"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

« L’Universel c’est le local moins les murs »

Par cette réflexion- qui est aussi le titre d’un de ses ouvrages – Miguel Torga, grand écrivain poète portugais contemporain, ouvre des perspectives singulières pour penser l’Europe naissante :

Et si la prétention universaliste de notre culture ainsi que l’existence d’une véritable Europe politique n’était possible qu’au prix d’une métamorphose du « local »: un local sachant dépasser les querelles de clochers ainsi que le paradigme de la tribu et du clan qui régente les rapports sociaux ?

Et si, aujourd’hui, la nation n’était plus en mesure de porter ce souffle universaliste des Lumières et attendait fiévreusement la naissance effective d’une supra-nation capable de réaliser cette nouvelle citoyenneté européenne pressentie, reléguant désormais à l’échelle provinciale et régionale nos caractères nationaux ?

Et si donc cette intuition PP (pas que PP d’ailleurs) d’un post modernisme capable de revivifier certains aspects très « archaïques » du vivre ensemble était tout à fait au cœur de ce questionnement d’un « Universel: local moins les murs » ?

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41 Réponses

  1. J’étais justement en train de préparer un article sur l’Europe. Bon, j’le mets sous le coude…

    En tout cas, ça confirme que chacun met le « PP » là où il veut, car mon intuition est (du moins au premier abord) toute opposée à la tienne, Isidore.

    Cette utopie universaliste (toute « moderne » et pas du tout « préhisto ») gagne, à mon avis, à ne surtout pas tenter de se réaliser. Question d’échelle, pour reprendre la réflexion engagée dans un précédent article.

    Enfin bref… un vaste débat en perspective.

    Sinon (même si je sais que la question européenne ne se limite pas à ça) tu iras voter, toi ?

    mai 8, 2009 à 14 h 20 min

  2. Oh oui, chouette, tu vas voir, on va creuser un peu ça, l’Universel, le Local pour voir ce que chacun y met dedans…

    Si j’irai voter ? P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non. Entre les deux mon cœur balance.
    Et toi ? (mais ne nous éloignons pas trop vite du sujet de cet article)

    mai 8, 2009 à 14 h 58 min

  3. Pour prendre le sujet autrement et rebondir plus concrètement à ton article :

    Je ne crois, pour ma part, pas qu’il soit possible de « dépasser les querelles de clochers ainsi que le paradigme de la tribu et du clan qui régente les rapports sociaux ». L’agressivité me semble en effet être une caractéristique de l’espèce humaine trop profondément ancrée (sélectionnée par des millions d’années d’évolution) et nécessaire pour qu’elle ne revienne pas subrepticement par les fenêtres quand on prétend une fois pour toute la chasser à grand fracas par la porte.

    Après, la question de l’échelon national est un autre débat. Faut-il, effectivement, accélérer son élimination (au profit d’une Europe des régions) ou au contraire résister bec et ongle à cette tentation ? J’avoue, pour ma part, avoir de nombreuses réticences à cette « modernisation » (qui prétend éradiquer, au nom d’une forme assez farouche de puritanisme, tout « archaïsme »). Mais bon… elle aura sans doute lieu, de toutes façons. Reste que je ne tiens pas particulièrement à en être complice.

    mai 8, 2009 à 15 h 01 min

  4. Quant au vote, je reste — comme toi — très Normand.
    Je suis d’accord avec toi : là n’est pas le fond de la question.

    mai 8, 2009 à 15 h 04 min

  5. Pour te répondre et tenter de clarifier un peu ce que je tente d’approcher par cet article, j’ai envie de dire que:

    – Je suis bien d’accord avec toi quand tu affirmes que les querelles de clochers et les rapports tribaux et claniques ne disparaîtront jamais (et tant mieux) car ils appartiennent aux fondamentaux de l’espèce et resurgissent tout naturellement à la moindre occasion. OK

    – Raison de plus pour affirmer tout aussi fort que compte tenu des limites assez étroites de ce types de rapport, on ne peut que se féliciter d’avoir inventé des contre-pouvoirs (comme l’état de droit par exemple) qui puissent aider à les dépasser : le contrat social plutôt que la loi du clan en somme. Mais je parle bien d’un dépassement et non pas d’un anéantissement.

    – La nation républicaine m’apparaît alors comme un outil extraordinaire pour aller dans ce sens là, pour faire naître et mûrir la citoyenneté en chacun de ses membres.

    -Et il me semble aussi qu’aujourd’hui, avec les défis de la mondialisation et sans doute l’évolution naturelle de notre civilisation, on passe encore à une échelle supérieure. Là où la Nation pouvait jouer son rôle de contre pouvoir vis à vis de notre naturel tribal, clanique et violent, il se passe de drôles de choses.

    En effet le naturel clanique reprend le dessus à ce niveau là dans le sens où l’on sent de plus en plus nos gouvernements nationaux obéir à la loi du clan, du copinage et du groupement d’intérêts plutôt qu’à leur devoir de service d’une citoyenneté non partisane.

    Il me semble alors dans l’ordre des choses qu’une entité supérieure (à la dimension de l’Europe comme fédération de nations de la même manière que les nations ont su fédérer les régions en leur temps) soit constituée pour que ce contre pouvoir au naturel de la loi clanique puisse de nouveau opérer efficacement… et qu’ainsi le travail de nos ancêtres soit poursuivi.

    Et dernière chose importante pour moi dans cet article et qui lui donne tout son sens, c’est la conviction que pour passer à cette échelle citoyenne supérieure et éviter de sombrer dans son écueil majeur, à savoir la tyrannie des masses et le despotisme administratif, il est nécessaire de réintégrer le local et d’apprendre à mettre en œuvre à l’échelle du quartier ou du village une pleine et entière vie démocratique (ou qui y tende le plus possible). En tout cas beaucoup plus que ce qui existe aujourd’hui.

