"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Frère Corbeau

Il semble nous tourner autour depuis quelque temps.

C’est d’abord l’oiseau de saison, choisi pour illustrer l’hiver aussi bien par Guillevic, Verhaeren et le Mirliton (voir les commentaires de l’article consacré à cette saison).

C’est aussi l’oiseau magique qui inspira les chamans et les Celtes… et parle encore à certains (notamment Isidore si on se réfère à son commentaire 34 de l’article commémorant le centenaire de CLS).

C’est enfin un militant fidèle du Parti, qui clame bien haut le nom de notre chroniqueur préhisto : Craô !

Il mérite donc bien ce petit article, comme une branche sur laquelle il pourra faire son nid.

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23 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Jacques A. Bertrand :

    LE CORBEAU

    L’homme tient le corbeau (corvus) pour un oiseau de mauvais augure. Il ne cesse de le noircir dans ses écrits, ses paroles et jusque dans ses chansons.
    Dans l’Evangile de Matthieu, il choisit de traduire par « les oiseaux du ciel » (« si mon père les nourrit », etc. VI, 26). Il trouve que ça fait plus poétique. Alors que Jésus, qui s’exprimait par paraboles et toujours à bon excient, aurait choisi de parler des corbeaux.
    Pour exhorter les partisans à chasser l’envahisseur, il chante « le vol des corbeaux sur nos plaines » (paroles de Joseph Kesel). Il traite de corbeau le dénonciateur anonyme. Et le curé quand il porte soutane.

    Or le corbeau est un animal très humain. Et plutôt anticlérical. Edgar Poe était très ami avec un corbeau. L’auteur de ces lignes lui-même, dont le nom dérivé du vieux germain signifie « corbeau brillant », entretient avec différentes espèces de corvidés les relations les plus cordiales.
    Le corbeau est le plus intelligent des oiseaux — dans la limite des tests disponibles. A la différences du pigeon ou de la tourterelle qui possèdent peu de cervelle et roucoulent à longueur de journée leur rengaine sirupeuse, le corbeau a un cerveau conséquent et ne croasse qu’à bon escient (avec parcimonie). C’est un technicien du langage qui a élaboré les systèmes de cris d’alarme les plus performants. Niveau un : Soyez sur vos gardes. Deux : Commencez à voleter sur place. Trois : Volez sur quelques mètres. Quatre : Envolez-vous. Cinq : A tire-d’aile le plus loin possible. On voit couramment des contrôleurs aériens essayer d’imiter le cri d’alarme niveau cinq dans le but de faire évacuer les pistes d’atterrissage.

    En cage, le corbeau se sert habilement d’une brindille de bois pour récupérer une graine tombée de l’autre côté du grillage. Pour en briser la coque, il laisse choir la noix sur un rocher. Ses nids de branchages attestent qu’il possède parfaitement la technique de la vannerie, sinon celle des noeuds marins.
    Le corbeau peut se mettre à parler.
    Aussi bien et peut-être même mieux que le perroquet. A condition qu’on l’écoute, naturellement.

    Le corbeau a un goût très sûr. Il porte élégamment la redingote. Il apprécie peu certain film d’Alfred Hitchcock. Il préfère le court métrage de Chaval, « Les oiseaux sont des cons ». C’est exactement ce qu’il pense.
    Le corbeau a le sens de la justice. Il a ses tribunaux populaires et son code pénal. Jean-Pierre Chabrol a raconté comment le jury se réunit en cercle autour de l’accusé. On croasse le pour et le contre. S’il y a condamnation, tout ce monde s’élève ensemble en maintenant le cercle. A une certaine hauteur, le condamné replie ses ailes et se laisse tomber comme une pierre.
    — De quoi donc peut-il être coupable ? a-t-on demandé à Chabrol.
    — On ne sait pas, a-t-il répondu. Il avait peut-être manqué de parole…

