"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Des préhistos parmi nous (7) : Maurice Rheims

A première vue, cela peut paraître étrange : académicien, historien d’art, commissaire-priseur, Maurice Rheims semble au plus loin de Cro-Magnon. Pourtant, ses mémoires, intitulées Une mémoire vagabonde, la préhistoire que nous vivons (Gallimard, 1997), révèlent qu’il était hanté par les temps les plus anciens.

Comment ne pas accorder le précieux label PP à celui qui n’hésitait pas à écrire « je suis un homme préhistorique » tout autant que « je suis resté un primitif » et nous aide, à sa façon, à penser nos origines.

120, on compte sur toi pour nous aider à en savoir davantage.

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29 Réponses

  1. Commissaire-priseur, on avait déjà vu qu’il y avait là quelque chose de « PPable » :
    http://www.partiprehistorique.fr/2009/02/26/chronique-de-crao-7-vente-du-siecle-et-collection/

    octobre 23, 2010 à 23 h 05 min

  2. 120

    Ecrit par Maurice Rheims :

    « […] Décidémment non, grand-papa Pariétal et grand-maman Rupestre, vous n’intéressez pas vos decendants, même si, chez Rabelais, plus tard chez Restif, on décèle quelque « vision » de votre passé. Les promeneurs qui hantent le parc de Versailles peuvent se perdre dans des labyrinthes artistiquement traités : les jardiniers du Grand Roi ont résumé l’idée de l’Antiquité au légendaire. On croise des nymphes, grand-mères de ces nymphettes aujourd’hui femmes d’âge, déjà passées de mode. On aurait pu attendre un mot de ces messieurs intellectuels hautement cultivés de l’Encyclopédie. Mais ces Diderot et ces d’Alembert au goût monarchique modéré, prompts à découvrir, classer, magnifier, remettre en question les sciences tenues pour acquises, ne vous mentionnent pas une seule fois. Pas un romantique ou un spiritiste féru de tables tournantes n’aura réussi à faire revenir l’un d’entre vous pour vous faire raconter enfin ce qui m’intrigue tant sur mes origines. […] »

    (Une mémoire vagabonde, la préhistoire que nous vivons, Gallimard, 1997)

    octobre 23, 2010 à 23 h 18 min

  3. 120

    Ecrit par Maurice Rheims :

    « […] Entre l’Hibernatus, sorti congelé d’un sommeil pluri-millénaire, et mon aïeul le juif errant, je ne fais guère de différence. Fantômes surgis de la nuit des temps, ils m’ont transmis leur savoir, leur mémoire, leur sensibilité. C’est d’eux que je tiens mon amour du Beau, ses canons plus aimables que ceux de la guerre. De millénaire en millénaire, malgré les drames, en dépit de sa condition mortelle, l’homme a fait preuve d’une inventivité prodigieuse, déjouant les pièges du Diable, rivalisant avec le Créateur. De la parole au signe gravé sur la roche, de l’outil au monument de marbre, de la paroi d’une grotte au pinceau, il n’a cessé de vaincre l’oubli, stimulé par la divine étincelle du désir.

    Pour ma part, cet inlassable élan de génies bricoleurs éclaire amplement nos obscures origines. J’en revendique l’héritage : je suis un homme préhistorique. […] »

    (ibidem)

    octobre 23, 2010 à 23 h 49 min

  4. 120

    Ecrit par Maurice Rheims :

    « […] Il y a vingt ans, un fait curieux a fondé mon attirance pour la préhistoire, en me faisant réfléchir sur les ères qui nous ont précédés.

    C’est au cimetière du Père Lachaise, à quelques pas de la rue du Repos, dans un petit enclos en comblanchien, pierre tendre qui par sa ductilité évoque plus la savonnette que le bloc de granit, monument érigé en un style tirant sur le dorique, que repose ce qu’il me reste d’ancêtres. Le mot paraît plutôt affecté, disons plutôt mes ascendants, dont j’ai connu sept membres en tout et pour tout, y compris deux cousins disparus en 1944 dans la fumée des camps. L’entreprise de pompes funèbres qui avait en charge l’entretien de notre caveau me fit savoir que le sommeil des miens était menacé par d’importantes fissures. Je devais sans tarder me rendre sur place, afin de décider de ce qu’il importait de faire. On creusa, et profondément.

