"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

poiein

Nos poètes ne sont autres que les chamanes des temps anciens qui, s’enfonçant sous terre, traçaient des signes sur les parois pour en faire émerger les âmes animales.

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42 Réponses

  1. Platon, le philosophe, souhaitait faire sortir les gens de la caverne.

    Les poètes, au contraire, veulent y retourner.

    Pas étonnant que le premier n’aimait pas les seconds (au point de vouloir carrément les chasser de la cité).

    mai 14, 2009 à 10 h 18 min

  2. Les poètes qui n’aiment pas Platon vont quant à eux jusqu’à vouloir carrément… le laisser où il est (et ça c’est vraiment vicelard) !

    mai 14, 2009 à 10 h 24 min

  3. A qui penses-tu particulièrement quand tu dis « nos poètes », Amélie ?

    mai 14, 2009 à 12 h 11 min

  4. Francis Lalanne ?

    mai 14, 2009 à 12 h 12 min

  5. Crâo

    Depuis qu’il est entré en politique ?

    mai 14, 2009 à 12 h 37 min

  6. Je pense juste aux poètes de notre époque. Ceux qui dessinent une forme pour rendre visible ce qu’ils pressentent.

    mai 14, 2009 à 13 h 46 min

  7. Quant à Platon, selon mon sentiment, il n’était pas si éloigné des origines de la poésie puisqu’il a longuement évoqué les ombres qu se dessinaient sur les murs de la caverne, non ?

    mai 14, 2009 à 13 h 50 min

  8. En fait, ce n’était pas un article. Juste une pensée du soir.
    Je me faisais quelques réflexions sur la place de la poésie dans ma vie… ça me démangeait les doigts… et ça m’a fait penser à l’art pariétal et au fait qu’on considère de plus en plus qu’il s’agit d’une expression chamanique, les murs de la caverne étant comme une séparation entre deux mondes.

    mai 14, 2009 à 14 h 03 min

  9. et je pensais au sens littéral d’expression aussi…

    mai 14, 2009 à 14 h 06 min

  10. Bon j’essaierai de m’expliquer de façon un peu plus construite quand j’aurai un peu plus de temps devant moi…

    mai 14, 2009 à 14 h 07 min

  11. En fait, voilà : je pensais à la poésie, qui englobe pour moi toutes les formes qu’on donne à quelque chose qui vient de « l’autre côté ». Comme le drap qui matérialise le fantôme en quelques sortes. Et plus j’y pensais, toute seule face à mon mur rouge, plus ça me rappelait ce que je suis en train de lire dans « Les chamanes de la préhistoire » de Jean Clottes et David Lewis-Williams et que j’avais déjà lu à plusieurs reprises dans d’autres ouvrages : A savoir qu’il est probable que l’art pariétal soit une expression du chamanisme préhistorique, et que si c’est souvent tout au fond des grottes qu’on retrouve peintures et fresques, c’est parce que cette immersion sous terre est la première des trois étapes de la transe. Ce que j’ai retrouvé dans ce bouquin aussi, c’est l’idée que le mur de la caverne est une paroi entre le monde dans lequel nous vivons en chair et en os, et un monde magique. Dessiner des formes sur ces parois tient à la fois de l’incantation et de l’incarnation : ça donne une forme visible aux forces magiques qui palpitent de l’autre côté de la paroi. Parfois le trait ne fait qu’évoquer une ligne, d’autres fois, le dessin est très représentatif… Est-ce que ce n’est pas exactement ça, la poésie ?

    mai 14, 2009 à 14 h 15 min

  12. Amélie

    Concernant Francis Lalanne, je refuse de donner des bons ou mauvais points à quiconque exprime sa poésie avec sincérité. 😉
    J’avoue aussi un penchant pour la sobriété…en tous cas, je fuis la forme qui oublie la nécessité d’expression (au sens littéral encore une fois)

    mai 14, 2009 à 14 h 34 min

  13. C’est pas de la com, c’est de l’info ce que tu nous dis la ?? 😛

    mai 14, 2009 à 16 h 28 min

  14. Quel est cet « autre côté » que tu évoques au commentaire 11, Amélie ?

    Pour moi, il s’agirait de ce qui est « de l’autre côté du langage », ou plus précisément dans les domaines (préverbaux) où il n’a pas accès.

