"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Des préhistos parmi nous (5) : Hélène Grimaud

Explorons un peu la part féminine de la « préhistoritude ». Hélène Grimaud, donc. Première femme citée dans cette rubrique des « Préhistos parmi nous ».

Pourquoi ?

Son talent musical, déjà, où s’exprime cette étonnante fougue qui l’anime.

Son lien, non moins étonnant, avec les loups.

Ce charme enfin. Déroutant, implacable, inquiétant.

Autant de pistes de réflexion à — éventuellement — explorer.

Pour mieux la connaître :

watch?v=gFEnWm2UUYA&feature=related

watch?v=KO40_is15kg&feature=relate

watch?v=H-MVZ_wU6pg&feature=related

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42 Réponses

  1. Dis donc, sacrément sophistiquée ta préhisto !

    décembre 17, 2009 à 12 h 51 min

  2. Pouquoi, « préhisto », pour toi, est encore synonyme de frustre et trivial ?

    décembre 17, 2009 à 12 h 52 min

  3. Isidore

    Personnage, ma foi, fort intéressant et sans doute d’une cruelle intensité, comme le sont tous ceux qui irradient une puissante lumière. j’ai regardé le reportage avec beaucoup d’intérêt mais je suis toujours un peu gêné par cette volonté commune de fabriquer des « stars », les nouvelles idoles, en quelques sorte de notre religion du spectacle et de la Culture. Car c’est faire finalement beaucoup de tort à la vie réelle, celle que l’on vit réellement avec des gens tous plus imparfaits les uns que les autres. Je préférerais que l’on parle de la personne réelle, celle qui irradiant une telle lumière doit effrayer de l’ombre qu’elle porte aussi, plutôt que de ce personnage médiatique sensé faire la promotion de ce merveilleux pouvoir culturel occidental dominateur. Cette personne réelle telle que j’essaye de la percevoir à travers le filtre idéologique du reportage, me semble d’ailleurs beaucoup plus intéressante … même si elle accepte de servir ce pouvoir. J’ose imaginer que la fréquentation des loups plutôt que de la rendre loup elle-même, sait la maintenir en contact avec une simplicité et une certaine vérité des choses la protégeant de l’enfermement dans le rôle que ce système lui fait jouer. Je la vois bien partager un peu de la vie branquignolesque de notre PP. Mais il faudrait peut-être d’abord lui demander son avis…

    décembre 17, 2009 à 13 h 05 min

  4. La première femme préhisto citée ici était clarissa pinkola estes… merci Blandine.

    décembre 17, 2009 à 13 h 17 min

  5. Isidore

    Il est d’ailleurs rigolo d’observer les canons esthétiques de cette religion du star-système, en comparant la photo d’H. Grimaud que tu as choisie, Vincent, avec sa physionomie réelle telle que l’on parvient à la deviner quand même à travers le film, malgré le maquillage basique indispensable. Il n’y a rien à faire, je préfère le naturel… surtout avec (et grâce sans doute) à ses imperfections: je me sens mieux chez moi.

    décembre 17, 2009 à 13 h 18 min

  6. Isidore

    Et merci aussi Isidore, non ?
    Fin du Post 26: http://www.partiprehistorique.fr/2008/03/06/on-a-retrouve-la-venus-de-milo-prehistorique/

    décembre 17, 2009 à 13 h 28 min

  7. Ah ouiiiiiiiiii ! dis donc comment t’as fait ? moi j’arrive pas à faire marcher le moteur de recherche…
    Merci Blandine parce qu’elle me l’a offert il y a un an… et depuis on traque ensemble Baba Yaga… très éloigné d’Hélène Grimaud tout ça, mais bon, avec un peu de maquillage, une bonne teinture et des spots… 😉

    décembre 17, 2009 à 13 h 33 min

  8. Amélie

    décembre 17, 2009 à 13 h 39 min

  9. J’ai un moteur de recherche assez artisanal mais finalement efficace: ma mémoire. Je savais que c’était un commentaire d’un de tes articles, et que ça datait de début 2008. Mais il y a certainement un autre moyen plus génialement efficace informatiquement… que j’ignore. A part ça, je veux bien aller traquer Baba Yaga avec vous.