    Je me souviens de cette matinée de janvier, des hommes qui, le pic à la main, entamaient le terreau durci par le froid. Soudain, il fallut s’interrompre. A six mètres sous terre, sous les cercueils familiaux, il y avait une excavation, comme une sorte de plate-forme asséchée par le temps. Six squelettes, apparemment en parfait état de conservation, reposaient côte à côte, avec cette particularité de se tenir par la main, évoquant ces fresques du Camposanto de Bâle ou de Pise.

    Sur l’heure, les archéologues accoururent : il s’agissait bel et bien de fragments de ces niches funéraires fréquentes en Europe. On transporta les restes au Muséum. Les paléontologues soumirent ces ossements à l’étude, au crible de carbone 14 : ils étaient indubitablement âgés de trente à quarante mille ans… Sans doute, ces gens avaient-ils habité l’une des nombreuses grottes creusées du côté de Belleville, de Charonne, de Montmartre.

    « Ces squelettes ayant été trouvés sur votre concession familiale, vous seriez fondé à les réclamer… »

    Pourquoi pas ? Moi qui n’avais pas réussi à retrouver trace de mes origines eu-delà du XVIIIe siècle, voilà que d’un coup de pioche je pouvais me targuer de remonter bien plus haut que les Guise ou les Penfentenyo ! De quoi corser ma pinte de snobisme, pour moi qui soufre de ce petit travers bien français. […] »

    (ibidem)

    octobre 24, 2010 à 13 h 50 min

  5. Belle anecdote, non ?
    En cherchant bien, on a tous notre petite excavation !

    octobre 24, 2010 à 14 h 00 min

  6. Isidore

    Bien belle histoire, assurément !..

    À part une excavation dans le ciboulot, non, je ne vois rien d’autre pour ce qui me concerne…

    octobre 24, 2010 à 17 h 03 min

  7. 120

    Ecrit par Maurice Rheims :

    « […] Première question : vous souvenez-vous de vos occupations, de votre disposition mentale, de l’étoffe de vos songes, les 4 avril 1965, 9 novembre 1971, 26 mai 1992, étant établi que ces dates ont été tirées au hasard ?

    En ce qui me concerne, je n’en ai pas la moindre idée. Il me faudrait consulter mes agendas, à supposer qu’ils fussent tenus à jour. […] Autant dire que nous sommes, dans nos propres souvenirs, à nos yeux même, une sorte d’homme préhistorique. A peine quelques pages de l’éphéméride arrachées, nous ne sommes plus renseignés sur nos actes, nos intentions, nos états d’esprit que sur ceux de l’humanité la plus ancienne. Nous portons en nous-mêmes une préhistoire personnelle.

    Deuxième question : avez-vous jamais eu connaissance des émotions, des sentiments intimes de ceux dont vous êtes issu, vos père et mère, vos grands-parents, que voici souriant sur des photos de mariage fanées ? Il serait exceptionnel que la pudeur et les convenances n’aient pas mis un frein aux confidences. Nous ne savons rien de l’intimité des générations qui nous ont précédés […].

    L’histoire de nos parents, ses racines profondes demeurent aussi mystérieuses, énigmatiques que celles des tout premiers hommes, en dépit de l’héritage qu’ils nous transmettent. Inutile de remonter aux origines du monde pour trouver des hommes préhistoriques : nos arbres généalogiques en sont pleins, dès le rameau qui nous précède.

    Troisième question : pourriez-vous affirmer que vos enfants, vos amis proches vous ouvrent leur coeur sans la moindre réticence, s’épanchent avec une sincérité absolue ? Evidemment non. Chacun a besoin de préserver une part de secret. Même nos contemporains, nos descendants observent à notre égard le mutisme de l’homme préhistorique.

    Si, à ces questions, il devait y avoir une réponse, elle serait que nous sommes cernés par la préhistoire et ses créatures. Et c’est peut-être parce que nous désespérons de parvenir à lever le voile sur nous et les nôtres que nous cherchons à faire parler les indices laissés par les premiers êtres humains. Faute de comprendre notre monde, nous remontons aux origines. En désespoir de cause.

