"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Ciné-PP-club (4) : Les enfants sauvages

Après les parodies préhistoriques, les Amérindiens et les trappeurs du grand nord, la prochaine soirée du Ciné-PP-club aura donc pour thème les enfants sauvages.

Rendez-vous : samedi 31 octobre, au 9 avenue Charles Siffert (Besançon).

Au programme :

19 h : Greystoke, la légende de Tarzan (1984) de Hugh Hudson, avec Christophe Lambert et Andie Mac Dowell. Bande annonce.

22 h : Buffet (…si possible « préhisto »)

22 h 30 : L’enfant sauvage (1970) de François Truffaut, avec François Truffaut et Jean-Pierre Cargol. Bande annonce.

Une thématique bien riche, qui ne s’épuisera sans doute pas en une seule soirée.

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74 Réponses

  1. Pour tout avouer, on a déjà fait une 4e soirée ciné-PP-club, cet été, en regardant en famille Les dieux sont tombés sur la tête, 1 et 2.

    On peut bien entendu prêter les DVD à ceux qui le souhaite… ou les programmer lors d’une prochaine soirée « ouverte à tous ».

    octobre 21, 2009 à 10 h 10 min

  2. Tu oublies L’homme des cavernes avec Ringo Star dans le rôle d’Atouk, Vincent, on dirait.

    octobre 21, 2009 à 10 h 12 min

  3. Oui, je l’oublie. Il ne mérite pas mieux, non ? On va dire qu’il a été projeté lors de la première soirée consacrée aux films préhisto « à gros sabots ».

    octobre 21, 2009 à 10 h 15 min

  4. Isidore

    Je serais bien venu à Besançon si le film d’Amélie sur les femmes préhistoriques avait été programmé… Mais bon, je vois qu’il n’en sera rien… Tarzan et les enfants sauvages c’est quand même moins excitant… Dommage! Bonne soirée quand même !

    octobre 21, 2009 à 21 h 24 min

  5. Je vais me replonger dans Les enfants sauvages de Lucien Malson et cette extraordinaire histoire de Victor de l’Aveyron.

    Les enfants sauvages ne sont bien évidemment pas des enfants « préhistos » (on a déjà évoqué sur ce blog, à l’occasion de la sortie de Into the wild) le fait que le mythe de Robinson — seul et libre dans la nature — est un trip « moderne »), mais ils ouvrent tout de même d’étonnantes pistes de réflexion… et de connaissance de l’espèce humaine.

    Ils pointent en effet déjà que la bipédie est en grande partie plus acquise qu’innée (tous ceux qui ont été retrouvés se déplaçaient en effet à quatre pattes, et avec une agilité qu’on ne soupçonnait pas).

    Autre phénomène assez étrange (je vais essayer de le retrouver) : si mes souvenirs sont bons, Victor pouvait rester indifférent à un coup de fusil tiré près de son oreille, comme s’il ne l’entendait pas, mais réagir très vivement au bruit d’une noisette cassée dans une autre pièce.

    Il paraissait également insensible au froid et au chaud. Peut-on dès lors continuer d’imaginer nos lointains ancêtres frigorifiés par les rudes hivers et acculés à de simples réflexes de survie ?

    octobre 25, 2009 à 11 h 20 min

  6. 120

    Ecrit par Jean Itard :

    Quelques physiologistes modernes ont soupçonné que la sensibilité était en raison directe de la civilisation. Je ne crois pas que l’on en puisse donner une plus forte preuve que celle du peu de sensibilité des organes sensoriaux ches le Sauvage de l’Aveyron. On peut s’en convaincre en reportant les yeux sur la description que j’en ai déjà présentée, et dont j’ai puisé les faits à la source la moins suspecte. J’ajouterai ici, relativement au même sujet, quelques-unes de mes observations les plus marquantes.

    Plsuieurs fois, dans le cours de l’hiver, je l’ai vu, en traversant le jardin des Sourds-Muets, accroupi à demi-nu sur un sol humide, rester ainsi exposé, pendant des heures entières, à un vent frais et pluvieux. Ce n’est pas seulement pour le froid, mais encore pour une vive chaleur que l’organe de la peau et du toucher ne témoignait aucune sensibilité ; il lui arrivait journellement quand il était auprès du feu et que les charbons ardents venaient à rouler hors de l’âtre, de les saisir avec les doigts et de les replacer sans trop de précipitation sur des tisons enflammés. On l’a surpris plus d’une fois à la cuisine, enlevant de la même manière des pommes de terre qui cuisaient dans l’eau bouillante ; et je puis assurer qu’il avait même en ce temps-là, un épiderme fin et velouté.

    Je suis parvenu souvent à lui remplir de tabac les cavités extérieures du nez sans provoquer l’éternuement. Cela suppose qu’il n’existait entre l’organe et l’odorat, très exercé d’ailleurs, et ceux de la respiration et de la vue, aucun de ces rapports sympathiques qui font partie constituante de la sensibilité de nos sens, et qui dans ces cas-ci auraient déterminé l’éternuement ou la sécrétion des larmes. Ce dernier effet était encore moins subordonné aux affections tristes de l’âme ; et malgré les contrariétés sans nombre, malgré les mauvais traitements auxquels l’avait exposé, dans les premiers mois, son nouveau genre de vie, jamais je ne l’avais surpris à verser des pleurs. — L’oreille était de tous le sens celui qui paraissait le plus insensible. On a su cependant que le bruit d’une noix ou de tout autre corps comestible de son goût ne manquiat jamais de le faire retourner. Cette observation est des plus vraies, et cependant ce même organe se montrait insensible aux bruits les plus forts et aux explosions des armes à feu. Je tirai près de lui un jour, deux coups de pistolets ; le premier parut un peu l’émouvoir, le second ne lui fit pas seulement tourner la tête.

    (Mémoire et rapport sur Victor de l’Aveyron, cité dans Les enfants sauuvages de Lucien Malson, Union Générale, 1964)

    octobre 25, 2009 à 11 h 58 min

  7. Bon… Après petite prospection, il semble qu’on ne peut pas aborder sérieusement le sujet sans lire L’énigme des enfants-loups de Serge Aroles qui a pointé toutes les escroqueries que ce mythe recelait.

    octobre 25, 2009 à 14 h 43 min

  8. Puisque le seul cas « authentique » d’enfant-loup, selon Aroles, est Marie-Angélique, regardons-y peut-être de plus près. Je me souviens en avoir lu une répide description dans Variations sauvages d’Hélène Grimaud.

    120, tu peux nous retrouver ça, steuplé ?

    octobre 25, 2009 à 22 h 23 min

  9. 120

    Ecrit par Hélène Grimaud :

    En septembre 1731, une silhouette étrange, accroupie, attire le regard d’un berger de Songy. L’individu sautille d’un cep de vigne à l’autre, derrière lesquels il se cache. Le berger s’approche et découvre avec stupeur une jeune fille hirsute, occupée à écorcher les grenouilles qu’elle avale accompagnées de feuille d’arbre. Quand il la prend par la main, la jeune fille n’oppose pas de résistance. Le berger amène sa découverte au château et M. d’Epinoy, le seigneur de Songy, donne l’ordre au berger de loger la fillette et d’en prendre soin.

    Pendant les semaines qui suivent, M. d’Epinoy étudie l’énergumène que le berger conduit chaque jour à la demeure seigneuriale. Il la suit lorsqu’elle pêche les grenouilles, sa pitance préférée dans les douves et les fossés, l’étudie quand elle cherche des racines au jardin et les préfère aux laitues ou aux petits pois sucrés ; surtout, il invite le ban et l’arrière-ban à venir applaudir cette nouvelle attraction. « On remarquait que tout ce qu’elle mangeait, elle le mangeait cru, relate un témoin dans Le Mercure de France paru le 9 décembre 1731, ainsi que les lapins qu’elle dépouillait avec ses doigts aussi habilement qu’un cuisinier ; on la voyait grimper sur les arbres plus facilement que les plus agiles bûcherons ; quand elle était tout en haut, elle contrefaisait le chant de différents oiseaux de son pays. »

    Elle avait dix-huit ans, parlait un incompréhensible sabir, buvait en lapant comme une vache, refusait les mets cuits mais savait broder au petit point avec une extrême finesse.