    décembre 17, 2009 à 14 h 08 min

  10. Amélie

    ahaaaaa ?
    ben si tu veux jouer, on a lancé un nouveau jeu pour les fêtes :
    chacune doit faire son autoportrait en baba yaga, sous la forme qu’elle choisira. Puis on se réunira un soir de janvier pour se les présenter.
    ça va faire loin pour toi, mais pourquoi pas ? 🙂

    décembre 17, 2009 à 14 h 18 min

  11. Amélie

    Bon, cessons là ces digressions…

    décembre 17, 2009 à 14 h 18 min

  12. 120

    Ecrit par Hélène Grimaud :

    (sur sa rencontre avec la musique)

    J’aurais été atteinte, selon les manuels de médecine, de TOC, troubles obsessionnels compulsifs.

    […] Bien plus tard, j’ai compris que cette obsession d’une symétrie des choses, jusque dans les blessures qui chagrinaient tant mes parents et que les maîtresses d’école jugeaient tellement « in-quié-tantes », trahissait tout simplement une aspiration plus fondamentale : la recherche d’un équilibre, de l’équilibre de tout mon être dans le monde et l’univers. J’étais, en fait, en quête de mon centre de gravité, ce point exact qui appartient à chacun et définit sa place, hors de toute douleur et de toute frustration — le lieu de sn accomplissement.

    […] Alors ont commencé les inscriptions à des cours divers : danse, judo, tennis. Les premiers m’ont très vite ennuyée, sans que je traîne les pieds pour m’y rendre. Le tennis, dernière tentative sportive, m’a davantage amusée ; pour autant, ni les blessures volontaires, ni les rangements obsessionnels n’ont disparu.
    — Un excès d’énergie psychique plus que physique.
    C’est mon père qui a émis le premier cette hypothèse, après l’échec de toutes ces entreprises d’épanouissement.
    — Et si on inscrivait Hélène à un cours de musique ?
    On lui avait parlé d’heures d’initiation musicale pour de très jeunes enfants que donnait Françoise Tarit, dans le centre d’Aix. Le lendemain, j’étais chez elle.

    […] Elle s’est mise au piano et elle a joué une petite pièce de Schumann. Et, comme le génie se déploie hors de la lampe lorsque Aladin la frotte, toute une magique atmosphère a habité ce salon de musique. Comme à travers le rêve, des choses qui viennent de très loin sont remontées en moi, ou plutôt sont nées du tréfonds, du plus lointain intérieur. Je me souviens, comme si c’était hier, de l’enchantement que j’ai éprouvé ; je me souviens d’avoir eu l’impression d’être agrippée par l’idée d’infini qu’évoque la musique, d’avoir eu l’impression physique d’une ouverture, l’impression qu’une voie s’ouvrait devant moi, comme si une porte creusait le mur et qu’un chemin s’en échappait, lumineux et droit vers une harmonieuse révélation. Je me souviens d’avoir respiré plus largement, plus profondément.

    […] La musique m’a correspondu, parce que je crois que pour être musicien, il faut être compulsif, il y a une compulsion innée, comme dans n’importe quelle activité qui demande une recherche de perfection. J’imagine que tous les enfants qui pratiquent un instrument ou un sport ont cela en eux. Il faut d’emblée posséder une certaine suite dans les idées, presque maladive, en même temps une certaine exubérance, une force de communication expressive.

    Je crois même que c’est pour cette force de communication que j’aimais les chiens, tous les chiens.

    (Variations sauvages, Robert Laffont, 2003)

    décembre 19, 2009 à 10 h 48 min

  13. Mouais, 120, t’es vraient sûre que c’est elle qui écrit ?

    décembre 19, 2009 à 10 h 50 min

  14. 120

    Ecrit par le nègre de Hélène Grimaud :

    (sur sa rencontre avec les loups)

    Cette nuit-là, il faisait noir d’encre.

