"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Question d’échelle

Et si ce n’était pas tant le capitalisme en soi (la propriété privée des moyens de production) qui était néfaste que son extension à l’échelle mondiale ?

Et si ce n’était pas tant la démocratie qui était perverse que son application impossible au-delà d’un certain nombre ?

Et si ce n’était pas tant la raison raisonneuse qui était dangereuse que sa prétention à devenir universelle ?

Etc.

Et si c’étaient, donc, les préhistos — avec leur souci de ne pas aller plus loin que le bout de leur tribu — qui avaient la clé de la sagesse : l’échelle humaine ?

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15 Réponses

  1. E.F. Schumacher en avait fait le titre d’un livre fameux dans les 70’s et c’est sans conteste toujours vrai : Small is beautiful !

    avril 29, 2009 à 11 h 10 min

  2. 120

    Ecrit par Antoine de Saint-Exupéry :

    il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince… c’étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut jamais plus s’en débarrasser. Il encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater.

    […] Je n’aime guère prendre le ton d’un moraliste. Mais le danger des baobabs est si peu connu, et les risques courus par celui qui s’égarerait dans un astéroïde sont si considérables, que, pour une fois, je fais exception à ma réserve. Je dis: « Enfants! Faites attention aux baobabs ! »

    (Le Petit Prince, 1943)

    avril 29, 2009 à 14 h 52 min

  3. 120

    Ecrit par Pierre Clastres :

    Soit donc l’hypothèse de l’amitié généralisée. On s’aperçoit très vite qu’elle est, pour plusieurs raisons, impossible. A cause, tout d’abord, de la dispersion spatiale. Les communautés primitives maintiennent entre elles une certaine distance, au sens propre et au sens figuré : entre chaque bande ou village s’étendent leurs territoires respectifs, ce qui permet à chaque groupe de rester sur son quant-à-soi. L’amitié s’accommode mal de l’éloignement. Elle s’entretient aisément avec les proches voisins, que l’on peut convier à des fêtes, de qui l’on peut accepter des invitations, à qui l’on peut rendre visite. Avec les groupes éloignés, ce type de relations ne peut s’établir. Une communauté primitive répugne à s’éloigner beaucoup et longtemps du territoire qu’elle connaît parce que c’est le sien : dès qu’ils ne sont plus “chez eux”, les Sauvages éprouvent, à tort ou à raison mais le plus souvent à raison, un vif sentiment de méfiance et de crainte. Les relations amicales d’échange ne se développent donc qu’entre groupes proches les uns des autres, les groupes éloignés en sont exclus : ils sont, au mieux, les étrangers.

    Mais d’autre part, l’hypothèse de l’amitié de tous avec tous entre en contradiction avec le désir profond, essentiel de chaque communauté de maintenir et déployer son être de totalité une, c’est-à-dire sa différence irréductible par rapport à tous les autres groupes, y compris les voisins amis et alliés. La logique de la société primitive, qui est une logique de la différence, entrerait en contradiction avec la logique de l’échange généralisé qui est une logique de l’identité, parce qu’elle est une logique de l’identification. Or, c’est cela que par-dessus tout refuse la société primitive : refus de s’identifier aux autres, de perdre ce qui la constitue comme telle, son être même et sa différence, la capacité de se penser comme Nous autonome. Dans l’identification de tous à tous qu’entraîneraient l’échange généralisé et l’amitié de tous avec tous, chaque communauté perdrait son individualité. L’échange de tous avec tous serait la destruction de la société primitive : l’identification est un mouvement vers la mort, l’être social primitif est une affirmation de vie. La logique de l’identité donnerait lieu à une sorte de discours égalisateur, le maître mot de l’amitié de tous étant : “Nous sommes tous pareils !” Unification en un méta-Nous de la multiplicité des Nous partiels, suppression de la différence propre à chaque communauté autonome : abolie la distinction du Nous et de l’Autre, c’est la société primitive elle-même qui disparaîtrait. Il s’agit là non pas de psychologie primitive mais de logique sociologique : il y a, immanente à la société primitive, une logique centrifuge de l’émiettement, de la dispersion, de la scission (…)

    (Archéologie de la violence, La guerre dans les sociétés primitives, l’Aube, 1997)

    avril 29, 2009 à 15 h 01 min

  4. Ourko

    Tu te répètes, là, 120.
    En même temps, il fallait bien que ça arrive un jour.
    😉

    avril 29, 2009 à 17 h 21 min

  5. Pascale

    « Qu’il n’y est aucune honte à s’enrichir, j’en conviens. Qu’il n’y est aucune honte non plus à savourer les fruits de sa prospérité, je le crois aussi ; notre époque nous propose tant de belles et bonnes choses, ce serait une insulte à la vie que de refuser d’en jouir. Mais que l’argent soit complètement déconnecté de toute production, de tout effort physique ou intellectuel, de toute activité socialement utile ? Que nos places boursières se transforment en de gigantesques casinos où le sort de centaines de millions de personnes, riches ou pauvres, se décide sur un coup de dés ? Que nos institutions financières les plus vénérables finissent par se comporter comme des garnements ivres ? Que les économies de toute une vie de labeur puissent être anéanties, ou alors multipliées par trente, en quelques secondes, et selon des procédés ésotériques auxquels les banquiers eux-mêmes ne comprennent plus rien ? C’est là une perturbation grave, dont les implications dépassent de loin l’univers de la finance ou de l’économie. Parce qu’on est en droit de se demander, au vu de ce qui se passe, pourquoi les gens mèneraient encore une vie de travail honnête ; pourquoi un jeune voudrait devenir professeur, plutôt que trafiquant ; et comment, dans un tel environnement moral, transmettre les connaissances, transmettre les idéaux, comment maintenir un minimum de tissu social pour que survivent des choses si essentielles et si fragiles qui ont pour nom liberté, démocratie, bonheur, progrès, ou civilisation. Est-il besoin d’ajouter en toutes lettres que ce dérèglement financier est aussi, et peut-être avant tout, le symptôme d’un dérèglement dans notre échelle des valeurs ? »

