"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Quignardise (4) : le rêve

« Pourquoi fallait-il perturber le sommeil des animaux à l’aide des rêves ?

Pourquoi fallait-il mettre à mal le repos du corps par ces crises subites d’images désordonnées ?

Pourquoi ces afflux de perceptions fausses et enfièvrées sont-ils apparus en même temps que l’homéothermie chez les oiseaux et les vertébrés ?

Pourquoi un troisième état vint-il ajouter à la vulnérabilité ?

Pourquoi ces animaux immobiles, fermant la porte au milieu extérieur qui les menace, pour s’ouvrir sans défenses à un programme endogène qui précède leur naissance et qui est même antérieur à leur conception ?

Pourquoi les seuls homéothermes qui aient survécu étaient-ils les rêveurs ? »

(Sur le jadis, Dernier royaume II, Grasset, 2002)

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38 Réponses

  1. Une façon comme une autre de tenter de relancer le débat :

    Si quelqu’un à ne serait-ce que des éléments de réponse, voire de simples hypothèses, à une de ces questions ?

    septembre 4, 2009 à 16 h 55 min

  2. Moi, on m’a toujours dit que toute question en « pourquoi » n’était pas sérieuse. Seul le « comment » est légitime.

    septembre 4, 2009 à 16 h 57 min

  3. Dans le domaine scientifique, certes.
    Mais si on laissait chacun choisir son angle de réponse ?

    septembre 4, 2009 à 16 h 57 min

  4. J’aime beaucoup cette idée, implicite dans le texte de Quignard, du rêve comme apparition incongrue d’images qui viennent hanter ceux qui les subissent. Qui viennent perturber la perception « directe » des choses (et du réel) en introduisant l’illusion d’un « autre monde », ailleurs.

    J’aime beaucoup cette conception de l’humain comme « assailli par son activité mentale ».

    septembre 6, 2009 à 22 h 03 min

  5. La question « pourquoi ? » (même si elle est sûrement postérieure) assaille d’ailleurs l’humain tout autant que les images qui lui apparaissent en rêve.

    septembre 6, 2009 à 22 h 05 min

  6. L’Humain comme « intranquille » (cf. Pessoa)

    septembre 6, 2009 à 22 h 06 min

  7. L’artiste et le philosophe, chacun dans leur domaine, n’auraient d’autre rôle que d’apaiser l’intranquilité que suscitent ces surgissements (d’images et de quête de sens) en tentant de leur donner quelque forme « humaine ».

    septembre 6, 2009 à 22 h 09 min

  8. Amélie

    Ce sont sans doute plutôt les cerveaux gauches qui luttent contre cette « intranquillité » (qui soit-dit en passant n’en est pas toujours une). Certain absorbent sans doutes ces images sans résistance, comme une partie d’un tout.

    septembre 7, 2009 à 10 h 35 min

  9. Ceux qui absorbent ces images (et ces questions) sans résistance deviennent-ils artistes ou philosophes ?
    Je ferais volontiers le pari que non.

    Il me semble en tout cas que ce surgissement est premier (je crois même que le rêve débute au stade foetal, c’est dire !).

    L’artiste ne peut-il pas dès lors être vu comme celui qui « joue » (plus ou moins sérieusement : en les imitant, les domptant, les amplifiant…) avec les images qui assaillent le cerveau droit ?

    Le philosophe, celui qui « joue » avec les questions qui assaillent le cerveau gauche ?

    septembre 7, 2009 à 12 h 01 min

  10. Isidore

    Pour ma part, je ne vois pas vraiment le rapport entre le rêve du dormeur et ce que l’on désigne par  » rêve » lorsqu’il s’agit de la vie éveillée. J’aime une présence consciente aux phénomènes de la vie ordinaire et en ce sens, le rêve nocturne me laisse finalement assez indifférent.

    Par contre cultiver la faculté de rêver, d’accueillir (ou de fabriquer) les images capables d’enchanter le monde, voilà qui m’intéresse autrement.

