous échangeons une grimace de connivence qui signifie aussi que nous étions programmés peut-être pour nous rencontrer plutôt sur un champ de bataille, sur la lice ou sur le ring, et que les moeurs des hommes évoluent curieusement.

    *

    Le sourire de C. penchée sur notre fille repousse à gauche et à droite, derrière les oreilles, toutes les rides du vieux monde.

    *

    Je me demande tout de même parfois si Agathe n’est pas un peu trop jeune pour moi.

    *

    L’instinct est une chose admirable : depuis trois jours a disparu notre chat Toxo dont la peau ferait une parfaite turbulette ou gigoteuse pour Agathe.

    *

    etc.

    (L’autofictif, L’arbre vengeur, 2009)

    janvier 10, 2011 à 13 h 27 min

  18. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    (toujours pour Yatsé, sur le même sujet)

    Ils auront eu beau tenir, tenir, s’accrocher quatre-vingt-dix, quatre-vingt-dix-sept années, Henri Salvador et Julien Gracq n’auront pas été les contemporains d’Agathe. C’était bien la peine.

    *

    Lorsque la sage-femme ma tendu les ciseaux afin que je coupe le cordon ombilical de ma fille, j’ai sorti de ma poche le discours inaugural que j’avais préparé pour l’occasion, douze feuillets serrés, un superbe morceau de prose, certainement ce que j’ai écrit de meilleur : on ne m’a pas laissé finir !

    *

    Le nouveau-né piaille et rugit. Il ne sait pas encore s’il est un petit homme. Ou un lionceau ou un poussin. Bien assez vite viendra le temps des déterminations rétrécissantes. En attendant, quand du landau d’Agathe part un barrissement, c’est moi qui dois subir les commentaires et les regards stupides des passants.

    *

    Ce n’est rien, un peu d’acné du nourrisson, me rassure le pédiatre. Croit me rassurer le pédiatre, car je vais vivre dorénavant dans l’angoisse de la révolte du nourrisson, de la fugue du nourrisson ou du suicide du nourrisson. A peine étions-nous sortis de chez lui qu’Agathe sûre de son bon droit me réclamait une mobylette.

    *

    La chat fait miaou, le coq cocorico, le chien fait ouah, le mouton fait bêêêê, la vache fait meuh, la girafe fait pouët.
    *

    J’écrivais au café, j’avais ma table dans un recoin sombre, le garçon m’apportait sans un mot un petit noir bien serré. Mais voilà, ma fille est née et j’ai dû tirer un trait sur cette vie sociale et professionnelle intense ; me voici écrivain au foyer.

    *

    Une vieille tante vient de nous offrir pour notre fille un petit habit de toile grège, ample, pourvu d’un capuchon pointu percé de deux trous qui couvre aussi le visage. Ce n’est qu’après en avoir revêtu Agathe que m’est revenue en mémoire la rumeur familiale selon laquelle notre vieille tante serait une activiste forcenée du Ku Kux Klan.

    *

    Mon enfant est ce qui m’est arrivé de meilleur, affirmait-il, plaçant au second rang son éléphantiasis.

    *

    Après toute une nuit à bercer l’enfant, quand enfin vous parvenez à vous endormir aux aurores, c’est pour être aussitôt tiré du sommeil par le coup de sonnette du facteur qui vous apporte comme la veille et comme le lendemain les affreux présents de tissu rose que vous envoient avec tout leur coeur et toute leur vipérine malveillance les grandes-tantes Mélusine et les cousins Malfroid.

    *

    Bénéfice secondaire : avec ma petite fille sur les épaules, je gagne une tête pour admirer les feux d’artifice.

    *

    etc.

    (L’autofictif, L’arbre vengeur, 2009)

    janvier 10, 2011 à 17 h 55 min

  19. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    (suite)

    J’enregistre des images de ma fille en projetant déjà mentalement ces films dans le temps pourtant inconcevable où elle les regardera avec curiosité et amusement sans doute, puis avec nostalgie peut-être, et tristesse un jour, qui sait ? (Et n’en va-t-il pas de même, Agathe ma jolie, de cette note anodine ?)

    *

    Ayant poussé tout l’après-midi le landau d’Agathe dans le parc, je reviens fatigué comme si j’avais plutôt passé la tondeuse dans le vert paradis des amours enfantines.