    Jeff était absent. Je ne parvenais pas à dormir, aussi je m’étais lancée dans le décryptage d’une partition. Harvey pleurait et grattait la porte du jardin pour sortir. Elle avait pris une sérieuse habitude de nos balades et considérait désormais qu’elles lui étaient dues. J’ai regardé mar montre. Il était deux heures du matin. Après tout, pourquoi pas ? J’ai refermé mon livre et nous sommes parties toutes les deux, d’un pas vif, vers le nord.

    […] Et c’est à cet instant que je l’ai vue pour la première fois.

    Une silhouette de chien mais, dès le premier coup d’oeil et malgré la nuit, on savait instantanément que ce n’était pas un chien. L’animal avait une démarche indescriptible, tendue, furtive, comme si elle avançait dans un tunnel d’une hauteur à peine suffisante. Ses yeux avaient une luisance presque surnaturelle ; ils diffusaient une lumière sourde, violette et sauvage. Bizarrement, chacun de ses pas éteignait les sons autour d’elle : plus d’oiseaux de nuit, plus de reptations ni de bruissements d’ailes mais un silence épais et tendu. Elle m’a regardée et un frisson m’a parcourue — ni peur, ni angoisse, un frisson tout simplement.

    A une vingtaine de mètres derrière l’animal, un homme de haute taille a surgi à son tour. Harvey a poussé un petit gémissement et a filé dans les sous-bois où elle s’est couchée. Alertée par l’attitude de mon chien, je me suis immobilisée.
    — Vous vous promenez souvent à cette heure-ci ?
    […] L’inconnu se présentait. Il s’appelai Dennis.

    […] En vérité, ce n’était pas l’homme qui m’intriguait, mais son chien. Dans l’obscurité, l’animal ressemblait étrangement à Harvey ; pour autant, il était radicalement différent, non pas par son physique, mais plutôt par son comportement. Il se tenait éloigné, un peu à part. A peine ai-je terminé de parler qu’il s’est avancé vers moi avec une souplesse aérienne. Il est venu me flairer pour reculer aussitôt.
    […]
    — C’est une louve, a expliqué Dennis sans même que je formule la question.

    Au même moment, elle s’est approchée de nouveau. Je n’ai pas avancé la main.

    […] Dès qu’elle a touché ma main, Dennis a cessé de parler. Son regard fixait la louve. Il semblait sidéré. Lorsqu’elle s’est couchée, il a murmuré :
    — Je ne l’ai jamais vu faire cela.
    — Cela ?
    — Qu’elle se couche ainsi. C’est un signe incroyable de la part d’un loup, un signe de reconnaissance et de confiance. Et même un signe de soumission. Les loups éprouvent une véritable phobie de l’homme. Ils ne s’exposent pas de cette façon s’ils ne se sentent pas en sécurité. Même avec moi, elle ne s’est jamais comportée ainsi…

    Elle est restée à mes pieds. Je devais lutter contre une formidable envie de frotter mon visage contre son museau, de la caresser, de courir avec elle dans la nuit.

    (Variations sauvages, Robert Laffont, 2003)

    décembre 19, 2009 à 11 h 51 min

  15. Isidore

    Tu penses qu’elle n’écrit pas elle- même ?

    décembre 19, 2009 à 12 h 53 min

  16. Pour le coup, ça me paraît évident.

    Je ne suis pas spécialiste de la question, mais là, le livre est tellement formaté, besogneux, convenu (alternance d’éléments hagiographiques et de chapitres encyclopédiques à deux balles sur les loups) que ça sent très fort le « faiseur de livres » répondant sans grands efforts à une commande.

    Rien à voir, en tout cas, avec l’espèce d’ardeur sensible et rebelle qu’elle dégage. C’est impossible (à mon sens, en tout cas) qu’elle puisse écrire comme ça.