    La contradiction barbare-raffiné fait des ravages. L’exotisme de cette femme animale enthousiasme. Pour un peu, M. d’Epinoy dresserait un chapiteau pour produire son phénomène. La renommée est telle que l’évêque de Châlons s’émeut. La jeune femme n’est pas un singe savant ! Elle mérite de recevoir une éducation, des soins, une culture religieuse. Le 30 octobre, M. l’Intendant ordonne qu’on la place à l’Hôpital général pour l’humaniser tout à fait. On la baptise Marie-Angélique Memmie ; les soeurs lui interdisent la viande crue, toute pérégrination nue, l’usage des borborygmes pour s’exprimer et toute incursion dans les branches d’arbre. Mais la clôture n’empêche pas une légende de se répandre. Le roi et la reine de Pologne ainsi que l’archevêque de Vienne ont ouï dire de la jeune fille. Des souverains ! On ne leur résiste pas, on ne leur refuse rien : on leur présente Marie-Angélique ; pour eux, elle dépouille un lapereau qu’elle dévore cru, arrache ses vêtements et plonge dans un fossé pour y faire un beau carnage de grenouilles et de vers frétillants.

    La reine de Pologne est folle de joie et écrit aussitôt à sa fille, Marie Leszcynska, épouse de Louis XV, pour lui recommander de faire venir le phénomène à ses côtés : chose faite, Marie-Angélique est transférée dans un couvent de la rive gauche puis, nantie d’une modeste rente, installée dans un petit appartement parisien ; là, elle reçoit la visite du poète Louis Racine, de Lord Monboddo et du savant Charles Marie de La Condamine. Son cas est devenu sujet d’étude. Linné, pour elle, invente une espèce infra-humaine : l’homo ferus (homme sauvage), juste au-dessus des orangs-outangs. Convaincu, Lord Monboddo, qui a étudié Marie-Angélique de près, abonde en son sens : « Les orangs-outangs et les enfants sauvages n’ont besoin que d’instruction pour apprendre à parler. »

    Buffon se réjouit de l’expérience. Grâce à cette jeune femme, « sauvage absolument sauvage », « l’état de pure nature est un état connu ».

    Marie-Angélique perd ses dents et ses cheveux, dépérit dans son réduit parisien mais alimente, sans le savoir, le grand débat des Lumières. L’homme est-il naturellement bon, comme le soutient Denis Diderot ? Ou n’est-il bon que par polissage et éducation, mais radicalement sauvage et méchant à son état naturel, corrompu par le péché originel, comme l’affirme Louis Racine ? Le poète janséniste appuie sa démonstration sur les pulsions carnivores — donc cannibales — de Marie-Angélique version femme des cavernes. Les rousseauistes s’emparent de la polémique ; Marie-Angélique incarne le bien-fondé de leur philosophie : l’éducation réussie révèle le potentiel d’une nature fondamentalement bonne. Le débat n’en finit pas de rebondir, Marie-Angélique de s’étioler. Elle meurt dans l’oubli le plus total, détrônée par la découverte de Victor de l’Aveyron, l’autre enfant sauvage qui aura le plus défrayé l’imagination.

    Quand au débat sur la bonté de la nature ou la perversion de l’éducation, il passera de mode. La lecture « religieuse » totalement réfutée, les questions des rapports de l’homme à l’éducation et à la nature seront désormais décodées par la psychanalyse…

    Un exemple ? L’homme aux loups de Freud.

    (Variations sauvages, Robert Laffont, 2003)

    octobre 25, 2009 à 22 h 54 min

  10. Pour plus d’infos sur Marie-Angélique (suite notamment aux recherches de Serge Aroles) :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Ang%C3%A9lique

    octobre 25, 2009 à 23 h 00 min

  11. 120

    Ecrit par Lucien Malson :

    (à propos de Marie-Angélique)

    L’enfant, juchée sur un pommier, fut aperçue, un soir de septembre, par des domestiques du château de Sogny. Parvenue d’un bond à s’échapper, elle fut, au terme d’une battue, cernée dans le bois voisin et descendit de son arbre pour venir boire en un seau, à la façon chevaline. Vêtue de chiffons, de peaux d’animaux, griffue et noire de crasse, elle tenait un gourdin. Celle que l’on appellera plus tard Mademoiselle Leblanc, avait vécu avec une compagne qu’elle tua par accident. Habile à nager et à courir, mettant à ses menus les volailles, les grenouilles et les poissons, elle buvait avec délice, quand elle le pouvait, le sang des lapins. Longtemps elle avouera lutter avec difficulté contre son vampirisme. Cette fillette, d’abord capable seulement de creuser le sol avec ses ongles, apprit à parler chez les religieuses de Châlons-sur-Marne où l’évêque l’avait placée et où vint la voir la reine de Pologne. Conduite à la maison des Nouvelles Catholiques à Paris elle y reçut une autre auguste visite, celle du duc d’Orléans. Elle eut enfin l’idée, dans un couvent, à Chaillot, de devenir nonne. Sa santé seule l’empêcha de la faire.

    (Les enfants sauvages, Union Générale d’Edition, 1964)

    octobre 26, 2009 à 10 h 46 min

  12. Pour info, Lucien Malson établit, dans son ouvrage, un Répertoire des cas d’enfants sauvages qui en recense plus de cinquante (entre 1344 et 1963).

    S’il admet volontiers que « de nombreux cas d’isolement sont problématiques, certains sont louches ou ambigus, d’autres n’ont pas résisté à l’examen », il assure cependant que « des cas tes que Gaspard de Nuremberg, Victor de l’Aveyron, Kamala de Midnapore, se présentent comme incontestables et qu’on ne saurait les mettre en doute plus que les autres vérités de l’Histoire ».

    Il semblerait toutefois que le cas de Kamala ait depuis lors été révisé par Serge Aroles (dont je n’ai pas encore lu les travaux).

    Mais que cela ne porte pas le discrédit sur l’ensemble des cas… et des questions/réflexions qu’ils peuvent susciter.

    Tenons-nous en à ce jugement, plein de bon sens, me semble-t-il, de Lucien Malson : « Il serait aussi arbitraire de tout accepter que de tout rejeter. »

    octobre 26, 2009 à 11 h 00 min

  13. 120

    Ecrit par Hélène Grimaud :

    (résumant l’histoire d’Amala et Kamala)

    Au sud de Calcutta, dans le petit village de Midnapore, en cette année 1920, les habitants ont peur. Des esprits hantent la forêt. Des êtres mi-hommes mi-bêtes — des sorciers peut-être –, marchant à quatre pattes, cherchent assurément à maudire le village et à jeter sur lui toutes les plaies du monde. Les derniers hommes qui osent encore s’aventurer à l’orée de ce bois profond abondent en témoignages ; les autres tremblent, lancent des prières et tentent de conjurer les sorts. Lorsque le révérend J.A.L. Singh, en tournée d’évangélisation dans cette province reculée, passe dans le hameau, il trouve sa population prostrée, glacée de crainte. On ne lui parle que de sorcelleries et autres diableries ; enfin, au bout de deux bonnes heures de discussion, il finit par obtenir un début d’explication. Deux heures supplémentaires sont nécessaires pour que les plus téméraires des chasseurs du village acceptent de l’accompagner aux endroits présumés des apparitions.

    La petite troupe se met en marche dans l’après-midi puis, après quelques discussions pour établir la localisation exacte du phénomène, on se met à l’affût. Et effectivement, à la tombée de la nuit, comme s’ils sortaient du ventre de la terre, trois loups apparaissent, suivis de deux louveteaux et enfin, fermant la marche, bondissant à quatre pattes, deux créatures frêles et hirsutes, l’oeil luisant, grondant comme les loups et filant sur leurs taces. A leur vue, les chasseurs sont pris de terreur et s’enfuient en hurlant. Et quoi que dise, promette ou brandisse en menaces le révérend J.A.L. Singh, aucun n’accepte de revenir sur les lieux, ni ce soir-là, ni les jours suivants.

    Une semaine plus tard, le 9 octobre 1920 exactement, le révérend J.A.L. Singh est de retour à Midnapore, entouré d’une petite armée d’hommes recrutés dans un autre village. Il veut en avoir le coeur net et découvrir à quelle espèce appartiennent les deux animaux entrevus.

    Tous s’embusquent et comme la première fois, attendent. Enfin, les loups apparaissent, puis les louveteaux, puis les créatures. Les lances et les filets sont prêts. Les chasseurs attaquent. L’ordre donné est simple : attraper les bêtes non identifiées sans les blesser, bien vivantes. C’est sans compter la femelle qui, tout crocs dehors, protège ses petits. La bataille est rude ; il faudra tuer la louve pour capturer enfin les deux proies.

