"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Les deux chasses

Puisque la saison s’ouvre — et que c’est un des domaines au programme du PP (si l’on s’en tient au texte inaugural du 20 décembre 2007) — tentons d’aborder le vaste sujet de la chasse.

Commençons peut-être déjà par distinguer les deux modes de chasse, véhiculant deux logiques opposées, pratiquées aujourd’hui : la battue et le pirsch.

La première est bien connue car elle est largement majoritaire en France ainsi que dans les pays d’Europe méridionale (globalement dans la zone de langue romane). Collective, bruyante et populaire, c’est une chasse de type « cueillette » (aléatoire) aux modalités fortement « démocratiques » (territoire de chasse collectif, partage du gibier équitable, etc.).

La seconde est essentiellement pratiquée en Allemagne et en Europe centrale (globalement dans la zone de langue germanique). Individuelle, silencieuse et élitiste, c’est une chasse de type « récolte » (culte du trophée) aux modalités beaucoup plus « aristocratiques » (vaste territoire pour un seul bénéficiaire, rituels complexes, etc.).

Les deux ont sans nul doute des origines plus que lointaines. Bien malin celui qui pourrait prétendre que l’une est plus « préhisto » que l’autre.

Y’en a-t-il cependant une qui vous attire plus (ou vous répugne moins) que l’autre ?

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18 Réponses

  1. Et la chasse à courre ?

    octobre 13, 2009 à 0 h 03 min

  2. Ben… Une battue « aristo ».

    octobre 13, 2009 à 0 h 04 min

  3. Et, un pirsch « populo », ça existe ?

    octobre 13, 2009 à 0 h 06 min

  4. Heu… Peut-être le braconnage ?
    Je ne sais pas, moi (surtout que je suis loin d’être spécialiste de la question)

    octobre 13, 2009 à 0 h 06 min

  5. Moi je serais pour une chasse seule ou en duo, avec une traque, sur plusieurs jours. Ca laisse aussi au gibier la possibilité de devenir chasseur si l’on n’y prend garde.
    Je ne vois vraiment rien de séduisant à la battue…

    octobre 13, 2009 à 13 h 05 min

  6. C’est vrai que le pirsch est une sorte de duel. De défi.
    Il est du coup non seulement fascinant — « séduisant » — mais lui-même, en tant que tel, un acte de séduction.
    Pour parvenir à capturer sa proie, par un étrange jeu de miroir, le chasseur doit en effet s’identifier à elle au point de devenir lui-même celle qu’il traque (comme le tireur à l’arc japonais « devient » la cible qu’il vise).

    Dans la battue, la relation avec l’animal chassé est beaucoup plus distante (voire « indifférente », la quantité et la viande comptant davantage que le prestige du trophée). Toute l’intensité relationnelle (car il y en a tout de même une, me semble-t-il) est en effet orientée entre le chasseur et ses chiens et/ou entre les chasseurs eux-mêmes.

    octobre 13, 2009 à 19 h 21 min

  7. Isidore

    Il arrive même, parfois, dans le « pirsch », que le chasseur s’identifiant tellement à sa proie, finit par se tirer dessus. On appelle ça un suicide pirschien. On a d’ailleurs remarqué qu’un équilibre s’est toujours établi à travers les âges entre le taux de suicides pirschiens et le taux de meurtres plus ou moins involontaires entre chasseurs lors des battues. Et grâce à cet équilibre nécessaire, les deux formes de chasse ont pu perdurer jusqu’à nos jours. Comme quoi les choses sont bien faites.

    octobre 13, 2009 à 20 h 00 min

  8. 😉

    octobre 13, 2009 à 20 h 58 min

  9. 120

    Ecrit par Bertrand Hell :

    Une relation très particulière unit donc l’homme et sa proie dans la pirsch. L’appel, épisode crucial de la poursuite, en et une illustration. Initiant son fils à l’art du brame, le chasseur rappelle la vérité première : « Tu es le cerf. » Telle est la condition pour que l’instrument, corne de boeuf évidée ou simple tube en carton bricolé, prenne vie. Le cerf quêté est là, réfugié dans ce fourré inaccessible ; il est invisible, mais tout proche. En contrefaisant son bramement, l’homme se pose en rival. Il lance un défi. Provoquer ainsi le cerf demande une grande expérience, car il convient de bien jauger l’animal. Est-il vieux et aguerri ou jeune et craintif ? Le son à émettre ne sera pas le même. Il faut corner juste, éveiller sa jalousie, l’inviter à faire front. Un brame trop rauque ne fera qu’effrayer le jeune mâle, tandis que des cris plus clairs ne susciteront que le mépris du grand coiffé. Un jeu subtil s’instaure, et aux appels du chasseur répondent ceux de l’animal. L’homme frappe le sol, gratte un tronc d’arbre, reproduisant ainsi les bruits du cerf qui piétine et frotte ses bois dans l’excitation du combat à venir. De part et d’autre, les brames deviennent plus forts, plus menaçants. Précédé d’une odeur âcre et grisante, le cerf jaillit dans un fracas de feuilles froissées et de branches cassées. Objet de toutes les obsessions, de tous les sacrifices, l’ultime face-à-face peut s’accomplir dans le silence de la forêt. Un éclair mortel déchire l’aube naissante.