    J’espère pour elle, en tout cas… 😉

    décembre 20, 2009 à 10 h 33 min

  17. 120

    Ecrit par le nègre de Hélène Grimaud :

    (sur son pouvoir de séduction)

    Des hommes se sont mis à me sourire, de ces sourires terrifiants parce qu’ils n’impliquent aucune gentillesse, aucune douceur — des sourires collants comme des bonbons sales. C’est que le regard de concupiscence connaît mille versions. Certains sont goguenards, certains plus timides — mais alors par en dessous avec quelque chose d’obscène. J’ai rencontré des regards d’une infinie mélancolie — ceux qui renoncent au fruit interdit et rêvent d’y goûter, empoisonnés quotidiennement par la strychnine de leur désir. Mais pour moi, comme pour toutes les filles du monde, cette ronde dont je faisais l’objet et la luisance de ces yeux posés sur moi avaient quelque chose de glaçant parce qu’il s’en dégageait une essence primaire, barbare, une violence pure, nucléaire, un aperçu de forces noires énormes et féroces.

    Et encore, lorsque j’y repense, je crois que cette manière était plus simple que l’attitude que les hommes m’opposent aujourd’hui. Dans les rues de mes quinze ans, malgré mes jambes frêles comme des tiges de coquelicot, malgré l’absence de toute coquetterie dans ma mise, malgré mes grands chandails en godille sur mes genoux et leurs manches mangeant mes mains, il y avait chez certains hommes une invitation manifeste, née du quiproquo de mon regard directement planté dans le leur et de ma démarche d’errante. Aujourd’hui, c’est pire. Les hommes ne me voient pas, ils voient ce qu’ils croient que je suis ; ils se projettent à travers moi dans une image déformée d’eux-mêmes, de leurs désirs, de leurs inhibitions. Et je supporte de moins en moins, dans ces face-à-face, dans les rencontres fortuites auxquelles m’oblige mon métier, de me retrouver la récipiendaire d’un fantasme qui n’est pas moi, que je fuis, et qui provoque chez moi le plus profond mépris pour celui chez qui je le devine.

    (Variations sauvages, Robert Laffont, 2003)

    décembre 20, 2009 à 23 h 31 min

  18. Je précise mon propos :
    Le « nègre » que je suppose n’a rien inventé. A part les parties encyclopédiques sur le loup (qu’il a sûrement tiré tout droit de Wikipédia), il n’a sans doute fait que retranscrire en prose écrite les propos enregistrés lors d’un simple entretien.
    Ce n’est donc sûrement pas sa plume, mais se sont sinon exctament ses mots, du moins ses idées.

    décembre 20, 2009 à 23 h 37 min

  19. Isidore

    De toute façon après de tels commentaires sur les hommes et leur « désirs obscènes », faisant surgir soudain l’épaisse ombre pressentie chez cette femme assurément très lumineuse, j’imagine sans peine qu’elle puisse faire appel au service de « nègres » (ou plutôt négresses, c’est moins dégoûtant) pour assurer sa promotion… et avec un minimum de scrupule, il en va de soi… De toute façon il n’y a pas de honte à préférer les femmes aux hommes, même pour une femme.

    décembre 21, 2009 à 10 h 29 min

  20. 😉

    décembre 21, 2009 à 10 h 48 min

  21. En rebond sur les commentaires 12 et 14 :

    Au-delà de la potentielle réécriture du passé, ces deux « rencontres » un peu magiques (avec la musique et les loups) me font penser qu’il y a peut-être, aujourd’hui encore, — comme au temps où Néandertal cohabitait avec Sapiens — deux espèces humaines sur la planète : ceux qui ont un destin tout tracé, comme écrit d’avance, et qui n’ont qu’à le suivre en se laissant guider par l’évidence, et ceux qui, rongés par le doute et comme plongés dans le noir sans guide indiquant une direction préférentielle, tâtonnent, louvoient et « bricolent » du coup leur vie comme ile peuvent.

    J’ai l’impression qu’autant de fascination que d’incompréhension règne entre ces deux univers totalement opposés.

    décembre 21, 2009 à 10 h 59 min

  22. Isidore

    De plus, lorsqu’on a un amant aussi exigeant et comblant que la musique, on ne peut guère être disponible ni désirante pour autre chose… à part peut-être les loups, à condition de ne pas rencontrer un loup-garou, bien sûr.