    Sur l’instant, le révérend Singh ne peut pas évaluer la nature de sa prise. La nuit est noire et il faut revenir au campement. C’est là, dans la lumière d’un feu, qu’il comprend ce qu’il vient de capturer : ni bestiole étrange, ni sorcier, ni esprit tout droit descendu des divinités maléfiques du panthéon hindouiste ou du Mahabharata, mais deux enfants. Oh ! bien sûr, pas d’enfants normaux, comme ceux qui courent dans les villages des alentours. Deux petits hommes, certes, mais dont la posture et les comportements appartiennent intégralement aux loups. Deux fillettes en fait. L’une semble avoir deux ans à peine, l’autre huit ans. Elles sont conduites à l’ophelinat de Midnapore où elles sont baptisées : la petite Amala, la grande Kamala. Chaque jour dans son journal personnel, le révérend J.A.L. Singh note les activités et les progrès des deux petites filles qu’il va visiter et qu’il observe attentivement. Amala, la plus jeune, vivra un an à peine. Elle décède le 21 septembre 1921. Kamal vivra encore neuf années.

    Quand le révérend les découvre, les deux fillettes sont incapables de se tenir debout, de parler. En revanche, leur vitesse de déplacement à quatre pattes est phénoménale. Elles dévorent de la viande crue et, la nuit, modulent « un beau murmure de notes retentissantes, très hautes et très perçantes », comme il est écrit dans le cahier. En outre, elles possèdent un odorat particulièrement puissant, et une vision, notamment nocturne, très développée. Au jour elles préfèrent nettement la nuit. Pendant toute l’année où Amala vécut, les deux enfants dormiront l’une sur l’autre, entrelacées, comme dans la tanière des loups, et lorsque Amala mourut, Kamala refusa de manger et de boire pendant trois jours, flairant les endroits où sa petite compagne avait l’habitude de passer et de se tenir.

    Pendant les six premières années de son séjour chez les hommes, jamais Kamala ne supportera les vêtements qu’on tentera de lui mettre, jamais elle ne se servira de ses mains pour dévorer la viande et, dès qu’elle voudra courir, elle se remettra à quatre pattes. Elle n’acceptera pas davantage d’être lavée, à moins d’être maintenue de force sous l’eau, ni de consommer la moindre nourriture végétale. Il faudra ces six années pour qu’elle comprenne enfin et bredouille une quarantaine de mots, pour qu’elle règle son rythme biologique sur celui de ses congénères, dormant la nuit qu’elle finira par craindre d’ailleurs, mangeant avec ses mains aux heures communes et buvant dans un verre. Elle mourra à dix-sept ans.

    Le cas de Kamala et d’Amala, les deux enfants-loups de Midnapore, a passionné les scientifiques : il apportait enfin un éclairage nouveau au comportement des loups, que l’on disait incapables d’élever un petit d’homme, contrairement aux singes. Cette thèse s’appuyait sur des observations purement biologiques : une louve allaite ses petits pendant deux mois, puis les nourrit de viande régurgitée. Lorsqu’ils ont quatre mois, les louveteaux suivent leurs parents pour chasser avec eux : qu’adviendrait-il alors de l’enfant laissé sur le liteau ? La tanière est souvent abandonnée dès que les petits peuvent se déplacer seuls…

    En fait, une louve peut allaiter ses petits jusqu’à ce qu’ils aient quatre mois ; ensuite elle n’a effectivement plus de lait, mais peut régurgiter une viande prédigérée que des estomacs d’enfants de quatre mois sont capables d’avaler. L’instinct maternel des louves est sans doute suffisamment fort pour les obliger à revenir à leur tanière nourrir ceux de leurs petits — ou assimilés — qui ont besoin d’elle. De plus les loups qui ont élevé les deux fillettes de Midnapore n’appartiennent pas à la même espèce que les loups d’Europe ou d’Amérique. Les loups des Indes sont moins agressifs ; le climat indien est plus clément et la civilisation qui prédomine chez les hommes dont ils partagent le territoire, l’hindousime, le protège. Sauf en Inde, où Rudyard Kipling aurait-il pu écrire l’histoire de Mowgli ?

    (Variations sauvages, Robert Laffont, 2003)

    octobre 27, 2009 à 12 h 02 min

  14. « Résumant », dis-tu ? Hé bé ! Qu’est-ce que ça aurait été si elle avait « délayé » !

    Enfin, on ne peut pas trop lui en vouloir, à la belle Grimaud, car — au risque de te décevoir, Vincent (quelque chose me dit que tu n’es pas trop insensible à son charme) — ce n’est sûrement pas elle qui l’a commis ce livre (simple autobiographie journalistique mêlant une compilation « googlesque » sur le loup).

    octobre 27, 2009 à 12 h 08 min

  15. Je précise tout de suite (en me référant à l’article de Wikipédia mis en lien dans l’article) que selon Serge Aroles, qui a ouvert les archives relatives à ce cas, il s’agit de la plus grande escroquerie relative aux enfant-loups : Kamala était une fillette déficiente mentale battue par un escroc, Singh, afin qu’elle marche à quatre pattes devant les visiteurs.

    (J’ai hâte de me plonger dans son livre, Les énigmes des enfants-loups, que je viens de commander)

    En tout cas, même Lucien Malson se serait laissé berner. N’est-ce pas 120 ?

    octobre 27, 2009 à 12 h 16 min

  16. 120

    Ecrit par Lucien Malson :

    Arnold Gesell a révélé, dans son ouvrage Wolchild and Human child, celui qui est aujourd’hui le plus illustre des cas de zoanthropie, l’étonnante tragédie de Amala et Kamala, selon le récit original.

    Le 9 octobre 1920, le Révérend Singh, en voyage d’évangélisation, apprend, par des paysans du village de Godamuri, l’existence, en forêt, d’ « hommes fantastiques ». Conduit sur les lieux, Singh, dissimulé au crépuscule, voit surgir d’un repaire trois loups adultes, deux louveteaux, et deux « monstres » au visage perdu dans une sorte de crinière emmêlée, marchant à quatre pattes. Le second enfant sauvage paraît beaucop plus petit que le premier. Tous deux, en sortant de l’antre, se sont comportés exactement comme des loups : risquant la tête au-dehors, regardant de côté et d’autre, se décidant enfin à bondir. Un accompagnateur veut tirer, Singh s’y oppose et, devant l’effroi de la plupart des guides, va recruter, à sept miles, quelques volontaires moins prévenus. De retour sur les lieux, le 17 octobre, avec une petite troupe, Singh voit deux vieux loups s’enfuir. Le dernier, une femelle, défend l’entrée de la tanière et tombe criblée de flèches. Au fond de l’excavation, se tiennent, blottis les uns contre les autres, deux jeunes loups et deux jeunes enfants. Ceux-là, arrondis en une position de défense, ceux-ci plus menaçants et plus agressifs. Capturés, les deux Mowgli sont confiés à des villageois pour une semaine. Singh parti, les aborigènes, pris de panique, s’enfuient. Lorsqu’il revient, le Révérend trouve les fillettes abandonnées, amaigries, à demi mortes de faim et de soif, dans l’enclos où on les avait parquées. Forcées de boire du lait, soignées quelques jours, elles sont emmenées dans une charrette tirée par un boeuf vers l’orphelinat de Midnapore que Singh dirige et où il revient le 4 novembre 1920.

    On appellera, désormais, Amala la moins âgée, Kamala la plus âgée — fillette aux épaules larges, aux longs bras et à la colonne vertébrale droite. L’une et l’autre ont d’épaisses callosités à la paume des mains, aux coudes, aux genous, à la plante des pieds. Elles laissent pendre leur langue à travers des lèvres vermillon, épaisses et ourlées, imitent le halètement et ouvrent, parfois, démesurément, les mâchoires. Toutes deux manifestent une photophobie et une nyctalopie accusées, passant tout le jour à se tapir dans l’ombre ou à rester immobiles face à un mur, sortant de leur prostration la nuit, hurlant à de nombreuses reprises, gémissant toujours dans le désir de s’évader. Amala — un an et demi — Kamala — huit ans et demi — dorment très peu : quatre heures sur vingt-quatre, et ont deux modes de locomotion : sur les coudes et les rotules pour les petits déplacements lents, sur les mains et les pieds pour aller loin et pour courir — du reste avec rapidité. Les liquides sont lapés et la nourriture est prise, le visage penché, en position accroupie. Le goût exclusif pour les aliments carnés conduisent les fillettes aux seules activités dont elles sont capables : donner la chasse aux poulets et déterrer les charognes ou les entrailles. Insociables, grondeuses, attentives un peu aux chiots et aux chatons, indifférentes à l’égard des enfants, agressives surtout envers Mrs Singh, arc-boutées dans une attitude de qui-vive quand on les approche, elles expriment leur hostilité et leur vigilance par un mouvement rapide de la tête, d’avant en arrière.