    « Charognard » est la dernière injure à la mode. Certains Anglo-Saxons, qui ont élevé le puritanisme, le fondamentalisme et le végétarisme au niveau de l’art, consacrent leur vie à combattre les omnivores. Quelque Latins dégénérés sont prêts à les suivre. « Love us. Not eat us » peut-on lire sur des affiches autocollantes — où figurent chien, vache, cochon, chat mouton, poule et perroquet — jusque dans les guest houses du Sud-Est asiatique. Il manque une seconde affiche. Sur laquelle la perdrix, la fourmi perchée sur un brin d’herbe, la souris, le ver de terre, le criquet clameraient à leur tour aux charmants animaux de la première affiche : « Aimez-nous, ne nous mangez pas ! »

    L’homme (Homo sapiens charognardus) n’est pas toujours un animal très humain. Même végétarienne, la femelle peut se montrer hystérique. Le mâle peut l’être encore davantage (sans même avoir l’excuse d’un utérus). Il arrive que le second batte la première à mort.
    On ne voit pas de telles horreurs chez « les corbeaux du ciel ».

    (Les sales bêtes, Julliard, 2008)

    décembre 28, 2008 à 14 h 38 min

  2. 120

    Ecrit par Jules Renard :

    LE CORBEAU

    L’accent grave sur le sillon.

    (Histoires naturelles)

    décembre 28, 2008 à 14 h 43 min

  3. 120

    Ecrit par Eugène Guillevic :

    Camarade Corbeau

    Qu’est-ce que tu as de plus que moi,
    Camarade corbeau ?

    Tu évolues dans les trois dimensions,
    C’est entendu, et les labours
    Te préfèrent.

    Mais pose tes qestions.

    (Etier, Gallimard, 1979)

    décembre 28, 2008 à 18 h 06 min

  4. 120

    Ecrit par Konrad Lorenz :

    Quand, au cours d’une promenade dans les prairies qui bordent le Danube, j’entends l’appel sonore du corbeau et que, à l’appel que je lui lance en réponse, le grand oiseau très haut dans le ciel replie ses ailes et plonge dans une chute vertigineuse qu’il freine par de brefs frémissements pour atterrir avec une tendre légèreté sur mon épaule, cela rachète tous les livres déchirés et les oeufs de cane dévorés que ce corbeau a sur la conscience. L’enchantement ne s’efface pas malgré l’habitude, bien que l’oiseau de Wotan soit à présent pour moi un compagnon aussi familier qu’un chien ou un chat pour tout autre. Car l’animal dont j’ai gagné la confiance ne me fait pas seulement le don de tout ce qu’il m’apporte à chaque moment de son existence, mais il me fait aussi le don de tous les souvenirs qu’évoque sa présence.

    *

    Je ne connais qu’un seul oiseau qui ait appris à employer un mot humain quand il voulait quelque chose, autrement dit qui associait à un but des sons qu’il avait appris. Et ce n’est pas un hasard que cet oiseau-là était un de ceux que je considère commee les plus évolués intellectuellement de tous les oiseaux, c’est-à-dire un corbeau.