    Comme tout le monde, jour après jour, année après année, je prends de l’âge. De sorte que ma préhistoire, cette période qui déborde largement du terrain de ma petite enfance, et dont ne subsistent que des reliefs épars, des images incertaines, s’enfonce dans un passé chaque matin plus éloigné. […] »

    (ibidem)

    octobre 24, 2010 à 17 h 10 min

  8. Bref, on est tout autant entourés de préhistos que toujours le préhisto de quelqu’un.
    Une conclusion bien PP, je trouve (mais peut-être ne la partagez-vous pas)

    octobre 24, 2010 à 19 h 05 min

  9. 120

    Ecrit par Maurice Rheims

    « […] Pareils à ces héros mi-dieux, mi-hommes des épopées homériques, nous « mythologisons » les ères préhistoriques, comme si nous y cherchions la preuve de notre orgueilleuse immortalité.

    Ainsi, Erectus, Neandertal ou Cro-Magnon, nos ancêtres, ces hommes des grottes, tailleurs de silex, chasseurs de rennes, peintres de parois, errants du passé, ne sont pas moins légendaires que le géant Antée, fils de Poséidon et de Gaia, ou qu’Auson, engendré par Ulysse au cours de ses voyages. […] »

    (ibidem)

    octobre 25, 2010 à 9 h 37 min

  10. 120

    Ecrit par Maurice Rheims :

    « […] Je ne peux expliquer autrement mon obsession pour le plus grand passé, pour la préhistoire : chacun de ces fragments, parvenu jusqu’à nous depuis les origines du monde, continuerait en quelque sorte à entretenir des liens, à tracer cette histoire d’avant l’histoire. Fractions infimes, bribes lacunaires de ce que furent ces temps infiniment lointains, fondus dans les espaces où s’éveilla l’humanité : cependant elles demeurent et donnent au souvenir l’ampleur de l’imaginaire.

    S’il faut savoir se débarrasser des souvenirs inutiles ou néfastes, il convient de le faire avec précaution. Certaines tribus mélanésiennes cuisent les restes du placenta dont s’est défaite la parturiente, pour s’en nourrir. Ce n’est pas autrement que je procède. M’emparant de tout ce qui, par-ci par-là, flotte dans mon esprit, le mêlant au terreau qui me reste sur le corps et l’échine, en écrivant ces « choses vues », j’ambitionne de faire exploser la vie, de la recréer à partir du matériau fragile de ces impressions gardées par milliers, depuis que mon cerveau est capable d’enregistrer, autant dire la nuit des temps, l’enfance de l’homme. […] »

    (ibidem »)

    octobre 25, 2010 à 9 h 50 min

  11. Isidore

    Je suis d’accord pour PPïser Maurice Rheims, il me plaît bien…

    octobre 25, 2010 à 10 h 24 min

  12. J’aime bien aussi son approche singulière, un peu obsessionnelle mais sans complaisance (j’apprécie tout particulièrement les « …en désespoir de cause » du com 7 et « …orgueilleuse immortalité » du com 9)

    octobre 25, 2010 à 10 h 54 min

  13. 120

    Ecrit par Maurice Rheims :

    « […] Ma nature est ainsi faite, peut-être paresseuse, qu’hormis la pelle à tarte, le moule à gaufre, la façon de tirer quelques pincées de sel des marais pour donner du goût à l amarinade, je ne vois guère d’étapes fondamentales dans l’humanité. Tout le reste, ce qui s’est passé, ce qui aurait pu se passer, ce qui se passera, me semble affaire de hasard, de coups de chance, de coups du sort.

    Les choses auraient été différentes, en serions-nous plus ou moins heureux ? […]

    Au fil des âges, la plupart des entreprises humaines se ressemblent. Plutôt que de s’en affliger, ou d’encenser le Divin, il me paraît plus sage de lui adresser quelques reproches. Lui, le Premier, alors qu’il était encore temps, aurait pu réfléchir plus longuement à tout cela, organiser le monde de façon moins brouillonne. Six jours, c’est peu ! Voilà peut-être pourquoi ce que les hommes réussissent le mieux, c’est de répéter, d’améliorer, de parfaire ce que quelques-uns, particulièrement doués, ont inventé ou créé à un moment donné. […] »

    (ibidem)

    octobre 25, 2010 à 11 h 06 min

  14. …et plutôt drôle, le papy, non ?