    Le Dérèglement du monde d’Amin Maalouf. Éditions Grasset, 2009.

    avril 29, 2009 à 18 h 44 min

  6. Sans nous retirer l’envie de lire l’ouvrage, Pascale, peux-tu nous dévoiler quelque peu les éventuelles causes et surtout solutions que Maalouf accorde à ce dérèglement qu’il décrit dans les extraits que tu cites ?

    avril 29, 2009 à 21 h 12 min

  7. Pascale

    Ben non car Maalouf met 300 pages à s’expliquer, analyser, disséque, comparer, ce serait réducteur et vraiment dommage de ne pas le lire, il est passionnant! J’ai fini le livre ce soir, je le passe à mon mari à qui j’ai fait le même coup qu’à toi: je lui ai lu des passages et maintenant il veut absolument le lire.
    Il faut donner envie de lire sans trop en dire, c’est tout un art…

    avril 29, 2009 à 22 h 54 min

  8. ok pour la pose du problème, mais est ce que Maalouf amène aussi des propositions de solutions ?

    avril 30, 2009 à 8 h 50 min

  9. D’accord avec Yasté.
    Constater que tout se dérègle est somme toute assez banal, voire un peu rebattu.
    Toutes les « belles âmes » y vont désormais de leur refrain contre cette époque qui tourne mal et les écoeure.
    Là où se juge cependant, de mon point de vue du moins, la pertinence de l’entreprise, c’est dans la recherche de causes et surtout de moyens éventuels de sortir de cette situation. Bref, dans l’éclairage (original) et l’ouverture (stimulante) de nouvelles pistes ou champ d’actions.
    Encore une fois, sans tout dévoiler, est-ce simplement le cas de Maalouf ?

    avril 30, 2009 à 9 h 02 min

  10. J’ai, pour ma part, de plus en plus tendance à penser (ou « croire » car j’admets que ce n’est pas très rationnel) que construire l’Europe, voire carrément la gouvernance mondiale (notamment pour contrôler une économie déjà mondialisée) est, en quelque sorte, « la maladie qui se prend pour le remède ».

    Ce n’est peut-être pas très politiquement correct » mais la réticence populaire à suivre les élites dans ce mouvement qu’ils tentent d’imposer (le « Non » au référendum, l’abstention aux élections européennes, etc.) n’est, du coup, peut-être pas si inquiétante qu’on veut bien nous faire croire.

    Et s’il y avait là, au contraire, de façon encore un peu sourde, plutôt un sain instinct, ou du moins une résistance aux… échelles inhumaines ?

    avril 30, 2009 à 9 h 24 min

  11. Puisque tu insistes, voilà, au bout du lien en signature.

    avril 30, 2009 à 10 h 43 min

  12. on peut trouver ce livre en librairie ?
    et c’est étonnant comme les chemins se croisent car j’ai justement acheté un essai du professeur Lordon il y a peu nommé « Jusqu’à quand ? » sorti en 2008 juste avant la crise. Celui-ci eut alors valeur de prophétie …
    http://www.bakchich.info/article5366.html

    et j’ai l’impression qu’il y a un même besoin de faire réference au communisme ..

    avril 30, 2009 à 14 h 18 min

  13. Isidore

    Je viens justement de finir de le lire, Yatsé.
    Si on veut comprendre quelque chose aux dérèglements financiers actuels et à la crise tout à fait prévisible que nous traversons, il n’est pas inutile de le lire.
    je vais me procurer dès que possible le livre de Maalouf. Merci Pascale. je me suis empressé de lire ton analyse et ça m’a donné envie de le découvrir. Au fait bravo pour ton travail!!!

    avril 30, 2009 à 14 h 31 min

  14. Yatsé: oui, bien sûr, sinon je n’en parlerai pas. je l’ai trouvé « par hasard » à ma bibliothèque.

    Isidore: merci!

    En attente: « Le compte à rebours a-t-il commencé ? » d’Albert Jacquard, un autre humaniste comme Maalouf que j’aime lire. Quelqu’un l’a déjà lu ?

    avril 30, 2009 à 14 h 34 min

  15. Petite question indiscrète :

    Pour les élections européennes, vous allez voter ?

    Sans forcément dévoiler le bulletin que vous allez mettre dans l’urne : quelle sera alors votre motivation ?

    Tiens, je me demande si ça ne vaut pas le coup qu’on en fasse carrément un ti article ! C’est quand même un sacré sujet de débat (du moins me semble-t-il), non ?

    mai 7, 2009 à 12 h 12 min

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