    Trêve de plaisanterie, je pense aussi que ce type de vocation exige une ascèse proche de celle de tous les mystiques et exclut bien souvent la relation amoureuse à raz les pâquerettes, la Musique (ou Dieu) étant des amants très jaloux et quelque peu exclusifs.Il faut avoir le goût de l’absolu (et en assumer l’ombre formidable).

    décembre 21, 2009 à 11 h 06 min

  23. Réponse au commentaire 19 :

    Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle ait « fait appel aux services des nègres ». Ce livre n’est vraisemblablement pas de son initiative, mais un simple « coup d’éditeur » qui a senti le bond filon. Elle (ou son agent) a juste accepté d’accorder une interview… et de laisser faire les « faiseurs de livres » (qui ne sont pas son univers et ont dû lui vendre les vertus pédagogiques de son parcours quand eux songeaient surtout aux vertus commerciales de son image).

    décembre 21, 2009 à 11 h 08 min

  24. En effet, difficile pour un homme (car il semble bien qu’elle les préfère aux femmes) de rivaliser avec un piano et Chopin, Brahms, Beethoven…

    décembre 21, 2009 à 11 h 12 min

  25. …Un piano certes un peu encombrant mais qui chante et sourit à pleines dents (sans jamais puer de la gueule), jour et nuit, à la demande.

    décembre 21, 2009 à 11 h 13 min

  26. Isidore

    Oui, c’est vrai que ça demeure assez étrange et mystérieux toutes ces différentes formes de destins individuels. Entre ceux qui accomplissent en ligne droite une vocation glorieuse, ceux qui finissent dans la fosse commune sous le mépris et la haine universelle, et la majorité qui bricolent leur vie comme ils le peuvent, c’est vrai qu’il n’y a pas forcément de communication possible. Bizarre, bizarre !

    décembre 21, 2009 à 11 h 16 min

  27. 120

    Ecrit par le nègre de Hélène Grimaud :

    (sur la musique)

    La musique, par son puissant pouvoir de séduction, tient de la magie ; elle subjugue parce qu’elle suggère. Ce n’est pas un hasard si, dans l’Antiquité, elle est un don des dieux et qu’ils en jouent avec ferveur, ni si les ensorcellements viennent par la musique. Les sirènes usent de leurs voix pour dérouter Ulysse du droit chemin et si elles l’avaient pu, elles auraient fait sombrer les Argonautes, mais la musique d’Orphée, sa lyre, sera plus puissante que leurs chants et dissipera le sortilège. C’est aussi parce qu’elle chante que la petite sirène d’Andersen séduit l’homme qu’elle aime, et pour qu’elle ne l’épouse pas que la sorcière lui demande sa voix en échange — quel marché de dupes ! — d’une ravissante paire de jambes et d’une démarche gracieuse. Sa voix. Son chant. Seuls capables d’ensorceler le prince.

    (Variations sauvages, Robert laffont, 2003)

    décembre 21, 2009 à 11 h 40 min

  28. J’aimerais comprendre pourquoi, pour cette jeune femme (comme pour d’autres) le pouvoir de séduction de la musique est accepté, voire vénéré, alors que celui de la beauté féminine est au contraire honnis.

    En quoi on serait là face à de la magie blanche et noire.

    décembre 21, 2009 à 11 h 43 min

  29. Isidore

    J’organise de temps à autre à la maison des concerts de piano en faisant venir un jeune pianiste talentueux de la trempe d’H Grimaud (il sort aussi du Conservatoire Nationale Supérieur de Paris). Il nous offre donc des après midi de répertoire classique sur mon Bluthner qu’il fait chanter à merveille. Tout cela se fait en grande simplicité, la musique n’étant pas parasitée par tout ce flonflon mondain qui m’exaspère tant dans la « Vie Culturelle » ordinaire.