    Bon, c’est sûr, l’extrait ci-dessus montre qu’il pense dans un cadre judéo-chrétien qui ne doit pas plaire à Jacques mais bon… je trouve pour ma part qu’il s’en joue plutôt bien.

    octobre 25, 2010 à 11 h 09 min

  15. 120

    Ecrit par Maurice Rheims :

    « […] Par un morne après-midi de novembre au ciel gris, l’Eternel est exaspéré par les errements des hominidés. La grotte, le feu, la peau de bête et le gourdin, tout ça manque de fantaisie. « Tiens, et si je créais une espèce à part, genre anarchiste ? Ca pourrait être distrayant », se dit-il, et sans attendre, le voici qui invente les Juifs. Depuis le temps que les hommes s’échinent à frotter le silex pour en tirer l’étincelle, le briquet est usé. Le temps est venu de se pencher sur la pierre philosophale : à frapper les juifs les uns contre les autres, en surgiront assurément de nouveaux brandons, des flambées vivaces. C’est peut-être pourquoi on collera ce qui reste de leur peuple dans les camps nazis, pour alimenter les flammes. D’où proviennent-ils ? Comment ont-ils réussi à survivre, à perpétuer une existence tumultueuse, aventureuse, dangereuse, malgré les persécutions dont ils n’ont cessé d’être l’objet ? Puisque le Créateur est à la genèse de tout le vivant, je lui demanderais volontiers quelle idée lui est passée par la tête lorsqu’il donné le jour aux Hébreux, ces gens qui semblent avoir été crées exprès pour accumuler sur eux les problèmes : voyez l’histoire de Moïse, leurs rapports avec Pharaon. Où erraient les miens à l’époque homérique ? On aimerait en voir quelques-uns aux côtés d’Ulysse, lui servant de conseillers. Nul coreligionnaire non plus chez Hésiode, comme s’ils étaient tenus à l’écart de la création du monde. En supposant que des divinités, des religions, des sectes aient existé aux temps préhistoriques, on peut regretter que les hommes des grottes se soient privés des juifs, hommes et femmes sur qui taper pour passer sa mauvaise humeur, commodes à persécuter, torturer, massacrer, accuser des sept péchés capitaux. Tiens, c’est peut-être ça, le motif qui a poussé le Seigneur à fabriquer des juifs. […] »

    (ibidem)

    octobre 25, 2010 à 11 h 36 min

  16. Sa fable (cf. ci-dessus) sur les juifs anarchistes, fantaisistes et distrayants est sans doute à rapprocher de sa théorie du désordre créatif :

    « […] J’ai toujours vécu dans le désordre, y trouvant sans doute plus de bon que de mauvais. Je ne crains pas de dire que c’est sur lui que se fonde ma stabilité. Les façons d’organiser le monde de nos contemporains, je ne les partage pas, je ne les ai jamais partagées. A vrai dire, je suis resté un primitif. J’ai entassé dans ma besace le fruit de mes expériences, de mes émotions, sans volonté préconçue de classement, sans système ni méthode, comptant sur le hasard et la chance, mes petits bonheurs, pour m’y retrouver.

    Vivre il y a dix ou quinze mille ans m’aurait certainement convenu. Dans la grotte, pour autant qu’elle nous ait livré là-dessus ses secrets, on devait se laisser aller les uns sur les autres, dans une ambiance propice aux rapprochements, aux disputes. Cueillant, chassant, caressant, musardant au gré des circonstances, sans se régler sur la grande aiguille de la montre-bracelet, j’aurais trouvé là de quoi me satisfaire.

    Sur les parois, pas d’armoires, de placards, de rayonnages, d’étagères, de tiroirs ou de buffets à confitures. Qu’y rangerait-on ? Quelques silex, du bois sec pour le feu, des baies à mûrir. L’os de gigot, je le lance où il veut bien tomber, comme je fais aujourd’hui avec mes lunettes. Pas de porte non plus, pour interdire l’accès des voûtes, pas de lumière à éteindre derrière moi, je vais et viens à mon idée, commutateur ouvert, je gaspille l’électricité.