    Mais est-ce également ton point de vue, ou du moins la façon que tu aurais toi aussi de le définir ?

    mai 15, 2009 à 12 h 25 min

  15. Amélie

    Je ne crois pas… le langage, oui bien sûr aussi, mais :
    1/ je ne suis pas tentée de définir « l’autre côté »
    2/ l’intuition d’un « autre côté » existait avant le langage à mon avis.

    mai 15, 2009 à 12 h 54 min

  16. Amélie

    Autre chose que je me disais en m’endormant hier soir : les peintures préhistos (ce qui est pour moi probablement l’expression poétique préhistorique la plus visible avec les statuettes mais là j’ai pas encore assez réfléchi à la question) étaient toujours dans des endroits difficiles d’accès :
    1/ d’une part l’immersion sous terre faisait sans doute partie d’une mise en condition spirituelle
    2/ d’autre part, ELLES N ETAIENT PAS DESTINEES A ETRE VUES !
    Là où j’en suis du bouquin de Clottès, on suppose que c’est le moment du dessin qui importe : le fait même de tracer le signe. C’est là dedans que réside l’acte magique, et par extension, telle que je l’entends, la poésie.
    J’ai la fâcheuse tendance à considérer que l’acte poétique, quand il est rendu publique, perd la plus grande partie de sa magie. Qu’on partage un acte poétique avec une ou des personnes avec lesquelles on entretient un lien réel et individuel, oui, mais l’acte poétique et la chose publique sont pour moi deux choses étrangères.

    mai 15, 2009 à 13 h 11 min

  17. ca veut dire quoi poiein ?

    mai 15, 2009 à 14 h 12 min

  18. Amélie

    poésie en grec je crois.
    ca vaudrait le coup de recherche exactement…

    mai 15, 2009 à 14 h 49 min

  19. Amélie

    « Adverbe, verbe, noyau de sens substantivé et perpétuellement réactivé, le mot « maintenant » revient chez Guillevic comme le moteur d’une interrogation urgente: « Maintenant est ici, / Mais le saisir? ». Choisissant d’intituler son dernier livre-poème Maintenant, le poète fait valoir le projet infiniment perfectible depuis Terraqué (« De maintenant ») jusqu’aux derniers vers du recueil posthume Présent (« Et maintenant, / Qu’en diriez-vous? »), qui oriente en permanence sa trajectoire singulière: accueillir et épouser toujours de son mieux le nouvel instant qui s’incarne dans et par le poïein, ne cesser de tendre la main et, par ce contact, donner corps au temps, ramasser et maintenir durablement dans le poème — si proche de la paume — l’instant qui risquait autrement de s’écouler ou de s’égarer. »
    Michael BROPHY, Bernard FOURNIER
    http://www.ccic-cerisy.asso.fr/guillevic09.html

    mai 15, 2009 à 14 h 53 min

  20. Amélie

    J’ai fait mon 120 mais c’est exceptionnel…
    il se trouve qu’en tapant POIEIN dans google on m’a proposé Guillevic et j’ai trouvé la coincidence trop belle…

    mai 15, 2009 à 14 h 54 min

  21. Rebonds sur…

    com 7 :
    Quand Platon évoque les ombres sur les parois de la cavernes, il les assimile à des « illusions » et conseille à l’apprenti-philosophe de les fuir.

    com 15 :
    Je pencherais au contraire pour l’apparition de l’ « autre côté » avec le langage. Les enfants ne font-ils pas qu’un avec le monde (et leur mère) avant de parvenir à en isoler (plus ou moins artificiellement) des éléments au moyen du langage ?

    com 17 :
    J’aime beaucoup l’idée (« préhisto ») de la différence essentielle entre création artistique et « mise en scène publique ».