    Et ceci pour dire que toute tentation de fabriquer une Europe sans cet effort concomitant de développer une démocratie locale capable de réintégrer les fondamentaux de la vie sociale que nos superstructures finissent par totalement oublier et négliger, sera vouée à l’échec, à mon avis.

    Et la meilleure façon de retrouver ces fondamentaux me paraît être dans cet intérêt que peuvent susciter nos lointains ancêtres « pré »historiques.

    mai 8, 2009 à 17 h 22 min

  6. Je ne vois pas comment, Isidore, en éloignant encore davantage les instances de pouvoir du peuple, on parviendrait à développer des contre-pouvoirs et limiterait les travers claniques de ceux qui font profession du pouvoir.

    Qui c’est qui la demande et la veut, cette Europe ?

    mai 8, 2009 à 22 h 25 min

  7. quelle soit plébiscitée ou non, le contexte de globalisation fait que tu ne peux plus faire sans …

    L’analogie avec l’homme primitif a ses limites. Ils étaient peu nombreux et n’avaient une connaissance des autres clans que d’un point de vue spacial.

    Nous on peut converser avec la chine par mail si on veut 🙂

    mai 8, 2009 à 23 h 37 min

  8. Isidore

    Et bien justement, Vincent, c’est bien là le défi d’inventer quelque chose de nouveau: une super nation qui ne soit pas seulement une hyperbole de la nation actuelle mais qui introduise de nouveau concepts de gouvernance pour faire échec à cet éloignement des instances gouvernantes vis à vis de la souveraineté des peuples. Oh, bien sûr, on va dire utopie, idéalisme que tout ceci, en oubliant qu’il a bien fallu déjà les inventer et les mettre en œuvre les concepts de gouvernance des états nationaux. On peut quand même essayer d’y réfléchir un peu, plutôt que de vouloir seulement extrapoler ces mêmes concepts à une échelle où l’on voit bien qu’ils ne sont plus réellement opérants dans cet idéal démocratique affiché.

    D’accord avec toi Yatsé, la référence à la sociabilité primitive a ses limites. J’en parle seulement pour faire référence au souci de retrouver des fondamentaux de la vie sociale basique (dont le rapport avec les plantes, les animaux, etc.) et de l’humain tout court… du local quoi, pour contrebalancer les délires technocratiques et scientistes d’une approche trop rationnelle de la question de l’Europe, incontournable aujourd’hui, il me semble.

    mai 9, 2009 à 7 h 59 min

  9. Pour moi, Yasté, la référence à l’homme primitif (même si j’admets qu’elle est bien souvent floue ou maladroite) n’est pas une simple « analogie » : il est, à mon sens, vraiment en nous, et agissant (même si c’est sourdement) sous le vernis « moderne ».

    Mais bon… D’accord pour accepter l’idée qu’il y a dans cet angle de réflexion des limites. Mais pas plus, alors, que dans l’autre sens (archidominant).

    L’utopie universaliste (d’une possible humanité unifiée et transparente) a certes ses réussites et ses vertus… mais aussi ses limites, non ? Et des limites qui sont, me semble-t-il, davantage ignorées que les précédentes.

    Une de celle-ci (parmi d’autres) me paraît d’ailleurs être justement le déni d’existence à la part archaïque de l’humain et la croyance que l’Humain peut s’identifier à son simple « vernis ».

    mai 9, 2009 à 9 h 24 min

  10. « Le local moins les murs ».

    Je n’aime, en fait, pas cette formule, Isidore, qui laisse entendre — façon Glasnost — que les murs sont l’ennemi à abattre.

    Je rejoins ici pleinement Debray qui en fait d’ailleurs la thèse centrale de son dernier ouvrage. Je cite un passage parmi cent autres possibles :

    « Tout ce qui fait seuil ou sas n’est pas destructeur, et tout ce qui lisse et efface n’est pas salvateur. Sans un cadastre, quelle commune ne deviendrait pas un champ de bataille ? La planète fluide et conviviale que nous fait miroiter ce leurre déceptif, moderniser, sans grottes obscures ni lieux interdits, sans secret ni dimanche, nettoyée de ses hymnes nationaux, statues équestres et monuments aux morts, avancera avec le marcheur. Tous les paradis sont perdus, mais celui de l’hypermoderne — un jardin auto-entretenu et sans portail d’entrée — est un pari perdu d’avance. Il pourrait même ressembler assez vite à un coupe-gorge planétaire, le tohu-bohu d’avant la Génèse. »
    (Le moment fraternité, Gallimard, 2009)

    On peut certes « techniquement » converser aujourd’hui avec la Chine si on le veut, comme tu le dis Yasté, mais justement… on ne le fait pas. C’est à mon avis une question de seuil (d’échelle qui est devenue « inhumaine » pour reprendre les termes d’un ancien article). On a déjà du mal à considérer le plombier polonais (qui devrait pourtant être rationnellement considéré comme un confrère européen) autrement que comme un ennemi. Alors un Chinois…

    L’extrait de Clastres que 120 a déjà cité deux fois me paraît de plus bien montrer que si les « primitifs » n’avaient pas connaissance des « autres », ce n’était pas par simple incapacité de le faire mais par une sorte de « sagesse » (pas toujours inconsciente d’ailleurs) qui les incitait à se limiter à des « échelles humaines ».