    Je ressens le rêve du sommeil plutôt comme un processus de digestion et d’élimination associé à la vie psychique. Il participe des fondamentaux de notre fonctionnement vital au même titre que la digestion intestinale ou la circulation sanguine par exemple, et ne me préoccupe pas plus que cela. En tout cas je cherche rarement à trouver une quelconque interprétation aux rêves car je n’en vois pas l’utilité pour la vie consciente.

    septembre 9, 2009 à 9 h 34 min

  11. J’aime bien l’image du rêve comme « processus digestif ».

    Faut-il cependant le dénigrer (ou du moins l’ignorer) au profit de la simple conscience de veille (fut-elle parsemée de rêveries) ?

    Je me méfie, pour ma part, de ce genre de « pli » judéo-chrétien (pour dire vite) qui tend à valoriser l’abstraction nommée esprit au détriment du bien matériel corps supposé en être le simple support.

    L’interprétation des rêves n’est d’ailleurs à ce titre, de mon point de vue, qu’une façon pour la conscience de veille (cerveau gauche) de prendre le pouvoir sur cet « autre mode » (en l’arraisonnant).

    C’est comme le décorticage des textes littéraires (ou des papillons sur la table de dissection) : une bonne façon de les tuer, de leur retirer toute puissance.

    septembre 10, 2009 à 12 h 40 min

  12. J’aime me souvenir de mes rêves et que la puissance de certaines de leurs « images » — aussi déroutantes et incompréhensibles soit-elles généralement — persiste et agisse ensuite dans la journée.

    Je trouve même ça très « préhisto » (et regrette de n’en conserver le plus souvent que de bien maigres bribes).

    Pas vous ?

    septembre 10, 2009 à 12 h 44 min

  13. Pour le prendre sous un autre angle :

    Ne sont pas, à mon sens, de vrais « rêveurs » (cerveau droit) ceux qui tiennent absolument à interpréter leurs rêves, tout autant que ceux qui — à l’inverse mais dans le même souci de « domestication » — cherchent à tout prix ce qu’on appelle le « rêve conscient » (pouvoir rester en quelque sorte en éveil pendant le rêve afin de pouvoir le diriger à sa guise).

    septembre 10, 2009 à 12 h 48 min

  14. Est-ce qu’un des objectifs non définis du PP ne serait pas l’acceptation et le lâcher prise quant aux manifestations qui nous dépassent, telles que le rêve justement ?

    septembre 10, 2009 à 13 h 14 min

  15. Mouais… « Lâcher-prise », c’est ce que prônent généralement les rongeurs qui se sont faits prendre dans les serres de l’aigle. Les aigles, quant à eux, préfèrent « tenir ferme ».
    Après, chacun choisit son camp… 😉

    septembre 11, 2009 à 6 h 54 min

  16. J’crois ta connerie te dépasse, là, Ourko. Faut que tu lache-prises… et la laisse filer dans son terrier.

    septembre 11, 2009 à 6 h 56 min

  17. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Il arrive que la nuit ne se retire pas toute entière des jours que nous vivons. Nos corps ont alors en plein jour des réactions qui ne sont pas synchrones. Ils ont le visage de la nuit passée. A midi sonné nous vivons encore un cauchemar. Même quand nous introduisons la clé dans la serrure de notre porte au terme de la journée de travail, nous sommes encore bouleversés par ceux que nous avons revus dans notre rêve et surtout par ce qu’ils nous ont dit. Nous avons beau nous frotter les paupières, nous avons beau porter de l’eau sur nos joues et sur notre front, la nuit laisse traîner quelques images qui luisent d’une lueur qui ne vient certainement pas du jour astral.

    Les images oniriques ont quelque chose des galets qui sont dans l’eau. Qui brillent sous l’onde glacée qui file entre les menthes. Leur beauté fait qu’on se penche. On ne résiste pas à l’envie de s’agenouiller dans l’odeur merveilleuse qui s’élève des petites feuilles dentelées et duveteuses des menthes qu’on écrase au-dessus de l’Yonne. On roule la manche plus haut que le coude. On plonge la main dont la chair se met à frémir de froid.