    Et je mesure combien ces rituels mondains et bourgeois creusent un fossé infranchissable entre ceux qui font partie du gratin et l’immense majorité de ceux qui sont ailleurs et se sentent exclus de la culture savante. Une fois débarrassée de sa gangue de mondanité, et à partir du moment où chacun peut se sentir accueilli sans avoir honte d’être aussi ignare, alors la musique( et surtout la plus savante) peut se déployer dans toute sa magie. Bach, Beethoven, etc. redeviennent des êtres fraternels et accessibles au commun des mortels, non plus des Dieux faisant la promotion des pouvoirs dominants pour les légitimer, mais de simples génies bien trop humains pour vouloir prétendre à toute autre chose.

    Sans minimiser leur mérite personnel et leur immense talent nécessaire, il ne faut néanmoins pas oublier la puissance institutionnelle considérable dont des musiciens vont pouvoir bénéficier une fois entrés dans le sérail du Conservatoire. Et je pense que si des destins semblent se déployer en ligne droite et avec une telle fécondité, c’est aussi grâce à ces outils institutionnels qui savent ouvrir le chemin avec une efficacité et une puissance incomparable, totalement inimaginable pour un individu isolé.

    Il ne faut pas oublier que la cooptation de classe (sociale, j’entends) reste prédominante pour le développement des talents. On a quand même beaucoup plus de probabilité de réussir une carrière dans un domaine si on naît dans le milieu social adapté. Disons qu’il faut le savoir et en être le plus tôt possible conscient si on souhaite contrarier cette loi.

    décembre 21, 2009 à 12 h 17 min

  30. On en revient toujours à ce problème d’échelle. Au « small is beautiful » !

    Là où tu vois un « rituel mondain et bourgeois », je vois plutôt une volonté — généreusement naïve — de faire profiter d’un talent d’interprétation d’un noble art au plus grand nombre. Avec les moyens actuels, ce qui se met alors en marche est vite « inhumain » (la vie même de ces « stars », adulés d’un hôtel à l’autre, n’a rien d’enviable).

    Mais sans doute ne sont-ce pas là deux conceptions contradictoires : les grands moyens associés à une générosité (plus ou moins faussement) naïve ne sont-ils pas deux attributs typiquement « bourgeois » ?

    décembre 21, 2009 à 13 h 41 min

  31. Isidore

    Allez, pour revenir à la musique: ce 3ème mouvement de la sonate 17 de Beethoven merveilleusement joué :

    décembre 21, 2009 à 21 h 08 min

  32. 120

    Ecrit par Hélène Grimaud :

    (sur Beethoven et La Tempête)

    A force de jouer Brahms et Beethoven, j’ai l’impression de les connaître intimement, comme s’ils m’accompagnaient, comme s’ils soufflaient mon texte. Il y a un passage szorfando dans La Tempête : à ce moment-là, je n’arrive pas à m’enlever de la tête que Beethoven fait un mouvement du coude, qu’il a dû faire ce mouvement, qu’il continue à le faire de toute éternité. Pour moi, Beethoven c’est une image d’ébrouement, de cheval qui secoue la tête — même si cela ne correspond à rien pour les autres. Quant à Brahms, allez savoir pourquoi, je lui vois un air penché, mais j’ignore si cette inclinaison tient à une attente, à une contemplation ou à l’expression d’une perplexité. Ce dont je parle, c’est chaque fois une image physique. D’ailleurs, lorsque je me dédouble et que, tout en jouant, je me vois en train de jouer, il m’arrive de voir descendre une lumière qui nimbe tout le piano et je sais qu’ils sont cette lumière. Et à cet instant, je sais que je ne suis là que pour recevoir ce chant du ciel et, à mesure qu’il me pénètre, pour le conduire, douce foudre d’amour, par la moelle de l’arbre jusqu’au fond de la Terre, jusqu’au coeur de la terre, t palpitant.

    *

    Ici, dans ma retraite américaine, il y a quelque chose de rugueux que j’aime, la neige, la tempête. Je répète Le Tempête de Beethoven avec l’intuition de sa puissance de l’autre côté de ma porte. L’hiver, j’ai la morsure du froid et le hurlement du vent qui dévaste et reconstruit, le cosmos se presse contre toute ma petite maison. Dans ces instants magiques, je travaille le piano avec un bonheur incomparable. Le deviens sorcière, médium. La musique m’accomplit dans une splendide liberté, m’introduit dans ces espaces où j’entre à grands pas, qui m’habitent à leur tour, et avec eux, le souvenir de tous ceux que j’aime et que j’admire.