    Je crois, pour conclure, que le fond (obscure) de cette discussion est peut-être la question délicate de la guerre… et du traumatisme qu’a été, notamment pour les Européens, la dernière Guerre mondiale, dont on est loin d’avoir tiré toutes les leçons (à ssupposer qu’il y en ait à tirer).

    mai 9, 2009 à 9 h 50 min

  11. Isidore

    Tout à fait d’accord, Vincent.
    De plus, l’utopie universaliste me semble dévoyée lorsqu’elle prétend viser une humanité unifiée et transparente (c’est à dire en vérité avec: « tous comme moi! » comme mot d’ordre).
    Par contre lorsqu’elle vise l’universel dans ce qui peut parler à tous les peuples et tous les hommes en respectant leur multiplicité et leurs diversité, en bref ce qui peut aider à les réunir, elle ne me semble pas sans intérêt.

    mai 9, 2009 à 9 h 55 min

  12. Isidore

    Petite précision: le com. 11 répond au com. 9

    mai 9, 2009 à 9 h 57 min

  13. Isidore

    Pour la suite, ce sera un peu plus tard car je dois m’en aller à cette heure ci.

    mai 9, 2009 à 9 h 58 min

  14. 120

    Ecrit par Milan Kundera :

    La nouvelle Europe est née d’une immense défaite qui n’a pas sa pareille dans son histoire ; pour la première fois l’Europe a été vaincue, l’Europe en tant que telle, toute l’Europe. Vaincue d’abord par la folie de son propre mal incarné dans l’Allemagne nazie, libérée ensuite par l’Amérique d’un côté, par la Russie de l’autre. Libérée et occupée. Je le dis sans ironie. Ces deux mots, tous les deux, sont justes. Dans leur réunion réside le caractère unique de la situation. L’existence des résistants (des partisans) qui s’étaient battus partout contre les Allemands n’a rien changé à l’essentiel : aucun pays d’Europe (l’Europe depuis l’Atlantique jusqu’aux pays Baltes) ne s’est libéré par ses propres forces. (Aucun ? Quand même. La Yougoslavie. Par sa propre armée de partisans. C’est pourquoi il a fallu bombarder en 1999 des villes serbes pendant de longues semaines : pour imposer, a posteriori, même à cette partie de l’Europe le statut de vaincu.)

    Les libérateurs ont occupé l’Europe et, d’emblée, le changement a été clair : l’Europe qui hier encore (tout naturellement, tout innocemment) considérait sa propre histoire, sa culture, comme un modèle pour le monde entier, a ressenti sa petitesse. L’Amérique était là, rayonnante, omniprésente ; repenser et remodeler son rapport à elle est devenu pour l’Europe sa première nécessité.

    (Une rencontre, Gallimard, 2009)

    mai 9, 2009 à 10 h 03 min

  15. 120

    Ecrit par Régis Debray :

    Il y a une fête de l’Europe le 9 mai. Quel Européen est au courant ?

    (Le moment fraternité, Gallimard, 2009)

    mai 9, 2009 à 10 h 07 min

  16. Pour ne pas confondre le mondial et l’universel, et avoir des clés (à mon sens pertinentes) d’analyse du « jeu » entre les deux concepts, je mets en lien ci-dessous un article (un peu long, désolé) de devinez-qui qui se conclut ainsi :

    « […] L’universel a eu sa chance historique. Mais, aujourd’hui, confrontés à un nouvel ordre mondial sans alternative, à une mondialisation sans appel d’un côté, et de l’autre à la dérive ou à l’insurrection tenace des singularités, les concepts de liberté, de démocratie, de droits de l’homme font bien pâle figure, n’étant que les fantômes d’un universel disparu. Et on imagine mal qu’il puisse renaître de ses cendres, et que les choses puissent se régler par le simple jeu du politique – celui-ci étant pris dans la même dérégulation et n’ayant guère plus de fondement que la puissance morale ou intellectuelle.

    Cependant, les jeux ne sont pas faits, même si rien ne va plus pour les valeurs universelles. Les enjeux, dans le vide laissé par l’universel, sont montés en puissance, et la mondialisation n’a pas gagné d’avance. Face à sa puissance dissolvante et homogénéisante, on voit se lever partout des forces hétérogènes, pas seulement différentes mais antagonistes et irréductibles. »

    Extrait de : http://www.egs.edu/faculty/baudrillard/baudrillard-le-mondial-et-l-universel.html

    mai 9, 2009 à 10 h 29 min

  17. Isidore

    On peut aussi voir cette immense défaite comme une nouvelle chance de repenser en profondeur ce qui a fait la grandeur passée de la culture européenne.

    Ce n’est pas si mal d’être replongé de temps à autre dans le rôle de « petit » et aucun peuple n’a à en être épargné, surtout quand il devient un peu trop arrogant et sûr de lui. Après tout c’est ce que vivent en pire l’Afrique et tout ce qui reste du tiers monde actuellement.

    Cela nous met donc au défi d’inventer une nouvelle Europe, et c’est très bien ainsi. Victoire, défaite: les deux faces indissociables d’un même destin.

    mai 9, 2009 à 18 h 52 min

  18. Quant à la question « des murs » telle que je la comprends dans la formule de Torga, j’y vois plutôt tout ce qui empêche le regard de prendre du champ dès que l’on est réduit à un espace géographique et social trop restreint.

    Pour donner un tout petit exemple local, je pense au travail réalisé par ma compagne pour faire exister une bibliothèque dans notre petit village de 400 âmes. On pourrait imaginer que cette initiative soit enthousiasmante pour la population et les pouvoirs locaux ? Et bien non, c’est exactement le contraire: tous ceux qui peuvent s’y opposer y mettent une ardeur insoupçonnée, défiant tout bon sens dans une argumentation qui révèle en réalité le fonctionnement ordinaire de la psychologie clanique avec chefs, sous-chefs et adoubement obligatoire.

    Bon d’accord c’est banal, mais cela montre bien dans la réalité quels murs enferment la vie sociale « locale », lorsqu’elle est trop peu irriguée par le souffle de l »Universel ». Des murs il y en a à foison.

    Par contre la tentation de faire disparaître le « local » pour un « universel » qui n’est en fait qu’un « mondial abstrait », élève d’autres murs tout aussi terrifiants.

    Par contre aussi, il me paraît évident que les murs dessinent des limites nécessaires à la vie collective et individuelle, et que vouloir abolir les murs, tous les murs dans ce fantasme de transparence, est une aberration totale.

    mai 9, 2009 à 19 h 13 min

  19. Vincent

    On peut en effet le voir et le penser ainsi (c’est d’ailleurs comme ça qu’on tend à nous le vendre), mais il faut bien admettre, me semble-t-il, que ça ne « prend » pas, ce « grand machin européen », non ? Et tenter alors de comprendre pourquoi.