    Les doigts glacés et blancs cueillent ces pierres au fond de la transparence ; ils les rapportent à la lumière ; l’eau en dégoutte ; l’air les assombrit ; les yeux se découragent ; je parle des instants les plus denses de nos vies ; leur attrait se dérobe ; nous ne savons plus ce que ces pierres qui chatoyaient voulaient nous dire ; on ne sait plus pourquoi, spontanément, on s’était mis à genoux.

    C’étaient des yeux terribles. C’étaient des robes de soie et des poitrines merveilleuses. C’étaient des sexes des deux sexes ; des partitions déchirées ; des meubles de province ; un président jeune comme la cire ; un nez aigu ; deux amis.

    Galets ternes. Galets ternes.

    (La barque silencieuse, Dernier royaume VI, Seuil, 2009)

    septembre 11, 2009 à 7 h 09 min

  18. Quignard a raison : c’est de manière imagée (« cerveaudroitée ») qu’il faut parler des rêves.
    J’aime beaucoup cette métaphore du galet.

    septembre 11, 2009 à 7 h 11 min

  19. Amélie

    Quignard qui parle de rentrer le soir au terme d’une journée de travail, lui qui se complait à parler du vide insondable de ses journées passées chez lui, sans contrainte….

    septembre 11, 2009 à 12 h 02 min

  20. Ben alors… Plus rien depuis bientôt 10 jours. Vous rêvez ou quoi ?

    septembre 21, 2009 à 11 h 55 min

  21. Heu… non. Pour ma part, j’ai plutôt passé 10 jours le nez dans le réel, accaparé par des choses très concrètes (notamment la préparation d’une méga-fête dans le quartier).

    Je devrais progressivement pouvoir retrouver des petites bulles de rêveries virtuelles.

    septembre 21, 2009 à 11 h 58 min

  22. Crâo

    Tant qu’il reste dans le réel, son nez, tout va pour le mieux. Mais supposez une minute que surgisse inopinément l’idée saugrenue de le mettre ailleurs… où ? je laisse libre cours à votre imagination… Mais quand même ça pourrait devenir un tantinet fâcheux, non ?

    septembre 21, 2009 à 20 h 55 min

  23. 120

    Ecrit par Boris Cyrulnik :

    (répondant aux questions — et confirmant les intuitions ? — de Quignard)

    […] L’idée phylogénétique, c’est que l’expansion du monde vivant a mis en place un processus de séparation-individuation. Une plante vit dans un contexte immédiat. La graisse d’un animal constitue une réserve d’énergie qui lui permet de visiter un petit bout de planète. L’homéothermie permet à certains organismes de garder la même température inerne quand celle de l’environnement varie. Et le sommeil paradoxal, récipient biologique à rêves, amorce un début de monde interne. L’organisme qui sécrète ce sommeil rapide garde en lui la mémoire de l’espèce et y ajoute celle de l’individu. Puis le jeu poursuit le processus d’individualisation dans le monde vivant. Enfin, le mensonge et la comédie préparent à la parole qui porte ce processus d’individualisation à son comble, quand le sujet dit « Je » et devient une personne.

    Le sommeil paradoxal et le jeu constituent les prémices d’une vie psychique que la parole sculptera et lancera dans la planète des signes. […]

    (<iL’ensorcellement du monde, Odile Jcob, 1997)

    septembre 24, 2009 à 18 h 10 min

  24. 120

    Ecrit par Boris Cyrulnik :

    Les poissons, les batraciens et les reptiles ne rêvent pas, même si quelques états de quiescence alternent avec des phases d’éveil. Soumis aux perceptions du contexte et à la température avec laquelle ils varient, on peut penser qu’ils n’ont pas de représentations d’images. Ce qui ne les empêche pas de résoudre des problèmes parfois difficiles : à Toulon, ils fuient les berges surpeuplés de pêcheurs et vont cotoyer les bassins de militaires occupés à d’autres tâches.

