"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Les contes de ma tribu (1)

Le mouvement a été lancé avec l’article du 20 janvier dernier : Remythons-nous !. Le besoin d’histoires que nous avons touché là me semble après coup trop ancestral — et le partage de contes une activité trop « PP » — pour ne pas tenter de la prolonger au-delà.

Avant d’en faire une éventuelle réunion mensuelle supplémentaire (autour d’un feu de bois, d’un bon repas ou de je ne sais quoi), essayons déjà de nous retrouver « virtuellement » en début de chaque mois dans cette nouvelle rubrique des Contes de ma tribu.

Chacun pourra venir y écrire un conte, un mythe, une légende, un racontar… bref une histoire (drôle ou tragique, réelle ou fictive, inventée ou répétée).

L’ensemble constituera au fil du temps une sorte de mémoire commune et vivante, voire même une forme d’identité, du PP.

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15 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Clarissa Pinkola Estès :

    Hispano-mexicaine de naissance, puis immigrante hongroise par adoption, je suis issue d’une double tradition dans laquelle la narration du conte est considérée comme une pratique spirituelle essentielle. On y apprend, développe, numérote et conserve les contes, légendes et mythes, ainsi que l’on constitue une pharmacopée. On y considère qu’il est tout aussi important, pour vivre bien et longtemps, de collectionner les histoires appartenant à sa culture et particulièrement à sa famille, que de se nourrir, d’aimer, de travailler. Conserver des histoires, c’est tout à la fois faire de la recherche, guérir, être spécialiste du langage des symboles, raconter, inspirer, parler à Dieu et voyager dans le temps.

    Parmi les centaines d’histoires que m’ont racontées mes deux familles et que je conserve ainsi, la plupart ont un autre but que la simple distraction. Dans leur application folklorique, on considère qu’elles ont pour but de soigner les maux de l’âme et chacune nécessite de la part du guérisseur comme du sujet une préparation spirituelle et certaines intuitions. Traditionnellement, on utilise de multiples façons ces histoires qui soignent : pour apprendre, corriger les erreurs, éclairer, aider à la transformation, cicatriser les blessures, faire resurgir les souvenirs. Elles sont avant tout destinées à éduquer et à enrichir tant l’âme que la vie d’ici-bas.

    (Le don de l’histoire, Conte de sagesse à propos de Ce qui est suffisant, Grasset, 1999)

    mars 1, 2009 à 23 h 01 min

  2. Dans ma tribu, on raconte qu’au tout début du temps d’avant, il y a belle lurette, le bien-aimé Baal Shem Tov, sur le point de mourir, envoya chercher ses disciples. « J’ai servi pour vous d’intermédiaire, mais quand je ne serai plus là, vous allez devoir agir par vous-mêmes. Vous connaissez l’endroit de la forêt où j’invoque les dieux ? Tenez-vous en ce lieu et faites de même. Vous savez allumer le feu. Vous savez dire la prière. Faites tout cela et les dieux viendront. »

    Après la mort du Baal Shem Tov, la première génération suivit ses instructions à la lettre et les dieux vinrent à chaque fois. A la deuxième génération, toutefois, nul ne se souvenait de la manière dont le Baal Shem Tov avait appris à allumer le feu, mais les gens se tenaient à l’endroit dit dans la forêt et récitaient la prière. Et les dieux venaient.

    A la troisième génération, tout le monde avait non seulement oublié la façon d’allumer le feu, mais l’endroit où prier dans la forêt. Néanmoins, ils récitaient la prière. Et les dieux continuaient à venir.

    A la quatrième génération, il n’y avait plus personne pour se remémorer la façon d’allumer le feu, ni le lieu où se rendre dans la forêt et l’on avait oublié jusqu’à la prière. Mais quelqu’un se souvenait de l’histoire et la racontait à voix haute. Et les dieux venaient toujours.

    (d’après Le don de l’histoire de Clarissa Pinkola Estès)

    mars 2, 2009 à 11 h 31 min

  3. Dans ma tribu, on raconte qu’au tout début du temps d’avant, il y a belle lurette, une femme sans nom vivait avec son bûcheron de mari dans une cabane plantée au milieu d’une clairière de la grande forêt des premiers temps.

    Cette femme était solitaire et malheureuse. Son homme était une sorte de brute au coeur aussi broussailleux que sa barbe et sa tignasse. Chaque soir, en rentrant de la forêt, sans un mot, sans raison, il la battait. Elle était résignée à son sort.