    Comment vous l’expliquez, vous ?

    mai 9, 2009 à 20 h 19 min

  20. 120

    Ecrit par Milan Kundera :

    Sur le grand escalier d’une église de Florence fraîchement libérée, un groupe de partisans communistes est en train d’exécuter, l’un après l’autre, des jeunes (très jeunes même) fascistes. Une scène qui annonce un tournant radical dans l’histoire de l’être européen : la vainqueur ayant dessiné les frontières définitives et intouchables des Etats, les tueries entre nations européennes n’auront plus leu ; « maintenant la guerre mourait et c’était le massacre entre Italiens qui commençait » ; les haines se retirent à l’intérieur des nations ; mais même là le combat change d’essence : le but de la lutte n’est plus l’avenir, le prochain système politique (le vainqueur a déjà décidé de quoi l’avenir aurait l’air), mai sle passé ; ce n’est que sur le champ de la mémoire qu’aura lieu le nouveau combat européen.

    (Une rencontre, Gallimard, 2009)

    mai 10, 2009 à 13 h 06 min

  21. Cette réflexion de Kundera (où il cite Malaparte) connecte pour moi avec ce que pointe Pierre Clastres dans Archéologie de la violence, La guerre dans les sociétés primitives, à savoir que la guerre (ou du moins sa possibilité), n’est pas pour ces sociétés un accident, mais un véritable « système » permettant de se maintenir dans le fragile mais salutaire intermédiaire entre l’utopique paix universelle et l’invivable guerre de tous contre tous.

    Le traumatisme provoqué par le dernière grande Guerre (à moins que ce ne soit avant tout que celui de la défaite à laquelle ils n’étaient pas habitués) rendrait alors les Européens incapables de saisir la Guerre autrement que comme un « Mal absolu », et son empêchement le seul mobile (indiscutable) de leur action, quels que soit ses effets pervers (notamment la libération de la pulsion guerrière à l’intérieur de ses frontières).

    mai 10, 2009 à 13 h 22 min

  22. Autrement dit, le « Nous » européen ne pourra pas se construire tant qu’il n’osera pas se définir un ennemi (du moins un « Autre » inconciliable) et bâtir une armée commune (plutôt que de se ralier à celle des Amériques) susceptible de se soulever pour défendre ses « valeurs ».

    Ce n’est certes pas très « politiquement correct », je l’admets, mais c’est peut-être pour ça que ça mérite d’être mis sur la table du débat, non ?

    mai 10, 2009 à 13 h 31 min

  23. 120

    Ecrit par Pierre Clastres :

    La permanence de la société primitive passe par la permanence de l’état de guerre, l’application de la politique intérieure (maintient intact le Nous indivisé et autonome) passe par la mise en oeuvre de la politique extérieure (conclure des alliances pour faire la guerre) : la guerre est au coeur même de l’être social primitif, c’est elle qui constitue le véritable moteur de la vie sociale. Pour pouvoir se penser comme un Nous, il faut que la communauté soit à la fois indivisée (une) et indépendante (totalité) : l’indivision interne et l’opposition externe se conjuguent, chacune est condition de l’autre. Que cesse la guerre, et cesse alors de battre le coeur de la société primitive. La guerre est son fondement, la vie même de son être, elle est son but : la société primitive est société pour la guerre, elle est par essence guerrière.

    La dispersion des groupes locaux, qui est le trait le plus immédiatement perceptible de la société primitive, n’est donc pas la cause de la guerre, mais son effet, sa fin spécifique. Quelle est la fonction de la guerre primitive ? Assurer la permanence de la dispersion, du morcellement de l’atomisation des groupes. La guerre primitive, c’est le travail d’une logique du centrifuge, d’une logique de la séparation, qui s’exprime de temps à autre dans le conflit armé. La guerre sert à maintenir chaque communauté dans son indépendance politique. Tant qu’il y a de la guerre, il y a de l’autonomie : c’est pour cela qu’elle ne peut pas, qu’elle ne doit pas cesser, qu’elle est permanente. La guerre est le mode d’existence privilégié de la société primitive en tant qu’elle se distribue en unités sociopolitiques égales, libres et indépendantes : si les ennemis n’existaient pas, il faudrait les inventer.

    […] Pour tout groupe local, tous les Autres sont des étrangers : la figure de l’étranger confirme, pour tout groupe donné, la conviction de son identité comme Nous autonome. C’est dire que l’état de guerre est permanent pusque avec les étrangers on a seulement un rapport d’hostilité, mis en oeuvre effectivement ou non dans une guerre réelle. Ce n’est pas la réalité ponctuelle du conflit armé, du combat qui est essentielle, mais la permamnence de sa possibilité, l’état de guerre permanent en tant qu’il maintient dans leur différence respective toutes les communautés. Ce qui est permamnent, structural, c’est l’état de guerre avec les étrangers, qui culmine parfois, à intervalles plus ou moins réguliers, plus ou moins fréquemment selon les sociétés, dans la bataille effective, dans l’affrontement direct : l’étranger est alors l’Ennemi, lequel engendre à son tour la figure de l’Allié. L’état de guerre est permanent, mais les Sauvages ne passent pas pour autant leur temps à faire la guerre.

    (Archéologie de la violence, La guerre dans les sociétés primitives, L’aube, 1999)

    mai 10, 2009 à 15 h 25 min

  24. C’est, selon moi, à cette aune qu’il faut entendre ce que dit Debray à la fin de son entretien (déjà mis en lien ici) avec Elisabeth Lévy :

    Que nous faut-il, alors, pour redevenir Français ? Une bonne petite guerre ?
    Il est vrai que la guerre fait apparaître le “nous” par-dessus le “moi je”. Ça vaut pour Israël comme pour le Liban. Jamais il n’y a eu plus de monde à Notre-Dame-de-Paris qu’en 1914 ou 1939. Aux États-Unis, au lendemain du 11 septembre, on priait dans les rues. Pour redevenir fraternels, nous n’avons certes pas besoin de Te Deum mais d’une confrontation. C’est le prix du “nous”. Moi, ça ne me fait pas peur.
    (extrait de : http://www.causeur.fr/tous-les-hommes-ne-sont-pas-freres,2077)

    Peu importe, en quelque sorte, que ce soit pour « redevenir Français » ou « devenir Européen ». La logique me paraît être semblable, quelle que soit l’échelle visée.

    mai 10, 2009 à 15 h 35 min

  25. Mouais… s’il se vante de « ne pas avoir peur de la guerre », ce cher Debray, n’est-ce pas surtout parce qu’il sait que ce n’est pas lui qui la fera ?