    […] Le culte du trophée ne livre pas seulement la clé du dispositif pratique (tir sélectif, recherche des animaux les plus âgés, désintérêt pour les femelles, etc.), mais il laisse aussi percer la profonde ambivalence de la relation qui unit le chasseur au cerf. Les ethnologues ont insisté sur la distinction à établir entre chasses passives et chasses actives. Dans le premier cas, l’utilisation d’un objet technique (le piège) introduit une distance par rapport au gibier, éloignement qui se traduit par une dilution de la responsabilité du meurtre. Rien de tel pour la pirsch ! De toutes les chasses dites actives, elle est celle qui voit l’homme endosser le plus directement, sans ambages possibles, la mise à mort de son vis-à-vis. Or, l’animal qui lui fait face est ici un proche. Le cerf n’est pas considéré comme une bête nuisible, il n’est pas non plus, comme c’était parfois l’usage dans les campagnes juste avant l’abattage de « Monsieur Cochon », gratifié de tares et de sobriquets injurieux, selon un rituel symbolique destiné à légitimer la mort. Dans la solitude de la forêt, la pirsch revêt les apparences d’une tragédie dont seul le chasseur ressent la véritable intensité dramatique. En effet, le trait retenu par une chronique médiévale pour dépeindre le chasseur effréné qu’était Guillaume le Conquérant se révèle, neuf siècles plus tard, toujours actuel et propre à définir l’imaginaire des pirscheurs contemporains : « Il aimait les cerfs comme s’il était leur père » (The Rhyme of King William, XIe siècle).

    (Le sang noir, Chasse et mythe du Sauvage en Europe, Flammarion, 1994)

    octobre 13, 2009 à 22 h 18 min

  10. « […] Dans la solitude de la forêt, la pirsch revêt les apparences d’une tragédie dont seul le chasseur ressent la véritable intensité dramatique […] »
    Parce que le cerf, lui, ne « ressent » rien du tout, bien entendu !

    “[…] Il aimait les cerfs comme s’il était leur père […] »
    Heureusement que tous les pères « préhistos » ne se sont pas comportés avec leurs fils comme ces chasseurs (on ne serait sans doute pas là pour en causer) !

    Mais à part ça…

    octobre 13, 2009 à 22 h 22 min

  11. Sur le suicide pirschien d’Isidore :

    Ce n’est pas qu’une idée loufoque. Quand, après des années de traque (c’est souvent la cas lorsque le trophée visé et le prestigieux cerf à double empaumure « royale »), au cours desquelles il est allé jusqu’à asperger ses vêtements de sperme animal et autres folies du genre, le chasseur finit par appuyer sur la détente, ce n’est pas qu’à la vie de l’animal qu’il met fin, mais à toute la relation qu’il a longuement tissée avec l’animal.

    Il est du coup bien vu, du moins me semble-t-il, de comparer la chasseur « pirschien » au séducteur, capable de toute une série de stratagèmes comparables (comme asperger ses vêtements de fragrances aux effets supposés magiques) pour atteindre son but et qui, lui aussi, au moment où il l’atteint (où il « tire son coup »), met brutalement fin à l’ensorcellement auquel il s’était laissé prendre.

    octobre 14, 2009 à 12 h 18 min

  12. Ca sent le vécu, ça, Vincent. Tu peux nous en dire plus ?

    octobre 14, 2009 à 12 h 20 min

  13. Allez, va jusqu’au bout de ton raisonnement : la battue, du coup, s’apparente à la partouze, et la chasse à courre à la tournante ?

    octobre 14, 2009 à 12 h 23 min

  14. 120

    Ecrit par Bertrand Hell :

    Si meurtre il y a au cours de la battue, la responsabilité de l’acte ne saurait porter sur un seul chasseur. Car, dans les forêts du versant occidental des Vosges, la traque au gros gibier revient à une équipe. La chasse est ici un acte délibérement et ostensiblement collectif. Tout concourt à maintenir les conduites individuelles dans les limites fixées par le groupe social qui constitue le village.