    Je pense, en revanche, que le rituel (le choix de la date, le cheminement souterrain, la préparation des outils, la stimulation de l’inspiration, etc…) — bref, les préliminaires — comptaient tout autant (voire davantage) que l’éxécution orgasmique du trait.

    mai 15, 2009 à 15 h 05 min

  22. La contrepéterie du « choix dans la date » comme préliminaire. Bien ouéj, Vincent !
    😉

    mai 15, 2009 à 15 h 06 min

  23. J’aime bien cette manière de parler de la poésie en la reliant avec le chamanisme et l’art pariétal… et ce rapport avec l’espace publique aussi… De quoi méditer longuement, merci Amélie.

    mai 15, 2009 à 22 h 47 min

  24. Difficile d’imaginer que la pénétration souterraine n’ait pas eu de conotation symbolique à caractère sexuel.

    mai 18, 2009 à 13 h 07 min

  25. Un rituel « préhisto » des hauts grades du PP : la tatouage de mammouths au fond du vagin !

    mai 18, 2009 à 13 h 10 min

  26. Merci pour la poésie (le sujet de départ de l’article), Ourko, merci !

    mai 18, 2009 à 13 h 12 min

  27. Amélie

    Dis donc, Vincent, tu verrais pas des connotations sexuelles un peu partout ??? Un reste d’analyse freudienne, peut-être ? 🙂

    mai 18, 2009 à 13 h 42 min

  28. Amélie

    pour moi, le cheminement dans le souterrain symbolise plutôt l’immersion en soi (et non, Vincent et Ourko, je ne parle pas de masturbation…;-) ).

    mai 18, 2009 à 13 h 46 min

  29. Amélie

    Une façon aussi de mettre le monde à distance pour se connecter au moment créateur.

    mai 18, 2009 à 13 h 47 min

  30. 120

    Ecrit par Eric Chevillard :

    L’art a précédé l’agriculture de vingt mille années, si bien que ce vieux rêve collectif de fuir la civilisation pour renouer avec les valeurs primitives et les premiers enthousiasmes de l’être humain ne passe pas, comme on le croit volontiers, par l’acquisistion d’une fermette en ruine et de ses jachères, la pratique de la peinture sera plus pertinente, n’importe quel tableau monochrome est plus rustique, typique, ou authentique qu’une rangée de pommes de terre.

    (Préhistoire, roman, Minuit, 1994)

    mai 18, 2009 à 23 h 36 min

  31. 120

    Ecrit par Jean Rouaud

    […] Alors pour se concilier les forces vives de la terre qui était grosse de toutes ces choses, les fleurs, les fruits, les animaux, qui les portait en elle, en son sein, jusqu’à ce qu’elle les fasse éclore à sa surface, ils cherchaient un conduit jusqu’à la matrice, descendaient au plus profond de ses entrailles, rampaient dans des boyaux étroits comme des trompes jusqu’à déboucher dans une salle plus vaste. Et là, dans ce repli utérin, dans cette cave aux trésors de la vie, ils posaient la main sur la paroi, comme pour se recharger à son contact, comme les pélerins le font toujours à Santiago et les fidèles sur la châsse vitrée d’une sainte au masque de cire. […]

    A mesure qu’ils progressent, leurs lampes de pierre à la main, à la lumière tremblotante des mèches de genévrier consumant en petites flammes orangées la graisse animale, explorant les veines et les artères du grand corps de la terre, ils voient s’animer des ombres sur la paroi. Ils ne rêvent pas tout de même. Ca s’agite, là, derrière. Bientôt ils en sont convaincus. Un peuple est là, en attente, en gestation. Dans ce renflement de pierre, comme le pied d’un bébé formant une bosse sur le ventre d’une femme, ils reconnaissent le sabot d’un bison, dans cette découpe du rocher l’encolure d’un cheval, dans ce poing de silex planté dans le calcaire la paupière d’un vieux mammouth, et tiens, cette dépression de la roche, on y logerait une vache entière. Maintenant qu’ils sont persuadés que la terre porte en son sein un fabuleux bestiaire, ils vont procéder à une ingénieuse radiographie de la roche. Place aux artistes. A charge pour eux de retrouver et de démêler les traits de ce grouillement souterrain. Comprends que les figures se chevauchent. Tous les radiologues ont appris dans cette superposition des ombres à redessiner les contours des organes.