    (Variations sauvages, Robert Laffont, 2003)

    décembre 21, 2009 à 23 h 30 min

  33. Un morceau vraiment de saison, donc. Bien choisi, Isi !

    décembre 21, 2009 à 23 h 31 min

  34. Si le silence qui suit une sonate de Beethoven est encore de Beethoven, le bavardage qui y met fin, lui, est de nos chers 120 et Vincent ! 😉

    décembre 21, 2009 à 23 h 34 min

  35. Bizarre, avant la lecture de cet article j’aimais plutôt bien Hélène Grimaud (quand Vincent m’avait lu quelques passages il y a un an).
    Mais depuis… eurk !
    D’abord j’ai découvert qu’en fait de sauvagerie, elle ne s’approche que de loups en captivité et apprivoisés… de chiens, donc; et pour le reste, je découvre une arrogance extrême…
    dommage…

    décembre 22, 2009 à 16 h 17 min

  36. Ben dis donc… A ce point ?
    Mais qu’est-ce qui te rebute tant : ce qu’elle dit, fait, écrit… ou ce que nous on en a dit ?

    décembre 22, 2009 à 20 h 00 min

  37. Je reviens sur un point que m’inspire le « cas Grimaud » : la différence/ressemblance entre la séduction de la musique et de la beauté.

    Mon point de départ est le suivant :

    1) Comment peut-elle être à ce point glorifier l’envoûtement musical (commentaire 27) et dénigrer celui de la beauté (commentaire 17) ?

    2) Elle me semble engagée dans un duel perdu d’avance : parvenir à produire par son art quelque chose de plus « séduisant » que sa beauté.

    Il me semble qu’il y a là quelque chose à creuser (mais je ne sais trop encore comment).

    décembre 26, 2009 à 14 h 09 min

  38. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    (toujours partant lorsqu’il s’agit de creuser)

    Il y a dans toute musique un appel qui dresse, une sommation temporelle, un dynamisme qui ébranle, qui fait se déplacer, qui fait se lever et se diriger vers la source sonore. Boutès est à la musique (par rapport à Aphrodite) ce qu’Adonis est à la chasse (par rapport à Aphrodite). Ces deux héros amants de la déesse de l’amour répondent à un désir d’inconnu plus vaste que le sexuel qui fait la passion exclusive d’Aphrodite. Leur désir est plus vaste que la reproduction sociale. C’est ainsi qu’ils oublient Vénus. Leur quête est périphérique et nettement solitaire. Pour l’un c’est la rencontre d’un sanglier. Pour l’autre celle d’un oiseau de mer.

    ***

    Qu’y a-t-il au fond du désir de se jeter à l’eau ? Qu’y a-t-il au fond du désir de s’immerger dans la chose qui hante ? De sauter le pas ? De se lancer toutes affaires cessantes à la poursuite déterminée de ce qu’on ignore ? De franchir le Rubicon ? De rompre les amarres ? De s’affranchir de toutes précautions ? De se jeter dans la gueule du loup ? De jouer à fonds perdus ? Etranges expressions qu’une même ancienneté rassemble. Toutes ces métaphores de chasse, de danse, de marine, de jeu, de guerre sont moins des propositions de la langue naturelle que des figurations des rêves. Elles disent toutes l’imprudence. Elles disent toutes : Il n’a pas cherché à échapper au danger qui s’offrait. Il est sorti de sa cache. Il a démissionné de son poste. Il a quitté son rang. Il a escaladé les murs de la prison. Il a rejoint la spontanéité souveraine de la nature.