    Elle vécut longtemps ainsi, maudissant sa vie, jusqu’au jour où elle se découvrit enceinte. Il lui vint alors à l’esprit qu’elle ne pouvait plus se permettre d’être ainsi rossée, sous peine de perdre cet enfant qui avait fait son nid dans son ventre. Elle réfléchit donc au moyen d’amadouer la brute. Elle se creusa la tête. Rien ne vint. Elle se creusa la coeur. Alors là, dans son coeur germa une réponse. Et quand au soir, comme à son habitude, son mari leva sur elle son bâton, elle s’écria : « Attends, j’ai à dire ! » Et elle se mit à lui raconter une histoire qu’elle ignorait connaître, qui lui venait en bouche en même temsp qu’elle la disait. Et cette histoire était si belle, si émouvante, si prodigieuse que l’homme l’écouta, et que le bâton oublia de s’abattre sur son dos.

    Ainsi, neuf mois durant, tous les soirs, cette femme inventa des histoires pour préserver l’enfant qu’elle portait, pour lui permettre de venir au jour.

    Et c’est ainsi que sont nés tous les contes de la Terre, non point pour changer la vie, mais pour l’aider à éclore.

    (d’après Le rire de la grenouille d’Henri Gougaud)

    mars 4, 2009 à 12 h 32 min

  4. Dans ma tribu, on raconte aussi qu’au tout début du temps d’avant, il y a belle lurette, vivait un homme nommé Yacoub. Il vivait pauvre mais sans souci, heureux de rien, libre comme un saltimbanque, et rêvant sans cesse plus haut que son front. En vérité, il était amoureux du monde. Or, le monde alentour lui paraissait morne, brutal, sec de coeur, sombre d’âme. Il en souffrait. « Comment, se disait-il, faire en sorte qu’il soit meilleur ? Comment amener à la bonté ces tristes vivants qui vont et viennent sans un regard pour leurs semblables ? » Il ruminait ces questions par les rues de Prague, sa ville, errant et saluant les gens qui ne lui répondaient pas.

    Or, un matin, comme il traversait une place ensoleillée, une idée lui vint. « Et si je leur racontais des histoires ? pensa-t-il. Ainsi, moi qui connais la saveur de l’amour et de la beauté, je les amènerais assurément au bonheur. » Il se hissa sur un banc et se mit à parler. Des vieillards, des femmes étonnées, des enfants, firent halte un moment pour l’écouter, puis se détournèrent de lui et poursuivirent leur route.

    Yacoub, estimant qu’il ne pouvait changer le monde en un jour, ne se découragea pas. Le lendemain il revint en ce même lieu et à nouveau lança au vent, à voix puissante, les plus émouvantes paroles de son coeur. De nouvelles gens s’arrêtèrent pour l’écouter, mais en plus petit nombre que la veille. Certains rirent de lui. Quelqu’un le traita même de fou, mais il ne voulutr pas l’entendre. « Les paroles que je sème germeront, si dit-il. Un jour elles entreront dans les esprits et les éveilleront. Je dois parler, parler encore. »

    Il s’obstina donc et, jour après jour, vint sur la grand-place de Prague parler au monde, conter merveilles, offrir à ses pareils l’amour qu’il leur sentait. Mais les curieux se firent rares, disparurent, et bientôt il ne parla plus que pour les nuages, le vent et les silhouettes pressées qui lui lançaient à peine un coup d’oeil étonné, en passant. Pourtant il ne renonça pas.

    Il découvrit qu’il ne savait et ne désirait rien faire d’autre que conter des histoies illuminantes, même si elles n’intéressaient personne. Il se mit à les dire les yeux fermés, pour le seul bonheur de les entendre, sans se soucier d’être écouté. Il se sentit bien en lui-même et désormais ne parla plus qu’ainsi : les yeux fermés. Les gens, craignant de se frotter à ses étrangetées, le laissèrent seul dans ses palabres et prirent l’habitude, dès qu’ils entendaient sa voix dans le vent, d’éviter le coin de place où il se tenait.

    Ainsi passèrent des années. Or, un soir d’hiver, comme il disait un conte prodigieux dans le crépuscule indifférent, il sentit que quelqu’un le tirait par la manche. Il ouvrit les yeux et vit un enfant. Cet enfant lui fit une grimace goguenarde et lui dit en se hissant sur la pointe des pieds :
    — Ne vois-tu pas que personne ne t’écoute, ne t’a jamais écouté, ne t’écoutera jamais ? Quel diable t’a donc poussé à perdre ainsi ta vie ?
    — J’étais fou d’amour pour mes semblables, répondit Yacoub. C’est pourquoi, au temps où tu n’étais pas encore né, m’est venu le désir de les rendre heureux.
    Le marmot ricana :
    — Eh bien, pauvre fou, le sont-ils ?
    — Non, dit Yacoub, hochant la tête.
    — Pourquoi donc t’obstines-tu ? demanda doucement l’enfant, pris de pitié soudaine.
    Yacoub réfléchit un instant.
    — Je parle toujours, certes, et je parlerai jusqu’à ma mort. Autrefois c’était pour changer le monde.
    Il se tut, puis son regard s’illumina. Il dit encore :
    — Aujourd’hui c’est pour que le monde, lui, ne me change pas.