    […] Le corbeau Roa, ainsi nommé à cause du cri d’appel habituel aux jeunes oiseaux de son espèce, m’était resté très attaché dans sa vieillesse ; quand il n’avait pas d’autre occupation, il m’accompagnait dans de longues promenades et même lorsque je faisais du canot automobile sur le Danube ou des randonnées à ski. Dans son vieil âge, il se montrait très craintif à l’égard des autres hommes et témoignait également d’une aversion marquée pour les lieux où il avait dû avoir peur autrefois ou faire des expériences désagréables. Non seulement il refusait, en ces endroits, de descendre sur terre près de moi, mais il ne pouvait pas supporter que je m’arrête dans un de ces lieux qu’il considérait comem dangereux. Et de même que les parents choucas veulent déterminer leurs enfants imprudents à s’envoler avec eux, Roa se précipitait aussi du haut du ciuel, arrivait derrière moi et passait juste au-dessus de ma tête en balançant la queue, puis remontait ; ce faisant, il me regardait par-dessus l’épaule. Cependant, il ne joignait pas à ce geste héréditaire et inné l’appel au vol également héréditaire et inné de son espèce, mais lançait à sa place d’une voix humaine : « roa, roa, roa ! » L’étonnant, c’est que Roa connaissait aussi l’appel au vol particulier à l’espèce, la « krackrackrack », et l’employait dans les règles, à l’égard d’autres corbeaux. Il disait « krackrackrack » à sa femme quand il voulait qu’elle s’envole, mais il disait le mot des hommes à son ami homme ! Il est impossible, dans ce cas, de parler de dressage. Car alors il aurait fallu que l’oiseau lance son « roa » de façon fortuite et qu’en ce moment-là je me dirige vers lui tout à fait par hasard. Mais cela ne s’est certainement pas produit. Le vieux corbeau devait donc avoir, en quelque sorte, l’idée que « roa » était mon cri d’appel à moi ! Salomon n’était pas le seul homme suii sût parler aux bêtes, mais Roa est jusqu’ici le seul animal qui ait consciemment et à dessein adressé à l’homme un eparole d’homme, même si ce mot n’était qu’un simple cri d’appel.

    *

    Un proverbe banal dit que les corneilles ne s’arrachent pas les yeux entre elles (ou que les loups ne se mangent pa sentre eux) et, pour une fois, le proverbe dit vrai. Une corneille ou un corbeau ne crèvera d’ailleurs pas plus l’oeil d’un homme devenu son ami que celui d’un oiseau de son espèce. Quand je prenais Roa le corbeau sur mon bras et approchais à dessein mon visage, mettant mon oeil ouvert à proximité du redoutable bec crochu, Roa faisait une chose bouleversante : il écartait son bec de mon oeil du geste nerveux, presque inquiet, d’un père qui, en train de se raser, éloigne la lame des petites mains pataudes que son enfant tendait pour la saisir.

    Roa n’approchait son bec de mon oeil que dans ds circonstances bien définies, pour ce qu’on appelle « les soins mutuels de la peau ». Beaucoup d’animaux supérieurs vivant en société, oiseaux mais aussi mammifères et notamment les singes, rendent à leurs congénères l’aimable service de soigner leur peau aux endroits qui ne sont pas accessibles au sujet lui-même. Chez les oiseaux, il s’agit particulièrement de la tête et des alentours des yeux pour la toilette desquels l’animal est tributaire des services de ses congénères. J’ai décrit l’attitude dans laquelle un choucas demande à un autre de lui nettoyer les plumes du crâne. Si je présentais à Roa ma tête légèrement inclinée et les yeux mi-clos comme font les corbeaux entre eux, il comprenait immédiatement ce geste, bien que je n’aie pas de plumes hérissées sur la nuque, et il se mettait aussitôt à me nettoyer. Il ne lui arriva jamais, au cours de cette opération, de pincer ma peau nue. Celle-ci en effet est très sensible chez les corvidés et ne supporterait pas d’être traitée avec rudesse. Il lissait avec une admirable précision chaque petit poil qu’il pouvait prendre dans son bec. Roa faisait cela avec le sérieux et l’application qui caractérisent également les singes « épouilleurs » et les chirurgiens.

