"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Remythons-nous !

Isidore vient de lancer brillamment le mouvement en commentaire de l’article précédent (voir ici).

Encourageons-le à poursuivre et tentons même, autant que possible, d’en faire autant.

A l’instar de Petit-Louis qui se montrait plus fidèle à nos glorieux ancêtres en poursuivant leurs fresques que les savants qui les « universithèsent », créons nous aussi des mythes et autres contes cosmogoniques.

Ainsi donc, pour vous, le monde, il est né comment ? Il vient d’où ? Et l’Humain ? Et le feu ? Et… je ne sais quoi d’autre ?

Les temps — postmodernes — sont en effet venus d’enfin révéler la vérité !

Publicités

60 Réponses

  1. Craô

    Non, laissons les contes « cosmogoniques » aux savants.
    Optons plutôt, de notre côté, pour les contes… « cosmocomiques » !

    janvier 20, 2009 à 23 h 47 min

  2. Vincent

    LE FRUIT DEFENDU
    (la « vraie » histoire)

    Au début était l’herbe et le vent. Une histoire d’amour entre l’herbe et le vent. Une caresse infinie, avec ses attentes et ses tourmentes.

    Le vent était un amant inventif. Il savait à merveille enrouler des brins autour de son doigt. Il savait aussi changer de direction, tournoyer, frôler, bref enivrer sa compagne. Et l’herbe le lui rendait bien : toujours fraîche et sensuelle, souple et soumise, toute ouverte (ou jaune selon la saison), elle ondulait comme une mer, les cheveux ébouriffés, et frémissait au moindre souffle.

    Avides de sensation toujours plus intenses, les brins d’herbe devinrent chaque jour plus longs, et le vent de plus en plus fougueux. Jusqu’au jour — fatal — où le premier noeud se forma. Des herbes commencèrent à s’emmêler, accrochèrent leurs voisines et formèrent la première liane. Ainsi renforcées, les herbes poussèrent davantage. Fouettant dès lors de plus en plus violemment les alentours, la liane élimina du même coup, progressivement, la moindre petite herbe tendre. Il ne resta bientôt plus qu’un monstre végétal, toujours plus long. Et autour, un désert.

    La fleur qu’elle produisait à son extrémité faisant office de cerf-volant, cette tresses s’éleva en tournoyant. En quelques brefs millions d’années, sa pointe voltigeante parvint à s’échapper du système solaire. Passant du côté d’Eden, une petite planète sans qualité du confin de la galaxie, elle provoqua l’étonnement de ses deux habitants.

    C’est la transformation de la fleur en fruit qui provoqua le plus grand trouble. Le couple d’Eden n’avait encore, en effet, jamais vu un tel présent, tendu, offert, et fut bien évidemment tenté de croquer cette belle pomme bien rouge à l’extrémité de la liane aux allures de serpent.

    Dève et Ahan (c’étaient leurs noms) croquèrent le fruit. Ils furent aussitôt saisis pas son goût mystérieux. Le fruit conservait en effet en mémoire, dans sa substance, les millénaires d’intimité vécus par l’herbe et le vent.

    Subjugués, l’homme et la femme grimpèrent le long de cette échelle fatale pointée vers l’infini.

    Arrivés sur Terre, ils arpentèrent longtemps le désert dans l’espoir de trouver un autre fruit disposant d’une telle saveur.

    Il paraît que leurs descendants cherchent toujours.

    janvier 21, 2009 à 0 h 24 min

  3. Très joli !

    janvier 21, 2009 à 8 h 29 min

  4. Vincent

    En attendant vos éventuelles productions, voici celle de Reggiani qui s’approprie et réactualise à sa façon le mythe de l’Atlantide :
    http://www.dailymotion.com/relevance/search/l%2527homme%2Bfossile%2Breggiani/video/x2hllg_serge-reggiani-lhomme-fossile_music

    janvier 21, 2009 à 11 h 28 min

  5. Vincent

    Et, là, le début de la réécriture du mythe de Prométhée par Nougaro :
    http://chansons.ina.fr/index.php?vue=notice&id_notice=I07085665

    janvier 21, 2009 à 11 h 33 min

  6. Isidore

    HISTOIRE DU CIEL ET DE LA TERRE

    Ce jour-là, Rémi dormait. Le soleil était déjà haut dans le ciel et les hirondelles menaient leur train d’enfer à écumer l’azur dans une jubilation indomptable et vertigineuse. Mais Rémi dormait. Il dormait dans sa petite chambre d’un sommeil bien étrange.
    Il dormait de ce sommeil que lui avait enseigné sa grand-mère un jour où, malade, elle lui avait demandé de rester auprès d’elle sans qu’il puisse en comprendre la véritable raison. Elle s’était assoupie en lui tenant fermement la main et il avait senti une drôle de sensation le traverser très furtivement. Cette sensation là, il ne l’avait jamais oubliée et c’est durant ces interminables sommeils le saisissant parfois, à l’improviste, comme ça, sans prévenir, qu’il pouvait en retrouver l’indicible bonheur, sans pourtant jamais en comprendre le mystérieux appel.
    Mais ce jour-là, quelque chose se produisit.
    Une hirondelle heurta violemment le carreau de la fenêtre entrouverte et tomba inanimée sur le plancher de la petite chambre. Assommée sous la violence du choc, elle gisait immobile, sur le dos. On avait l’impression qu’elle imitait le jeune dormeur, et il était difficile de ne pas ressentir ce lien profond et secret qui les unissait, en cet instant, dans le silence ensoleillé de ce bel après midi de mai.
    Le soir arriva sans faire de bruit et son silence se fit de plus en plus vaste et profond autour des deux êtres unis dans un sommeil que rien ne semblait pouvoir interrompre. L’hirondelle était-elle morte? Aucun signe de vie ne s’était manifesté depuis sa chute fracassante et il n’y avait guère de raisons d’imaginer le contraire désormais.
    Pourtant lorsqu’une main se pencha pour la ramasser et qu’une voix tendre et maternelle se mit à prononcer le nom de Rémi, leurs yeux s’ouvrirent en même temps et ils se regardèrent aussitôt fixement, sans aucun étonnement. Ils se regardèrent longuement, très longuement.
    Puis, tranquillement l’oiseau referma une dernière fois ses yeux… une toute dernière fois. Et ce jour-là, Rémi comprit deux choses essentielles. La première c’est qu’on ne doit pas mentir aux enfants. La seconde ? Que si le ciel est si immense et la terre si petite c’est juste pour qu’il y ait assez de place pour accueillir tous ceux qui se sont aimés un jour.

    janvier 22, 2009 à 1 h 36 min

  7. Amélie

    je suis sans voix.
    elle est bien plus que jolie ton histoire, vincent…

    janvier 22, 2009 à 11 h 36 min

  8. On vient pas de par là, plutot ?

    janvier 22, 2009 à 15 h 06 min

  9. Amélie

    de où par là ???? 🙂

    janvier 22, 2009 à 15 h 11 min

  10. plus imagé qu’un dessin, tu meurs …

    janvier 22, 2009 à 15 h 15 min

  11. Amélie

    Mamaaaaaaaaaaaaaaan !!!!

    janvier 22, 2009 à 15 h 19 min

  12. Vincent

    Bon, c’est gagné : je n’ouvrirais plus le blog de sitôt dans ma classe avant que les élèves ne sortent !!!!

    janvier 22, 2009 à 18 h 42 min

  13. Vincent

    Pour ne rien te cacher, Amélie, mon histoire date de… 1993, je crois. Quinze ans, déjà. Je ne suis plus certain de pouvoir écrire comme ça. Je manque de « légèreté », je pense.