    Le sommeil à rêves apparaît chez les oiseaux dont la température reste stable, et chez qui le néocortex commence à associer des informations éparses dans le temps et dans l’espace. Là, le jeu prend sa fonction. Il apparaît chez les animaux dont le système nerveux développe les circuits du plaisir et de la décontextualisation. Plus le système nerveux est capable d’associer, plus les rêves sont durables : trente secondes chez la poule, six minutes chez le chat et vingt minutes chez l’homme, le plus associeur des cerveaux. Un chat fabrique deux cents minutes par vingt-quatre heures de sommeil paradoxal, par fragments peu associateurs de six minutes. Alors que l’homme ne sécrète que cent minutes de sommeil paradoxal par jour, mais par séquences de vingt minutes, beaucoup plus associatives. Or les espèces à fort taux de sommeil paradoxal sont aussi les plus joueuses. Les poussins sont peu joueurs, car ils s’imprègnent à leur mère, et cet apprentissage leur suffit. ALors que les chatons, médailles d’or interespèces du sommeil paradoxal, sont toujours à l’affût d’un bout de laine, d’un bouchon, d’une queue qui se balance et qui déclenche en eux un jeu de prédation. Hypersensibles à toute nouveauté, tout ce qui bouge les stimule et les invite à la chasse.

    La comparaison du sommeil à rêve entre les espèces pourrait presque nous fournir un indice biologique de curiosité. D’ailleurs, tous les nouveau-nés du monde sécrètent plus de sommeil paradoxal que leurs ainés. Les ratons nidicoles, pendant leur première semaine, « rêvent » pendant quatre-vingts pour cent de leur temps de sommeil. Mais, dès que leur cortex se met en place, ils tombent à dix-quinze pour cent. Alors que les cobayes nidifuges, dont la maturation est terminée à la naissance, en sécrètent sept à huit pour cent, de leur premier à leur dernier jour. Les brebis, avec vingt-cinq pour cent chez les petits, finissent leur vie avec vingt pour cent. Les chimpanzés démarrent avec trente pour cent dans leur jeunesse et font vingt pour cent dans leurs vieux jours. Tandis que les hommes passent de quatre-vingts pour cent à la naissance à quinze pour cent à partir de soixante ans.

    Si bien qu’on pourrait distinguer deux catégories de rêveurs dans le monde vivant : ceux dont le système nerveux, pratiquement terminé à la naissance, secrète le même taux de rêve pendant toute leur vie et ceux dont l’espoir de développpement est durable, car leur cerveau, par sa lenteur de développement et sa plasticité, permet une longue période d’apprentissage… si le milieu le veut bien.

    (L’ensorcellement du monde, Odile Jacob, 1997)

    septembre 27, 2009 à 23 h 07 min

  25. Oulah ! Ce lien intime entre le rêve et le jeu, je crois que je n’ai pas fini d’y cogiter.

    septembre 27, 2009 à 23 h 14 min

  26. Autre chose m’a fait cogiter sur le sujet : les foetus rêvent.
    Incroyable, non ?
    Je serais curieux de savoir à quoi ressemblent leurs rêves. Quelqu’un s’en souvient-il ?

    octobre 10, 2009 à 23 h 12 min

  27. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Argument du sommeil. Je pense que le sommeil ne veut pas la nuit où il sombre.

    Même, je pense qu’on peut dire que les bêtes et les hommes fuient la tenêbre en dormant.

    L’hallucination est plus forte que la nuit qui annule l’image. C’est la pensée. C’est aussi l’amour.

    Fermer les yeux, rêver, c’est voir encore, c’est voir des images coûte que coûte, c’est ne pas dormir tout à fait.

    Rêver, c’est fuir les ténèbres qui enveloppent les yeux des mammifères — qui sont les bêtes qui ont préféré pour reproduire leur image la gestation inerne et obscure.