    On les connaît ces intello de service qui jouent les « va-t’en-guerre » derrière un livre.. ou un écran. N’est-ce pas Vincent ?

    mai 10, 2009 à 15 h 39 min

  26. Je ne dis pas, pour ma part, qu’il « faut une bonne guerre », juste qu’il faut peut-être arrêter de la considérer comme le « mal absolu » et de faire de cette conception le coeur (à la longue mortifère) de toute politique.

    mai 10, 2009 à 15 h 41 min

  27. Isidore

    En bref, la sociabilité primitive étant avant tout d’ordre clanique, elle se fonde sur la guerre supposée ou réelle, en tout cas possible, et admet par ce fait l’existence de « l’Autre » sous le visage de l’ennemi irréductible. On est bien d’accord.

    Et tout fonctionnement clanique procède toujours de cette conception de l’Autre-Ennemi. Il a au moins ainsi le mérite d’avoir une existence reconnue.

    Mais aujourd’hui ça pose un sérieux problème depuis l’avènement du « moteur combattant », selon la formule de De Gaulle.

    Ça pose problème car la guerre est devenue une affaire de spécialistes, de professionnels hautement qualifiés pour parvenir à manipuler tout un arsenal aussi monstrueusement destructeur que totalement inefficace compte tenu des richesses astronomiques qui y sont englouties en rapport avec les résultats obtenus.

    Ça pose aussi problème dans la mesure où le clampin moyen, l’amateur quoi, n’a plus aucune place dans ce jeu malsain d’exhibition de puissance destructrice mécanique. Depuis la première guerre mondiale il a compris qu’il n’est plus rien d’autre que vulgaire chair à canon, qu’il soit sur le front ou simple civil. La totale et inepte barbarie, donc…

    Raison donc de plus pour imaginer d’autres manières de concevoir et de se confronter à cet irréductible « Autre » que l’on ne parvient pas à faire disparaître décidément…. et tant mieux d’ailleurs parce qu’il fait le piquant de l’existence quand même.

    Maintenant que l’on a le moyen réel d’anéantir cet Autre grâce à cette merveilleuse bombe atomique, on ne peut même plus rêver simplement de le faire, pour se donner une bonne raison d’être ensemble contre lui et grâce à lui. Et ceci pour la simple raison que le faisant on risque de s’anéantir en même temps.

    On peut alors concevoir une pure et simple disparition de l’altérité tout court, en imaginant ce monde virtuel de la transparence absolue ou de la mondialisation forcée d’un fantasme existentiel de quelques féroces illuminés. Mais on voit vite dans quelle impasse cela nous mène.

    Mais on peut aussi développer et mettre en pratique une autre conception de l’Autre: non plus seulement ennemi à abattre ou à repousser pour faire la cohésion du clan auquel on se veut d’appartenir, mais aussi personne irréductible à ma vision des choses, digne de ma bienveillance et du crédit fait à la légitimité de son existence malgré tout.

    Et dans ce cas là on sort de la logique clanique pour entrer dans ce projet de contrat social cher à nos prédécesseurs, et que nous sommes au défi de réactualiser maintenant que la Nation ne parvient plus à contenir la poussée de cette logique clanique primitive.

    Et pour ma part, je pense que ça vaut le coup d’y travailler, en résistant par exemple à la tentation d’envoyer valser illico tous ceux qui ont la fâcheuse manie de me dire exactement ce qui m’énerve et qui s’obstinent à défendre le point de vue opposé au mien tout en m’efforçant de leur accorder ce minimum syndical de bienveillance qui fonde un rapport humain digne de ce nom. C’est ce que le Personnalisme d’Emmanuel Mounier désigne par le concept « d’affrontement chrétien ».

    Bon d’accord, les matérialistes de service vont avoir du mal à résister à la tentation de ne même pas s’y intéresser du fait de la filiation de cette philosophie à la pensée chrétienne, mais je vous assure, ils ont tort car il y a certainement un peu à y puiser pour inventer quelque chose qui nous aide à sortir de l’impasse où nous sommes en train de nous enferrer.

    Et pour finir cette longue diatribe en revenant à notre sujet, j’ai envie de dire que les nationalismes me semblent devenus des combats d’arrière garde, « la France aux Français! » se mettant à résonner à mes oreilles étrangement de la même manière que « la Bretagne aux Bretons! » ou « la Savoie aux Savoyards! »: toujours cette logique primitive du clan que l’on ne pourra dépasser désormais qu’au niveau de « l’Europe aux Européens! », mais à condition, je le répète, que l’on parvienne à réintégrer la dimension du « Local », que l’on apprenne les principes et la pratique de la confrontation constructive à l’altérité, sans plus avoir besoin forcément de s’opposer à « l’Autre » pour avoir le sentiment d’exister avec le groupe qui saura le désigner comme bouc émissaire et miroir de sa propre identité…

    Bon d’accord ça fait un peu profession de foi… mais de temps en temps ça ne fait pas de mal et ça réveille les méninges…

    mai 10, 2009 à 22 h 29 min

  28. Pour en rajouter encore une couche et finir d’exaspérer Amélie, (ce qui n’est nullement mon intention bien évidemment ), je répondrai à la question pas encore posée: « En quoi la formule: »l’Europe aux Européens! » serait-elle moins clanique que « la France aux Français! » ? Bonne question.