    (Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons, Flammarion, 1968)

    décembre 29, 2008 à 11 h 21 min

  5. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    […] et le corbeau,
    triste comme un jour
    sans pain,
    sans son,
    sans pinson, […]

    (Ce que disait l’homme qui n’aimait pas les oiseaux, Brandes, 1993)

    décembre 29, 2008 à 11 h 53 min

  6. 120

    Ecrit par Kenneth White :

    Eloge du corbeau

    Depuis le temps qu’on en cause
    tout le monde la connaît
    la chanson du rossignol
    mais le corbeau, ah
    quand il croasse
    c’est une toute autre chose

    le corbeau, crois-moi, est un drôle d’oiseau

    le corbeau est un revenant
    qui s’en revient de loin

    le corbeau
    est le roi croassant
    de son monde dément

    d’ordinaire
    on n’écoute guère le corbeau

    mais quand un de tes amis part
    pour le pays des glaces
    et dans une lettre te raconte
    une étrange rencontre
    sur la neige avec un corbeau
    et si quelques jours plus tard
    en passant la porte
    d’un appartement à Montparnasse
    la première chose qui tu vois
    est un corbeau maousse
    qui jamais plus ne croasse
    mais qui semble connaître
    le dessous des cartes

    alors en toi l’étonnement croît
    et tu cherches le comment et le pourquoi
    du corbeau

    pourquoi le corbeau croasse-t-il ?
    où le corbeau s’en va-t-il ?
    le corbeau, que sait-il ?

    d’abord
    le corbeau est un polyglotte

    le corbeau parle patagon
    algonquin et esquimau
    il parle russe
    sanscrit, chinois, snohomish
    ainsi que plusieurs variétés d’angliche

    le corbeau a roulé sa bosse !

    Edgar Allan Poe
    était un corbeau

    l’anthropologue enyerbado
    s’est changé en corbeau
    je suppose que tous les Corbeaux
    étaient des corbeaux

    j’ai pensé autrefois à fonder
    une Académie des Goélands
    (suivant en cela un ancien modèle chinois)
    dans un seul but :
    redire le monde
    parole d’aurore
    grammaire de pluie, d’arbre, de pierre
    d’os et de sang

    je peux concevoir des goélands noirs
    et des corbeaux blancs
    (racistes s’abstenir)
    oui, le corbeau aurait sa place
    à l’Acadamie des Goélands
    il en serait le membre croassant

    mais ce projet est parti avec le vent
    et j’ai échoué
    les ailes brisées
    sur une île glacée

    fumant les herbes de mon cerveau

    cependant
    c’est un fait
    les hommes-oiseaux sont toujours là
    avec leurs ailes de rêve
    et leurs cris d’outre-terre
    des poids lourds, tous
    c’est cela
    pas de piaillements ou des pépiements

    ce monde est rude
    il faut pouvoir
    traverser des blizzards

    ka, kaya-gaya, ka
    krr, krarak, krarak
    krie, krie, krie

    boire de l’eau froide
    manger des os et des pierres
    rester calme et fort

    seul loin de tout

    communiquer
    à longue distance

    pourquoi le corbeau croasse-t-il ?
    où le corbeau va-t-il ?
    le corbeau, que sait-il ?

    demande au faucon
    qui là-haut plane en silence

    demande au harfang des neiges

    demande à l’outarde
    ou à la mouette pillarde

    tous les oiseaux parlent
    la langue de l’aurore
    dans des dialectes divers.

    (atlantica, Grasset & Fasquelle, 1986)

    décembre 29, 2008 à 12 h 26 min

  7. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Corbeaux

    Tous les corbeaux du monde sont également noirs et viennent de la nuit qui gît derrière les astres.

    (Abîmes, Dernier royaume III, Grasset, 2002)

    décembre 29, 2008 à 12 h 32 min

  8. Vincent

    Attention à ne pas confondre…
    le Corbeau freux (Corvus frugilerus) à la base du bec grisâtre

    avec la Corneille noire (Corvus corone) au bec tout noir

    Mais le « vrai » corbeau est le Grand Corbeau (Corvus corax)

    Beaucoup plus gros que la Corneille (avec une envergure d’1,30 m il a à peu près la taille d’une buse) avec un bec plus massif (et « barbu »), on ne peut le voir chez nous — en gros — qu’en montagne et en bord de mer.

