"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

L’éternel retour de Dionysos

Dans la mythologie grecque, Dionysos (Bacchus pour les Romains) est le dieu, errant et populaire, de la vigne et du vin, de l’ivresse, de l’extase, des sucs vitaux, de la fermentation et de la régénération.

Sa musique, à base de flûtes et tambours, dissonante et syncopée, provoque la surprise et l’effroi. Elle s’oppose à celle d’Apollon, patron de l’art lyrique et de l’harmonie.

C’est Friedrich Nietszche, me semble-t-il, qui réactiva — dès son premier ouvrage (La naissance de la tragédie ou Hellénisme et pessimisme, 1872) — cette opposition stimulante entre Apollon et Dionysos en appelant au nécessaire retour de la folie instinctive, exubérante et joyeuse du second pour contrebalancer la raison toujours un peu trop sage et désincarnée du premier.

Reste peut-être désormais à déterminer si son voeu est toujours d’actualité ou déjà, voire trop bien, réalisé. Et en quoi, cette polarité est pertinente et potentiellement éclairante pour le PP.

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11 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Michel Tournier :

    Apollon et Dionysos

    Apollon est dans la mythologie grecque le dieu de la poésie, de la médecine, de l’architecture, et surtout du jour et du soleil.

    Dionysos — correspondant grec du Bacchus latin — avait le vin pour symbole et présidait à des fêtes champêtres assez tumultueuses, les Bacchanales.

    Il faut attendre Nietzsche et son essai La Naissance de la tragédie (1871) pour que ces figures tutélaires deviennent les pôles de deux types de caractères humains et d’inspirations artistiques opposées.

    Apollon, selon Nietzsche, est certes le dieu de la poésie, mais c’est des épopées d’Homère qu’il s’agit, des poèmes peuplés de dieux et de héros. Il patronne également la statuaire, mais son triomphe, c’est l’architecture, art de l’équilibre et de la symétrie. Sa lumière tombe verticalement du soleil même. C’est le dieu de l’éternel et immobile zénith.

    Mais contre Apollon se glisse l’ombre d’un doute. Est-il vraiment sûr qu’il existe ? Ne s’agit-il pas d’un rêve, admirable, certes, mais irréel ? On trouverait facilement l’illustration historique de cette équivoque chez certains souverains, ceux notamment qui s’accolèrent l’épithète de « grand », d’Alexandre III de Macédoine à Frédéric II de Prusse. Louis XIV se voulait Roi-Soleil, et nul n’a revendiqué plus brillamment sa parenté avec Apollon. Seulement la politique quotidienne est là avec ses vicissitudes et ses compromissions. Apollon règne. Mais il faut aussi gouverner, et on ne gouverne ni sereinement ni innocemment.

    C’est là qu’entre en scène Dionysos. Ce furieux connaît l’existence, et il l’étreint sans réserve, jusque dans les aspects les plus troubles. Il incarne la fécondité, et rien ne se crée sans ivresse, sans nuit, sans souillure. Parce qu’il a le culte de la vie, il assume pleinement aussi la violence, la maladie et la mort qui en sont inséparables. Un pessimisme gai est sa philosophie. Il trouve son symbole dans le vin et, précisons-le, dans le vin rouge.

    L’art dionysiaque par excellence est la musique, parce qu’elle est durée, mouvement et altération. Et aussi parce qu’elle sait fondre en une seule âme les foules qu’elle enthousiasme.

    Tandis que le héros apollinien s’enorgueillit de sa solitude et de son autonomie.

    Frédéric Nietzsche a dédié sa Naissance de la tragédie à Richard Wagner. Après le paradis sublime, mais froid et irréel, du classicisme, le romantisme lui paraissait comme un retour à Dionysos. Le génie de Wagner a été, selon Nietzsche, l’union de la construction apollinienne et du pessimisme dynamique de Dionysos. Plus tard il se détournera de Wagner, lorsqu’il décela l’inspiration chrétienne qui anime son Parsifal. Le compositeur de Nietzsche s’appela dès lors Georges Bizet.

    Citation :
    Il faut avoir un chaos en soi-même pour accoucher d’une étoile qui danse.
    Friedrich Nietzsche

    (Le miroir des idées, Traité, Mercure de France, 1994)

    mars 6, 2009 à 12 h 22 min

  2. 120

    Ecrit par Michel Maffesoli :

    Dionysos (le retour)

    Etre possédé par des objets que l’on croit posséder, accorder de l’importance au sens esthétique des choses, participer aux multiples hystéries (sportives, musicales, religieuses, politiques) ponctuant la vie sociale, voilà qui doit nous rendre attentifs à une ancienne figure mythologique dont on a du mal à mesurer l’importance. En parlant d’une manière insolente, en tout cas peu académique, de Dionysos, Nietzsche avait effrayé les peigne-culs universitaires de son temps ! Et, il faut bien le dire, dans les divers cénacles de l’intelligentsia moderne, l’effroi reste de mise.

    En revanche, groupes musicaux, lignes de vêtements, marque d’alcools, productions cinématographiques, installations artistiques, cercles de réflexion philosophiques et même lieux de rencontres échangistes n’hésitent pas à revendiquer le patronage de ce dieu pétulant et ambigu.

    En effet, s’il est une icône dont il est difficile de nier la résurgence, c’est bien celle de Dionysos. Au sens strict, il s’agit de la réapparition d’une eau souterraine. D’une nappe phréatique ne se voyant pas, mais qui sustente toute vie à la surface. Mythe récurrent. C’est, au-delà ou en deça de l’éclipse moderne, un mythe perdurant. Celui du plaisir d’être, dont la postmodernité donne de multiples et constantes illustrations.