    Mais je ne désespère pas de la faire revenir.

    Continue comme ça, Isi, steuplé… On va bien finir par s’y mettre à notre tour. Faut peut-être juste qu’on fasse un peu chauffer le moteur.

    Dans un an, si on se débrouille bien, on en sera à un conte nouveau par jour. Chiche ?

    janvier 22, 2009 à 19 h 04 min

  14. 120

    Ecrit par Henri Gougaud :
    (dans le style cosmo-comique)

    Une grenouille goulue, un jour, avala toutes les eaux de la Terre. La voilà donc qui trône, énorme, sur un désert de friches mortes et de rivières à sec, imperturbable, indifférente aux plaintes des peuples animaux qui se voient sottement dépérir, par la faute de cette folle qui n’avait eu d’autre souci que d’enfler sa panse verdâtre. On s’assemble à l’écart en meetings inquiets, on organise des débats. Il faut que la grenouille rende à la Terre ses lacs, ses sources, ses rivières, mais comment la convaincre, ou comment la forcer ?

    On lui envoie d’abord les plus sages des bêtes. Elles lui prêchent raison et solidarité, morale, bonté. Rien n’y fait. La monstrueuse les regarde, les yeux comme des lunes pleines, rote un peu et n’en dit pas plus. Fiasco de la délégation. Nouvelle ambassade de pontes. Les guerriers, cette fois, prennent l’affaire en main. Ils tentent l’intimidation, menacent, rugissent, exhibent leurs griffes, leurs crocs. Mais la grenouille est si gonflée qu’elle est aussi haute qu’un mont. L’attaquer ? Mission impossible. Nouveaux débats désespérés. Les prophètes d’apocalypse annoncent la fin pour bientôt.

    C’est alors que sort de la foule une sorte de bouffon blanc, un ver de terre tout gluant. « Le seul moyen, dit-il, d’obliger la grenouille à rendre les eaux avalées, c’est de la faire rire. Elle sera bien forcée, alors, d’ouvrir sa grande bouche, et les rivières, les ruisseaux, les fleuves, les sources, les lacs s’évaderont d’un même flot. » On est à bout de solutions. « Essaie toujours », disent les autres. Mais ils n’y croient pas un instant. Comment un ver de terre inculte pourrait-il réussir là où on échoué les esprits les plus éminents et les plus redoutables stratèges ? Le bouffon minuscule s’approche de l’énorme, et là, devant sa panse il danse, ridicule, se contorsionne, s’entortille, grimace, laisse aller un pet. La grenouille hoquette, suffoque, étouffe, éclate enfin de rire. Les eaux débordent de sa gueule, les arbres reverdissent et la terre s’abreuve. Il était temps. A l’horizon, le désert déjà mobilisait ses bataillons de sable.

    (Le rire de la grenouille, Petit traité de philosophie artisanale, Carnets nord, 2008)

    janvier 22, 2009 à 23 h 34 min

  15. Isidore

    Tiens, si ça vous amuse, je vous suggère une « technique » marrante pour composer ce genre de chose. Enfin, moi elle m’amuse et je suis toujours surpris du voyage.
    Le principe de base est très simple: n’avoir aucune idée préalable à ce que l’on va écrire. Juste démarrer d’une petite phrase qui sonne bien à l’oreille et qui donne un petit frisson intérieur; qu’elle nous vienne toute seule, ou mieux, qu’elle nous soit mignonnement suggérée (du genre: « J’adore et j’adhère »).
    Allez, au hasard:  » La chose se nommait Blanche et adorait transpirer du nez » Et hop, on l’écrit et c’est parti mon quiqui !!! Il n’y a plus qu’à laisser les images et l’imagination aller son train en tentant de donner de temps à autre un peu de cohérence à l’ensemble au fur et à mesure que ça vient. Et on trouve bien le moyen de trouver un sens à tout ce fourbi… à condition que ça s’amuse dans le dedans et que la raison raisonnante ne prenne pas trop le dessus. Et il faut que ça carbure parce qu’on n’a pas que ça à foutre, crénom de nom !!! De toutes façons, pas de souci, les trois quarts du temps on va trouver que le résultat est nul à chier (et le pire c’est que c’est vrai). Et bien tant mieux, c’est bon signe… et en plus le ridicule n’a jamais tué personne. C’est dommage d’ailleurs parfois. Y a qu’à regarder notre cher Président… mais là c’est un peu plus grave car il oublie qu’il n’est pas tout seul sur le bateau.
    Mais bon, simple suggestion que tout ceci et qui n’engage que moi, bien entendu.

    janvier 23, 2009 à 1 h 07 min

  16. Amélie

    J’aimerais bien me joindre à vous, mais comme je passe la journée à écrire des choses raisonnables, documentées, construites et argumentées et pas du tout mais pas du tout drôles ni jolies, j’ai du mal à changer de braquet le soir venu…
    vais tenter dans le train qui est une forme de parenthèse récurrente et incontournable dans mes journées…

    janvier 23, 2009 à 11 h 59 min

  17. Amélie

    je crois, pour être parfaitement honnête, que je souffre également d’un manque caractéristique de talent !…

    janvier 23, 2009 à 13 h 18 min

  18. Amélie

    En même temps on vient de m’apprendre que j’étais l’héroine d’un nouveau roman… hihihihihi ! on peut pas être auteur et sujet, hein… 🙂

    janvier 23, 2009 à 13 h 29 min

  19. Isidore

    Sauf si tu nous fais ton autobiographie… 😉

    janvier 23, 2009 à 15 h 18 min

  20. Amélie

    bah apparemment on s’en charge à ma place ! Et ça sera surement mieux écrit !!! Et en plus on m’épouse à la fin !!! mdrrr

    janvier 23, 2009 à 15 h 40 min

  21. Vincent

    « La chose se nommait Blanche et adorait transpirer du nez ».

    Déjà faut le trouver, ce point de départ.

    Ensuite, pour parvenir comme tu le préconises à poursuivre — en se libérant quelque peu de c’te foutue « rationalité » (celle dont parle Amélie, qui nous incline aux « choses raisonnables, documentées, construites et argumentées ») — il faut justement cette « légèreté » que j’évoquais au commentaire 13, cette « liberté » oserais-je même dire.