    […] Non vraiment, rigueur et règlements ne sont pas mon fort. Ce désordre, qui serait pour d’aucuns difficile à subir, je le recrée chaque jour, depuis qu’à la férule des maîtres j’ai préféré errer à droite et à gauche, courir la demoiselle. On ne m’a jamais pris au sérieux, sinon dans ces domaines de la curiosité, des objets, de la brocante. La discipline attire l’à-peu-près, la pulsions instinctive, le flair, le nez, l’analyse erronée, l’affirmation sans appel. Comment en serait-il autrement ? […]

    Homme de désordre, il me semble que je ressens mieux que quiconque le bonheur de vivre sans entrave. C’est à la faveur de cette divertissante dissipation que moi, le jouisseur aux yeux du sévère, j’espère passer de vie à trépas, sans m’en apercevoir, par inadvertance, de but en blanc. Je mêlerai alors ma fin à l’univers, poussière parmi tant de choses réduites en poussière. Celle qui la traque sur mon bureau, dans mon fouillis, ne pourra plus se plaindre de moi. « Enfin il a rejoint le chaos », pourra-t-elle graver sur la plaque, en guise d’épitaphe. […] »

    octobre 25, 2010 à 12 h 00 min

  17. Isidore

    Magnifique !!!

    octobre 25, 2010 à 12 h 37 min

  18. Mouais, la notion bourgeoise du désordre est somme toute relative… avec une femme qui époussette régulièrement son bureau ! 😉

    octobre 25, 2010 à 14 h 38 min

  19. 120

    Ecrit par Maurice Rheims :

    « […] Il y a quelques années, la presse relata l’histoire de cet homme égaré dans le Haut-Tyrol, mort saisi par le froid, et dont les restes bien conservés apparurent par suite du réchauffement d’un glacier. On baptisa la momie Hibernatus […]. Selon les anthropologues qui étudièrent la dépouille, l’errant n’était pas un perdreau de l’année. Cinq ou six mille ans, c’est vieux pour un colporteur. Il avait sans doute été tué sur le coup, entraîné par la charge des blocs de silex parfaitement taillés, sa marchandise dont on retrouva les éléments épars autour de son corps. Le chercheur en déduisit que l’artisan, l’ouvrier, devait vivre dans quelque abri, protégé des intempéries, pelotonné près d’un feu savamment orienté de façon à ce que les courants d’air chassent la fumée. Ainsi devait-il respirer sans dommages. L’homme était sans doute originaire du Tyrol ou des Vosges, exerçant son talent, son expérience à tailler des haches, des herminettes, avec la sécheresse précise du geste sur la pierre. Par la perfection de l’ouvrage, on supposa que la clientèle se pressait. Notre colporteur, chargé de silex, s’en allait au loin, de plus en plus loin, proposer sa marchandise. L’économie était d’avant-garde : le silex quasi éternel se transformait en pioche, en hache, transposé en métal, en monnaie. Voilà qui explique la découverte de ces silex usinés en Italie du Nord, dans ces régions qui s’étendent du côté des Apennins, entre Vérone et Bologne. Il en va de même aux Pays-Bas à Rijckholt, en Grande-Bretagne à Grims Graves, en France au Grand-Pressigny, préfigurations de nos Creusot et de nos Flins. Ici et là on prospecte, afin de se procurer un certain silex extra-fin, dont on pouvait tirer des lames longues et effilées, à la singulière tonalité de miel, capables de couper une cuisse d’auroch. […]

    Il en aura fallu de l’invention, du courage, à ces ancêtres bricoleurs ! Les Hibernatus courent la planète, cousins proches des patients tailleurs de pierre de Nouvelle-Guinée. Il devait en être du silex comme de nos jours du pétrole ou de l’acier, aussitôt trouvé, aussitôt investi dans le monde de la finance. Système assez voisin, finalement, de nos économies : avions, voitures, techniques, on apprécie les meilleurs produits manufacturés […] »

    (ibidem)

    octobre 25, 2010 à 15 h 14 min

  20. Cet « Hibernatus » n’est autre que le célèbre Ötzi, sur lequel, je l’espère, on prendra un jour le temps de se pencher un moment.

    octobre 25, 2010 à 15 h 22 min

  21. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, malgré ses références ouvertement judéo-chrétiennes, Maurice Rheims me paraît profondément païen, ou du moins (ne définissant pas encore précisément ce terme) proche de la fameuse (et fatale) tolérance polythéiste.