    *

    Quand ma fille ouvre pour la première fois les yeux sur une chose ou un phénomène qui aussitôt la fascine — les feuilles qui bougent dans le vent, l’eau qui coule d’un robinet, le reflet d’une ampoule dans le miroir –, vite je ferme les miens afin que ma lassitude n’abolisse pas instantanément ces merveilles.

    *

    L’oreille fine d’Agathe laisse aussi passer la lumière.

    *

    On me parlera de l’attachement du dompteur pour ses bêtes, des soins qu’il leur prodigue sans compter mais là, désolé, ce n’est plus du dressage, c’est une domestication abusive, pernicieuse, criminelle, qui va jusqu’à la dénaturation complète de l’ours et de la girafe ainsi réduits, contraints, niés dans leur essence même, cousus de peluche, garnis de mousse, livrés sans défense aux petites mains griffues du nourrisson humain.

    *

    Agathe dormait d’un sommeil paisible, serein, profond, satisfait ; afin qu’elle soit mieux encore, je l’ai légèrement brumisée ; afin qu’elle soit mieux encore, je l’ai ointe d’huile de phoque ; je l’ai crêpelée afin qu’elle soit mieux encore, je l’ai entrelacée, briochée, emperlée, déhoussée, remplumée, rembobinée afin qu’elle soit mieux encore, mais alors elle s’est réveillée en hurlant.

    *

    Et bien souvent je regrette de ne pas avoir su mieux préserver la prodigieuse incapacité dont j’étais doué à la naissance. Magnifique phénomène d’énergie pure et de vie sans faux-fuyants laminé de filière en filière jusqu’au mince diplôme épinglé sur le socle du spécimen naturalisé.

    *

    — Prends les deux, va, je te les offre, dis-je à Agathe que je vois hésiter dans cette librairie entre la version caoutchouc pour le bain et l aversion brodée sur tissu de De l’inconvénient d’être né.

    *

    Ou bien bercer soi-même ou bien soûler bébé.

    *

    Les femmes sont attendries. Poter un bébé en écharpe est un atout pour l’homme en quête d’aventures ; mais hélas, reconnaissons-le, se révèle extrêmement embarrassant à l’instant du coït.

    *

    Au lieu d’essuyer sans cesse la bouche baveuse des bébés, si nous les laissions tranquillement sécréter leur coquille, nous ne serions pas ensuite toute notre vie durant ces êtres mous, tremblants et vulnérables.

    *

    Trois jours durant, j’ai soupçonné Agathe de préparer un casse avant de comprendre que son babyphone captait par interférence le portable d’un malfrat notoire domicilié dans le voisinage.

    *

    Les autres bébés vous semblent de grotesques caricatures du vôtre.

    *

    etc.

    (L’autofictif, L’arbre vengeur, 2009)

    janvier 11, 2011 à 14 h 18 min

  20. Isidore

    😀

    janvier 11, 2011 à 17 h 53 min

  21. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    (re-suite)

    Difficile pour moi de lire lorsqu’Agathe sollicite ma compagnie active. J’ai trouvé l’astuce : je poursuis devant elle ma lecture à haute voix, en y mettant ce ton enjoué, excessif et bêtifiant qui amuse et rassure les bébés. Et voilà comment malgré tout je suis arrivé au bout de L’Odyssée, des Possédés et du théâtre complet de Thomas Bernhard.

    *

    Quand je me sens d’humeur maussade,je n’ai qu’à chatouiller ma fille. La brave petite ne refuse jamais de rire à ma place.

    *

    Si le nourrisson demeurait nourrisson, s’il était effectivement comme on le dirait parfois un individu d’une autre espèce qui se plaît dans la compagnie des hommes, je ne doute pas malgré tout que de nombreux foyers choisiraient d’en adopter un, tant l’homme se plaît dans la compagnie du nourrisson.

    *

    Ils ajoutent régulièrement des poids à leurs haltères, moi, je laisse Agathe prendre des kilos.

    *

    Prospèrent le marchand de layette, le marchand de poussettes, le marchand de jouets, le pharmacien… Le tort du quincaillier déficitaire est de ne pas proposer une gamme de produits pour nourrisson.

