"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Des préhistos parmi nous (1) : Gérard Depardieu

Allez, pour la nouvelle année qui s’annonce, j’inaugure une nouvelle rubrique de portraits de personnes qui, par un détail significatif ou l’ensemble de leur oeuvre, peuvent être désignées (après éventuelle discussion et accord unanime) membres d’honneur de la tribu PP.

Je soumets donc, pour commencer, à votre sagacité la candidature de Gérard Depardieu dont voici un extrait de l’entretien qui me donna l’idée de cet article :

[…]

Comment vous débrouillez-vous de ce corps imposant, le vôtre, que le public aura vu si souvent, de personnage en personnage, grossir ou maigrir à l’écran ?
J’ai une nature abondante parce que curieuse de tout. Je suis boulimique parce que j’aime la vie. Mais mon corps est trop encombrant parfois. Même si ça fait partie de mon tempérament, même si je m’y suis habitué parce que d’autres m’ont aimé et que ce corps-là, passable, finit par se mélanger aux choses… Quand je me sens trop lourd, « ecchymosé » de moi – comme après la mort de mon fils Guillaume –, j’ai pourtant besoin de me mettre de côté un moment. D’autant que je suis un peu comme un cheval, je ne connais pas mes limites.

Même à 60 ans ?
Je n’ai jamais encore éprouvé mes limites. Je suis un enfant de la nature, vous savez, je n’appartiens à rien d’autre qu’à la nature. J’ai poussé là comme une mauvaise graine, une merde qu’un oiseau aurait laissé échapper de son bec.

Sans famille ?
Mon père ne savait ni lire ni écrire, il se prenait pour un Gitan ; à Châteauroux, il nous a élevés en Gitans, du moins à la manière berrichonne. Et le Berry, c’est un peu l’Afrique de la France, un pays de tribus, de gens forts et indépendants. Je ne me souviens ainsi d’aucun repas pris en famille à la maison. Jamais. Même tout petit. Nous vivions séparés. Quand l’un de nous en croisait un autre en ville, il changeait de trottoir. C’était comme ça. J’ai longtemps regretté de ne pas être allé davantage à l’école, d’avoir traîné dans les rues dès 8 ans, d’avoir arrêté la classe à 12 ans – au certificat d’études – et d’avoir pris la route dès cet âge ; je pense aujourd’hui que c’était mieux. Nous étions trop différents, en classe on se serait moqué de moi et de ma famille, j’aurais été marginalisé, je n’aurais pas supporté, je serais devenu plus violent. Car je me suis toujours arrangé pour ne pas être rejeté. La société des années 50 le permettait, elle n’était pas si dure qu’aujourd’hui. Il suffisait souvent de savoir partir au bon moment. Je pars toujours avant d’être coincé. Avant d’entrer quelque part, je repère les sorties de secours avec un instinct animal. Même le service militaire ne m’a pas rattrapé, j’en ai été dispensé car insociable et réputé violent en groupe. Je l’ai été en effet.

Quand ça ?
Entre 13 et 15 ans, j’ai perdu peu à peu l’usage des mots, la parole. Je ne m’exprimais plus que par onomatopées. J’étais hyperémotif alors, et sans doute aussi hyperactif. Il m’a fallu me réapproprier le langage, me réapprivoiser phrase après phrase. En lisant à haute voix. Je me souviens que lire du Giono m’a beaucoup aidé… Et si je ne comprenais pas les mots, je les chantais. Je faisais parler le son. Une bonne diction entraîne forcément chez l’acteur le sentiment, affirmait Jouvet. C’est vrai. Ainsi il n’est pas utile de toujours comprendre ce qu’on dit, il faut juste laisser aux autres le temps de se faire avec ça leur propre musique. Laurent Cochet, quand j’ai débarqué dans son cours de théâtre à 17 ans, sans autre perspective que ma fascination des mots, m’a permis d’affiner cette manière-là. Mais elle restait brute. Je faisais peur aux metteurs en scène.

[…]

La mort vous fait-elle peur ?
Pas du tout. Quand on aime la vie, la mort fait partie de la vie. Mourir, c’est juste s’endormir.