    C’est le but, j’en suis conscient… et j’y tavaille (mais c’est pas rapide ni gagné d’avance)

    janvier 23, 2009 à 17 h 52 min

  22. Craô

    Le temps est décidément bien cyclique : revoilà donc réactivé, plus d’un demi-siècle après, le Manifeste du suréalisme !
    😉

    janvier 23, 2009 à 17 h 56 min

  23. Ourko

    … du Paléo-réalisme, steuplé !

    janvier 23, 2009 à 17 h 57 min

  24. Isidore

    Le « talent », la « rationalité-raisonnante », le « savoir-bien-écrire-et-sans-faute-d’orthographe-s’il-vous-plaît »… tous ces machins qui nous donnent un coup de douche froide et nous persuadent de notre nullité congénitale à patauger dans les arcanes des mots et des signes de toutes sortes… Bah, bah… Le seul talent que je me reconnaisse véritablement aujourd’hui, c’est peut être de n’avoir jamais cru à toutes ces rabat-joyeusetés et de me satisfaire du plaisir de jouer avec tout ça…sans grand talent mais avec tant de plaisir malgré tout. J’aime bien cette formule des Shadocks: « plus on rate, plus on a de chance de réussir! » Alors ratons joyeusement et abondamment!!!

    janvier 23, 2009 à 19 h 21 min

  25. Isidore

    Et surtout retrouvons et cultivons nos facultés poétiques et racontardes.(cf: appel du 19 décembre 2007 qui participa à la renaissance du PP. Commentaire 1 de l’article de Vincent. « petite histoire du PP « du 12 février 2008).

    janvier 23, 2009 à 19 h 24 min

  26. Vincent

    Impossible avec « La chose se nommait Blanche et adorait transpirer du nez » de décoller de l’idée de la cocaïne… Du coup j’ai plutôt tenté de partir sur autre chose. C’est pas encore au point, mais ça devrait prendre plus ou moins forme…
    Je n’oublie pas l’appel du 19/12/07. Tu as bien fait d’y ajouter « racontardes ».

    janvier 29, 2009 à 0 h 02 min

  27. Vincent

    LES CONTES DE MA TRIBU (1) : La taupe et l’oiseau

    Dans ma tribu, on raconte qu’au début du temps d’avant, l’homme était une taupe. Les manches sans cesse retroussées, il creusait ses galeries au coeur même de la froide et sombre matière. Ne voyant guère plus loin que le bout de son museau il ne cherchait même pas à atteindre le bout du tunnel. Il creusait, creusait, creusait… et y trouvait son compte. Il se prenait, dit-on, pour un nageur au fond de l’océan.

    Dans ma tribu, on raconte aussi qu’au début du temps d’avant la femme était oiseau. Toujours perchée sur la plus haute branche, loin du sol, elle aimait lisser ses plumes, prendre le vent et pépier à longueur de journée. Elle croyait dur comme fer être une fleur de cerisier.

    Un jour, la taupe eut l’étrange idée de sortir la tête hors de ce qu’elle avait toujours cru être de l’eau au moment même où l’oiseau, voulant faire croire qu’il avait muri, tomba au sol comme une cerise. Ils se rencontrèrent donc un peu violemment mais, la surprise et l’effroi passés, décidèrent de partager un ver pour faire plus ample connaissance.

    L’homme-taupe fut de suite fasciné par celle qui ressemblait tant à un ange tombé du ciel. La femme-oiseau fut de son côté séduite pas le torse velu et les mains de forçat de ce mineur de fond. Ils décidèrent de tenter l’aventure commune.

    Au fil des ans, des siècles, des millénaires, ils se transformèrent et finirent de plus en plus par se ressembler. Ils ont désormais l’allure qu’on leur connaît.

    Ils ont même, pour la plupart, oublié cette origine loitaine, sauf parfois, paraît-il, au plus secret de leur intimité : l’homme a alors parfois l’envie de retourner dans sa galerie, la femme de retrouver ce grand arbre sur lequel elle pourra de nouveau chanter.

    janvier 29, 2009 à 0 h 37 min

  28. Isidore

    Encore !!!

    janvier 29, 2009 à 21 h 36 min

  29. Vincent

    LES CONTES DE MA TRIBU (2) : L’origine du pied

    Dans ma tribu, on raconte qu’au début du temps d’avant l’homme était un primate arboricole comme les autres. Son gros orteil était opposable et ses pieds, semblables aux mains, étaient excellents pour s’accrocher aux branches.

    L’histoire du monde se serait passée sans heurts (et sans 4×4 à pare-buffle rutilant) si le diable n’avait envoyé son étrange émissaire : la chauve-souris.

    L’espèce de primate qui lui ressemblait le plus fut en effet particulièrement choquée par le faciès hideux du vampire (qu’on le laisse à l’envers ou le remette à l’endroit d’ailleurs n’y changeait pas grand chose). Persuadée que cette grimace incarnée provenait de la posture qu’elle prenait pour dormir, l’espèce de primates en question décida de prendre des mesures drastiques pour éviter cette évolution malencontreuse.

    Afin empêcher ses enfants de se pendre par les pieds à une branche, la tête en bas, elle développa une coutume : le bandage des pieds des nourrissons.

    Au fil du temps, le gros orteil, compressé dès la petite enfance, entama on ne sait trop comment une remontée progressive vers les autres doigts de pieds. Le pied devint ainsi l’horrible monstruosité qu’il est aujourd’hui mais le visage resta miraculeusement intact.

    On découvrit bien plus tard, par hasard, que ce pied déformé, impropre à la circulation arborée, s’avérait assez efficace pour le déplacement terrestre. Cela tombait bien car les autres primates commençaient à regarder d’un mauvais oeil cette espèce un peu snob. La rupture fut consommée. L’espèce humaine prit dès lors au sol un autre chemin.

    Cette histoire est désormais oubliée. Il paraît toutefois que l’ancestrale coutume des pieds bandés est encore pratiquée par certaines peuplades à la profonde mémoire.