    Sinon, dans la famille des Corvidés, il y a aussi
    le Choucas des tours (à oeil blanc et capuchon gris),

    les rares Chocard à bec jaune, Crave à bec rouge et Casse-noix moucheté

    et les plus célèbres Geai des chênes (avec sa belle moustache et son miroir bleu sur l’aile)

    et Pie bavarde (toujours en smoking).

    décembre 30, 2008 à 9 h 57 min

  9. 120

    Ecrit par Arthur Rimbaud :

    Les corbeaux

    Seigneur, quand froide est la prairie,
    Quand dans les hameaux abattus,
    Les longs angelus se sont tus…
    Sur la nature défleurie
    Faites s’abattre des grands cieux
    Les chers corbeaux délicieux.

    Armée étrange aux cris sévères,
    Les vents froids attaquent vos nids !
    Vous, le long des fleuves jaunis,
    Sur les routes aux vieux calvaires,
    Sur les fossés et sur les trous
    Dispersez-vous, ralliez-vous !

    Par milliers, sur les champs de France,
    Où dorment des morts d’avant-hier,
    Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,
    Pour que chaque passant repense !
    Sois donc le crieur du devoir,
    Ô notre funèbre oiseau noir !

    Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
    Mât perdu dans le soir charmé,
    Laissez les fauvettes de mai
    Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,
    Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,
    La défaite sans avenir.

    (Poésies)

    décembre 30, 2008 à 10 h 58 min

  10. 120

    Ecrit par Eugène Guillevic :

    Ca va,
    disait la corneille,
    j’aime les couleurs.

    (Echos, Gallimard, 1991)

    décembre 31, 2008 à 14 h 49 min

  11. 120

    Ecrit par Jean-Marie Gourio :

    Les corbeaux, ça donne le cafard… surtout sur la neige… alors là, des corbeaux sur la neige… je me pends.

    *

    Une bataille de corbeaux en plein ciel au-dessus de chez moi, je ne sais pas ce qui se passait dans le ciel mais c’était la guerre chez les corbeaux, ça criait, ça volait comme des avions qu’on égorge…

    (Brèves de comptoir)

    janvier 2, 2009 à 11 h 47 min

  12. 120

    Ecrit par Maurice Coyaud :

    Le corbeau
    Marche, on dirait
    Qu’il laboure.

    Issa

    *

    « Bête et longue, cette journée »
    Bâillant, c’est ce qu’il dit
    Le corbeau

    Issa

    *

    Chaude journée
    Un corbeau
    Enfouit quelque chose

    Auteur anonyme

    (Fourmis sans ombre, Le livre du haïku, Phébus, 1978)

    janvier 2, 2009 à 15 h 37 min

  13. 120

    Ecrit par Mario Rigoni Stern :
    (sur la chasse aux corbeaux en temps de guerre)

    L’hiver de 1943, dans les montagnes de Bosnie, fut horrible : la faim, le froid, les atrocités de la guerre rendaient la vie pleine d’amertume. Dans aucun autre lieu sur la terre il n’était aussi amer de vivre car, à la famine, s’ajoutait la cruauté des hommes qui, dans le mal, dépassent tous les êtres de la nature. Il faissit si froid que les corbeaux gelaient dans le ciel en s’envolant et retombaient au sol raides morts. C’est ce que disaient certains. En réalité, il en allait autrement pour l’oiseau ayant becqueté un grain de maïs posé au fond d’un cône de papier enduit de glu à l’intérieur, et fiché dans la neige ; celui-ci restait collé sur sa tête et le rendait aveugle. Surpris par la nuit soudaine, le corbeau s’envolait terrorisé et s’élevait comme affolé, en dessinant toujours plus haut des circonvolutions rapprochées, jusqu’au moment où, épuisé, il s’abattait, mort, sur le sol. Là, on le ramassait pour le manger.