    (D’après L’arbre aux trésors d’Henri Gougaud)

    La version orale de ce conte est sur :
    http://www.henrigougaud.fr/site/index_home.html
    (Cliquer sur « Contes », « Contes en vidéo » puis « Le conteur ».)

    mars 5, 2009 à 10 h 24 min

  5. Amélie

    J’avais raconté à mes enfants une histoire lors d’une nuit sauvage sous la pluie l’année dernière… ils m’ont demandé de la leur raconter à nouveau avant hier soir, mais je ne m’en souvenais plus. Ce sont eux qui l’ont racontée. Je vous la livre, brute.

    Il était une fois une maman qui vivait avec sa fille et ses deux garçons dans une épaisse forêt. La petite fille rêvait d’une amie de son âge avec laquelle jouer, les petits garçons rêvaient de rencontrer le père Noël, et la maman, du prince charmant.
    Un jour qu’ils cueillaient des baies, ils entendirent comme un sanglot. En s’approchant d’un buisson, ils découvrirent une magnifique licorne, emmêlée dans les ronces. Ils l’aidèrent aussitôt à se dégager. La licorne se mit alors à luire de tout son blanc, et déclara : « faites chacun un voeu : il sera exaucé. » A tour de rôle, ils s’approchèrent de son oreille et murmurèrent leur voeu. Puis la licorne partit majestueusement, et ils reprirent le chemin de la maison.
    Le lendemain, la petite fille alla jouer dans une clairière près de la maison. En arrivant, elle trouva une petite fille de son âge qui cueillait des champignons. Elles se plurent tout de suite et devinrent les meilleures amies du monde. Et tous les jours elle se retrouvaient pour jouer.
    Le matin suivant, alors que la famille prenait son petit déjeuner, on frappa 3 coups très forts à la porte. La maman alla ouvrir et tomba nez à nez avec un gros père noël ventripotent qui l’écarta pour s’installer sur le banc à la stupéfaction des enfants. Il descendit 3 bols de café en pétant et en rotant bruyamment, puis se saisit d’un journal et s’enferma dans les toilettes. Les garçons, la petite fille et la maman ne savaient pas quoi penser… Il sortit au bout de 4O minutes, et sans tirer la chasse ni se laver les mains, repartit comme il était arrivé, laissant la cuvette bien encombrée !
    « Quel porc !  » se dit la maman
    « Mais… Père Noël ?… » tentèrent les garçons.
    Le lendemain, alors qu’ils déjeunaient, on frappa de nouveau à la porte. Le Père Noël entra, but, mangea, rota, péta abondamment et tartina les toilettes de sa production, avant de s’en aller. Au bout du cinquième jour, les enfants étaient aussi excédés et dégoutés que la maman. Le sixième jour elle refusa d’ouvrir la porte et ils se tinrent tous silencieux en attendant qu’il parte.
    Le septième jour, rien ne se produisit pendant leur petit déjeuner. Mais alors qu’ils lavaient les bols, 3 coups se firent entendre à la porte. Vite, ils cessèrent toute activité et se cachèrent pour que ce gros cochon de Père Noël ne les voie pas par les fenêtres. Dépité, le Prince Charmant s’en alla.

    mars 6, 2009 à 14 h 33 min

  6. Amélie

    Bon, sur le caca, j’en avais rajouté des louches parce que ça les faisait mourir de rire….:-)))

    mars 6, 2009 à 14 h 51 min

  7. Le Père Noël et le Prince Charmant étant évidemment une seule et même personne, c’est bien ça ?

    mars 6, 2009 à 15 h 00 min

  8. Amélie

    Il y a de ça
    disons qu’il faut peut-être passer outre le père pétard pour vraiment rencontrer le prince charmant (d’habitude, c’est dans l’autre sens, mais je roule de l’autre côté de la route…)

    mars 6, 2009 à 15 h 23 min

  9. mais où se trouvent les articles de la folle amélie ?????

    mars 6, 2009 à 16 h 06 min

  10. Amélie

    dis donc… quand tu dis « la folle  » Amélie, commence par enlever le « gentil » de Godjo ! 🙂

    mars 6, 2009 à 16 h 30 min

  11. Vincent

    Dans ma tribu, on raconte qu’au tout début du temps d’avant, il y a belle lurette, vivait un prophète infaillible. Il avait ce don-là, prédire l’avenir.