    Amala mourra le 21 septembre 1921 d’une néphrite et d’un oedème généralisé, au terme de trois semaines de souffrances et Kamala succombera, curieusement, au même mal, le 14 novembre 1929. Le Révérend Singh et de Dr Sarbadhicari ont raconté le cheminement psychologique de Kamala tout au long des huit années qu’elle a passé dans l’orphelinat de Midnapore.

    (Les enfants sauvages, Union Générale d’Editrion, 1964)

    octobre 27, 2009 à 12 h 48 min

  17. Kamala en images :

    octobre 27, 2009 à 12 h 56 min

  18. Isidore

    Merci pour ces informations, Vincent, je ne connaissais rien de ce sujet.

    octobre 27, 2009 à 17 h 06 min

  19. Un sujet que je trouve passionnant.

    L’existence d’enfants sauvages déjà, en soi, avec ce que ça révèle (ou donne l’impression de révéler) sur la « nature humaine », ou plutôt son absence, ou du moins son impossibilité de s’exprimer sans interaction avec d’autres congénères, est, me semble-t-il un grand sujet de méditation, non ?

    Mais quand on ajoute à cela les travaux d’Aroles (que je ne connaissais pas avant d’aller, pour l’occasion, sur Wikipédia), donc, d’une certaine façon, tous les fantasmes que suscitent (autant chez ceux qui montent l’escroquerie que chez ceux qui les gobent) le mythe de la « sauvagerie », on aborde un champ qui me semble encore plus vaste et profond.

    octobre 27, 2009 à 23 h 57 min

  20. On t’enverra les DVD si tu veux (et peux les visionner).

    octobre 27, 2009 à 23 h 57 min

  21. En attendant, envoie-lui Le livre de la jungle et Tarzan, s’il ne connaît vraiment pas le sujet. 😉

    octobre 27, 2009 à 23 h 58 min

  22. Plus ou moins sur le sujet, je lisais cet après-midi qu’en mémoire à la fondation mythique de Rome (par Rémus et Romulus, eux aussi enfants élevés par une louve), des prêtres-loups de la religion archaîque célébraient chaque année, le 15 février, les Lupercales (une sorte d’ensauvagement rituel).

    Ca ne vous dirait pas de réactiver cette tradition ?

    octobre 28, 2009 à 0 h 13 min

  23. « Réactiver » laisserait entendre qu’elle a disparu. Tu n’es donc jamais allé te mêler à la foule qui supporte une équipe de foot ?

    octobre 28, 2009 à 0 h 15 min

  24. 120

    Ecrit par Lucien Malson :

    (présentant maintenant le cas de Victor de l’Aveyron)

    L’isolement le plus net, et le plus radical, semble avoir été le lot de Victor. En 1797, dans le Tarn, très exactement dans les bois de Lacaune, on voit, jouissant d’une liberté insolite, un enfant nu qui fuit tout témoin. Capturé une première fois au lieudit La Bassine, il réussit à s’enfuir et à errer quinze mois. A la mi-juillet 1798, des chasseurs, l’apercevant sur un arbre, de nouveau s’en emparent et le confient à une veuve, garde bénévole du plus proche village. Prisonnier une semaine, il réussit à s’échapper encore et à hiverner de longs mois en forêt comme en témoigne le rapport du Guiraud, commissaire du gouvernement. Le 9 janvier 1800 (19 nivôse an VII), à sept heures du matin, il s’égare et se laisse reprendre à huit cents mètres du village dans le jardin d’un certain Vidal, teinturier du territoire de Saint-Sernin-sur-Rance en Aveyron. Placé le 10 janvier (20 nivôse) à l’asile de Saint-Affrique, et le 4 février (15 pluviôse) à Rodez, il est l’objet d’une première observation, et d’une première dissertation, celle du naturaliste Bonnaterre qui signale sa taille : un mètre trente-six, son genu valgum droit, son murmure quand il mange, ses colères subites, sa dilection pour les flammes, son sommeil réglé sur le lever et le coucher du soleil, ses efforts pour retrouver sa liberté, son absence enfin de conscience de toute image spéculaire — il regarde, derrière le miroir, le personnage qu’il suppose caché. Les journaux s’emparent du fait divers. Un ministre s’y intérese : sur son ordre on conduit l’enfant à Paris, à fin d’étude. Le plus célèbre psychiatre de l’époque, Pinel, fait un rapport sur le sauvage et voit en lui non l’individu privé de pouvoirs intellectuels par son existence excentrique mais un idiot essentiel parfaitement identique en son fonds à tous ceux qu’il a connus à Bicêtre. Itard, tout nouvellement médecin-chef de l’Institution des sourds-muets, rue Saint-Jacques, grand lecteur de Locke et de Condillac, convaincu que l’homme n’est pas « né » mais « construit », se permet d’être d’une opinion contraire. Il constate l’idiotie mais il se réserve le droit d’y voir non point un fait de déficience biologique mais un fait d’insuffisance culturelle. Il espère — sans tenir compte d’un devenir irréversible — éveiller tout à fait l’esprit de l’enfant et confondre ainsi ses contradicteurs. On lui offre la possibilité d’administrer des preuves en remettant le « sauvage » entre ses mains.

    A son arrivée à Paris et rue Saint-Jacques, l’enfant de l’Aveyron, le visage dévoré de mouvements nerveux, écrasant ses yeux de ses poings, les mâchoires serrées, dansant sur place, et souvent convulsionnaire, cherche sempiternellement à s’enfuir. Passant de l’effervescence gestuelle à la plus totale prostration, excité par la neige où il se vautre, il est calmé — nouveau Narcisse — par la vue de l’eau tranquille du bassin au bord duquel volontiers il rêve, ou encore par la lune brillante que, figé, il admire le soir. Incapable d’imiter, les jeux des enfants le laissant indifférent, il voue bientôt à l’autodafé les quelques quilles qu’on lui a offertes. Son seul travail — appris à Rodez ou dans la vie sylvestre — se réduit à écosser quelques gousses de haricots.

    Alors même qu’il est à l’âge de la puberté son médecin s’étonne de sa stérile agitation et de son absence d’appétit sélectif à l’égard des personnes du sexe. Il s’étonne de bien d’autres traits encore : l’analgésie cutanée car il saisit souvent de la main des tisons en dépit de sa peau très fine ; l’insensibilité au tabac même logé dans la narine ; l’indifférence à l’égard des coups de pistolet tirés à blanc dans son dos, alors qu’il sait se retourner quand on brise une noix ; la répugnance à coucher dans un lit ; l’impassibilité sous les froides averses ; l’imperturbabilité dans la puanteur, les miasmes, les remugles ; l’aversion — chez ce végétarien qui se nourrit de glands, de tubercules et de châtaignes crues — pour les sucreries, les épices, les alcools et le vin ; le mépris en somme, à l’égard de tous les signes de civilisation qu s’allie chez lui à un élan vers la réalité brute, vers l’eau pure dont il fait ses délices et vers l’orage noir qui l’annonce dans l’air.

    L’attention, dispersée, vacillante, anxieuse, promène le regard sur tout et rien. La vue ne fait pas le départ entre un objet réel et un objet pictural. L’ouïe se désintéresse de la voix humaine et des explosions comme des musiques — sinon du bruit d’épluchage des marrons. L’odorat se satisfait à humer ce qui se rencontre, branches et feuilles, pierres, terres et chairs. Plus misérable qu’un chimpanzé l’enfant ne sait pas ouvrir les portes, ni grimper sur des piédestaux pour accéder à une proie lointaine. Aussi démuni que l’animal pour le langage, sa gorge n’émet qu’un son unique et dépoli. Le visage de Victor, qui va de l’apathie morose au ricanement incongru — écorce purement physiologique du rire — est incontestablement celui de l’arriéré profond. Itard va s’attacher, au cours des années qui vont suire, à provoquer en lui quelques métamorphoses.

    En deux mémoires, l’un de 1801, l’autre de 1806, le Dr Itard a raconté comment l’enfant, au bout d’un an, au bout de six ans, avait perdu ses allures sauvages. […]

    (Les enfants sauvages, Union Générale d’Editions, 1964)

    octobre 28, 2009 à 9 h 59 min

  25. C’est cette histoire que met en scène Truffaut dans L’enfant sauvage que nous projetterons samedi en seconde partie.

    Il s’attache tout particulièrement aux six années d’éducation.