    janvier 29, 2009 à 23 h 27 min

  30. Isidore

    HISTOIRE DE BLANCHE

    La chose s’appelait Blanche et adorait transpirer du nez.
    Il y avait belle lurette, malheureusement, qu’un tel plaisir lui était refusé. Et ceci, pour une raison si simple et si bête qu’elle se demandait encore comment elle avait pu se laisser prendre aussi facilement.
    C’était arrivé un jeudi après-midi, alors que les enfants étaient encore à l’école et que Monsieur le Curé disait une messe, tout seul, comme il lui arrivait de plus en plus souvent de le faire depuis quelques temps (il faut dire que ce n’est pas très raisonnable de laisser ainsi en poste un vieillard de plus de 85 ans. Je sais bien, on dit que les vocations se font de plus en plus rares et qu’il faut dorénavant faire venir le clergé africain).
    Il disait donc sa messe devant une assemblée de chaises vides et il déplorait la défection de son église pourtant très coquette et si bien égayée par sa chère Blanche. Blanche, si fidèle à ses côté depuis plus de quarante ans qu’il officiait devant tous ces paroissiens ma foi si peu chrétiens.
    Il faut dire qu’il se croyait dimanche; et même dimanche matin, à l’heure habituelle de la messe dominicale.
    Et ce serait simple vérité que d’oser affirmer que sans Blanche, il n’aurait pas tenu le coup tant d’années durant. Sa foi n’était pas vraiment suffisamment solide pour résister à la pesanteur du lieu. Il avait besoin de toute cette attention, de cette infinie douceur qu’elle savait lui témoigner lorsqu’il commençait à éternuer par exemple; ou bien alors de ce courage et de cette ardeur qu’il retrouvait à son contact quand le désespoir commençait à l’entraîner insidieusement vers ses sombres abîmes. Et elle, si discrète, si fine, si légère, n’intervenait que lorsqu’il avait besoin d’elle.
    Mais depuis quelques temps elle avait remarqué qu’il la sollicitait de plus en plus souvent. « Il abuse, le vieux! », se disait-elle. Et effectivement insensiblement, le vieil homme se mit à dépasser les bornes. Pour un oui ou pour un non il l’appelait. Blanche par ci, Blanche par là… et sa raison commença à défaillir. Il mélangeait tout: les jours, les mois et même les années. Il se mit à prêcher d’étranges choses, ma foi fort peu catholiques, que nul paroissien n’avait jamais eut l’audace d’entendre… et on se mit même à jaser très sérieusement à son sujet. Blanche était très inquiète et fit son possible pour l’aider, sans se rendre compte que plus elle se faisait présente, plus la folie le gagnait.
    Jusqu’à ce fameux jeudi après-midi où ayant franchement abusé d’elle durant toute la matinée, le malheureux curé sombra dans un tel délire que la maréchaussée dut intervenir manu-militari pour l’empêcher de commettre de graves dégradations, ou même peut-être d’autres délits encore plus graves, et pour l’arracher définitivement à sa fonction qu’il n’était manifestement plus capable de conduire raisonnablement.
    On retrouva sa chère Blanche dans un petit sachet qu’il avait eu la maladresse de laisser bien en évidence sur l’autel malgré les recommandations insistantes de ses fidèles fournisseurs.
    Et Blanche, qui adorait transpirer du nez, vit alors avec horreur se dessiner devant elle la sombre perspective de finir ses jours dans un petit tiroir du Service de la Répression des Stupéfiants, sans plus aucun espoir de rencontrer un nez aussi expérimenté et d’un tel appétit. Il faut dire aussi qu’il l’avait fort gros.

    janvier 29, 2009 à 23 h 29 min

  31. Bien ouéj !
    Excellent, même !

    janvier 30, 2009 à 13 h 38 min

  32. Vincent

    LES CONTES DE MA TRIBU (3) : la tête vide

    Dans ma tribu, on raconte qu’au tout début du temps d’avant les humains avaient non seulement la tête creuse, mais qu’elle était ouverte sur le dessus, comme une coupe offerte au ciel.

    Bien entendu, de multiples et diverses choses venaient s’y nicher : des oiseaux, justement, des feuilles mortes, un peu de mousse, des cailloux, des fourmis, un peu de vent, etc. et parfois même le reflet d’une étoile sur une goutte de rosée.

    Sans que l’on sache trop pourquoi (l’apparition de la méfiance, sûrement) la fontanelle s’est progressivement refermée sur tout ce beau bazar qui, en fermentant en sauce blanche, a formé cette chose étrange et singulière qu’est le cerveau.

    A sa façon, il continue d’inviter les oiseaux, les cailloux, les étoiles, les fourmis… bref le monde entier à venir se mêler en lui mais il faut bien admettre que ce n’est plus comme avant.

    Tout est, depuis cette date, devenu bien étroit. Et virtuel.

    janvier 30, 2009 à 19 h 19 min

  33. Isidore

    Youpiii !!! Et le jeu continue ! A qui la balle cette fois ci ? Yatsé ? Amélie ? Blandine ? Pascale ? Bardamu ?

    janvier 30, 2009 à 23 h 46 min

  34. Amélie

    Yatsé se marie aujourd’hui, Bardamu a la gastro, Sobelo s’occupe de ses enfants, et Amélie s’occupera du linge quand elle aura fini de faire les lits…
    On renvoie donc momentanément la balle à …. Pascale !!! ( mais il m’est avis qu’elle est plutôt en train de marcher dans la forêt !)
    Pascale! on compte sur toi ! Marque le point ! marque le point !!!!!

    janvier 31, 2009 à 13 h 55 min

  35. Amélie

    J’ai oublié Blandine mais elle cherchait ds amis italophones pour faire une randonnée en raquettes aujourd’hui…

    janvier 31, 2009 à 13 h 56 min

  36. Pascale

    Gagné, je marchais 😉 !

    Et, je vais m’absenter prochainement (marche en désert marocain livre en main en février, puis en terre Yunann en Chine en mars main dans la main avec mon homme) donc si je ne donne pas signe de vie entre les deux, disons début mars, lancez un avis de recherche mondial!

    janvier 31, 2009 à 15 h 42 min

  37. Vincent

    LES CONTES DE MA TRIBU (4) : Les imposteurs

    Dans ma tribu, on raconte qu’au tout début du temps d’avant, il y a belle lurette, les Humains étaient beaux, bons et ne faisaient naturellement que le Bien. Ils connaissaient le langage des dieux et des bêtes et vivaient sans le moindre conflit en pleine harmonie.

    Une espèce de primates, cependant, plus envieuse que les autres, les avaient pris en grippe. Ils n’avaient qu’une idée en tête : faire disparaître cette espèce trop gâtée pour être plus longtemps tolérée.

    On ne sait trop comment ils s’y prirent et réussirent leur forfait. Toujours est-il qu’ils parvinrent à faire disparaître les humains de la surface de la terre.

    Ils s’empressèrent aussitôt de prendre leur place et de mimer leurs manières. Ils n’avaient en effet guère envie que leur crime soit repéré (de crainte sans doute des représailles) mais désiraient surtout bénéficier du prestige de leurs glorieuses victimes.

    Ils y parvinrent si bien que personne ne repéra la supercherie. Aujourd’hui encore, sauf pour l’oeil exercé qui sait voir la grimace sous le masque, on n’y voit que du feu.

    février 2, 2009 à 1 h 43 min

  38. Crâo

    J’me disais bien qu’il y avait quelque chose qui cloche dans cette histoire avec les humains. Merci Vincent, tout s’éclaire !