    C’était une chasse impitoyable : on faisait bouillir et on mangeait la chair des corbeaux qui n’avaient jamais été chassés pour servir de nourritude aux hommes, car on les jugeait immondes à cause de ce qu’ils mangeaient dans les tas de fumier et sur les charognes d’autres animaux. La guerre avait apporté la faim, et la faim avait poussé les hommes à cela.

    (Saisons, La fosse aux ours, 2008)

    janvier 3, 2009 à 0 h 13 min

  14. 120

    Ecrit par Nicolas Vanier :

    Le grand corbeau est un oiseau extraordinaire à plus d’un titre. Il est, avec le loup, l’un des seuls animaux sauvages que je connaisse avec qui l’échange est possible. Les loups comme les grands corbeaux ne s’y trompent pas ; quand vous hurlez ou croassez maladroitement, ils savent très bien qu’il ne s’agit pas de l’un de leurs congénères. Mais ils répondent par jeu — par courtoisie peut-être ?

    […]

    Leur chant n’est pas moins beau que celui des loups. Ils sont capables de sonorités très variées, certains enchaînements de notes sont magnifiques, étrangement mélodieux. Ils peuvent produire de vingt à trente sortes de vocalises. On dit alors qu’ils coraillent, croaillent, croassent ou graillent. Comme ils sont nichés la plupart du temps le long des falaises, notamment celles que les fleuves et les rivières creusent dans les montagnes, les sons rebondissent sur les parois. L’écho est magnifique et on a l’impression, parfois, que les grands corbeaux s’en amusent, comme ils le font du vent dont ils se servent avec beaucoup d’adresse pour effectuer les figures les plus acrobatiques, les plus osées : tonneaux, vrilles, piqués, vols sur le dos, retournements, loopings…

    Ce n’est pas tout à fait un hasard si ces images et les sons qu les accompagnent clôturent, en le signant presque, mon film Le Dernier Trappeur

    (Mémoires glacées, document, XO, 2007)

    février 23, 2009 à 18 h 39 min

  15. 120

    Ecrit par Hubert Reeves :

    Avons-nous inventé l’art de manipuelr les nombres ? Qui le premier, sur notre planète, a su réaliser des opérations mathématiques ? Il semble bien que certaines petites « cervelles d’oiseaux » nous aient depuis longtemps précédés.

    Avant d’entrer dans un grenier à grains, les corbeaux s’assurent qu’il n’y a personne à l’intérieur. Si trois personnes y entrent, ensemble ou successivement, l’oiseau, à l’extérieur, attendra que les trois personnes en soient ressorties, ensemble ou successivement. On peut recommencer avec quatre, cinq personnes, ç amarche encore. Certains corbeaux « forts en math » vont ainsi jusqu’à six.

    Peut-on dire qu’ils savent « compter » jusqu’à six ? D’un enfant qui accomplirait la même prouesse, on le dirait certainement. Certains spécialistes contestent cette affirmation, taxée de « simplisme ». Pourtant il nous faut bien admettre que, d’une certaine façon, les nombres ne leur sont pas étrangers. Ils savent s’en servir. Mais quelles formes embryonnaires prennent-ils dans leur cerveaux ?

    (Malicorne, Réflexions d’un observateur de la nature, Seuil, 1990)

    avril 25, 2009 à 13 h 34 min

  16. 120

    Ecrit par Raymond Queneau :

    LE LANGAGE CORBEAU

    S’agitant sur un arbre
    un marbre
    noir. Il parle
    car le
    langage ne lui est pas étranger
    il sait dire : attention, danger
    et même quelques mots rares
    ne s’entretint-il pas dit-on avec le renard
    à cette époque il est vrai il ne savait que chanter
    maintenant il prononce des phrases entières et il s’en montre enchanté

    (Battre la campagne, Gallimard, 1968)

    avril 10, 2010 à 9 h 42 min

  17. Ne pas manquer, samedi 11 à 10h55 sur Arte, la rediffusion du 50 minutes sur les corbeaux :
    http://programme-tv.orange.fr/programme/arte/2010-09-03/les-corbeaux-ont-ils-une-cervelle-d-oiseau-37999843.html