    Je n’ai pas encore vu le film mais je parie mon gourdin qu’il est tout à la gloire d’Itard et de l’idéologie (humaniste, pédagogique…) qu’il véhicule.

    C’est assez flagrant dans le cas d’Amala et Kamala : ces « sauvageons » servent en effet bien souvent avant tout de faire-valoir au héros, débordant de courage et de générosité (et, accessoirement, auteur du récit qui le présente ainsi), qui va les remettre dans le « droit chemin ».

    Une fable idéologique, en quelque sorte, vantant les hautes vertus de la modernité éclairée et progressiste.

    Qu’on découvre, plus tard (grâce à des Serge Aroles) que le soit-disant bienfaiteur est en réalité sans doute un horrible escroc est à mon sens assez symptomatique de l’époque actuelle et du sentiment, de plus en plus lancinant, que notre civilisation triomphante est peut-être davantage la maladie que le remède.

    octobre 28, 2009 à 10 h 21 min

  26. Encore une chose intéressante à noter sur le sujet, me semble-t-il : l’« absence d’appétit sélectif à l’égard des personnes du sexe » comme le dit pudiquement Lucien Malson (les élipses sont encore plus délicieuses à cet égard dans les rapports d’Itard).

    Les images d’homme sauvage qui hantent l’inconscient occidental (du Loup-Garou à l’homme des bois, en passant par Pan, Dionysos…) auraient en effet plutôt laissé penser à l’expression d’une sexualité débridée.

    Or tous les cas recensés font plutôt entrevoir l’inverse (ce qui donne par contrecoup à penser que la libido exubérante est plutôt un phénomène de « haute culture »).

    Jean Itard en paraît presque déçu (il aurait tant aimé voir son Victor sauter sur toutes les femelles qui passent… et se sentir en comparaison bien « civilisé »).

    octobre 28, 2009 à 22 h 13 min

  27. 120

    Ecrit par Jean Itard :

    Mais ce qui, dans le système affectif de ce jeune homme, paraît plus étonnant encore et au-dessus de toute explication, c’est son indifférence pour les femmes, au milieu des mouvements impétueux d’une puberté très prononcée. Aspirant moi-même après cette époque, comme après une source de sensations nouvelles pour mon élève et d’observations attrayantes pour moi, épiant avec soin tous les phénomènes avant-coureurs de cette crise morale, j’attendais chaque jour qu’un souffle de ce sentiment universel qui meut et multiplie tous les êtres, vînt animer celui-ci et agrandir son existence morale. J’ai vu arriver ou plutôt éclater cette puberté tant désirée, et notre jeune Sauvage se consumer de désirs d’une violence extrême et d’une effrayante continuité, sans pressentir quel en était le but, et sans éprouver pour aucune femme le plus faible sentiment de préférence.

    (Rapport sur les nouveaux développements de Victor de l’Aveyron, cité dans Les enfants sauvages de Lucien Malson, Union Générale d’Edition, 1964)

    octobre 28, 2009 à 22 h 23 min

  28. En même temps, pour ne rien cacher, on ne peut pas dire que Victor ne manifeste aucune libido à l’adolescence. Bien au contraire. Si on décrypte les euphémismes d’Itard, on peut même soupçonner un fort priapisme, voire un onanisme frénétique. Il n’a surtout pas été préparé à sa venue et n’a du coup construit aucune voie d’épanchement. Les conséquences sont loin d’être infimes (sans compter le remède trouvé par Itard).

    Voilà ce qu’en dit Itard :
    « Lorsque, malgré le secours des bains, d’un régime calmant et d’un violent exercice, cet orage des sens vient à éclater de nouveau, il se fait de suite un changement total dans le caractère naturellement doux de ce jeune homme, et passant subitement de la tristesse à l’anxiété, et de l’anxiété à la fureur, il prend du dégoût pour ses jouissances les plus vives, soupire, verse des pleurs, pousse des cris aigus, déchire ses vêtements, et s’emporte quelquefois au point d’égratigner ou de mordre sa gouvernante. Mais alors même qu’il cède à une fureur aveugle qu’il ne peut maîtriser, il en témoigne un véritable repentir, et demande à baiser le bras ou la main qu’il vient de mordre. Dans cet état, le pouls est élevé, la figure vultueuse ; et quelquefois le sang s’écoule par le nez et par les oreilles : ce qui met fin à l’accès et en éloigne pour plus longtemps la récidive, surtout si cette hémorragie est abondante. En partant de cette observation, j’ai dû pour remédier à cet état, ne pouvant ou n’osant faire mieux, tenter l’usage de la saignée, mais non sans beaucoup de réserves, persuadé que la véritable indication est d’attiédir cette effervesecnce vitale, et non point de l’éteindre. »

    octobre 28, 2009 à 23 h 20 min

  29. Bon, d’accord, il y a quelque chose de « monstrueux » dans le petit Victor. On ne peut pas dire qu’il soit notamment la manifestation le plus épanouie de la joie de vivre.

    Mais dans l’éducateur ?
    Cette posture froide, rationnelle, scientifique ? Cette obsession pédagogique ? Cette volonté de faire progresser coûte que coûte l’enfant (vraisemblablement davantage pour prouver à ses pairs qui l’attendent au tournant la pertinence de son idéologie que pour le bien-être de Victor) ?
    N’est-ce pas tout autant monstrueux ?

    Un exemple parmi d’autres :
    Pour tester le sens de la justice de Victor, un jour, après lui avoir proposé un exercice facile qu’il a réussi aisément, il le punit sévèrement et est tout content de noter dans son carnet que cela l’a mis dans une rage folle.

    La vraie héroïne de l’histoire, c’est la gouvernante (qui lui a apporté tout simplement les seules choses dont il avait besoin : de l’attention, de l’amour et, j’imagine, des contacts charnels)

    octobre 29, 2009 à 10 h 15 min

  30. Cela me fait penser à cette histoire de l’infant de Parme narrée l’année dernière par Elisabeth Badinter (L’infant de Parme, Fayard, 2008) : le petit Ferdinand qui a été l’objet, au milieu du XVIIIe siècle, d’une expérience pédagogique sans précédent. Sa mère, Louise Elisabeth, fille de Louis XV, a voulu faire de lui un prince « moderne », le plus beau fleuron des Lumières. Elle lui a donc fourni, pour instituteurs, l’élite des philosophes français (dont, notamment ce fameux Condillac qui inspira Itard). Le résultat fut on ne peut plus monstrueux.

    octobre 29, 2009 à 10 h 26 min

  31. La lecture de ces témoignages et l’intérêt, voire même la fascination qu’exerce ce mythe de l’enfant sauvage me laissent finalement assez perplexe. Je ne vois pas vraiment ce que la découverte d’enfants « sauvages » tels décrits par ces témoignages, pourrait faire apparaître d’autre que l’expérience de la monstruosité.

    On sait depuis toujours que l’homme est une espèce sociale et que l’essentiel de ce qu’elle est, adulte, dépend des apprentissages faits durant l’enfance. Qu’un enfant puisse exeptionnellement survivre en pleine nature grâce à « l’éducation » d’une bonne mère louve ne nous apprend finalement pas grand chose de plus. Nous ne pouvons effectivement que constater le manque irrémédiable de la fréquentation de ses semblables pour cet enfant et de tous les apprentissages fondamentaux de la société dans lequel il aurait été appelé à vivre… Tout ceci on le sait sans même à en avoir la preuve en chair et en os.

    En bref, je ne vois pas trop ce que l’on peut apprendre de plus que ce que le bon sens nous suggère à priori. J’y vois simplement l’existence de bien pauvres êtres qu’il vaudrait surtout mieux laisser vivre le temps qu’ils peuvent dans le milieu où ils sont déjà parvenus, par je ne sais quel miracle, à survivre. Quant à en tirer quelque chose d’essentiel et d’inédit en rapport avec notre humanité, je ne vois pas bien.

    octobre 29, 2009 à 12 h 10 min

  32. Allez, encore un point à creuser : les « petites joies » de Victor, ou, d’une certaine façon, les formes singulières de sa « mystique sauvage » pour reprendre le terme employé dans un précédent article.
    http://www.partiprehistorique.fr/2008/03/23/pour-une-mystique-sauvage/

    Je cite à nouveau Itard :

     » […] on voyait évidemment qu’à l’instar de certains sauvages des pays chauds, celui-ci ne connaissait que ces quatre choses : dormir, manger, ne rien faire et courir les champs. Il fallut donc le rendre heureux à sa manière, en le couchant à la chute du jour, en lui fournissant abondamment des aliments de son goût, en respectant son indolence et en l’accompagnant dans ses promenades, ou plutôt dans ses courses en plein air, et cela quelque temps qu’il pût faire. Ces incursions champêtres paraissaient même lui être plus agréables quand il survenait dans l’atmosphère un changement brusque et violent : tant il est vrai que dans quelque condition qu’il soit, l’homme est avide de sensations nouvelles. Ainsi, par exemple, quand on observait celui-ci dans l’intérieur de sa chambre, on le voyait se balançant avec une monotonie fatigante, diriger constamment ses yeux vers la croisée, et les promener tristement dans le vague de l’air extérieur. Si alors un vent orageux venait à souffler, si le soleil caché derrière les nuages se montrait tout à coup éclairant plus vivement l’atmosphère, c’étaient de bruyants éclats de rire, une joie presque convulsive pendant laquelle toutes ses inflexions, dirigées d’arrière en avant, ressemblaient beaucoup à une sorte d’élan qu’il aurait voulu prendre pour franchir la croisée et se précipiter dans le jardin.