    février 2, 2009 à 8 h 52 min

  39. Amélie

    Bien avant la naissance des bébés, hommes et femmes vivaient dans deux tribus séparées. IL reste encore quelques vestiges de l’ère binaire dans la symbolisation des deux hémisphères.
    Les femmes vivaient nues, dans l’hémisphère sud. Les cheveux longs, les geste alanguis, elles laissaient passer les journées en discussions animées, autour du foyer. Elles se nattaient les cheveux les unes des autres, s’enduisaient le corps de l’huile qu’elles avaient extraite de plantes délicieusement parfumées, riaient, chantaient, se taquinaient, dansaient, et se nourrissaient essentiellement de biscuits et de baies. Elles paressaient dans des paniers suspendus entre les arbres et se lavaient sous la pluie. Le temps glissait doucement sur elles. Elles croyaient en la magie de tout.
    Les hommes occupaient l’hémisphère nord. Barbus, chevelus, hirsutes, ils se couvraient de peaux de bêtes brutes, trophées de leurs expéditions guerrières. Les hommes parlaient peu, et se lavaient encore moins. Ils préféraient leur propre compagnie à celle de leurs congénères et vivaient en ermites au fond de sombres constructions en pierres. Voraces et carnassiers, ils chassaient beaucoup et mangeait gloutonnement. Leurs longues barbes hébergeaient de nombreux animaux, dans lesquels ils reconnaissaient leurs totems. Untel, du bord de la forêt, dans la barbe duquel nichaient une famille de merles, s’appelait Maître chanteur; untel autre qui logeait dans ses poils un jeune couple d’animaux à fourrure noire et blanche, portait le nom de Blaireau fourbu, etc.
    Chacun savait qu’une tribu étrange vivait de l’autre côté de l’équateur, mais on n’avait pas beaucoup d’informations : des légendes rapportées dans les barbes des uns et les longues tresses des autres, mais guère plus. On savait qu’ils avaient un mode de vie futile ou répugnant, des moeurs incompréhensibles, un langage assourdissant ou tout juste grogné, etc.
    Un jour de printemps, allez savoir pourquoi, le verdoiement des forêts du nord monta à la tête des hommes qui décidèrent d’éclaircir l’affaire et partirent en reconnaissance dans l’hémisphère sud. Ils traversèrent la terre et l’eau, et la chaleur aidant finirent par abandonner leurs peaux de bêtes. Quand ils arrivèrent sur le territoire des femmes, c’était la saison des pluies. Les 20 hommes de l’expédition se mirent à l’abri sous un arbre aux larges feuilles tombantes. C’est alors qu’ils entendirent un son étrange et modulé, projeté par des voix insupportablement aiguës. Ils s’approchèrent en rampant sous les feuilles pour rester bien à l’abri et furent saisis d’émotion en voyant une trentaine de « femmes », ces créatures lisses aux lignes ondulatoires, danser nues sous la pluie dans un crépitement de rires. Pris d’un instinct qu’ils n’avaient jamais encore connu, les hommes sortirent de dessous les feuilles et se jetèrent sur les femmes… qui les trouvèrent assez à leur goût et plus encore.
    Une fois lavés et éduqués, les hommes n’étaient pas dénués de charme. Ils apportaient un peu de nouveauté : la chasse, l’utilisation de pierres et de bois pour se construire des abris solides, la protection de leurs larges épaules, la chaleur de leurs torses velus, et puis cet animal qui pendait entre leurs jambes et dont les femmes ne purent bientôt plus se passer.

    (peux ni relire ni finir : il est lor de retravailler)

    février 2, 2009 à 14 h 38 min

  40. Vincent

    Yeah !
    J’aime beaucoup l’idée (et le terme) de l’« ère binaire ».

    février 2, 2009 à 18 h 07 min

  41. Amélie

    La vie se réorganisa doucement. Les femmes consentirent à abandonner leurs paniers perchés (sauf pour une petite sieste, parfois, dans la journée) et à investir les abris de pierre. Retrouvant la familiarité de leur habitat, les hommes retrouvèrent aussi leurs habitudes. Ils mangeaient à l’entrée de leurs abris, jonchant le sol de détritus divers (os, cosses, cartilages, etc), se soulageaient le plus près possible de leur couche, et dormaient sur un tas de feuilles et de foin qu’il ne leur serait jamais venu à l’idée d’aérer ou même de changer. Les abris que les femmes partageaient avec eux devinrent rapidement irrespirables et extrêmement sales. Les femmes, habituées à dormir à l’air libre dans des paniers tressés, suffoquaient. Elles prirent l’habitude d’emmener les détritus des repas au loin, dans un trou creusé dans le sol, de changer régulièrement la litière, et firent des ouvertures dans les abris pour que l’air et la lumière puissent circuler librement. Elles contraignirent également les hommes à se joindre à elle dans leurs ablutions. Remarquant les pulsions incontrôlables qui animaient les hommes à la vue de leur nudité, et n’étant pas en mesure de les refréner, elles finirent par découper de petits morceaux dans les peaux ramenées de la chasse par les hommes, et en recouvrir l’objet de leur convoitise, ne se découvrant plus qu’à dessein. C’est ainsi qu’elles apprirent ce qu’était le pouvoir. Si une telle chose leur était parfaitement étrangère à l’ère binaire, puisqu’elles se laissaient vivre, sans peines et sans désirs, dans un long sourire, suivant le fil du temps et des saisons, une certaine primitivité dans les hommes, la découverte de la puissance de l’instinct, avaient également mis à jour un puissant asservissement à leur nature. Le désir des hommes en faisait des esclaves. Entre nous, celui des femmes encore plus, mais ayant été les premières à s’en apercevoir, et, au premier jour de leur rencontre, ayant été celles qui avaient été « conquises », elles se gardèrent bien de le laisser paraître. De chuchotements en chuchotements, elles finirent par se réunir en un conseil suprême, au clair de lune.
    Depuis quelques temps déjà, la jungle était habitée de ce nouveau son étrange qui avait fait son apparition avec les hommes dès la première nuit. C’était d’abord comme une vibration qui parcourait le sol et montait dans les troncs noueux ; puis une rumeur sourde et inquiétante, qui allait en enflant pour éclater en un souffle bruyant, parfois en un sifflement… les hommes, quand ils dormaient, ronflaient. C’en était assourdissant. Quand le concert fut à son comble, quand tous les pupitres eurent rejoint le chœur, on vit des formes sombres se faufiler derrière les arbres, entre les abris, le long des buissons, et se diriger une petite clairière inondée de lune, au centre de laquelle s’élevait la vapeur soufrée d’une source d’eau chaude.
    A l’abri du regard des hommes, elles étaient nues à nouveau et se sentaient liées d’une complicité rieuse. Les bras en l’air elles tournoyaient dans les herbes, laissant l’air frais de la nuit les envelopper tout entières. Ivres de rires elles se retrouvèrent ensuite dans la vasque rocheuse de la source d’eau chaude, et tous leurs fronts rapprochés dans une forme de communion, tinrent conseil. Voici ce qui fut dit :
    « Les hommes sont très forts et très braves. Ils chassent pour nous, construisent, bricolent et réparent, nous protègent et nous entourent de leurs bras, mais ils se montrent parfois violents, brutaux, colériques, et qui sait ce dont ils sont capables. Nous ne pouvons pas les laisser nous dominer : ça pourrait être dangereux.
    Or ils ont une faiblesse : nous. Avez-vous remarqué comme ils balbutient, bégaient et tremblent dès qu’on retire nos peaux ? Avez-vous vu comme la promesse de notre corps frotté au leur les rend dociles ? Avez-vous vu comme Renard Embusqué a perdu l’appétit depuis que Lune Pleine refuse qu’il la touche ? Il y a là une force puissante à découvrir et à s’allier, mes sœurs. Nous pouvons être plus fortes que les hommes. Nous pouvons nous protéger de leur violence. La notre sera plus douce, mais tout aussi puissante. Nous devons apprendre à les séduire. »
    IL y eut des « ooooh » et des « aaaah »… le mot était nouveau, le projet, déroutant. La vie dans la tribu avait beaucoup changé depuis leur arrivée mais était-ce à ce point qu’il faille utiliser la force ?
    « Ils aiment notre peau, Ils aiment nous toucher. Ils aiment nous regarder. Par-dessus tout, ils aiment ce moment où nous leur cédons, comme l’auroch lorsqu’il se sait vaincu, et prête son flanc tendre à leurs sagaies. C’est ce moment qu’il faut retarder, promettre, et ne pas toujours accorder. »
    « Mais nous aussi nous aimons leur peau, nous aussi nous aimons les toucher, les sentir, les gouter ! Plus qu’eux, même, parfois ! Nous aussi nous aimons leur céder !»
    « Oui, mais ils n’en ont pas encore conscience. Il faut le leur cacher. Il faut que nous apprenions à nous faire « désirer » »
    Désirer, séduire, tout un vocabulaire était en train de se construire… toute une attitude aussi. Les femmes découvraient que pour leur salut, pour ne pas être écrasées par la puissance des hommes, elles allaient devoir apprendre à affûter et à manier des armes nouvelles.