    Ma réponse serait simplement de suggérer que n’ayant encore jamais expérimenté cette identité collective elle garde encore une virginité qui lui permet d’échapper aux vieilles routines de la vie clanique, et qui lui autorise des expériences inédites sinon singulières en matière de fantaisie créatives… jusqu’au prochain retour de l’atavisme clanique. Mais nous n’en sommes pas encore là.

    Les « Autres » qui s’imposent aujourd’hui de par le monde (les États Unis d’Amérique, l’Afrique, l’Inde, la Chine, les États asiatiques, les États arabes etc., qu’ils aient réalisé ou pas leur fédération) étant de cette dimension là, il me semble difficile de s’y confronter à l’échelle des simples États nations.

    Je ne pense pas non plus qu’on soit déjà mûr pour une gouvernance mondiale. Ce serait mettre la charrue avant les bœufs à mon avis. On a déjà beaucoup à apprendre et à inventer pour mettre en place une gouvernance européenne qui ressemble à quelque chose et qui sache relever les défis actuels. Alors vous imaginez le délire s’il s’agissait de mettre en place une gouvernance mondiale ? Essayons déjà, à l’échelle européenne, de mettre en place quelque chose qui puisse de nouveau tempérer le naturel clanique et féodal prêt à revenir de toute façon toujours au galop et que la Nation ne parvient plus à contenir désormais.

    Et on a encore bien besoin d’un « Autre » à qui se confronter et s’opposer avant de se coltiner le grand vide inter galactique de notre solitude terrienne.

    mai 10, 2009 à 23 h 16 min

  29. Une tite chanson dédiée à Isidore :

    Une autre version, live, du même hymne à la nouvelle Europe, juste pour qu’Isi ne se croie pas seul à hurler le refrain :

    Dans un autre registre, cette vidéo historique pour Vincent… et les petits cabris 😉 :

    mai 10, 2009 à 23 h 21 min

  30. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    Il est évident que pour cette Europe conçue selon un modèle de simulation qui doit être projeté à tout prix dans le réel et auquel chacun est sommé de s’adapter, pour cette Europe virtuelle, copie conforme de la puissance mondiale, les populations ne sont qu’une masse de manoeuvre qu’il faut annexer de gré ou de force au projet pour lui servir d’alibi.

    […] Tout cela dépasse de loin l’épisode du référendum. Cela signifie la faillite du principe même de la représentation, dans la mesure où les institutions représentatives ne fonctionnent plus du tout dans le sens «démocratique», c’est-à-dire du peuple et des citoyens vers le pouvoir, mais exactement à l’inverse, du pouvoir vers le bas, par le piège d’une consultation et d’un jeu de question/réponse circulaire, où la question ne fait que se répondre oui à elle-même.

    C’est donc, au coeur même du politique, la faillite de la démocratie. Et si le système électoral, déjà miné par l’abstention, doit être sauvé à tout prix (avant même de répondre oui, l’impératif catégorique est de voter à tout prix), c’est qu’il fonctionne à l’envers d’une véritable représentation, dans l’induction forcée de décisions prises «au nom du peuple» même si, secrètement, celui-ci pense le contraire.

    Il y a donc, derrière l’abréaction immédiate à la «pensée unique» de l’Europe, incarnée par le oui pensée libérale d’une Europe qui, faute d’inventer une autre règle du jeu, n’a d’autre solution que de se dilater et de s’agrandir par annexions successives (à l’image de la puissance mondiale), il y a donc, dans le non dont nous parlons, dans le refus de cette Europe-là, le pressentiment d’une liquidation bien plus grave que l’emprise du marché et des institutions supranationales la liquidation de toute représentation véritable, au terme de quoi les populations seront définitivement assignées à un rôle de figuration, dont on sollicitera de temps en temps l’adhésion formelle.

    […] L’Europe elle-même n’est qu’une péripétie de plus sur la voie d’une échéance bien plus grave, celle d’une déperdition de la souveraineté collective, à l’horizon de quoi se dessine un autre profil que celui du citoyen passif ou manipulé : celui du citoyen-otage, du citoyen pris en otage par les pouvoirs, c’est-à-dire­ la prise d’otage étant devenue la figure même du terrorisme­ une forme ­ démocratique­ de terrorisme d’Etat.

    (Extrait de :
    http://www.observatoiredeleurope.com/L-Europe-divine,-par-Jean-Baudrillard_a255.html )

    mai 11, 2009 à 12 h 23 min

  31. Une différence majeure, me semble-t-il, entre l’Europe et les autres « grands » que sont les USA, la Chine, l’Inde, etc. : la langue.

    Tous les autres sont en effet unis par une langue commune, alors que la diversité des nôtres est un sérieux obstacle.

    Peut-on vraiment s’allier — « s’entendre » — avec quelqu’un qu’on ne comprend pas ?

    La monnaie (même si elle est sans doute pour certains un « langage », voire même leur seulmoyen de communiation) ne suffit sans doute pas : ne faut-il pas envisager le choix d’une langue commune et un sérieux effort d’apprentissage de celle-ci ?

    Qui est vraiment prêt à cette forme de sacrifice ?

    mai 11, 2009 à 12 h 34 min

  32. Entre les professions de foi d’Isidore et les cynismes de Vincent, il n’y a guère de chance qu’une véritable conversation prenne.

    Après avoir fait le tour de ce qui est et de ce qu’on aimerait qui soit, ne pourriez-vous pas aborder le champ (autrement plus difficile) de ce que vous pensez qu’il faut faire ?