Vous avez des regrets en ce qui concerne Guillaume ?
Non. A 37 ans, il a vécu dix mille vies. Quant à sa rage à mon égard, à ce qu’il a écrit, ça lui appartenait. Sa sœur va éditer tous les autres écrits, les poèmes de Guillaume. Sans doute ne se rend-on pas toujours compte, quand les gens vous aiment, de ce qu’on peut leur faire endurer quand on les blesse. J’aimerais dire, bien tard : je t’ai aimé. J’ai trop fait subir ce que je subissais.

Vous avez beaucoup subi ?
Quand on provoque, on subit. Avant, j’étais intrépide, maintenant j’évite les polémiques. Ça ne veut pas dire que je suis devenu mou, mon luxe c’est mon quant-à-soi, ma liberté. Je n’ai pas d’ambition. Je n’en ai jamais eu. Je ne réussis rien, je ne rate rien non plus. Je ne suis pas un carriériste.

[…]

Vous courez après quoi alors ?
La vie ! Les mystères de la vie. Je suis un enfant de la vie. Ma raison de vivre, c’est vivre.

Jouer ne vous excite donc plus ?
Je n’ai jamais joué vraiment. Je suis une « nature », comme on dit. Pas un comédien. Ou alors je ne le fais pas exprès. Je me glisse juste dans les mots. Le seul travail qui vaille pour moi sur un plateau, c’est la franchise, regarder l’autre au fond de lui-même et le rassurer. Je ressens tellement la peur des acteurs. Ils osent des émotions qu’ils n’ont pas toujours digérées, ils redoutent l’introspection. Je les excuse beaucoup, je les aime.

[…]

Et où vivez-vous désormais ?
Un peu à Paris, un peu en Italie. Depuis deux ans, je bouge beaucoup. J’ai une adresse dans les Pouilles, j’adore Naples. J’aime les façons de faire des Napolitains, toujours proches eux aussi des issues de secours.

La France vous a déçu ?
La France des villes, oui. La France qui pue. Mais pas la France profonde. Celle des bérets et des baguettes, celles des gens qu’on dit butés, mes frères.

(Propos recueillis par Fabienne Pascaud, Télérama n° 3084)

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27 Réponses

  1. Vincent

    Pour moi, aucun doute : sa nature instinctive et sauvage, son rapport aux mots mêlant fascination et défiance, sa jovialité malgré tout, son goût de la vie intégrant la mort, sa finesse brute, son attirance pour la France profonde, sa franchise, sa liberté… Bref, tout concourt à mon sens pour labéliser ce « Gitan berrichon » 100 % PP.
    Vous me suivez ?

    février 23, 2009 à 11 h 41 min

  2. Je ne sais pas où est son « ombre qui marche à quatre pattes » mais sûrement pas derrière lui. Peut-être trotte-t-elle devant, à moins qu’il ne la chevauche (à cru) ou, mieux encore, qu’il n’en ait fait qu’une bouchée.

    février 23, 2009 à 11 h 48 min

  3. 120

    Ecrit par Gérard Depardieu :

    Moi, Préhisto, vous m’avez bien regardé ?????

    février 23, 2009 à 11 h 50 min

  4. Amélie

    Pour moi à 98% 😉
    à cause de sa boulimie, de sa façon de tout prendre, sa capacité à chanter les mots pour les ressentir et pas forcément chercher à les comprendre : tout ça pour moi, c’est bien Néanderthal (et dans ma bouche c’est un compliment ne vous en déplaise).
    En revanche, toujours « chercher la sortie » met un bémol à son attitude sauvage : quelqu’un qui veut toujours savoir où est la sortie est quelqu’un qui rationalise, qui manque d’instinct et ne vit pas les choses pleinement ( à mon avis). Le vrai instinctuel fait confiance à son élan vital et ne cherche pas à anticiper la sortie : il sait qu’elle se présentera à lui si nécessaire. Voilà mon petit bémol…
    Mais 98% c’est quand même mention très bien hein…

    février 23, 2009 à 12 h 55 min

  5. instinctuel ! quel joli nouveau mot !