    J’ai vu des extraits étonnants, montrant comment ils étaient capables de résoudre des problèmes à l’aide d’outils et… avoir peut-être même une conscience de la mort de leurs congénères.

    septembre 6, 2010 à 19 h 28 min

  18. Alors si je résume ce que j’ai retenu :

    – le corbeau calédonien est le plus « intelligent » des 40 espèces recensées dans le monde. Il est capable non pas seulement de se servir d’outils mais de les fabriquer (ce que seul l’humain et le chimpanzé sont apparemment capables de faire) : il choisit des brindilles qu’il effeuille et coupe en laissant un crochet, ou découpe à la bonne taille des bords de feuilles munies de pics lui permettant d’aller chercher des larves au fond des trous. Une expérience menée devant les caméras le montre également capable de résoudre un problème à 3 étapes : tirer un fil pour récupérer le petit bout de bois qui lui permettra de récupérer le plus grand bâton qui est dans une cage afin d’avoir accès au bout de viande coincé dans une étroiture. Bluffant !

    – la corneille noire est l’animal qui a le système social le plus proche du nôtre : une communauté composée de familles indépendantes et soudées. Les « enfants » peuvent rester plusieurs années auprès de leurs parents et notamment les aider à nourrir les oisillons derniers-nés.

    – certains chercheurs soupçonnent une possibilité de conscience de la mort des individus se manifestant par une sorte de rituel : la communauté se regroupant sur un arbre proche du cadavre et restant silencieuse et immobile quelques instants avant de se disperser.

    septembre 15, 2010 à 11 h 41 min

  19. Confirmation de la « préhistoricité » du corbeau dans la BD :

    ils sont tout aussi intimement présents dans Neandertal de Roudier

    que dans Mezolith de Haggarty et Brockbank

    septembre 15, 2010 à 11 h 49 min

  20. 120

    Ecrit par Kenneth White :

    L’HISTOIRE DU CORBEAU Urseul na feannaig
    (recueillie dans les Hautes Terres de l’Ouest, en 1859, par John Dewar)

    Il y a longtemps, bien avant maintenant, un paysan vivait là-haut, près du lac Noir. Ce paysan avait trois filles. Un jour qu’elles étaient en train de laver leur linge à la rivière, en dansant dessus, ce qui est la coutume dans nos hautes terres d’Ecosse, un corbeau vint se présenter devant elles. S’adressant à l’aînée des trois filles, il dit : « kra-kra, kraaa, krarak ? » ce qui signifie, vous l’avez deviné : « Voulez-vous m’épouser ? » « Jamais de la vie, sale bête », dit la fille, et elle lui tourna le dos. Le lendemain, le corbeau revint et s’adressa alors à la deuxième : « kra-kra, kraaa, krarak ? » « Pas question, dit-elle, tu es vraiment trop laid, noir oiseau », et elle lui tourna le dos. Le troisième jour, il vint voir la plus jeune et il lui dit : « kra-kra, kraaa, krarak ? » « Bien sûr, je t’épouserai, corbeau, dit-elle, tu es très beau, et j’aime beaucoup ta façon de parler. » Le jour suivant, les voilà mariés.

    Alors le corbeau dit à sa femme : « Préfères-tu que je sois un corbeau le jour et un homme la nuit, ou un corbeau la nuit et un homme le jour ? » « J’aime mieux que tu sois un homme le jour et un corbeau la nuit », répondit-elle. A partir de ce jour, le corbeau fut, de jour, un homme superbe, et, la nuit venue, redevenait corbeau.

    Quelque temps après leur mariage, le corbeau retourna s’installer chez lui, au pays des corbeaux, avec sa femme. Au bout de neuf mois à peu près, ils eurent un fils, et ils vivaient heureux tous les trois, l’homme-corbeau, sa femme et leur petit.