    C’est du moins ainsi que j’interprète notamment l’extrait suivant :

    « […] Pour ma part, et c’est là plus affaire de quantité que de scepticisme, je ne peux m’empêcher de me demander quelle divinité est la bonne, parmi toutes celles, innombrables, qui ont brillé puis se sont éteintes, comme les étoiles défuntes. Puisque aucun être humain n’échappe à sa fin, il semble normal que les dieux, à l’image de leurs sujets, meurent paisiblement, de mort aussi naturelle que celui qui croit en eux. L’inventaire s’imposerait. Si les listes de souverains, de papes sont bien tenues, du côté des dieux il y a des lacunes. On comprend que les Eglises aient jugé inutile de s’étendre là-dessus, jugeant fâcheux de révéler que, depuis la Création, les croyances se sont succédé. Voilà qui risquerait de dévaluer la fonction. Les Anciens l’avaient compris qui, sagement, appuyés sur les Bottin olympiens, ont scrupuleusement publié les attributions de chacun des membres de leur théogonie. Leur nombre est incalculable : orants, prêtres, entourant d’encens et de fumée les démiurges, dieux domestiques, indigènes, inférieurs, lares, parèdres, supérieurs, tutélaires, et leurs cours respectives. Que sait-on sur eux, sinon que ça commence généralement bien pour mal se terminer ? A quoi bon troubler les esprits, rajouter à ce panthéon les divinités originelles qui auraient aidé les hommes de la préhistoire à supporter leur condition ? Tandis que ceux de notre lointain passé gravaient leur croyance sur les parois de la grotte, sur la pierre, en ces signes mystérieux que s’acharnent à déchiffrer les savants, Dieu dans sa miséricorde n’avait déjà d’autre souhait que de souscrire aux desseins de l’humanité : vivre, et puis mourir. […] » (ibidem)

    octobre 25, 2010 à 18 h 08 min

  22. 120

    Ecrit par Maurice Rheims :

    « […] En m’aventurant dans les sous-bois touffus de ces temps très anciens, j’ai seulement pour ambition de cueillir la pomme d’or à l’arbre de la curiosité. C’est de sa chair que je me nourris, de ses sucs que je tire ma morale, celle du plaisir. Ayant toujours aux certitudes appris à préférer les ambiguïtés, matière à rêver, à interpréter , le mont Bego [NDLR : site préhistorique de la « Vallée des Merveilles »] ne pouvait que faire écho à mes inclinaisons. […] »

    *
    « […] A quel moment, en quelles circonstances, quelqu’un s’est-il avisé que la côte de l’auroch, du cervidé, gagnerait à être assaisonnée ? Qui le premier a associé l’idée de l’amertume à la baie, a léché le bout de ses doigts pour en saisir le goût sur la langue ? Quel petit enfant a réclamé à sa mère plus de suavité, léchant comme un sucre d’orge la sève de la branche juste cueillie ? Ce sont sans doute les femmes qui, en préparant les repas, en les affinant sans cesse, allaient débusquer le goût, les saveurs. Il faut s’en référer aux ustensiles, aux plats, aux instruments nécessaires pour préparer le brouet, élever la chaleur de la nourriture. Plus tard, on inventera la cuiller, le couteau, enfin la fourchette. La gastronomie sera au mangeur ce que la musique est à la voix, la danse au geste, le théâtre à l’expression du visage. Il aura fallu que monsieur et madame Rupestre aient pris conscience de la douceur. Façon d’en revenir au plaisir. Prendre conscience des émotions d’autrui, les remarquer, puis les inventorier, les rapporter aux comportements, les répliquer enfin lorsqu’elles semblaient correspondre à des instants de bien-être : voilà qui a dû prendre beaucoup de temps. […] »

    *

    « […] Pour autant qu’on puisse le déterminer à l’examen des restes, on ne devait pas s’amuser tous les jours, de la naissance à la mort, au cours d’une vie que les pièges multiples rendaient brève. On devait même plutôt s’ennuyer. L’ennui des cavernes, je peux l’imaginer. Il me suffit de retourner cent ans en arrière, de me remémorer les récits que me narrait mon père sur son enfance, celle de ses parents et de ses grands-parents. Obscurité à la tombée du jour. Demeures mal chauffées. On glissait d’une pièce à l’autre tant elles étaient froides, on se tenait dans le « salon », avant de s’enfourner dans son lit. […] »