    Le lendemain matin, le réveil de la tribu fut un peu particulier.
    Les hommes sortirent des abris, comme à leur habitude, pour se soulager contre les pierres, et trouvèrent les femmes couvertes de la tête aux pieds de peaux de bêtes.

    février 3, 2009 à 15 h 40 min

  42. Ben dis donc, qu’est-ce que ça serait si elle ne souffrait pas d’un « manque caractéristique de talent » (cf. commentaire 17)
    😉

    février 3, 2009 à 18 h 14 min

  43. Pascale

    « Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes. » Beaumarchais (1732-1799)

    février 3, 2009 à 20 h 21 min

  44. Barbarella

    Ben au moins elle ne souffre pas d’un « manque caractéristique de lucidité »…

    février 3, 2009 à 20 h 54 min

  45. Isidore

    Encore ! Encore !

    février 3, 2009 à 22 h 32 min

  46. Isidore

    Mais y’a un truc que je n’ai pas bien compris: pourquoi donc se sont-elles vêtues d’immondes et lourdes peaux de bêtes plutôt que de simples et légères feuilles de vigne… ou mieux encore, de délicates toiles d’araignées merveilleusement transparentes et auto adhésives (ce qui évite tout un fastidieux travail de pose de boutons ou autres fermetures éclair) ?

    février 3, 2009 à 22 h 40 min

  47. 120

    Ecrit par Eric Chevillard
    (confirmant l’hypothèse du commentaire 37)

    […] C’est mon opinion, nous sommes nous-mêmes aujourd’hui les descendants d’une espèce voisine et rivale de l’espèce humaine anéantie dont nous usurpons le prestige et les privilèges et dont nous singeons les manières civilisées, les poux ne s’y trompent pas, ni moi non plus, je ne vois partout que des chimpanzés qui s’appliquent, et plus ils y mettent de sérieux, plus ils sont ridicules, vêtus pourtant comme l’étaient les hommes, religieux, sentimentaux, familiaux comme l’étaient les hommes, mais gauchement, brutalement, avec insistance, emportés par leur logique de singes, dépassant toute mesure, sourires mangés par les grimaces, gestes trop brusques, et tous les mots laborieusement appris jetés dans les colères. Je suis prêt à défendre cette hypothèse comme une vraie théorie : nous avons éliminé l’homme, puis nous avons pris sa place, et je le prouve : jamais l’homme, doué de la double faculté de raisonner et de rire, la seconde pour contrer la première, jamais l’homme ainsi éclairé ne serait entré dans l’Histoire.

    (Préhistoire, Minuit, 1994)

    février 4, 2009 à 11 h 44 min

  48. LES CONTES DE MA TRIBU (5) : Homo musicalis

    Dans ma tribu, on raconte qu’au tout début du temps d’avant, il y a belle lurette, les Humains marchaient bien à quatre pattes. Ce qui les distinguait des autres primates, ce n’était donc pas ce pied étrange qu’ils ont aujourd’hui et leur permet de se maintenir debout (libérant ainsi la main et développant le cerveau) mais une étrange faculté musicale.

    Sans que l’on sache trop pourquoi, ils sont devenus extrêmement sensibles aux sons environnants et tout particulièrement à cette chose qu’eux seuls perçoivent : le rythme.

    Des que des sons hasardeux se mettaient à produire la moindre cellule rythmique, une sorte d’envoûtement les saisissait et les contraignait à dodeliner de concert.

    Cet état de transe leur plaisait tant qu’ils se sont ensuite évertués à créer eux-mêmes ces sons étranges que la hasard ne proposait que trop rarement à leur goût. Sont ainsi nées, au tout début du temps d’avant, la musique et la danse.

    Dans ma tribu, on raconte donc que c’est cette habitude, rapidement devenue obsessionnelle, de taper sur des tambours et de danser des rondes qui est véritablement à l’origine de la bipédie.

    Toutes les théories sur les paniers ou le besoin de voir par-dessus les hautes herbes de la savane ne sont que fariboles issus de savants qui ont perdu contact avec l’antique danseur en eux (sans doute trop profond pour être atteint par leur brillante intelligence).

    février 4, 2009 à 12 h 05 min

  49. Amélie

    Isi, je n’ai pas encore fini l’histoire (le train était arrivé en gare) et là c’est jour des enfants, mais un indice quand-même : l’art de la séduction, ça s’apprend !

    février 4, 2009 à 15 h 23 min

  50. Amélie

    un petit morceau de suite…en attendant..