    *

    Les comptes reçus ce mois de mon éditeur sont encourageants. L’érosion de mon lectorat se poursuit à un bon rythme. Mon objectif ambitieux, à l’horizon 2050, étant d’avoir pour seule et unique lectrice la très suffisante Agathe.

    *

    Il faudrait que je me tienne vraiment en très haute estime pour ne pas trouver légèrement excessive malgré tout la jubilation de ma fille à chaque fois que j’apparais.

    *

    Si je me fais aimer de ma fille, ma disparition un jour sera pour elle une souffrance atroce ; afin de lui épargner ce chagrin, je la bats comme plâtre. Du matin au soir, je frappe la pauvrette, je cogne ! je cogne ! oh mais chaque coup est plus douloureux pour moi que pour elle. Et puis, je lui prépare une telle fête !

    *

    Pour endormir l’enfant, nous le promenons à marche forcée dans des écharpes, nous le berçons infiniment : son sommeil puise dans notre fatigue.

    *

    HO ! EST-IL DONC IMPOSSIBLE DANS CE PAYS D’ACQUERIR UN BONNET QUI EVITERAIT L’OTITE A MA FILLE DE SIX MOIS SANS POUR AUTANT L’AFFUBLER D’OREILLES DE CHIEN OU DE LAPIN ? HO ! INDUSTRIE TEXTILE, JE T’INTERPELLE,LA !

    *

    etc.

    (L’autofictif voit une loutre, L’Arbre vengeur, 2010)

    janvier 11, 2011 à 21 h 05 min

  22. Yatsé

    Merci Pascale 😉

    et c’est exactement cela, pleins de moments fragiles et magiques !

    sinon 120 est toujours aussi étouffant on dirait …

    Pour revenir à Thibault, c’est vraiment surprenant, d’être deux puis trois 🙂

    Et je suis quasi sur que l’émotion suscitée par son arrivée est commune depuis des milliers d’années !

    je me sens tellement proche désormais de mes ancêtres …

    janvier 11, 2011 à 23 h 21 min

  23. Que 120 prenne un bouquin quand plus personne ne cause ici et qu’il s’ennuie, ok, c’est son droit, mais c’n’est pas une raison pour lire à haute voix ! J’suis d’accord avec toi, Yatsé ! 😉

    janvier 11, 2011 à 23 h 51 min

  24. Nos ancêtres, même les plus lointains, sont toujours là où on gratte le vernis. Dans les moments de grande intensité — naissance, amour, mort, etc. — il n’est même pas besoin de gratter, il surgit tout seul !

    janvier 11, 2011 à 23 h 55 min

  25. Crâo

    Te laisse pas influencer, 120, et surtout continue de chasser des auteurs dans ces grands bois sombres et touffus, ce sont de bonnes réserves pour l’hiver qui vient…

    janvier 12, 2011 à 9 h 11 min

  26. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    J’ai un peu honte. Il me faut maintenant avouer à Agathe, née au printemps, qu’existent en effet les sales pluies d’automne, le froid, les chemins boueux. Tout homme qui met un enfant au monde doit répondre de celui-ci auprès de celui-là comme s’il en était aussi le créateur. En regardant par la fenêtre tomber la pluie qui va nous empêcher de sortir, je vois bien qu’elle commence déjà à douter de mes talents.

    *

    Je ne vieillis plus, c’est maintenant ma fille qui grandit.

    *

    Il serait dommage de ne pas profiter de l’aubaine d’avoir chez soi un bébé pour se livrer à quelques expériences d’anthropologie appliquée destinées à accroître notre connaissance de l’homme. C’est ainsi que je n’emploie devant ma fille qu’un dialecte dérivé du tamoul qui n’est plus parlé aujourd’hui dans le monde que par sept personnes octogénaires affligées de surdité. Comment Agathe se débrouillera-t-elle pour se faire comprendre dans l’existence avec ce seul idiome, voilà ce qui va être passionnant à découvrir et étudier.

    *

    Ce leurre fonctionne au-delà de mes espérances. Sur le trajet de leur grande migration, les canards sauvages s’accordent une halte et se posent dans la baignoire où barbote Agathe, abusés par son jouet de celluloïd qu’ils prennent pour un congénère. Je n’ai plus alors qu’à tirer dans le tas.