    Il y a de la fuite dans les images et leur point de fuite est dans la ténèbre qui est comme le coeur des ténèbres dont le rêve se protège à l’aide d’une sorte de visible presque spontané, en tout cas involontaire. L’homme n’a pas rêvé parce qu’il en aurait eu l’appétit ou le désir. Il y a une étrange invention de la pudeur avant l’homme et qui visite ses scènes oniriques au point qu’il est possible de penser que les ténèbres terrifiantes et informes sont peut-être plus impudiques que les rêves.

    Certaines folies pourtant fuient moins que les rêves et les cauchemars (qui ne sont qu’une mauvaise lecture des rêves, une lecture mal disposée d’un texte toujours sidéré par ce qui en lui fait retour. Le rêve aussi est une fièvre du passé).

    (Vie secrète, Gallimard, 1998)

    octobre 28, 2009 à 12 h 43 min

  28. 120

    Ecrit par Boris Cyrulnik :

    (confirmant d’une certaine façon l’intuition de Quignard)

    L’image possède une fonction de protection psychique. L’image du rêve protège autant contre l’agression extérieure que contre les fantasmes venus de l’intérieur. Les animaux sauvages qui rêvent beaucoup moins que les animaux domestiques sont plus maigres, plus nerveux, et vivent moins longtemps.

    […] Les expériences d’isolement sensoriel total créent un certain type d’agression. Le sujet volontaire s’isole dans une cuve à silence où les seuls bruits entendus sont les battements de son coeur et les craquements des vertèbres de son cou. Après un délai qui varie en fonction de sa résistance, le sujet hallucine et, dès qu’apparaissent les images, il se sent mieux, apaisé, moins seul. L’hallucination comble la carence sensorielle.

    Un spéléologue raconte comment, lors d’une expérience de survie, après plusieurs jours de confusion anxieuse, il a retrouvé sa joie de vivre dès qu’il a vu sa mère, faisant son marché, par sept cents mètres sous terre. Il a été fou de bonheur lorsqu’il l’a vue, son sac plein de beaux fruits et légumes. En surface, les témoins, reliés par téléphone, l’entendaient chanter sa joie et appeler sa mère. Quand il a entrepris de courir après elle pour l’embrasser au risque de tomber dans un gouffre, ils lui ont aussitôt envoyé des informations sensorielles qui, en quelques phrases, ont ramené le spéléologue à sa dure réalité.

    Grâce à une bonne relation avec les psychotiques qui acceptent de nous laisser entrer dans leur monde, nous arrivons à supprimer les hallucinations au simple contact psychothérapique. Mais que faire devant le patient, apaisé et accablé qui supplie : « De quel droit me soignez-vous ? De quel droit m’empêchez-vous de délirer ? Envoyez-moi à l’hôpital psychiatrique. Je vous en supplie, fichez-moi la paix ! » […]

    (Mémoire de singe et paroles d’homme, Hachette, 1983)

    octobre 30, 2009 à 18 h 30 min

  29. Isidore

    L’habitude du spectacle nous a amené à concevoir l’image comme quelque chose de moins réelle que le réel objectif. Grave erreur qui a beaucoup de conséquences dans notre appréhension du rêve, par exemple… et de l’art pictural en général.

    On ne comprend plus, avec notre esprit-utilitariste-cerveau-gauche, que l’image est indissociable du réel objectif et en constitue la part culturelle, fabriquée de toutes pièces par notre esprit, fusionnant donc avec ce réel objectif et constituant au final ce que nous désignons par réalité.

    C’est lors d’un séjour en Inde que j’ai pu observer avec précision ces mécanismes psychiques qui présidaient la construction du réel.

    J’ai pu remarquer très vite que l’étrange dépaysement qui m’affectait au contact de la réalité indienne provenait avant tout du dérèglement intérieur du système d’images que ma culture européenne me faisait projeter sur la réalité extérieure. Étant subitement immergé dans un autre système d’imagerie collective correspondant à la culture indigène, je me voyais évoluer dans une réalité totalement insaisissable, comme si je me promenais dans un rêve éveillé.