    Mais voilà qu’une nuit, autour de la maison, rôda une drôle de musique, une très belle et très étrange musique. Elle rôda autour de la maison, mais personne ne l’entendit, car tout le monde dormait. Le matin venu, le corbeau-père vint à la porte de la chambre où dormaient la mère et l’enfant. « Tout va bien ? » demanda-t-il. Mais il se rendit vite compte que l’enfant avait disparu : il avait été enlevé. Il avait aussi un peu peur qu’on le soupçonne d’avoir lui-même enlevé son fils, car on soupçonne toujours le corbeau de quelque chose.

    Au bout de neuf autres mois, à peu près, ils eurent un deuxième fils. Cette fois-ci, on surveilla bien la maison. Mais une nuit, comme avant, quand tout le monde dormait, s’éleva de nouveau une drôle de musique, et l’enfant fut enlevé. Le corbeau vint le matin à la porte. « Tout va bien ? » Mais l’enfant n’était plus là. Le corbeau était malheureux comme les pierres.

    La vie continua. Au bout d’environ neuf mois, ils eurent encore un fils. Autour de la maison, on redoubla de surveillance. Mais une nuit, alors que tous dormaient, survint la belle et étrange musique, et l’enfant fut enlevé. Alors le corbeau décida de partir avec sa femme s’installer dans une autre demeure qu’il possédait.

    « Vérifie bien que tu n’as rien oublié », dit-il à sa femme en chemin. « J’ai oublié mon gros peigne », répondit-elle. Alors le chariot qui les transportait tomba en morceaux, et le corbeau s’envola.

    La femme du corbeau voulut le suivre. Quand il perchait sur une crête, elle courait pour essayer de le rejoindre, mais quand elle atteignait le sommet de la crête, il était déjà parti plus loin. Quand vint la nuit, elle était fatiguée, et elle n’avait pas de gîte où se reposer. Mais voilà qu’au loin elle aperçut une petite maison pleine de lumière. Elle était loin, bien loin, cette petite maison, mais la femme ne mit pas longtemps pour y parvenir.

    La maîtresse de la petite maison de lumière lui dit d’entrer, de manger et de se reposer. Après le repas, elle se mit au lit, mais à peine le jour levé, elle était à nouveau debout.

    Elle sortit alors, et alla de colline en colline, de vallon en vallon, à la recherche du corbeau. De temps en temps elle apercevait bien un corbeau sur une crête, mais quand elle arrivait à la crête, le corbeau était dans le vallon, de l’autre côté, et quand elle arrivait dans le vallon, le corbeau se trouvait sur une autre crête.

    (Ecosse, le Pays derrière les noms, Terre de brume, 2009)

    septembre 15, 2010 à 21 h 39 min

  21. Isidore

    La suite !!!

    septembre 16, 2010 à 7 h 49 min

  22. Ben… c’est vrai que ça ressemble à un morceau de musique qui se conclut par un accord non résolu (le genre de truc qui empêchait Bach de dormir) mais, si on en croit Kenneth White, ça s’arrête là. Y’a pas de suite (sinon celle que chacun imagine).

    Kenneth White enchaîne ainsi :
    « Nous avons là, entre autres, le désir d’entrer en contact avec la nature, la difficulté de maintenir ce contact, et le risque permanent de le perdre. Quant à la fin du conte, cette poursuite sans fin du corbeau, c’est l’invitation à une recherche constante.

    Mettons-nous maintenant en route, de vallon, de crête en crête, à travers les monts calédoniens. »

    septembre 16, 2010 à 22 h 14 min

  23. Mouais… Je me demande si la meilleure morale qu’on puisse tirer d’un conte n’est pas… qu’il vaudrait toujours mieux s’abstenir d’en formuler une. Elle paraissent toujours toutes si ridicules en comparaison de ce qu’elles prétendent expliquer, non ?

    septembre 16, 2010 à 22 h 20 min

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