    ***

    Rares, très rares les humains qui se jettent à l’eau pour rejoindre la voix de l’eau, la voix infiniment lointaine, la voix pas même voix, le chant pas encore articulé qui vient de la pénombre.
    Quelques musiciens.
    Quelques écrivains plus silencieux que d’autres dans des pages plus muettes encore.
    Etrange pénombre maternelle ; étrange en ceci que son obscurité précède chez les hommes la nuit elle-même.
    Boutès incarne la vieille aimantation sonore totalement irréciproque des corps qu’induit infiniment, aoristiquement, en eux, le chant entendu avant le premier jour.
    Comme le corps du foetus au fond du liquide sonore obscur, tel est le corps de Boutès l’Argonaute périssant dans la mer.

    ***

    La musique renvoie à un jadis qui sans respirer — ou plutôt respirant avec les oreilles, respirant avec l’ouïe — entendait au fond de l’eau.
    Jankélévitch a écrit : La musique nous enveloppe et c’est ainsi qu’elle nous pénètre car elle est vaste et infinie comme la mer.
    C’est bien là l’image du premier monde. C’est la vieille eau sans pourquoi, sans frontière de peau ; vieille eau étrange en ceci que, chez les hommes, son expérience précède celle de la mer elle-même.

    ***

    […] De même dans la phylogénèse, dans l’histoire des animaux, le chant imité, le chant leurrant, l’appelant, préarticula la phonation. La voix humaine, quand elle est chantée, se situe à mi-chemin du cri d’espèce biologique et de la langue nationale acquise. La musique est la nostalgie, après l’apprentissage des langues collectives, de l’état antérieur de la phonation, du souffle, de l’animation, de l’anima, de la psychè. Car les affects connaissent quelque chose du monde. Aussi le sonore touche-t-il aux expériences les plus anciennes de l’être humain qui précèdent les relations entretenues par la suite avec le monde externe et avec les autres exemplaires d’humanité qu’on y découvre le plus souvent dans l’embarras et dans l’oralité active. Les mouvements des grandes vagues de sons rythmés dénués de sens non seulement relaient mais ravivent immédiatement la vie émotionnelle la plus interne et la plus archaïque. C’est parce que la passion et les passions sont premières que la musique est le plus originaire des arts et le premier d’entre eux. […]

    (Boutès, Galilée, 2008)

    décembre 26, 2009 à 19 h 49 min

  39. Pascale

    Boutès est un livre fabuleux et comme tous les livres fabuleux aucune presse n’en a parlé. Heureusement que notre 120 s’en charge !

    décembre 27, 2009 à 11 h 15 min

  40. Excellent livre en effet : l’aboutissement du long creusement de Quignard « autour » de la musique (ce qui permet d’entrevoir, en creux, ce qui pourrait être sa figure).

    La presse n’est-elle pas, par définition, trop « pressée » pour repérer les bons livres ? Celui-là, en tout cas, est tout court, mais demande sacrément de temps de décantation pour s’apprécier, me semble-t-il.

    Pour info (à ceux qui ne l’ont pas — encore — lu) : Boutès est celui qui plongea dans la mer pour rejoindre les sirènes (alors qu’Ulysse se fit attacher au mât pour ne pas se laisser entièrement « prendre » par leur chant).

    décembre 27, 2009 à 11 h 33 min

  41. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    (en écho au commentaire 37)

    La beauté n’est pas négociable, puisqu’elle resplendit au-delà de tout effort pour l amériter, puisque personne ne peut lui offrir l’équivalent de ce qu’elle est.

    ***

    Présenter la femme comme une victime innocente de la séduction est une insulte à la féminité elle-même.

    (Cool Memories I et IV, Galilée, 1987 et 2000)

    décembre 28, 2009 à 10 h 54 min

  42. En rebond (tardif) sur ls commentaires 21 et 26 :

    En repensant à la différence entre ces destins qui soit vont tout droit soit partent dans tous les sens en zigagant m’est revenue en tête la « petite théorie du moi branchu »
    http://www.partiprehistorique.fr/2009/03/30/petite-theorie-du-moi-branchu/

    Chacun son totem, en quelque sorte : on est soit de la confrérie des résineux, soit des feuillus.

    janvier 12, 2010 à 18 h 41 min

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