    […] Un matin qu’il tombait abondamment de la neige et qu’il était encore couché, il pousse un cri de joie en s’éveillant, quitte le lit, court à le fenêtre, puis à la porte, va, vient avec impatience de l’une à l’autre, s’échappe à moitié habillé, et gagne le jardin. Là, faisant éclater sa joie par les cris les plus perçants, il court, se roule dans la neige et la ramassant par poignées, s’en repaît avec une incroyable avidité.

    Mais ce n’était pas toujours d’une manière aussi vive et aussi bruyante que se manifestaient ses sensations, à la vue de ces grands effets de la nature. […] Lorsque, pendant la nuit et par un beau clair de lune, les rayons de cet astre venaient à pénétrer dans sa chambre, il manquait rarement de s’éveiller et de se placer devant la fenêtre. Il restait là, selon le rapport de sa gouvernante, pendant une partie de la nuit, debout, immobile, le col tendu, les yeux fixés vers les campagnes éclairées par la lune, et livré à une sorte d’extase contemplative, dont le silence et l’immobilité n’étaient interrompus que par une inspiration très élevée, qui revenait à de longs intervalles et qu’accompagnaient presque toujours un petit son plaintif. »

    Le souci du « bon » Itard a été, bien entendu, de ne pas laisser Victor à ces mauvaises habitudes et archaïques plaisirs, afin de « rendre ses journées plus profitables à son instruction. »

    Pauvre garçon !
    Et pauvre Itard qui n’a pas su voir ce qu’il aurait pu, lui aussi, apprendre !
    Dormir, manger, ne rien faire, courir les champs en poussant des éclats de rire : vous connaissez de plus beau programme ?

    octobre 29, 2009 à 12 h 11 min

  33. Je suis plutôt d’accord avec ton point de vue, Isidore : on n’apprend rien que le bon sens nous suggérait déjà (mais qu’on oublie ou n’ose pas toujours écouter).

    Il n’empêche, je l’avoue, ces histoires me fascinent.
    Peut-être plus par ce qu’elles désillusionnent que par ce qu’elles révèlent. Je ne sais pas.
    Peut-être, de façon plus perverse, pour la monstruosité, comme tu dis, qu’elles affichent (la double monstruosité ai-je envie de préciser : celle de l’enfant abandonné et du sauveteur bien intentionné) et qui, par comparaison, me rassure. Va savoir !

    Il me semble, en tout cas, que s’active là, assez clairement, dans ces histoires, comme dans leur réception, un mythe assez symptomatique de notre Modernité.

    Mais d’accord pour ne pas en faire tout un plat ! 😉

    octobre 29, 2009 à 12 h 29 min

  34. Isidore

    À propos, le « livre de la jungle » de Rudyard Kipling est une vraie merveille … dans le texte de l’auteur et surtout pas dans les versions Dysney qui s’y sont malheureusement substituées en faisant disparaître la profondeur et le tragique originels.

    octobre 29, 2009 à 12 h 30 min

  35. Isidore

    Moi aussi elles me fascinent, mais comme me fascinent toutes les monstruosités humaines, de l’homme tronc aux enfants de Tchernobyl.

    Ceci dit, il serait intéressant de creuser ce en quoi les monstres-enfants sauvages nous disent quelque chose de particulier quant à la Modernité.

    J’ai plutôt l’impression qu’ils suscitent un autre intérêt que la fascination basique des monstres pour ceux qui imaginent toujours que l’homme descend du singe, autrement dit que la frontière entre l’homme et l’animalité n’est pas clairement établie depuis l’origine de son apparition. Et c’est cette quête du maillon intermédiaire entre le singe et l’homme qui fait ainsi fantasmer en découvrant de tels monstres. J’avoue pour ma part ne pas être très sensible à ce type de spéculation et me contenter de considérer notre espèce comme particulière et distincte des espèces animales depuis son origine. Ces monstres me donnent simplement la preuve qu’effectivement aucun être humain ne peut se développer en tant qu’humain en dehors du commerce de ses semblables.

    octobre 29, 2009 à 12 h 50 min

  36. Hé hé hé ! Malin, va !
    Aucune espèce animale « néoténique » (qui naît inachevée) ne peut survivre et se développer sans le commerce avec ses semblables !
    😉

    Après, c’est vrai que le langage humain (avec tout ce qu’il implique) est une spécificité qui le distingue de tous les autres animaux, mais peut-on aller jusqu’à dire que n’atteint pas le statut d’Humain le « petit d’homme » qui — pour des raisons biographiques ou physiologiques — ne parvient pas à l’acquérir ?

    Vaste et délicat débat !

    octobre 29, 2009 à 13 h 05 min

  37. Hé ho ! Méfiez-vous, les gars !
    Vous n’allez pas relancer un de vos sempiternels et infructueux débats ?

    octobre 29, 2009 à 13 h 08 min

  38. Isidore

    Comment circonscrirais tu ce « vaste débat » ?

    octobre 29, 2009 à 13 h 13 min

  39. Isidore

    Profitons en, au contraire, personne ne nous écoute…

    octobre 29, 2009 à 13 h 16 min

  40. T’inquiète, Craô !
    On a quand même le droit de discuter quand on n’a pas le même point de vue, non ? Sinon, quel intérêt ?

    Pour ce qui est de la frontière entre l’animalité et l’humanité, pour moi, elle se tourne (comme je viens de le pointer) essentiellement autour du langage.

    Et je ne suis pas certain qu’il soit là — avec toutes ses « vertus » dénaturantes — depuis l’origine, comme le laisse à penser Isidore.

    Peut-être est-ce, là, oui, pourquoi pas, la source de mon intérêt pour les « enfants sauvages » et autres monstruosités du genre.

    octobre 29, 2009 à 13 h 16 min

  41. Le débat que j’entrevois se circonscrirait ainsi : l’Humanité est-elle un état de fait ou un statut à conquérir ?
    (mais ce qui n’est qu’une nouvel avatar de l’éternelle dichotomie entre pari matérialiste et pari idéaliste)

    octobre 29, 2009 à 13 h 19 min

  42. Isidore

    OK pour le langage. Mais précise un peu ce que tu entends par: « qu’il soit là — avec toutes ses “vertus” dénaturantes — depuis l’origine ».

    octobre 29, 2009 à 13 h 20 min

  43. Un autre est sous-jacent : si la spécificité humaine (qui distingue notre espèce des autres animaux) n’est pas le simple langage, qu’elle est-elle selon toi ?

    octobre 29, 2009 à 13 h 22 min

  44. Ben… pour moi, l’Humain descend bien, non pas du singe, mais d’un primate initial, lui-même issu du fameux rat arboricole dont on a fait un article je ne sais plus quand. Ce rat, tout comme le Primate initial, ne possédait sûrement pas le langage dont on dispose aujourd’hui et qui marque notre spécificité. Celui-ci est venu progressivement (il n’était donc pas là « à l’origine »). La frontière entre l’Humain et l’animal n’est donc pas pas si claire car elle est floue, fragile… et surtout pas si importante que ça car en grande partie illusoire (ce qui n’est après tout pas si grave).

    octobre 29, 2009 à 13 h 28 min

  45. Après, je sais — ou crois savoir — que tu ne partages pas ce point de vue.

    octobre 29, 2009 à 13 h 28 min

  46. Vincent

    Pour le dire autrement : notre « humanité » est à mon sens une sorte de « vernis verbal » plaqué sur notre animalité. Il nous distingue, nous fait briller, mais n’est que surface.