    février 23, 2009 à 13 h 05 min

  6. et presque pareil qu’Amélie, je dis oui à 100% ! Bienvenue à toi Gérard ! enfin si tu ressembles vraiment à ce que tu dis dans ton interview … car est-ce qu’il compose pas le personnage « Depardieu » ?

    février 23, 2009 à 13 h 08 min

  7. en gros quand il met des coups de boule dans la chèvre, c’est lui ou une doublure ???

    février 23, 2009 à 13 h 08 min

  8. Amélie à Yatsé

    Tu trouveras la définition dans le Littré…
    tu sais chercher, en ordre alphabétique ? 😉

    février 23, 2009 à 13 h 12 min

  9. yatsé à Amélie

    Le littré ? encore un jeu de gars bourrés ?? Amélie, tu déconnes …

    février 23, 2009 à 13 h 15 min

  10. Amélie à Yatsé

    Me cherche pas ou je réveille la femme sauvage chez Anneclo !

    février 23, 2009 à 13 h 17 min

  11. yatsé

    cool j’adore ca !

    pour revenir dans le sujet, en plus il aime le vin !!

    février 23, 2009 à 13 h 19 min

  12. Très bien vu le bémol, Amélie.

    février 23, 2009 à 15 h 38 min

  13. Une dépêche AFP vient de signaler que G.D. s’est coincé le nez, sur un blog, dans un verre trop étroit pour lui. C’est malin… on fait quoi maintenant, Yatsé ?

    février 23, 2009 à 15 h 41 min

  14. Amélie

    merci Vincent
    maintenant, si tu pouvais virer quelques messages de ta messagerie pour que mes deux derniers textos puissent t’arriver ?… 🙂

    février 23, 2009 à 15 h 41 min

  15. Pascale

    Préhisto Depardieu, assurément, je puis le confirmer vu son comportement à mon égard: attente d’un avion dans un aéroport (Marseille-Marignane). Achat d’un sandwich derrière Môôôônsieur Depardieu venu vidé la boutique de tout l’alcool en vente. Impoli, grossier et furieux (lui seul savait pourquoi), il a arrosé tout le monde dont moi, en me passant devant et me marchant sur le pied gauche (mes orteils s’en souviennent) sans s’excuser. Eh oh les gars, faut pas déconner vous savez pas qui je suis? Depardieu, alors écartez-vous et du balai. Voilà un grand homme !

    février 23, 2009 à 22 h 16 min

  16. Yatsé avait déjà pointé qu’il pouvait y avoir un décalage entre le Depardieu « réel » et le personnage brossé dans l’entretien (quoique ce n’est même pas sûr que les deux facettes soient incompatibles). Reste à décider maintenant si ça fait monter ou baisser son pourcentage…
    Vous avez un avis ? Moi, j’avoue ne pas savoir qu’en penser…Je n’associe en tout cas pas forcément « préhisto » avec « impoli, grossier, furieux ».
    Merci, en tout cas, Pascale pour ce recadrage sans doute nécessaire.

    février 24, 2009 à 0 h 20 min

  17. Vincent

    Ca me fait penser à Demain, la veille, de Jean-Marie Laclavetine (qu’on a déjà évoqué ici, me semble-t-il, mais qui mériterait un ti article) : l’histoire cocasse d’une sorte de faille temporelle qui fait malencontreusement naître un petit « préhisto » dans une famille actuelle. Le garçon se révèle finalement hyper adapté à ce monde moderne et manifeste un comportement assez proche de celui décrit par Pascale (au point que ça finit mal pour lui, mais n’attendez pas de moi que je vous dévoile l’intrique).

    février 24, 2009 à 9 h 22 min

  18. Isidore

    Merci Pascale d’avoir apporté quelques rectificatifs nécessaires concernant la « sympathique » star nationale proposée. Personnellement, et quels que soient ses mérites cinématographiques, j’ai du mal à la voir membre d’honneur de notre PP non moins national… quoique confidentiel, certes, certes… Il ne faut pas oublier aussi que le printemps arrivant, il est temps que nos vedettes fassent leur promotion annuelle pour qu’on ne les oublie pas et qu’on soit préparé à leurs dernières merveilleuses productions: simple calendrier marketing (en ce moment, comme chaque années à la même époque par exemple, on a l’inoxydable Sophie Marceau à la une des magazines féminins… et notre Bruel, et notre Jean Réno, et patati et patata, dans l’ordre de leur puissance médiatique). Alors, Depardieu a tout à fait les moyens de se payer une excellente image à diffuser largement et sans retenue de temps à autre, non ? Quant à y croire une seule seconde, c’est une tout autre histoire.