    […]

    (Iconologies, No idol@tries postmodernes, Albin Michel, 2008)

    mars 6, 2009 à 12 h 38 min

  3. 120

    Ecrit par Friedrich Nietzsche :

    Si nous considérons le ravissement délicieux qui, devant cet effondrement du principe d’individuation, s’élève du plus profond de l’homme, du plus profond de la nature elle-même, alors nous commençons à entrevoir en quoi consiste l’état dionysiaque, que nous comprendrons mieux encore par l’analogie de l’ivresse. C’est sous l’influence du breuvage narcotique que tous les hommes et tous les peuples primitifs ont chanté dans leurs hymnes, ou bien par la force du renouveau printanier pénétrant volupteusement la nature entière, que s’éveillent ces émotions dionysiennes qui entraînent dans leur essor la subjectivité jusqu’à l’anéantir en un complet oubli de soi-même. Encore pendant le Moyen Age allemand, des multitudes toujours plus nombreuses tournoyèrent sous le souffle de cette même puissance dionysiaque, chantant et dansant, de lieu en lieu : dans ces danseurs de la Saint-Jean et de la Saint-Guy nous reconnaissons les choeurs bachiques des Grecs, avec leur préhistoire en Asie Mineure, jusqu’à Babylone et jusqu’aux orgies sacéennes. Il est des gens qui, par manque d’expérience ou étroitesse d’esprit, se détournent de semblables phénomènes, comme ils s’écarteraient de « maladies populaires », et, pleins du sentiment de leur propre santé, les raillent ou les prennent en pitié. Les malheureux ne se doutent pas de la pâleur cadavérique et de l’air de spectre de leur « santé », lorsque passe devant eux l’ouragan de vie ardente des exaltés dionysiens.

    (La naissance de la tragédie ou héllenisme et pessimisme, 1872)

    mars 6, 2009 à 15 h 20 min

  4. 120

    Ecrit par Michel Onfray :

    Dionysos sans Apollon n’est pas souhaitable — pas plus que l’inverse. Une figure faustienne excelle au premier chef dans l’art d’équilibrer ces deux instances en évitant les détriments flagrants. Ni bacchanales orgiaques sans muselières pour les luperques, ni macérations ascétiques triomphant sans partage. Dionysos primant, certes, mais contenu par Apollon dont il s’agit de fixer le lieu, à bonne distance, sans qu’il occasionne dommage pour une pathétique appelée à suplantée la métaphysique flanquée des encensoirs.

    (La sculpture de soi, La morale esthétique, Grasset, 1993)

    ***

    Contre la dictature du mental exercée par les conspirateurs, les affidés du vin régénéré célèbrent Dionysos, en oubliant que, lâché tout seul dans la nature, sans l’ombre ni le génie tutélaire d’Apollon, le dieu de la forme et des structures, on peut craindre tout, et le pire, de la divinité orgiaque. La célébration des cultes dionysiaques, associée à une critique de la raison occidentale, du rationalisme, à un éloge sans retenue de la pensée traditionnelle, alchimique et irrationaliste, produit les plus graves dérapages idéologiques et historiques dans les droites fascisantes de ce siècle.

    (Politique de la gastronomie, dans Les vertus de la foudre, Journal hédoniste 2, Grasset, 1998)

    mars 8, 2009 à 16 h 20 min

  5. Je ne sais pas ce que tout ça vous inspire mais moi ça me fait penser à ce qu’on a déjà pointé en citant Caillois :
    http://www.partiprehistorique.fr/2008/07/17/le-jeu-troublant-des-masques/

    S’il est légitime(en référence à sa théorie des jeux) d’associer Apollon à agôn et alea, et Dionysos à mimicry et ilinx, on doit pouvoir considérer que Dionysos est plus « préhisto » (ou « tohu-bohuesque ») qu’Apollon.

    Non ?

    mars 9, 2009 à 13 h 34 min

  6. « To-ubuesque » n’est-il pas mieux ?

    mars 9, 2009 à 13 h 35 min

  7. Amélie

    ah ! débat bi-polaire…
    chuis pââââââs lààààààààààààà !!! 🙂

    mars 9, 2009 à 18 h 07 min

  8. Sans t’impliquer dans la polarité Dionysos/Apollon, donc, que penses-tu simplement du « retour de Dionysos » ?
    Une erreur ? Une illusion ? Un danger ? Un fait sans importance ? Un blabla fumeux ?
    Et comment vis-tu éventuellement avec ce dieu en toi ? En bons ou mauvais termes ? Avec indifférence ? Méfiance ? Confiance ?

    mars 11, 2009 à 14 h 56 min

  9. Isidore

    Je perçois bien ce que ces deux figures tutélaires représentent dans la vie psychique (et physique d’ailleurs), mais je m’interroge quant à la pertinence de leur représentation sous forme de divinités, pour des esprits modernes comme les nôtres aujourd’hui. J’ai surtout l’impression que cette forme n’est vraiment plus adaptée et qu’elle relègue la question dans un ordre folklorique, ou tout au moins fort mineur dans son rapport avec la réalité évoquée. Mais comment faire autrement ?

    mars 12, 2009 à 21 h 17 min

  10. Amélie

    Oui je me rapproche un peu d’Isi, là…

    mars 13, 2009 à 9 h 48 min

  11. La représentation sous forme de divinité symbolise, pour moi, juste le fait qu’il s’agit là de forces, pulsions ou phénomènes qui nous dépassent un peu et qui ne datent pas d’hier. Cela me semble du coup, même sous cette forme, plutôt compatible avec nos conception moderne (ou plutôt post-moderne) des choses.

    Par exemple : avez-vous mieux pour décrire ce qu’on pointait chez Depardieu ?

    mars 17, 2009 à 13 h 36 min

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