    Je précise que l’ « animalité », telle que je la conçois, n’a rien de bestial, diabolique ou honteux. Bien au contraire…

    octobre 29, 2009 à 13 h 39 min

  47. Vincent

    Quant à l’ « humanité », considérée en tant que « vernis verbal », elle n’est pas non plus l’ennemi à combattre.
    (Juste peut-être à remettre un peu en place quand son orgueil la fait prendre pour ce qu’elle n’est pas)

    octobre 29, 2009 à 13 h 43 min

  48. Vincent

    Pour ce qui est des « vertus dénaturantes » (en quelques mots) :

    Avant le langage (dans l’histoire des humains comme de chaque individu) on est dans un rapport direct et « premier » — animal — au monde environnant. On ne s’en distingue pas.

    Avec l’apparition du langage, se construit en nous une sorte de double duplicité (une « représentation » mentale du monde et l’illusion d’un « moi » détaché qui le regarde de l’exterieur), un rapport « second » au monde, qui fait tout autant notre bonheur que notre malheur, et, pour le coup, notre spécificité.

    octobre 29, 2009 à 13 h 48 min

  49. Toujours en réponse à ton commentaire 42 :
    Comme tu « considères notre espèce comme particulière et distincte des espèces animales depuis son origine », j’ai pensé que soit tu pensais qu’elle avait toujours possédé le langage qui la distingue des autres espèces, soit tu considèrais que sa spécificité n’est pas ce langage (d’où ma question du commentaire 43).

    octobre 29, 2009 à 13 h 59 min

  50. Isidore

    Ouïouïou!!! ça va trop vite. Je ne sais déjà plus par quel bout rebondir.

    Je tente quand même.

    En fait si tu considère que le langage constitue la principale frontière entre nous et les animaux, et bien ça me convient tout à fait. le reste n’a finalement pas beaucoup d’importance.

    OK aussi avec l’animalité qui n’a rien de bestial, diabolique ou honteux (ça c’est un résidu judéochrétien).

    OK aussi avec « l’humanité et son vernis verbal qui n’est pas non plus l’ennemi à abattre »

    Ensuite:  » humanité état de fait ou statut à conquérir » ? Sans doute les deux, mon capitaine…. et je ne vois pas trop quel problème ça pose.

    Par contre, post 48, tu ignores par ce point de vue la différence des peuples premiers (avec langage forcément) qui fusionnent pourtant psychiquement avec la nature, et les peuples modernes qui se sont placés à l’extérieur. Cette séparation n’est donc pas le simple fait du langage lui-même.

    Enfin peut-on concevoir une humanité sans ou hors du langage et tout autre système de représentation ? je ne pense pas. Il n’y a donc pas d’intermédiaire possible entre le monde animal et le monde humain, il me semble.

    octobre 29, 2009 à 14 h 10 min

  51. Isidore

    Post 49. Je considère que sa faculté d’élaborer un langage et tout autre système de représentation est à l’origine de l’espèce humaine et en fait donc son caractère spécifique qui la distingue sans ambiguïté des espèces animales. Et ceci même si on m’objectera que des formes de langages existent aussi chez les animaux car on n’y trouvera jamais le caractère réflexif qui fait la spécificité de tout langage humain.

    octobre 29, 2009 à 14 h 18 min

  52. Le problème que pose, selon moi, le concept d’humanité non pas acquise de fait par appartenance à l’espèce, mais à conquérir, c’est que c’est la porte ouverte à l’idée d’un « degré d’humanité » avec, malheureusement, le constat (ne serait-ce qu’historique) que dans ce cas, c’est toujours l’Autre qui est jugé « moins » humain que nous (avec toutes les conséquences — du redressement à l’élimination — que cela peut engendrer).

    octobre 29, 2009 à 15 h 07 min

  53. Pour ce qui est des peuples premiers, je ne suis pas certain qu’ils fusionnent plus que nous avec la nature… déjà parce que ce concept n’existe pas chez eux.

    On a peu discuté sur les travaux de Descola :
    http://www.partiprehistorique.fr/2009/06/11/couper-lhumain-en-quatre/

    Selon le type de culture on ne placera certes pas la frontière au même endroit (entre âme et corps pour les animistes, entre familles d’êtres vivants pour les totémistes, entre tout individu pour les analogistes, entre humains et nature pour les naturalistes), mais on en placera toujours une.

    La caractéristique du langage étant de distinguer les choses (de regarder le monde par le filtre discontinu de mots séparés), je ne vois pas comment un peuple, même « premier », pourrait échapper à la malédiction du langage.

    octobre 29, 2009 à 15 h 19 min

  54. Z’êtes amusants à suivre, les amis, car assez déroutants.

    Si je comprends bien, c’est Isidore, qui défend l’idée d’une frontière nette entre Humains et animaux, qui laisse entendre que les peuples premiers seraient dans une situation intermédiaire et Vincent, qui semble pourtant tenir bec et ongle à la frontière floue ou illusoire, qui les ramène radicalement du côté des « Modernes ».

    Heureusement qu’on ne vous prend pas au sérieux, parce que sinon on aurait du mal à vous suivre. 😉

    octobre 29, 2009 à 15 h 32 min

  55. T’inquiète, Ourko, toi non plus on ne te prend pas au sérieux !

    octobre 29, 2009 à 15 h 34 min

  56. Quant à « concevoir une humanité sans langage », certes on ne le peut a priori pas… sauf à rencontrer ces fameux « enfants sauvages » !

    S’ils fascinent tant, c’est donc peut-être parce qu’ils représentent en quelque sorte une parcelle de réalité qui dépasse la concepption qu’on peut s’en faire.

    octobre 29, 2009 à 15 h 40 min

  57. Cette discussion, du coup, me fait penser que lorsqu’on parle de « préhisto » (tout en admettant que le terme est volontairement flou), il faut peut-être préciser, non pas s’il s’agit de celui qui vit avant ou après le Néolithique, avant ou après la découverte du feu, etc. mais simplement avant ou après le langage.

    On ne peut évidemment pas dater cet événement qui n’a pas laissé de traces, mais il me semble que les spécialistes de la question s’accordent à dire que celui à dû naître en même temps que les premiers outils. C’est d’ailleurs, si je ne m’abuse, la limite fixée entre les Hominiens (Australopithecus) et les premiers Humains (Homo habilis), non ?

    octobre 29, 2009 à 15 h 50 min

  58. Le grand mystère — difficilement concevable mais du coup fortement intrigant — est donc, bien évidemment, celui des pré-humains, ou – sous sous un autre angle — du pré-verbal en nous.

    octobre 29, 2009 à 15 h 54 min

  59. Isidore

    Post 53. Ils ne fusionnent évidemment pas plus que nous avec la nature s’il s’agit d’une fusion en-deça du langage tel que tu le présupposes implicitement. Mais puisque ma position clairement exprimée il me semble, c’est l’inanité d’une telle présupposition d’une humanité sans langage réflexif, il est clair que je parle d’une autre sorte de fusion: celle qui exprimerait plutôt une cohabitation plus harmonieuse avec la nature et moins en opposition ou en domination comme la modernité l’a institué. Et à ce niveau là je persiste à penser que la modernité a introduit une véritable rupture.

    Post 56. Il n’y a pas que les « enfants sauvages » comme monstres sans langage suffisemment développé. D’autres formes de crétinismes ou de déficience mentales aboutissent aux même résultats… sans contredire le moins du monde une appartenance déficiente, certes, mais indiscutable à l’espèce humaine.

    post 57. Sans commentaire. Comment imaginer un préhisto sans langage ? Cette hypothèse n’a jamais effleuré l’esprit du moindre scientifique, il me semble. Il s’agit toujours du fantasme du maillon manquant dans l’hypothése d’une continuité évolutive entre les animaux et les hommes. Il me semble beaucoup plus simple et conforme aux lois de la vie de considérer une rupture: celle de l’apparition du langage correspondant à une transformation radicale du psychisme et des facultés intellectuelles.

    octobre 29, 2009 à 17 h 42 min

  60. Wahou ! Comme tu y vas !!!

    octobre 29, 2009 à 18 h 08 min

  61. Isidore

    T’as vu ça ? Et hop c’est envoyé…. non mais, un peu de rigueur, que diable ! 😉

    octobre 30, 2009 à 11 h 46 min

  62. 😉

    octobre 30, 2009 à 12 h 18 min

  63. En tout cas, tu lui as cloué le bec.
    On saura comment faire désormais. Merci Isi.

    octobre 30, 2009 à 12 h 19 min

  64. 120

    Ecrit par Boris Cyrulnik :

    La voûte du palais de Monsieur Neandertal était très plate, et son os hyoïde, qui chez l’homme après l’adolescence donnera la pomme d’Adam, était planté très haut sous la mâchoire, réduisant ainsi la caisse sonore de sa cavité buccale. Monsieur pouvait grogner, exprimer des émotions et probablement quelques belles idées, grâce à trois dizaines de grognements signifants, mais il ne pouvait pas chanter la tyrolienne. Il en souffrit beaucoup et compensa ce défaut d’articulation par une hypergestualité du visage, symbolisée par les gestes du corps, mieux que par les gestes de la bouche, lui permettait déjà d’exprimer des émotions, d’indiquer des intentions et d’enseigner les techniques de fabrication des outils. Il pouvait donc inventer l’artifice du geste, de la sonorité et de l’objet qui lui permettait déjà d’habiter un monde culturel.