    On ne voyait plus que leurs visages, partiellement recouverts de leurs longs cheveux libres. Une main, un pied, émergeaient parfois dans un mouvement et disparaissaient à nouveau. Les hommes furent un peu surpris, se grattèrent les parties sensibles en émettant quelques grognements, puis… se soulagèrent contre les pierres en baillant. Lorsqu’ils revinrent au foyer central et voulurent embrasser les femmes, celles-ci ne leur accordèrent qu’un baiser sec, du bout des lèvres, le corps retenu. Les hommes en furent désarçonnés… pendant au moins 3 secondes, puis l’oublièrent tout à fait. La journée se passa comme à l’accoutumée, les hommes retrouvant leur animalité en chassant, et les femmes tentant d’apporter un peu de civilisation dans le campement, à force rangements, tressages et décorations, tout en chantant. Alors qu’elle se relevait un peu trop brusquement d’un roncier où elle cueillait des mures, Pimprenelle la belle s’assomma violemment dans la branche basse d’un figuier et tomba sur le sol le corps ankylosé et la tête douloureuse, incapable de bouger. Quand ses compagnes voulurent l’aider à se relever elle les arrêta d’un : « Ne me touchez pas : j’ai très mal à la moitié de la tête ». Toutes les mains se retirèrent instantanément, et on attendit que Pimprenelle, se sentant un peu mieux, consente à se laisser redresser. Personne ne s’était jamais plaint de la tête chez les femmes auparavant. Leurs journées paresseuses à chanter, danser, échanger des caresses, et se laisser bercer dans des paniers leur avaient toujours laissé la tête légère. Cet incident était nouveau…
    Ce soir là, quand les hommes furent rentrés de la chasse, qu’il eurent mangé, bu du jus fermenté et beaucoup ri en se racontant leurs exploits, après qu’il se furent battus au sang pour tirer au clair certains détails des-dits exploits, puis après qu’ils aient rejoint les femmes endormies sur leurs couches, ils furent pris de l’envie de les débarrasser de ces peaux d’animaux dont elles s’étaient couvertes, pour approfondir un peu plus leur intimité. C’est alors que retentit dans la tribu, ricochant d’un abri à l’autre, une phrase qui deviendrait bientôt historique : « Ne me touche pas : j’ai très mal à la moitié de la tête ». « A la quoi ??? » répondirent certains des hommes, interloqués. Cette nuit là, ils découvrirent que leurs mains ne servaient pas qu’à chasser. Et finirent par ronfler bruyamment, couchés sur le dos. Les femmes quant à elles, eurent la vague impression d’être dépassées et ne purent trouver le sommeil (décidément, il était bien difficile d’apprendre à manier la séduction. Il allait falloir organiser une autre réunion…)

    février 6, 2009 à 11 h 27 min

  51. Isidore

    La suite! La suite! La suite!

    février 6, 2009 à 23 h 48 min

  52. Amélie

    j’ai bien une idée de la suite, mais entre le travail et les enfants, je ne trouve pas une demie heure de tranquillité… peut-être dans le train ce soir…

    février 9, 2009 à 14 h 17 min

  53. Amélie

    désolée pour les fautes,je n’ai pas eu le temps de relire la moindre ligne…

    « Ca ne marche pas du tout ! Non seulement ils ont toujours le pouvoir, mais maintenant, en plus ils ne nous regardent plus, ne nous touchent plus, et nous, nous nous consumons sur place ! C’était une très mauvaise idée ! »
    « Ce n’était pas une mauvaise idée, reprit une autre, mais il est possible que nous nous soyons trompées d’approche Il faut que nous explorions toutes les possibilités de la séduction. Je propose qu’on se répartisse en plusieurs groupes pour des travaux pratiques. »
    Tous les fronts s’unirent alors au-dessus de l’eau fumante, dans un air de conspiration…parfois l’une des ces créatures redoutables se levait pour esquisser quelques mouvements sous les yeux des autres, puis elle les rejoignait et les pépiements reprenaient de plus belle…
    Pendant ce temps, les hommes, qui en réalité ne dormaient plus beaucoup depuis que les femmes se refusaient à eux, s’étaient rassemblés autour du feu et s’échangeaient silencieusement une branche creusée, dans laquelle ils faisaient brûler des herbes tassées. La branche était grossièrement taillée et fut le prétexte au lancement de la discussion : après l’avoir longuement contemplée en fronçant les sourcils, Vil le fauve déclara sombrement : « Elle refuse même de me faire mes pipes à présent… ». Les autres hommes présents s’empressèrent d’acquiescer en marmonnant. « J’avais trouvé cette femme éclatante, riante, toujours prête à onduler sous mes mains, qui ne pouvait détacher ses lèvres de ma peau, et voilà tout à coup qu’elle est devenue distante, froide, raide… Je n’ai pas vu son ventre depuis des semaines ! Elle dort en me tournant le dos, enroulée dans ses peaux rêches. Ses yeux restent absents quand elle les pose sur moi, sa bouche, aussi… comment est-ce qu’une telle chose a pu arriver ? »
    Bar le Duc déclara alors : « Nous vivions heureux, avant elles. Pourquoi ne pas revenir à ce que nous étions alors : des chasseurs, qui ne chassent et ne vivent que pour eux-mêmes. Le salut, mes frères hommes, est dans le repli. Nous nous sommes perdus dans cette nouvelle vie. Regardez-nous ! Nous en sommes à parler entre nous ! Qu’avions-nous besoin de langage auparavant ? Qu’avions-nous besoin de la présence chaleureuse les uns des autres ? Nous vivions, heureux et crasseux au fonds de nos grottes, n’échangeant que quelques mots… » « Crois-tu que nous étions heureux ? » l’interrompit soudain Lac des signes. « Nous n’avions pas alors la fatuité de nous poser la question » le reprit brutalement Bar le duc. « Nous vivions, c’était déjà beaucoup. Nous dormions d’un sommeil lourd et vide. Nous ne faisions pas tourner les pensées incessamment dans nos graines, et surtout, personne ne pénétrait nos vies alors. Nous murissions dans nos sucs, nous nous lovions dans notre petite gangue personnelle, nous prenions, nous tuions, nous mangions, nous n’avions rien à rendre que des déchets. Nous vivions chacun pour soi. Depuis que nous sommes ici, nous devons composer avec l’autre, écouter, comprendre, réfléchir, « aimer » d’autres que soi-même !!!! C’est trop d’efforts ! Et pour quoi ?! » Empli de colère, il jeta sa pipe au feu. Elle fit un petit « pfouit » et s’éteignit.
    Il y eut quelques murmures d’approbation. Ver qui luit parla alors : « J’ai appris la tristesse, ici. Entendre tes mots me rend triste. Quoi ? As-tu oublié déjà toutes les joies que nous avons découvertes avec cette nouvelle vie ? N’est-ce pas toi que j’ai vu rouler dans l’herbe avec des hurlements d’extase ? N’as-tu pas toi aussi goûté les plaisirs de conversations chaleureuses et viriles au retour de la chasse, quand auparavant nous nous retirions chacun dans son abri de pierres sombre et sale ? Ne t’es-tu pas endormi un sourire aux lèvres, sous des caresses jusqu’alors inconnues, sachant que tu te réveillerais bientôt contre ce même corps chaud ? N’aimes-tu donc pas frotter ton corps dans l’eau de la source, en ressortir vivifié et plus léger ? Ne préfères-tu pas partager avec d’autres ce qui germe dans ta graine ? Quelle est donc cette vie dont tu nous parles avec mélancolie ? Une sclérose, voilà ce que c’est. Tu vois, le langage te fait encore défaut : tu parles de vie quand au contraire il s’agit d’une lente sclérose, d’une glissade vers tout ce qui n’est pas la vie. Vivre, c’est le contraire même de survivre. C’est tout ce qui n’est pas une nécessité organique. Etre sous abri, avoir de la nourriture, ça c’est survivre. Seuls, nous survivions. Nous nous connaissions à peine, nous n’échangions que le strict minimum. Lorsque nous sommes arrivés ici, lorsque nous vu les femmes pour la première fois dansant sous la pluie, alors nous sommes devenus un groupe. Nous avons partagé une émotion commune. Nous avons cessé de survivre pour commencer à vivre. Nous vivons, depuis, dans les paroles que nous échangeons, dans l’intimité que nous partageons les uns avec les autres, autour du foyer le matin, au fond de nos abris, la nuit, dans l’attention que nous portons à ceux qui se sentent faibles, dans la chaleur que nous transmet la main d’un ami, dans la saveur des mets que nous dégustons, dans les rires que nous échangeons… Ne vois-tu pas tout cela, Bar le duc ? »
    Un long silence se fit tandis qu’ils contemplaient les braises palpitantes.