    *

    Le sort en est jeté. Ma fille sera de la génération de la liseuse numérique. Autant l’initier dès à présent, me suis-je dit. Eh bien, croyez-le ou non, j’ai eu beau chercher, impossible de lui en trouver une en tissu.

    *

    Je me demande si Agathe n’est pas victime du syndrome de Stockholm. Elle semble en effet prendre peu à peu fait et cause pour nous, ses parents.

    *
    Lit-cage, parc à barreaux, je commence à craindre qu’Agathe ne se lie à quelque caïd dans ces prisons et n’en sorte finalement plus disposée au crime et à la délinquance qu’elle ne l’était en y entrant.

    *

    En la sortant de la baignoire, je dis hop !, en lui enfilant la manche de son body, je dis hop !, en la déposant dans son parc, je dis hop !, en portant à sa bouche une cuillerée de compote, je dis hop !, en soulevant sa poussette pour franchir une bordure de trottoir, je dis hop ! Je dis souvent hop ! Je dis très souvent hop ! Je n’en peux plus de ces hop ! qui sortent de ma bouche comme les crapauds du conte. Je ne veux plus dire hop ! Jamais plus je ne dirai hop ! J’en fais ici le solennel serment.

    *

    Agathe dort enfin
    derrière ses paupières je peux
    m’endormir aussi

    *

    On me demande si ma fille de dix mois et demi sait déjà dire papa. Soyons sérieux ! Agathe en est encore au rude apprentissage du latin que je lui enseigne à raison de cinq heures par jour et qui devrait lui faciliter grandement l’acquisition de notre langue.

    *

    etc.

    (L’autofictif voit une loutre, L’arbre vengeur, 2010)

    janvier 17, 2011 à 1 h 01 min

  27. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    (suite, toujours)

    Enfin un public ! Et inlassablement, nous profitons de l’immobilité forcée de nos nourrissons allongés sur le dos ou sanglés dans leurs poussettes pour leur infliger tout notre répertoire de comédiens et de chanteurs ratés.

    *

    Agathe, 11 mois et demi, considère gravement ce nouveau-né dans son berceau. Songeuse, perplexe, vaguement apitoyée, elle se demande dans quel monde il va vivre.

    *

    Je promène ma fille en poussette dans les allées du cimetière Montparnasse ; son regard glisse sur la tombe de Beckett devant laquelle je me suis arrêté, pensif. Puis, dans la rue, elle ouvre grand les yeux et se penche en avant pour mieux voir un jeune crétin qui passe en vrombissant sur la roue arrière de sa moto. Agathe !

    *

    Oh le frais gant de toilette passant sur mon vieux visage qui révéla celui d’Agathe !

    *

    J’arrache furieusement ses cheveux. Je démets ses membres un à un. J’écrase sa tête sous mon talon. Pardon, Agathe, pardon ! Mais cette poupée que l’on t’a offerte est vraiment trop laide.

    *

    J’ai mis au monde une petite fille sans grand effort. C’est dire ce que je pourrais accomplir si je me donnais un peu de peine.

    *

    Jugeant que ma fille était suffisamment outillée pour la vie, je l’ai aidée hier à boucler son petit bagage et je lui ai montré la porte. Elle n’a plus besoin de moi. Ses deux premières dents ont percé. Elle peut décapsuler ses bières.

    *

    Je caresse les fontanelles d’Agathe sous les fins cheveux qui commencent à boucler. Est-ce que vraiment il va falloir lui fourrer dans le crâne toute la Révolution, tout Napoléon, toute la Seconde Guerre mondiale, et encore Valéry Giscard d’Estaing ? Faut-il vraiment violer ces tendres fontanelles ? Ne pourrait-on parier sur l’innocence et tenter avec elle de tout recommencer dans l’affection et le bruit neufs ? (ou vaut-il mieux de même oublier Rimbaud ?)

    *

    Le spermatozoïde était pourtant bien ce têtard qu’un baiser changea en princesse Agathe.

    *

    M’en fous. J’ai une petite fille.

    *

    etc.

    (L’autofictif voit une loutre, L’arbre vengeur, 2010)

    janvier 24, 2011 à 21 h 03 min

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s