    Vous semblez être d’accord, tous les deux, pour ne pas faire grand cas du prochain vote. Mais alors, vous prônez quoi ?

    mai 11, 2009 à 12 h 40 min

  33. Oui, arrêtez donc de… « sauter sur vos chaises comme des petits cabris… » 😉

    mai 11, 2009 à 12 h 41 min

  34. Petite remarque sur le vote européen :

    Je suis prêt à parier (une peau de mouton) que l’attention et les commentaires des médias autant que des électeurs se porteront, au soir des prochaines élections, essentiellement sur la répartition des votes français (le pourcentage obtenu par chaque parti) sans se soucier vraiment de la répartition finale des grands groupes au nouveau Parlement Européen (comme si au soir des élections législatives, on se préoccupait du simple détail des votes dans notre circonscription sans regarder la répartition finale au Parlement). Preuve s’il en est besoin, du peu d’intérêt des citoyens pour ce « Grand Machin » venu d’en-haut.

    Je prône quoi ?
    Peut-être « donner envie » de l’Europe avant de faire « comme si… ».

    Comment faire ?
    Peut-être « donner un prix » à l’Europe (en faire l’objet d’un sacrifice) plutôt que de faire croire qu’elle sera gratuite ou « tout bénéfice ».

    Plus concrètement ?
    Ben… Je reviens sur mes exemples précédents : une langue commune, une armée commune (avec pourquoi pas le retour d’un « service » obligatoire dans un autre pays), etc.

    mai 11, 2009 à 13 h 15 min

  35. Vous n’allez tout de même pas stopper la discussion là…

    Ouhou ! Vous êtes partis où ?

    mai 15, 2009 à 16 h 59 min

  36. Isidore

    Non non, on n’est pas parti… on médite, on médite…

    mai 15, 2009 à 22 h 35 min

  37. 120

    Ecrit par Benoît Duteurtre :

    Benoît Duteurtre est écrivain, critique, producteur pour France Musique et bien d’autres choses. Il fut traité de nazi – c’est la moindre des choses – pour avoir osé attaquer Boulez. A paraître : « Ballets roses » (Grasset, avril 2008).

    L’ingénu européen
    Après le leurre, c’est plus l’heure

    A quinze ans, je fulminais devant le 14 juillet de Claude Monet… simplement parce qu’il représentait des drapeaux tricolores. Même sous la brosse de mon peintre préféré, le symbole de la nation me semblait indécent, terni par les guerres et la bêtise cocardière. Je rêvais d’un monde sans frontières et, pour commencer, d’une Europe sans frontières qui aurait tiré les leçons de l’Histoire et porté plus haut la civilisation. Dans le “marché commun”, une théorie répandue désignait d’ailleurs l’économie comme un simple moyen de bâtir l’union. Touché par la grâce, j’attendais avec enthousiasme la dissolution des politiques nationales dans ce vaste pays, aussi différent de l’Amérique capitaliste que de la Russie soviétique.

    À vingt ans j’ai commencé à éprouver quelques doutes, en voyant mon Europe idéale se transformer irrésistiblement en machine administrative, éprise de normes sécuritaires, hygiéniques, commerciales – sans jamais progresser sur la voie promise : celle de la fusion des peuples dans une grande nation européenne. Le projet humaniste piétinait, tandis qu’un autre progressait dans l’ombre, puis se dévoilait lors des débats sur le référendum dit “de Maastricht” : l’Europe des entreprises et de la concurrence, visant seulement l’abolition des frontières économiques, sans rien changer au petit théâtre politique. La politique n’en continuait pas moins à jouer sur le rêve : elle prit même l’habitude de désigner comme pro-européens ceux qui acceptaient tout en vrac, et comme anti-européens ceux qui ne voulaient pas de cette Europe-là.

    Quand l’organisation européenne s’est élargie de quinze à vingt-cinq pays, je me suis étonné qu’une décision aussi sérieuse se prenne aussi rapidement et sans aucun débat. En ces heures lyriques de “chute du mur de Berlin”, la propagande se faisait sentimentale : les ex-pays communistes longtemps privés d’Europe avaient désormais droit à l’Europe. Peu importaient les buts des uns et des autres : la morale imposait d’élargir les frontières économiques en toute hâte, selon cette science que le plus large est mieux que le plus étroit. Le poids soudain de pays qui semblaient regarder l’Europe comme une marche vers l’Amérique marquait pourtant le triomphe d’une union apolitique (purement économique, étroitement liée à l’OTAN, utilisant l’anglais comme langue de travail) au détriment de l’Europe qu’on nous avait promise (diplomatiquement indépendante, singulière par son système économique et social, comme par ses langues et sa culture). Et, comme il fallait tout accepter pour se dire “pro-européen”, la gauche elle-même a foncé vers cet avenir radieux – avant de découvrir que, dans un espace capitaliste sans frontières, les écarts économiques entraîneraient d’abord, pour les classes populaires d’Europe de l’Ouest, un nivellement social par le bas.

    Quand j’ai eu quarante ans, Jacques Chirac – dans un soudain élan gaulliste – a tenté de rassembler l’Union dans une position hostile à la guerre d’Irak, correspondant à l’opinion très majoritaire de la population européenne. Comme il admonestait le gouvernement polonais qui, à peine entré dans la communauté, affirmait crânement son “refus de choisir” entre l’Amérique et l’Europe, l’opinion se retourna… contre Chirac. Non seulement la “nouvelle Europe” entendait imposer ses vues aux fondateurs ; mais son statut de victime du communisme lui donnait le droit de leur faire la leçon, sous les applaudissements de Washington… Le président français avait d’ailleurs lui-même approuvé toutes les évolutions passées. Le dernier élan gaulliste n’était que posture d’un milieu politique largement acquis à l’Europe nouvelle.

    Je parcourais, cet été, les entretiens entre Alain Peyrefitte et le Général de Gaulle que je voyais, adolescent, comme l’incarnation du nationalisme honni. Au milieu des années soixante, de Gaulle explique – avec une impressionnante lucidité – pourquoi les États-Unis ne veulent pas d’une Europe politiquement forte, et pourquoi les Anglais joueront toujours le jeu américain. A relire ces pages, on comprend l’enchaînement qui, dès 1975, allait définitivement condamner l’idéal européen, puis, à travers la logique d’”élargissement”, transformer l’ambition politique en projet capitaliste soumis à d’autres principes : liquidation des services publics, alliance indéfectible avec les USA. Quant à moi, réconcilié avec les belles couleurs de Monet, je songe que, dans ce cette Europe gâchée, la “nation” reste l’un des derniers cadres possibles de souveraineté – comme elle le fut au XIXe siècle face à la tyrannie des Empires ; que face aux dégradations sociales ou écologiques, elle pourrait accueillir une politique et une économie différentes. C’est pourquoi l’Europe administrative s’évertue à rendre caduc cet échelon national – excepté pour le folklore politicien ou sportif.