    février 24, 2009 à 14 h 58 min

  19. J’ai pour ma part la faiblesse de croire que les deux aspects ne sont pas incompatibles (il peut être à la fois ce qu’il révèle dans l’entretien et ce qu’en rapporte Pascale, non ?).

    D’accord cependant avec toi, Isidore, pour douter de la possibilité de concilier « label PP » et « notoriété médiatique ». J’admets même volontiers que la pertinence de la rubrique ainsi inaugurée est peut-être finalement à reconsidérer.

    Cette discussion ouvre cependant en moi une question qui, pour tout dire, m’effraie quelque peu (si, si !) tant elle me paraît abyssale :
    L’égoïsme est-il une invention moderne ou une résurgence animale ?

    février 24, 2009 à 15 h 40 min

  20. Amélie

    Je demande formellement à ne pas participer à ce débat !!! :-))

    février 24, 2009 à 15 h 45 min

  21. Amélie

    juste : les animaux ne sont pas égoistes.

    février 24, 2009 à 15 h 46 min

  22. Heu… C’est un peu vite dit, me semble-t-il.
    Difficile en tout cas pour moi de ne voir en eux qu’altruisme, don de soi et générosité gratuite (à supposer que ce soit bien ça le contraire de l’égoïsme).

    février 24, 2009 à 15 h 55 min

  23. Amélie

    je resterai coite…

    février 24, 2009 à 16 h 07 min

  24. Isidore

    Quoiqu’il en soit, il neige déjà depuis si longtemps sur le blog que toutes ces merveilleuses questions ne peuvent que rester enfouies sous une majestueuse couche de pureté immaculée et qu’il n’y a pas lieu de se torturer les méninges au delà de ce que les simples convenances autorisent. Nous en resterons donc à ce simple coïtum partagé.

    février 24, 2009 à 16 h 43 min

  25. Pour ce qui est de Depardieu (et de son éventuelle « préhistoritude »), après réflexion (et lecture du texte de Grozdanovitch : http://raquette.blogs.liberation.fr/grozdanovitch/2009/02/la-philosophie.html) je pense qu’on peut avant tout le qualifer de… Dionysien.

    La question qui se pose est maintenant de savoir en quoi Dionysos est éventuellement plus « préhisto » qu’Apollon.

    Tiens, l’opposition Apollon/Dionysos, si fréquemment utilisée notamment par Nietzsche, ça pourrait faire l’objet d’un prochain article, non ?

    février 25, 2009 à 11 h 50 min

  26. 120

    Ecrit par Clément Rosset :

    Mais je ne voudrais pas terminer cet opuscule sur ce qui pourrait ressembler à une condamnation sans appel de l’égoïsme, que celui-ci ne mérite en rien. Il a en tout cas cette grande qualité d’être le seul à garantir à autrui qu’on le laissera tranquille en toute occasion. Vous ne serez jamais dérangé par quelqu’un qui ne s’intéresse pas à vous. C’est en ce sens qu’on peut regarder l’égoïsme comme une vertu, et une vertu précieuse. Il est vrai que ses abus peuvent être fâcheux (on l’a vu chez Balzac), tout comme sont redoutables les manifestations abusives du souci des autres, qu’elles sévissent dans l’ordre privé ou dans l’ordre public.

    (La nuit de mai, Minuitr, 2008)

    mars 1, 2009 à 13 h 25 min

  27. Qu’est-ce qu’un égoïste ? disait en susbtance, je ne sais plus où, Woody Allen : c’est quelqu’un qui ne s’intéresse pas à… moi !

    mars 1, 2009 à 13 h 29 min

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