    février 13, 2009 à 10 h 26 min

  54. yatsé

    je soupçonne Ver qui luit d’être une femme travestie en homme !

    la suite ! la suite ! c’est génial !!!

    février 13, 2009 à 12 h 48 min

  55. Amélie

    non c’est un homme… bien qu’il me paraisse plutôt sensé 🙂

    février 13, 2009 à 12 h 52 min

  56. Isidore

    J’attends la suite avec fébrilité et curiosité… Allez, Amélie, encore un effort siouplé !

    février 15, 2009 à 21 h 35 min

  57. 120

    Ecrit par Bronislaw Malinowski :

    Le mythe, tel qu’il existe dans une communauté sauvage, c’est-à-dire dans sa forme primitive, n’est pas seulement une histoire qu’on raconte, mais une réalité vécue. Il n’est pas une simple fiction du genre de celles qu’on trouve dans les romans modernes, mais une réalité vivante, parce qu’on croit que les événements sur lesquels il porte se sont produits dans un passé lointain et continuent à exercer leur influence sur le monde et les destinées humaines. Ces mythes sont pour le primitif ce que sont, pour le chrétien profondément croyant, les mythes de la création, du péché originel, de la Rédemption par le sacrifice du Christ sur la croix. Tout comme nos histoires sacrées, les mythes des primitifs survivent dans leur rituel, dans leur morale, dominent leurs croyances et règlent leur conduite.

    […] Lorsqu’on l’étudie dans sa réalité vivante, le mythe, ainsi que nous le verrons, apparaît, non comme une production symbolique, mais comme une expression directe du sujet sur lequel il porte. Il n’a rien d’une explication destinée à satisfaire l’intérêt scientifique, mais constitue une résurrection narrative d’une réalité ancienne, destinée à satisfaire de profonds besoins religieux, des aspirations morales, à appuyer des exigences et des revendications sociales, voire à venir en aide à des nécessités pratiques. Dans la civilisation primitive, le mythe remplit une fonction indispensable : il exprime, rehausse et codifie les croyances ; il sauvearde et favorise la morale ; il garantit l’efficacité du rituel et contient des règles pratiques pour la conduite de l’homme. Le mythe constitue donc un ingrédient vital de la civilisation humaine ; il n’est pas un conte oiseux, mais une force active d’un poids considérable ; et loin d’être une explication rationnelle ou une imagerie artistique, il représente une charte pragmatique de la foi et de la sagesse morale primitives.

    (trois essais sur la vie sociale des primitifs, Payot, 1933)

    février 16, 2009 à 0 h 02 min

  58. 120

    Ecrit par Clarissa Pinkola Estès

    Dans ma famille, les anciens se livraient à une pratique traditionnelle appelée « faire-histoire ». C’était le moment où les plus âgés encourageaient les jeunes générations à se lancer dans des contes, des poèmes ou autres, généralement autour d’un repas où se mêlaient l’odeur piquante de l’oignon, l’arôme du pain chaud et le parfum des épices des saucisses de riz. Tout en mangeant, les anciens riaient entre eux. A nous, ils disaient : « On va te mettre à l’épreuve, pour voir si tu commences à acquérir un savoir digne de ce nom. Allez, vas-y, invente une histoire de toutes pièces. Montre-nous comment tu te débrouilles dans ce genre de gymnastique. »

    (Le Jardinier de l’Eden, Conte de sagesse à propos de Ce qui ne peut mourir, Grasset & Fasquelle, 1998)

    février 20, 2009 à 20 h 51 min

  59. 120

    Ecrit par Marc Klapczynski

    RECIT DES ORIGINES DES HOMMES NOUVEAUX (Sapiens)

    « […] Autrefois, seule la lune habitait le ciel. La terre était déserte. Toutes les créatures vivantes cohabitaient avec les esprits dans de profondes et vastes cavernes éclairées par un grand feu. Les animaux et les plantes ancêtres voulaient sortir à la surface mais il n’y avait pas assez de lumière. Ils ont demandé aux esprits d’éclairer la terre. Les esprits ont soufflé le feu de la terre vers le ciel. Alors les ancêtres ont quitté les cavernes profondes où vivent les esprits. Quand ils ont vu la lumière, les animaux et les plantes les ont suivis. Les esprits ont laissé du feu dans le bois et certaines pierres, et ils ont enseigné aux hommes comment le faire sortir pour cuire la viande et éloigner les mauvais esprits. […] »

    (Ao, l’homme ancien, L’Odyssée du dernier Neandertal – I, Aubéron, 2010)

    septembre 6, 2010 à 18 h 40 min

  60. 120

    Ecrit par Marc Klapczynski

    RECIT DES ORIGINES DES HOMMES ANCIENS (Neandertal)

    « […] Avant, il faisait nuit. Le vent a soufflé sur l’épais brouillard qui empêchait le soleil d’éclairer la terre. ALors l’herbe et les autres plantes sont sorties du sol. Une partie de leur corps est restée sous la terre pour éviter qu’elles ne s’envolent. Le bison, le cheval et le renne ont mangé l’herbe et les feuilles. Ils ont donné naissance aux nombreues espèces qui se nourrissent de plantes. Celles-ci sont devenues de plus en plus rares. Le vent était furieux car il aimait jouer avec l’herbe et les feuilles. Alors, il s’est fâché. Il a soufflé si fort que des plantes ont été arrachées au sol et sont devenues les oiseaux qui volent dans le ciel. Le loup est né de l’union entre le corbeau et l’herbe de la toundra. Les loups ont chassé les animaux qui mangeaient l’herbe et les feuilles. Les animaux et les plantes se sont mariées entre eux. Ainsi se sont multipliées les formes de vie qui peuplent la terre. Les hommes eux-mêmes sont les descendants du loup et du bouleau. Tous les habitants de la terre appartiennent à la même famille. Les animaux et les plantes consentent à être mangés quand ils ont la certitude de pouvoir trouver un nouveau corps. C’est pourquoi les chasseurs doivent s’assurer de la présence de leurs semblables en nombre suffisant pour qu’ils puissent se réincarner. Lorsqu’ils tuaient les hommes nouveaux, ils prenaient soin de mettre un caillou dans leur bouche. ainsi, leurs esprits restaient prisonniers. […] »

    (Ao, l’homme ancien, L’Odyssée du dernier Neandertal – I, Aubéron, 2010)

    septembre 6, 2010 à 18 h 53 min

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s