    Voilà qui est fait. Et joliment fait. A se demander quel est le plus doué dans cette histoire de reproduction. De la terre ou des maîtres des grottes. Car il s’agit bien de reproduction, et de reproduire ce qui à leurs yeux représente l’excellence : la force, la fécondité, la vivacité, l’endurance, autant dire le bison, le taureau, le cheval, le mammouth. Tout ce par quoi ils deviennent eux-mêmes grands, forts, puissants, courageux. Une telle aisance du trait maintenant qu’ils ont le clair sentiment d’ensemencer la terre, ça revient pour eux, à chaque dessin, à procéder à une sorte de fécondation in vitro, ou in caverna, si tu veux. Ils sont les grands inséminateurs. Désormais la maîtrise du monde est en marche.

    (Préhistoires, Galllimard, 2007)

    mai 18, 2009 à 23 h 54 min

  32. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    L’origine de l’art est la nuit

    On date de – 35 000 le millénaire où les hommes pénétrèrent dans les lieux complètement enténébrés disposés dans le flanc des falaises et dans les cavernes des montagnes. Quatorze mille ans avant les premières peintures pariétales ils assemblèrent en cercle des stalactites lithophones que leur chant nocturne avait rompus autour de vertèbres et de crânes d’ours des cavernes brûlés. On date de – 21 000 le millénaire où, munis des premières lampes peu productrices de fumée et confectionnées à partir de la graisse des proies mises à mort et raclées avant d’en préparer les peaux, les hommes s’introduisirent de nouveau dans le llieux complètement enténébrés des montagnes et se mirent à orner, à l’aide de grandes images animales monochromes ou bicolores les vastes salles vouées jusque-là à la nuit perpétuelle. Pourquoi la naissance de l’art se trouva-t-elle liée à une expéditioon souterraine ?
    Pourquoi l’art fut-il, demeure-t-il, sera-t-il une sombre aventure ?
    L’art visuel — du moins l’art visible à l’aide d’une lampe à graisse tremblotante dans l’obscurité — affirmait un lien avec les rêves qui sont eux aussi des visions nocturnes.
    Vingt-trois mille ans s’écoulèrent : à la fin du XIXe siècle l’humanité vint en foule s’ensevelir dans les salles obscures de la cinématographie.
    Les hommes s’attroupaient pour voir des visiones nocturnae.

    Dans Préhistoire de l’art André Leroi-Gourhan a ramassé ces questions en une seule : Pourquoi la pensée humaine désira-t-elle son enfouissement dans l’obscurité de la terre au moment du retrait des glaciers ?

    (Ecrits de l’éphémère, Galilée, 2005)

    mai 19, 2009 à 7 h 12 min

  33. 120

    Ecrit par André Leroi-Gourhan :

    Il n’est pas exclu du tout qu’au paléolithique le peintre lui-même ait été un personnage proche du type chamanique ; mais ce n’est en rien démontré : cette idée n’a donc pas d’autre place que dans un catalogue d’hypothèses. D’autre part, il convient de dire qu’à partir des documents que nous possédons il est impossible de distinguer ce qui est jeu, art, ou religion : tout semble démarrer à peu près en même temps. Toutefois l’hypothèse de la « magie d’envoûtement » par laquelle on a souvent voulu expliquer la peinture des bisons dans les grottes, cette hypothèse est l’une des moins solides. Il n’y a pas eu non plus l’explosion enthousiaste, spontanée, de chasseurs traçant, au gré de l’appétit ou de l’inspiration, des mammouths ou des déesses nues. Les premières formes de l’art préhistorique choisissent des points expressifs — phallus, vulve, tête de cheval ou de bison — et les assemblent, symboliquement, en un tout mythique. Il va de soi, enfin, que ces hommes qui luttaient ferme pour leur survie, ne pouvaient pas faire des choses entièrement « gratuites ». Lascaux n’était pas moins inséré dans la vie sociale et religieuse de cette époque que la chapelle Sixtine dans celle de Rome au XVIe siècle. Entre le sculpteur d’une vierge gothique et le sculpteur de Lespugue, quelle différence ?