    Des limites ? Un espace ordonné ? Voilà qu surprendra les tenants de la pirsch ! Le système de la chasse banale n’est-il pas, à leurs yeux, synonyme de pratique anarchique et la battue le triste théâtre d’exploits des « viandards » qui ne respectent aucune règle ? Les préjugés ne résistent pas à l’analyse. Les discours relatifs à la liberté du chasseur-cueilleur ne doivent pas masquer la stricte ordonnance du monde sauvage imposée par la norme communautaire. Quoique moins visibles, les règles en usage dans les chasses villageoises s’avèrent tout aussi contraignantes que celles dictant les gestes du pirscheur.

    […] La mise en place de la ligne des chasseurs est un ferment potentiel de rancoeurs et de conflits. Face à ce risque, les équipes s’abritent derrière le hasard en adoptant le système des numéros ou la technique du « fusil roulant ». Mais ce sont incontestablement les modalités du partage de la bête abattue qui imposent la codification la plus stricte. Découpe et répartition du gibier cristallisent les dangers que constitue tout processus d’individualisation de cette chasse expressément collective. Chaque équipe dès lors, en présence de ses membres rassemblés, taille soigneusement les parts, les pèse et leur accole un numéro avant tirage au sort. A celui qu’une telle méticulosité étonne, on avance invariablement des propos laissant affleurer une crainte obsessionnelle des « histoires de bidoche ». Toute attribution contestable des postes de la battue ou des parts de venaison est une source notoire de conflits. Certains épisodes marquants de l’histoire cynégétique locale aussi bien que les attitudes observables aujourd’hui témoignent d’un même fait social : dans les chasses villageoises, chaque passage du collectif à l’individuel est porteur d’une potentialité éminemment conflictuelle.

    […] La battue apparaît aussi comme un geste conforme à l’éthique ; l’animal n’a-t-il pas « sa chance » ? L’imminence de la traque est distinctement annoncée par les cris et les aboiements. L’espacement des postes de tir et la faible nombre des chasseurs n’entravent nullement la fuite du gibier. Enfin, grâce à sa surprenante vitesse de déplacement et à son instinct, celui-ci est toujours en mesure d’abuser un chasseur trop confiant en son coup d’oeil. C’est au nom de cette chance accordée à la bête que l’anathème est porté sur la chasse-récolte pratiquée par les voisins alsaciens. On fustige l’abattage d’un animal immobile, frappé à son insu, l’assassinat d’une créature livrée sans défense aux balles meurtrières. Le fond de leur pensée est clair : plus que tout, c’est la négation du Sauvage qui est dénoncée. Comment pourrait-on souscrire à une perception des bêtes sylvicoles qui les ravale au rang de bétail ? Forts de leur conviction, les chasseurs villageois rejettent toutes les formes de régulation ou de conservation qui viendraient interférer dans l’ordre naturel. L’affouragement ? On estime que, comme les champignons par exemple, les bêtes doivent « pousser toutes seules ». Le plan de tir sélectif ? On rétorque que seule la forêt doit décider. […] Le sentiment est unanime : la chasse et l anature doivent rester le règne de l’imprévu, du hasard. Analyse, étudier, réglementer sont des impératifs contraires à l’essence du règne des bêtes sauvages.

    (Le sang noir, Chasse et mythe du Sauvage en Europe, Flammarion, 1994)

    octobre 14, 2009 à 17 h 52 min

  15. Hé ! Hé ! Vue sous cette angle, l’est pas moins « préhisto » que la pirsch, la battue, vous ne trouvez pas ?

    octobre 14, 2009 à 17 h 59 min

  16. Ces coutumes et rituels de partage du gibier chassé collectivement remontent à loin : les préhistoriens affirment même souvent que se sont constitués là, très tôt (lorsque l’Humain a délaissé le charognage pour la prédation, à l’image des grands fauves qu’il a imités), les éléments civilisateurs qui ont fondé l’Humanité.

    octobre 15, 2009 à 11 h 59 min

  17. C’est d’une certaine façon en imitant les animaux que nous sommes devenus… humains.
    Joli paradoxe, non ?

    octobre 15, 2009 à 12 h 00 min

  18. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Nous fûmes des chasseurs et des errants pendant des millénaires avant de creuser le sol comme des agriculteurs et d’y apercevoir le père enfouui pour l’y avoir inhumé.

    (Abîmes, Dernier royaume III, Grasset, 2002)

    octobre 28, 2009 à 12 h 20 min

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