    On peut toujours rêver d’une souveraineté paneuropéenne. Sauf que les décisions qui déterminent l’avenir du continent ne font jamais l’objet de consultations claires. Sommés de voter “pour” l’Europe, les citoyens choisissent-ils, par ce vote, de privatiser les transports publics ou la poste ? Approuvent-ils l’élargissement de l’Union et les délocalisations au détriment des conditions de travail ? Ou l’alignement derrière les Etats Unis au sein de l’Otan ? Refusent-ils toute forme de “protectionnisme” appliquée à l’espace européen, pour défendre son système économique et social (comme le suggère Emmanuel Todd) ? Les scrutins communautaires ne se posent jamais dans ces termes concrets, mais se déploient sur des questions annexes, comme le choix d’une illisible “constitution”. Et lorsqu’un refus se manifeste, malgré tout, l’autorité politique annule fièrement les résultats du scrutin. On se demande toutefois ce qui l’emporte, du cynisme ou de la naïveté, chez les dirigeants de la “vieille Europe” : ils continuent à brandir le rêve humaniste européen, mais agissent avec un masochisme qui les conduits à affaiblir leur prospère social-démocratie et sa place dans le monde.

    La crise géorgienne, en août 2008, a illustré l’état de la conscience européenne, et d’abord la soumission aux intérêts américains, lors de la campagne médiatique sur le thème de “l’agression russe”. Aussitôt, la plupart des médias ont accusé Moscou de nationalisme détestable – étant entendu que le seul nationalisme légitime est celui des Etats-Unis qui cherchent continuellement à conquérir de nouvelles marches. Inversement, Le Figaro a montré, par instants, une relative fidélité à l’héritage gaulliste en publiant des articles d’Hélène Carrère d’Encausse ou Marek Halter qui dénonçaient la volonté de domination américaine – cependant que le gouvernement anglais et ceux de l’ancien bloc soviétique, poursuivaient leur provocation envers la Russie, avec le projet des batteries anti-missiles ! Même Nicolas Sarkozy, dans ses sautillements, aura tenté un instant d’incarner la diplomatie traditionnelle de la France, à équidistance des États-Unis et de la Russie… avant de rappeler dans quel camp il jouait, en décidant (toujours sans consultation) du retour de la France dans le commandement de l’OTAN, pour liquider l’hypothèse même d’une indépendance européenne

    Le rêve humaniste n’était-il qu’un leurre ? L’Europe des “entreprises” a supplanté l’Europe politique, sociale et diplomatique. L’Europe de l’Euro a symboliquement calqué sa double barre sur celle du dollar ; on y travaille dans un résidu d’anglais tout en pondant de belles déclarations sur le plurilinguisme. Dans ce continent livrées aux folies de la finance et à la déréglementation tous azimuts (même en pleine crise, on rembourse et on continue), les vieux Etats s’agitent dans des postures plus provinciales que nationales. Voilà exactement l’Europe dont je ne voulais pas quand j’avais quinze ans et qui me pose des questions nouvelles : au lieu d’élargir sans relâche, ne serait-il pas temps de rétrécir ? Peut-on imaginer que deux, trois, quatre pays, maîtrisent leur destin en s’unissant autrement – quand tout montre que l’Europe à vingt-cinq s’apparente à une forme de dissolution ? L’Europe ne devrait-elle pas illustrer la diversité des peuples, des langues, des cultures qui la singularisent – au lieu de la raboter continuellement par des normes administratives ? La nation, par ce qu’elle recouvre d’histoire sociale et culturelle, n’offre-t-elle pas un modèle plus stimulant que l’espace mondialisé et ses communautés éprises de reconnaissance ? Une Europe-nation – ou une Europe des nations – unie par un projet politique et diplomatique fort : n’est-ce pas à cette échelle que pourra se manifester une liberté contre l’empire administratif et marchand ? Il faudrait, pour commencer, que les élections de juin offrent au moins la matière d’un débat électoral, permettant aux citoyens de dire l’Union dont ils veulent, au lieu d’approuver des courants politiques sans aucun projet.

    (http://www.causeur.fr/lingenu-europeen,2113)

    mai 16, 2009 à 11 h 19 min

  38. Un article amusant (mais pas que…) de François Miclo, encore sur Causeur :

    http://www.causeur.fr/europeens-ne-nous-cassez-pas-les-urnes,2436

    mai 19, 2009 à 8 h 25 min

  39. 120

    Ecrit par Umberto Eco :

    « La langue de l’Europe, c’est… la traduction. »

    mai 29, 2009 à 8 h 27 min

  40. Apès réflexion, j’aime beaucoup cette idée qui revient finalement à faire de ses défauts une vertu.

    L’Europe vue et assumée ainsi devrait du coup « mettre le paquet » dans l’apprentissage des langues.

    Une mesure toute simple (du moins sur le papier) serait alors à mettre en place : un « service civil » européen (obligatoire) d’apprentissage des langues. Chaque étudiant serait obligé d’aller vivre six mois dans un (ou deux) autre(s) pays d’Europe pour y enseigner sa langue (après une petite formation).

    Chaque école primaire d’Europe recevrait donc, au cours de l’année, divers intervenants étrangers venant présenter son pays et donner envie d’apprendre sa langue (en lui transmettant ses rudiments).

    mai 29, 2009 à 12 h 05 min

  41. 120

    Ecrit par Jean Cocteau :

    « Ce qu’on te reproche, cultive-le… c’est toi. »

    mai 29, 2009 à 12 h 08 min

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