    (Les racines du monde, Belfond, 1982)

    mai 19, 2009 à 7 h 49 min

  34. Je vote pour Rouaud !!! sublime ! Et aussi celui qui se rapproche le plus de ce que j’entendais par poésie…

    mai 19, 2009 à 9 h 53 min

  35. Il a le droit d’être freudien, lui ?

    mai 19, 2009 à 12 h 53 min

  36. Oui, car il l’est « sublimement » !
    😉

    mai 19, 2009 à 12 h 54 min

  37. Amélie

    tu m’enlèves les mots de la bouche, Ourko….

    mai 19, 2009 à 13 h 45 min

  38. 120

    Ecrit par Raymond Dumay

    Sous sa forme solide — la glace –, l’eau n’a pas joué un rôle moins important que sous sa forme liquide, fût-elle salée. Il se pourrait même que la glace fournisse à elle seule l’explication de la fabuleuse civilisation de la période de Lascaux. Nombre de préhistoriens s’étonnent encore de cette naissance dans le froid et créditent l’homme d’un héroïsme sans équivalent dans la suite des temps. On peut penser au contraire que, fidèle à lui-même, à son goût du luxe et à son amour du confort obtenu à moindres frais, l’homme a choisi le froid parce qu’il lui offrait les meilleures conditions de vie. C’est l’évidence même : la chasse, la pêche, la circulation sont plus faciles dans les pays à hiver glacé que dans les pays tropicaux ou seulement tempérés. Par-dessus tout, la conservation des denrées y pose beaucoup moins de problèmes. L’abbé Breuil et le professeur Leroi-Gourhan se sont livrés à d’étincelantes spéculations concernant l’origine des grottes ornées. Ce n’était que magie, religion, psychanalyse. Freud n’était pas le cousin de Cro-Magnon. Loin de moi l’idée de troubler ce concert. Mais, tout de même… quels beaux emplacements pour installer des glacières. Une couche de neige… un cuissot de mammouth… trois cuisses de bison… neige… un bouquetin… Pendant ce temps, le gérant de l’affaire dessine les animaux concernés. L’éuivalent du livre de cave. Inventaire ! Catalogue illustré ! Ainsi pourra-t-on les retrouver un jour de grande réception, ce qui n’est pas si facile. Imaginez un tas de glace au fond d’un couloir obscur. En avançant cette hypothèse, je crains d’offenser en une seule phrase et la religion et la gratuité de l’art. Pour confus que j’en sois, je crois néanmoins satisfaire aux exigences de la topographie. Pourquoi les gravures sont-elles placées en des endroits si obscurs, et si loin de l’entrée ? Parce qu’elles indiquaient des saloirs placés hors de portée des hyènes, chacals, loups et autres pillards pour lesquels il n’aurait pas été nécessaire de faire un dessin. Que l’animal le plus consommé, le renne, ait si rarement figuré à l’affiche est encore un argument. Le renne était présent en hiver, et plus facile à chasser alors qu’en n’importe quelle saison. De plus très répoandu — inutile donc de le mettre en conserve. Une espèce de pain ! Aucune raison pour lui faire les honneurs de l’affichage. Quant aux perdrix des neiges et aux marmottes, elles faisaient partie d’un lot qu’on mettait à faisander dans un courant d’air froid et qu’on décrochait à la demande. On dégelait sans peine, dans une eau libre ou dans un trou de phoque ouvert au soleil. On pouvait consommer aussitôt, la décongélation est aussi une forme de cuisson.