    Il y a quatre cent mille ans, le larynx se transforma, et la voûte du palais devint concave, l’os Hyoïde s’inséra plus bas, sur la colonne cervicale, créant ainsi une caisse sonore où la langue pouvait mieux s’agiter. Monsieur Cro-Magnon, qui perfectionna le langage humain, ne savait pas que son cerveau gauche commandait à sa bouche autant qu’à sa main. « Ce couplage, qui jusqu’alors n’avait été utilisé que pour l’alimentation, se mit au service de la parole. »(A. Bourguignon)

    (L’ensorcellement du monde, Odile Jacob, 2001)

    octobre 30, 2009 à 12 h 56 min

  65. Tout penche, me semble-t-il, pour une apparition progressive de la parole… et surtout des ancêtres (pré Cro-Magnon) qui ne pouvaient physiologiquement pas développer un langage articulé comme le nôtre.

    La question du (ou des) chaînon(s) manquant(s) — à supposer qu’elle soit toujours d’actualité (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Forme_transitionnelle ) — ne concerne pas la naissance du langage, qui parait assez bien éclairée, mais plutôt l’apparition de la bipédie. Les Australopithèques ne sont effectivement pas encore des Homo, notamment parce qu’ils n’ont pas d’outils, mais sont en revanche « déjà » debouts. Le chaînon éventuellement encore manquant serait dès lors simplement l’ancêtre commun aux Singes et aux Humains qui serait « déjà » primate (ce que n’est pas Prugatorius : http://www.partiprehistorique.fr/2008/12/31/notre-plus-lointain-ancetre/ )

    Cela dit, on peut tout à fait considérer que l’apparition de Cro-Magnon (Homo sapiens) et de son langage articulé s’est faite brusquement et constitue une sorte de rupture dans la continuité (tout comme l’entrée du petit enfant dans la parole semble également rapide et radicale).

    octobre 30, 2009 à 13 h 23 min

  66. Quel crédit apporter, 120, à un bonhomme qui se gourre à ce point dans les dates ?
    400 000 ans est l’époque d’erectus, si je ne m’abuse.
    L’apparition de Cro-Magnon, c’est plutôt 40 000 ans, non ?
    Pas très scientifique tout ça, M’sieur Boris !
    😉

    octobre 30, 2009 à 18 h 34 min

  67. Changement d’époque (de paradigme ?) assez significatif, me semble-t-il :

    Dans Le livre de la jungle (du moins la version Disney, je n’ai pas lu l’original de Kipling), Mowgly décide finalement de quitter la jungle pour rejoindre les humains.

    Dans Greystoke, en revanche, après avoir goûté au monde civilisé, « Tarzan » préfère retourner dans les bois.

    L’humanisme triomphant n’est décidément plus ce qu’il était !

    novembre 12, 2009 à 12 h 52 min

  68. Même type de conclusion suite au film de Truffaut :

    L’éducateur, qui faisait sûrement à l’époque figure de « héros » (admirable d’abnégation, de courage, d’humanisme, etc.), ne soulève plus aujourd’hui que moqueries et sarcasmes, tant son rationalisme distant et froid et les méthodes pédagogiques qui en découlent paraissent ridicules (voire carrément dangereuses et néfastes).

    Nous vivons bel et bien une époque post-moderne !

    novembre 12, 2009 à 13 h 00 min

  69. Isidore

    Mais s’agit-il vraiment de l’humanisme dont il est question ici, dans cette remarque ?

    En effet les notions de « progrès », de « raison » dont on fait souvent référence lorsqu’on parle d’humanisme, n’ont plus grand chose à voir dans leur acception actuelle avec celles employées par Hugo par exemple, ou plus généralement par les fondateurs.

    Et plutôt que de vouloir faire table rase de ce qui fait la grandeur de notre passé et de notre culture, ne serait-il pas plus judicieux de penser un humanisme moderne ou post-moderne peut-être plus fidèle à la pensée qui l’a fait naître ?

    Car je reste convaincu que dénigrer l’humanisme, en général c’est aller dans le sens de cet ultra libéralisme sans scrupule qui rêve d’abolir l’histoire pour un ici et maintenant sans épaisseur ni responsabilité morale à l’égard du passé et de l’avenir, et qui a tout intérêt à discréditer les encombrants penseurs de l’humanisme, en falsifiant leurs concepts phares: raison, progrès, liberté etc.

    Que ceci ne dusse nullement empêcher une réflexion critique, certes, mais je n’en trouve pas moins très suspects ce dénigrement mais aussi cette trouble idolâtrie présente dans le « droit de l’hommisme » par exemple, qui sévissent aujourd’hui, avec ce désir inavoué d’en finir avec un passé encombrant qui ne sera jamais dupe de nos petits arrangements avec l’Histoire.

    novembre 13, 2009 à 13 h 33 min

  70. Ok pour tenter de critiquer positivement plutôt que dénigrer (quoique… mais bon…)

    D’ac’ aussi pour préciser davantage ce qu’on entend par « humanisme ». Comte-Sponville, dans son Dictionnaire philosophique en définit au moins trois nuances : l’humanisme « historique » (courant intellectuel de la Renaissance fondé sur l’étude des humanités grecques et latines et débouchant sur une certaine valorisation de l’individu), l’humanisme « théorique » (courant philosophique, métaphysique ou transcendental, qui considère que l’humanité est la valeur suprême et absolue et fonde une sorte de « religion de l’homme ») et l’humanisme « pratique » (courant philosophique, matérialiste et moral, qui considère également l’humanité comme une valeur, mais relative, notamment à notre histoire, nos désirs, une certaine société ou civilisation, etc.)

    Bien vu aussi le rappel à la mémoire des « grands hommes » (davantage pour moi qu’à leur pseudo-doctrine commune)… et la méfiance portée à tout ce qui pourrait, de façon bien ingrate et dangereuse, faire « table rase » du passé.

    Enfin bref, je me sens en phase sur tout ce que tu défends.

    Il n’empêche que je ne peux m’ôter de la tête que l’humanisme — qui me semble, par son propre terme, véhiculer l’idée d’une humanité coupée du reste du monde — a fait son temps… et doit désormais laisser place à autre chose de plus englobant. De moins nombriliste.

    Je ne suis d’ailleurs pas certains que les grands hommes que tu évoques se souciaient de la couleur de l’isme qu’on allait après coup attribuer à leur action.

    novembre 14, 2009 à 0 h 52 min

  71. Plus du côté de Michel Serres que de Luc Ferry, tu veux dire ?

    novembre 14, 2009 à 0 h 53 min

  72. Ecoute, s’il faut vraiment le formuler ainsi et choisir un camp, pourquoi pas, oui. Si ça te fait plaisir 😉

    novembre 14, 2009 à 0 h 55 min

  73. Isidore

    Je pense bien aussi que l’humanisme a besoin d’être revivifié et dépoussierré pour nous ouvrir de nouvelles perspectives. Et pour cela il est sans doute plus profitable de retourner aux sources directement. Je suis même certain que nos préoccupations « préhistos » sont aussi proches de ces sources qu’éloignées des variations idéologiques actuelles de ce même humanisme.

    novembre 14, 2009 à 11 h 40 min

  74. Ca y est ! Après de nombreuses péripéties, j’ai enfin reçu le livre de Serges Arolles. On le lit à deux, avec Amélie. Il est vraiment construit n’importe comment mais, passé cette étrangeté, il est plutôt convaincant.

    En gros, donc, pas un seul cas d’enfant soit-disant élevé par des animaux (louves, singes, antilopes…) ne passe le cap de la plus petite enquête.

    La fable des « enfants-loups » n’en demeure cependant pas moins intéressante, ne serait-ce que par son histoire (elle semble relativement bien datée et localisée) et les fantasmes qu’elle révèle.

    On en recausera peut-être un de ces quatre.

    décembre 14, 2009 à 22 h 12 min

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