    *

    « […] Pour passer du gourdin, de la fronde au pistolet mitrailleur, il en aura fallu des procréations ! C’est là la ligne dynamique qui obnubile mon sujet, qui n’a jamais quitté mon esprit : comment s’y prendre au mieux, comment faire de l’instinct une jouissance, comment, doigts fureteurs sur les épidermes, érotiser, disons le mot, la baise ?

    Tout comme je n’ai jamais cessé de m’investir dans ce que je tiens pour la façon de bien se cultiver, on ne m’ôtera pas de l’idée que c’est à ces recherches que l’homme pariétal a acquis sa vraie connaissance, sa vraie culture. Je suis persuadé que c’est à partir du moment où l’homme s’est mis à penser au plaisir, passant outre aux élémentaires chevauchements du rut, que sont nées la civilisation, la poésie, les belles-lettres, la chansonnette. Recommencer, se dépasser : ainsi a dû se développer l’idée d’une excellence à atteindre. A force de rivalité, d’émulation, est né le concept de chef absolu, non seulement le chef de guerre, mais le premier d’entre les meilleurs. Celui-ci aura réussi, dorénavant des deux mains, à conduire son affaire, à mener ses travaux à bien, à maintenir son corps sur celui de la belle. Il lui aura fallu prêter attention au déroulement de la séquence, comme l’amoureux de la mer écoute la houle, le ressac, et en vue des plages la vague qui s’apprête à déferler. C’est en s’exerçant aux parcours du plaisir que l’homme a appris à mener sa barque, à économiser ses forces, à prendre son temps pour reculer ses propres limites. […] »

    *

    « […] Depuis ses origines, l’homme s’ennuie. A qui veut fuir l’insatisfaction et la mélancolie de sa condition, le plaisir est un moteur, et sa recherche le carburant, tous deux nécessaires à faire avancer la machine.

    Au savant pointilleux, qui avance à pas précautionneux dans la lande où s’enchevêtrent témoignages ténus et pistes discontinues, je n’ai aucune preuve à apporter. Mais, en romancier, j’ai l’intuition qu’à la base du tronc de notre arbre généalogique, l’affectivité, les émotions, la sensibilité ont seules fait sourdre la sève du savoir, des sciences, de la connaissance. De cela, ni les hypothèses des chercheurs, ni les ouvrages consacrés à nos ancêtres préhistoriques ne m’auront fait démordre, eux qui restent étrangement discrets sur le plaisir et ses accessoires. […] »

    (ibidem)

    octobre 28, 2010 à 9 h 18 min

  23. Désolée pour cette intrusion, mais Isi, t’as compté tes doigts ce matin ?????

    octobre 28, 2010 à 12 h 24 min

  24. isidore

    Ben oui, 14 comme d’habitude, pourquoi ?

    octobre 28, 2010 à 13 h 27 min

  25. demande à Vincent…

    octobre 28, 2010 à 14 h 18 min

  26. isidore

    Au secours, Vincent, j’veux comprendre !!!

    octobre 28, 2010 à 14 h 47 min

  27. Arfff… j’ai juste fait un drôle de rêve cette nuit, limite cauchemar, où je me retrouvais face à sa soeur qui avait tes doigts arrachés dans sa bouche. 😉

    octobre 28, 2010 à 15 h 04 min

  28. Ouais ben mets des moufles aujourd’hui, Isi, on ne sait jamais !
    (sauf si tu veux devenir le Django du piano)

    octobre 28, 2010 à 15 h 06 min

  29. isidore

    Non mais c’est monstrueux ça, en plus sans me prévenir ! Tu te rends compte, j’aurais pu me mettre au piano sans savoir que je n’avais plus de doigt… Au fait, la sœur à qui? À Amélie? Il va falloir qu’on ait une petite explication tous les deux… Tu fais quand même de drôles de rêves, Vincent 🙂

    octobre 28, 2010 à 15 h 21 min

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