    C’est que je ne pouvais plus projeter sur cette réalité-là mon système de représentation européen. La réalité me semblait alors, paradoxalement, totalement irréelle. Jusqu’au moment où l’indien s’est mis à naître en moi et que j’ai pu commencer à incorporer l’imagerie collective indienne. Dès lors la réalité m’est devenue palpable et j’ai commencé à pouvoir agir autrement que comme un zombi sur son petit nuage.

    C’est là que j’ai clairement identifié la place de l’image dans notre appréhension de la réalité et donc la réalité de l’image elle-même au même titre que celle du réel objectif.

    En somme, ce qu’on désigne par réalité c’est une combinaison indissociable d’un réel objectif et d’un réel représenté. Sans l’imagerie culturelle que nous projetons tous inconsciemment sur un arbre par exemple, du fait de toutes ces images d’arbres transmises par notre culture depuis l’enfance, l’arbre n’existerait pas pour nous. Sa simple présence physique et objectivée par la science ne suffirait pas pour qu’il se distingue dans mon esprit.

    Et il suffit d’aller en Inde pour se rendre compte que les arbres ont beau être toujours des arbres, scientifiquement parlant, ils ne commencent à m’apparaître réels qu’à partir du moment où l’imagerie indienne de l’arbre commence à animer mon regard.

    Désolé de vous échauffer les neurones (quoique je doute que vous passiez le temps nécessaire à une compréhension effective de mon verbiage) mais il reste nécessaire pour moi de l’exprimer…. jusqu’à le rendre peut être un jour compréhensible.

    octobre 30, 2009 à 20 h 19 min

  30. T’inquiète, Isi, c’est très clair… et bien vu. Well done !

    octobre 31, 2009 à 1 h 29 min

  31. Isidore

    Merci.

    octobre 31, 2009 à 10 h 54 min

  32. En creusant la question, on pourrait peut-être même parvenir à distinguer l’inné et l’acquis à ce niveau : la part des « images » naturelles (révélées notamment par l’éthologie) des constructions culturelles.

    novembre 2, 2009 à 10 h 24 min

  33. Isidore

    J’ai du mal à voir autre chose que de l’acquis concernant l’image. Qu’entends tu par inné, à ce niveau là ?

    novembre 2, 2009 à 19 h 37 min

  34. En fait, je pensais aux premiers travaux d’éthologie de Tinbergen qui ont montré notamment que les goélands, à peine sortis du nid, avaient une sorte d’image mentale innée qui les faisaient réagir (tapoter dessus pour susciter la régurgitation) : un point rouge sur fond jaune, que celui-ci soit le bec réel de leurs parents ou un simple leurre.

    On a ensuite pu observer ce phénomène d’images mentales innées suscitant un comportement réflexe chez beaucoup d’autres espèces.

    J’imagine (et crois me souvenir avoir lu) qu’on le trouve également chez l’Humain. Je vais essayer de retrouver. Ca doit être (encore) dans un ouvrage de Cyrulnik.

    Tu vois un peu mieux à quoi je faisais allusion ?

    novembre 3, 2009 à 0 h 35 min

  35. Mouais… Dans le style « capillo-tracté », tu bas des records, là, je crois, Vincent. 😉

    novembre 3, 2009 à 9 h 59 min

  36. Isidore

    Il faudrait déterminer la place qu’occupe ce type d’image réflexe dans le langage ‘imaginaire » que chaque culture élabore. Peut-être s’agit il simplement du matériau brut à partir duquel se construit le langage de l’image ? Le principal me semble être toutefois l’aspect « culturel » ou acquis de la chose par rapport à l’aspect inné ou « naturel ».

    novembre 3, 2009 à 11 h 47 min

  37. 120

    Ecrit par Alain Bosquet :

    Faut-il rêver pour que notre réel devienne le réel ?

    *

    Il faut un rêve à chaque objet.

    *

    etc.

    (La fable et le fouet, aphorismes, Gallimard, 1995)

    novembre 3, 2009 à 11 h 52 min

  38. D’accord pour la prépondérance de la dimension culturelle, Isi.

    novembre 3, 2009 à 12 h 28 min

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