    Tout au long de sa vie, il n’avait cessé d’annoncer ce à quoi l’on devait s’attendre, et le fait est qu’il ne s’était jamais trompé. Tous les événements qu’il avait vus venir étaient imparablement arrivés. Si bien que le jour où il annonça, à l’assemblée villageoise, que la fin du monde était programmée pour le prochain matin, il ne vint à l’idée de personne d’en douter, d’autant qu’avec ces réchauffements climatiques, ces couches d’ozone en lambeaux et ces pollutions en tous genres, on l’attendait, cette fin-là, plus ou moins pour bientôt. On demanda simplement au vénérable devin comment les choses allaient se faire.

    « Sans bruit superflu, dit-il. Cette nuit sera la dernière. Les étoiles s’éteindront, et le soleil ne se lèvera pas. Noir partout, froide définitif, adieu le monde et voilà tout. »

    Chacun rentra chez lui sans ajouter un mot, avec son sac d’angoisse. Le soir tomba. Pas une étoile ne parut. Quelqu’un fit remarquer que peut-être le ciel était tout bêtement couvert, mais on le regarda comme un simple d’esprit. Le prophète n’avait-il pas prédit que les étoiles s’éteindraient ? Eh bien voilà, elles s’étaient éteintes. Passé minuit, on s’assembla sur la place pour prier ensemble, en attendant l’instant fatal.

    Il ne vint pas. A l’heure matinale où le soleil, d’ordinaire, se levait, il apparut au fond de l’est. Il se leva comme la veille, comme chaque jour du bon Dieu. On voulut des explications. On courut donc chez le devin.

    On le trouva mort dans son lit. Il ne s’était pas trompé. La fin du monde était effectivement survenue… mais pour lui seul.

    (d’après Le rire de la grenouille d’Henri Gougaud)

    mars 11, 2009 à 11 h 46 min

  12. Dans la lurette d’avant de ma belle tribu, on raconte plutôt le conte suivant (en images, c’est plus « préhisto » qu’avec des mots) :

    mars 11, 2009 à 13 h 49 min

  13. Amélie

    pour faire suite à ma petite légende, ébauchée là : http://www.partiprehistorique.fr/2009/01/20/remythons-nous/

    …(suite)
    Puis Bar le Duc reprit dans sa barbe, pour lui seul : « A quoi bon goûter des plaisirs qui nous sont aussitôt retirés ? Faut-il vraiment s’infliger la peine d’aimer ?»
    Tous devinrent sombres en fixant le feu. L’attitude des femmes les déroutait. Et plus d’un en avait été blessé au point de ne plus oser s’approcher d’elles. Le chagrin les endurcissait, et était en train de les rendre imperméables.