    Ce procédé de conservation-cuisson est des plus satisfaisants. Nous l’avons illustré en prenant l’exemple de Lascaux, période de l’âge du feu, mais il a pu être employé précédemment, à de nombreuses reprises, car au cours du dernier million d’années (qui embrase à peu près l’histoire de l’homme chez nous), plusieurs glaciations se sont succédé, dont certaines ont duré quelque cent mille ans (celle de Günz est datée de -650 000 à -500 000).

    (Le Rat et l’Abeille, Court traité de gastronomie préhistorique, Phébus, 1997)

    mai 19, 2009 à 18 h 37 min

  39. Vraiment étrange — et déroutante — cette hypothèse des grottes en « centre commercial ». Dure à croire, tout de même, mais qui méritait d’être formulée, et poussée si loin, non ?, ne serait-ce que pour son potentiel comique.

    En tout cas, j’aime beaucoup l’idée du froid civilisateur, l’hypothèse de l’ancêtre (déjà) hédoniste et raffiné, obsessionnellement concentré sur la bouffe dans toutes ses possibles subtilités (mon indécrottable « matérialisme » sans doute).

    L’ancestrale « cuisson sans feu » (décongelation, faisandage et fermentation contrôlée), vous y aviez pensé ?

    mai 19, 2009 à 18 h 43 min

  40. 120

    Ecrit par Pascal Quignard

    (osant une autre hypothèse)

    Au sujet des liens du son et de la nuit

    […] Ces hommes chantaient-ils en peignant comme font les Bushmen d’Australie ? (De la même façon que les légendes touchant au grand peintre grec Parrhasios le montrent encore chantant.)
    Pourquoi tous les sanctuaires inventoriés débutent-ils là où la lumière du jour comme la clarté astrale cessent d’être perceptibles, là où l’obscurité et la profondeur celée de la terre règnent sans partage ?
    Pourquoi fallait-il cacher ces images (qui ne sont pas des images, qui à chaque fois furent des visions, des phantasmata, qui ne surgissaient qu’entraperçues à l’aide de la flamme tremblotante qui reposait dans la graisse de l’animal mis à mort) dans le caché de la terre ? […]

    *

    Je présente la spéculation propre à ce petit traité sous la forme suivante : ces cavernes ne sont pas des sanctuaires à images.
    Je soutiens que les grottes paléolithiques sont des instruments de musique dont les parois ont été décorées.
    Elles sont des résonateurs nocturnes qui furent peints d’une façon qui n’était nullement panoramique : on les a peints dans l’invisibe. Le choix des parois décorées fut celui de l’écho. Le lieu du double sonore est l’écho : ce sont des chambres à échos. (De la même façon que l’espace du double visible est le masque : masques de bison, masques de cerf, masques d’oseau de proie à bec recourbé, mannequin de l’homme-bison.)
    L’homme-cerf représenté au fond du cul-de-sac de la grotte des Trois-Frères tient un arc. Je ne distinguerai pas l’instrument de chasse de la première lyre de la même façon que je ne distinguerai pas Apollon archer d’Apollon citharède.

    *

    Les premiers hommes peignirent leurs visiones nocturnae en se laissant guider par les propriétés acoustiques de certaines parois. Dans les grottes ariégeoises, les peintres-chamans paléolithiques rerésentent les rugissements, juste au-devant de la gueule ou du mufle des fauves, sous forme de traits groupés. Ces espèces de traits ou même d’incisions sont leur rugissement. Ils peignirent aussi les chamans masqués tenant leurs appeaux ou leurs arcs. La résonance, dans le grand sanctuaire résonateur, était liée à l’apparition, derrière les draperies des stalagmites.
    A la lueur de la lampe à graisse, qui découvrait une à une les épiphanies bestiales entourées d’ombre, répondaient les musiques des lithophones de calcite.

    (La haine de la musique, Calmann-Lévy, 1996)

    mai 19, 2009 à 19 h 05 min

  41. « Des instruments de musique aux parois décorées » ?
    Pas mal !
    Plus « séduisant », en tout cas, que les glacières dumaysiennes.

    mai 19, 2009 à 19 h 09 min

  42. Un court extrait de la version du documentaire Homo sapiens :

    mai 19, 2009 à 19 h 17 min

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