    Plusieurs jours plus tard cependant, un petit quelque chose avait changé dans le campement. Si les femmes avaient toujours gardé leurs peaux de bêtes, elles avaient pourtant pour la plupart réveillé leurs compagnons sous de tendres baisers avec de nouveaux sons dont ils apprendraient plus tard qu’ils étaient des « rires engeôleurs ». Encore un peu échaudés, les hommes ne surent comment réagir ; Fort heureusement, le petit animal qui vivait entre leurs jambes sût parler pour eux. Le carême avait été long… aussi, ils furent peu nombreux à sortir de leur abri avant le milieu du jour.
    Un nouveau sourire s’étirait sur la tribu. Tous étaient affables et échangeaient des politesses autour de la marmite dans laquelle infusaient les herbes du matin. Quelque chose de curieux pourtant, ce matin là, retint le regard des hommes : les femmes semblaient souffrir d’une forme de claudication. Elles n’avaient plus la démarche souple qu’ils leur avaient toujours connue ; au contraire elles semblaient incapables d’avancer sans faire balancer lourdement leur postérieur de droite à gauche, leur donnant des airs de pendules. Ce faisant, elles se contorsionnaient pour les observer, l’œil mi-clos, par-dessus leurs épaules rejetées en arrière, les pointes de seins tendues vers l’avant, sous les peaux épaisses… C’était un bien étrange ballet.
    Entre elles, elles chuchotaient : « Ca marche ! Ils ne nous quittent plus des yeux ! on les a hypnotisés !! Ils sont pendus à chacun des mouvements de nos fesses !!! »
    De leur côté, perplexes, ils s’interrogeaient : « Mais qu’est-ce qui leur prend ? Elles ne savent plus marcher ? Elles ont attrapé une maladie ? Peut-être que l’eau dans laquelle elles se baignent est empoisonnée ? »
    Pendant quelques jours, les femmes pendulèrent du popotin sous le regard inquiet des hommes.
    La situation s’embourbait.
    Les femmes se réunirent alors de nouveau en conseil nocturne à la vasque soufrée et eurent une nouvelle idée : les peaux de bêtes étaient trop épaisses et nuisaient à leurs savante pendulations. Elles allaient organiser un festin nocturne, et, en prévision, tanner les peaux jusqu’à leur donner la finesse et la souplesse d’une membrane. Ainsi leur chorégraphie, lorsqu’elles passeraient et repasseraient devant le feu, en serait-elle d’autant plus éloquente…
    Pendant 3 semaines, elles tannèrent et trempèrent les peaux, dans l’urine et le lait, dans des poudres colorées… Pendant ce temps, les hommes chassaient, en prévision du festin.
    Le soir de la fête arriva enfin. Elles avaient cuisiné depuis la veille et les bonnes odeurs inondaient le campement. Assis autour du feu, les hommes salivaient. Alors les femmes disparurent une à une et se retrouvèrent dans la clairière, chacune un petit ballot sous le bras. Elles se lavèrent dans la source, puis s’enduisirent le corps d’huiles parfumées. Elles se nattèrent les cheveux en des contorsions savantes. Elles appliquèrent de la poudre rouge sur leurs lèvres et leurs joues, puis elles déballèrent leurs paquets et enfilèrent les nouvelles peaux. La finesse et la souplesse qu’elles avaient obtenues en tannant et en trempant longuement, leur avait ouvert de nouvelles possibilités d’assemblages. Aussi, ce ne furent pas de simples peaux, fines et souples dont elles se vêtirent, mais de véritables parures, cousues, ornées de perles et de plumes d’oiseaux, colorées, fluides…
    Les hommes levèrent la tête lorsqu’ils entendirent les habituels pépiements revenant de la forêt, et restèrent bouche bée devant la procession de déesse qui défilaient sous leurs yeux, passant et repassant devant le feu, laissant entrevoir à travers la matière, la courbe de leurs fesses, de leurs ventres et de leurs seins. Et quand les déesses se penchèrent au-dessus d’eux pour les embrasser longuement, ils reconnurent dans les regards espiègles et la douceur des lèvres, leurs compagnes.
    Cette nuit là, les femmes sentirent qu’elles avaient remporté une victoire significative dans la conquête du pouvoir. Elles jonglaient habilement entre les douleurs à la moitié de la graine, qui imposaient une distance à leurs compagnons, et la pratique de la démarche pendulaire dans des tenues aux matières toujours plus souples, toujours mieux assemblées, toujours plus délicatement teintes et ornées. Si la plupart des hommes se laissaient facilement guider par le petit animal entre leur jambe qui, semblait-il, était le siège de leur gouvernement intime, d’autres paraissaient reprendre le dessus sur lui, les premiers émois passés, et ne pas se satisfaire des parades des femmes. La compagne de Bar le Duc, Lili de la vallée, redoublait d’efforts, s’entraînant plusieurs heures par jour dans le creux des bois, à la démarche pendulaire, s’infligeant des contorsions insensées, tannant ses peaux jusqu’à en perdre celle qu’elle avait sur les mains… mais Bar le Duc, au contraire de ses congénères, semblait à peine la voir. La pauvrette dépérissait. Quelques unes de ses amies connaissaient les mêmes tourments. Elles décidèrent toutes ensembles de découvrir ce qui émouvait leurs compagnons, et entamèrent une longue période d’observation, dont elles mettraient les fruits en commun.
    Pendant deux semaines, elles s’appliquèrent à noter tout ce qui semblait incommoder ou au contraire plaire à leurs compagnons. Bar le Duc était un personnage solitaire et sombre, qui aimait méditer seul au fond de l’abri, qui en sortait peu et souriait encore moins, sauf quand Lili de la vallée l’écoutait parler inlassablement en lui massant les pieds. Alors il se détendait, et devant les yeux attentifs de Lili de la vallée, se laissait aller au plaisir de parler. Ce plaisir devint bientôt si intense qu’il ne put bientôt plus s’en passer.

    mars 12, 2009 à 13 h 03 min

  14. Vincent

    A quand la suite ?

    (En tout cas, cela semble confirmer la thèse selon laquelle le primate humain « pendule » entre le Chimpanzé et le Bonobo)

    mars 17, 2009 à 14 h 16 min

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