"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Chronique de Craô (6) : Démocratie moderne ou primitive ?

On le sait, la démocratie est le plus beau fleuron de la modernité : né dans la Grèce antique, elle s’épanouit depuis la fin de l’Ancien Régime dans les pays les plus civilisés. Ces derniers en sont d’ailleurs si fiers qu’ils n’hésitent généralement pas à prendre les armes pour l’imposer à leurs voisins archaïques.

Rappelons le principe, en quelques mots, du « moins mauvais de tous les systèmes » comme on se plaît souvent à le qualifier :

Dans un groupement donné (un pays, un parti, une commune…) chaque membre va se cacher dans un isoloir pour choisir un des candidat en lice. Dans le meilleur des cas, une majorité se dégage et le gagnant s’empresse d’imposer sa volonté à la minorité puis d’assurer sa future réélection contestée par les perdants qui n’ont qu’une idée : devenir majoritaires la prochaine fois. Dans le pire des cas (un exemple vient de nous être donné lors de l’élection à la tête du PS), on est obligé de compter et recompter les bulletins et le résultat final tient alors à peu de chose : un peu de tricherie, beaucoup de hasard (ou le contraire). Quoi qu’il en soit la communauté est ainsi artificiellement divisée, la rancune et la suspicion exacerbées et les dirigeants élus, forcément de sacrés loustics experts dans l’art tirer leur épingle dans ce drôle de jeu. Mais bon, puisqu’il paraît que la division et le conflit sont des moteurs et des gages de liberté… et que personne n’ose vraiment braver la montagne d’injures lancée sur quiconque émettra le moindre doute quant à la prétendue haute vertu de la religion nouvelle.

La démocratie primitive (si, si, ça existe !) est en comparaison beaucoup moins subtile.

Pas d’isoloir, déjà, mais plutôt une sorte de « collectivoir » dont le plus bel exemple est sans doute le fameux « arbre à palabre » africain. Pas de professionnels de la politique, non plus, ni d’experts de la chose publique : juste des vieillards — plus ou moins sages — discutant, parfois longuement, jusqu’à parvenir au consensus général. Pas de recherche effrénée du pouvoir, non plus, puisqu’il consiste davantage à préserver la tradition qu’à produire du nouveau, comporte plus de devoirs que de privilèges et n’est donc guère attractif. Pas de souci de parité, enfin, ni de rajeunissement, ni de représentation des minorités visibles, ni de tous ces raffinements modernes.

Un vieux machin totalement dépassé, quoi…

Publicités

17 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Serge Latouche :
    (sur l’art de la palabre)

    La palabre rassemble les anciens, les sages, les nobles, les guerriers, voire la population toute entière, captifs compris, sans en exclure les animaux qui peuvent, le cas échéant, avoir leur rôle à jouer et qui font souvent les frais des litiges en servant d’exutoire sous la forme du bouc émissaire. Ainsi, chez les Bobo du Burkina-Faso, si la faute justifiait la peine de mort, on substituait pour un homme libre, ses animaux en sacrifice. Chez les Béti, si le perdant doit indemniser le plaignant en lui donnant une chèvre, ce dernier doit la tuer et en donner une partie à la famille du perdant pour effecer la rancune. Les ancêtres et les esprits sont aussi convoqués et dans certaines populations jouent un rôle important.

    […] C’est dans le palabre que se manifeste le mieux en Afrique la raison pratique et l’on peut y voir à l’oeuvre une pensée de l’action effective dans et sur le social. Il ne s’agit pas seulement d’une institution juridique, même si beaucoup l’ont réduite à une forme de tribunal, mais d’une institution politique au sens le plus large. Comme le soutien Jean-Godefroy Bidima « la palabre est donc dans le lieu par excellence du politique. »

    Cette discussion qui évolue jusqu’à l’unanimité implique l’égalité et la parfaite liberté d’expression des membres d’une même communauté d’une part et n’exclut pas de violents conflits d’autre part. La palabre « relance au sein d’une communauté la place du symbolique, elle redéfinit son identité, rappelle l’origine, assume la violence et apprête des solutions pour consolider le vivre ensemble. » (J.-G. B.)

    (L’art de la palabre, Dossier « Peuples premiers », L’Ecologiste N° 27, Automne 2008)

    décembre 11, 2008 à 23 h 20 min

  2. isidore

    L’organisation démocratique me semble évidemment plus complexe lorsqu’il s’agit de nations de plusieurs dizaines ou même centaines de millions d’individus que lorsqu’il est appliqué à l’intérieur d’un système tribal de grande stabilité.

    Ceci dit la question reste entière quant à savoir ce qu’il reste des velléités démocratiques une fois ces nations constituées.

    Pour ma part j’ai des doutes quant à la profondeur démocratique de notre système politique tant que le système de représentation et de délégation domine largement dans la prise de décision collective. Relisons « Le contrat social » de J.J. Rousseau pour retrouver les fondements de l’idée démocratique dans nos sociétés modernes et nous rendre compte que la forme actuelle n’a plus grand chose de véritablement démocratique.

    La souveraineté du peuple, qui en constitue le fondement même, ne peut se satisfaire d’une élection périodique de ses représentants. Elle doit être surtout effective et sans délégation possible dans la constitution des lois en particulier. Le référendum, beaucoup plus pratiqué chez nos voisins Suisses, en constitue le fer de lance. Avec Internet, il serait désormais plus aisé à mettre en place et à pratiquer sans retenue.

    Et je pense surtout que c’est à l’aune du local (quartier, village) qu’il est possible de mesurer la réalité effective de la démocratie à l’œuvre. Et là, malheureusement on est obligé d’admettre que le fonctionnement reste avant tout féodal et clanique.

    Certes des contre-pouvoirs persistent et justifient le fait qu’on fasse toujours référence à la démocratie, mais il s’agit surtout du système associatif qui agit sur le terrain pour contrebalancer – un peu – le système de pouvoir en place, et de la Justice quand on a affaire à des fonctionnaires honnêtes qui conservent un peu de bon sens pour interpréter les faits et se repérer dans le dédale invraisemblable de la juridiction actuelle.

    Je pense qu’on peut aussi mesurer la réalité démocratique en fonction de la densité de l’espace publique et donc le sens du service publique. Là encore on peut constater avec une certaine amertume qu’il tend à se réduire comme peau de chagrin dans notre société dévorée par l’esprit mercantile.

    Tant qu’il n’existera pas une véritable vie démocratique à l’échelon du local, la Démocratie demeurera un idéal à conquérir et un rêve pieux. Et à ce niveau là, on pourrait bien s’inspirer de ce qui se pratique dans certaines sociétés traditionnelles avec ce fameux « arbre à palabre ».

    décembre 12, 2008 à 9 h 14 min

  3. Vincent

    D’accord avec toi, sans l’échelle locale — du village, du quartier (bref à échelle « humaine ») — la démocratie est une belle mascarade.

    CLS parle, à juste titre me semble-t-il, de « niveau d’authenticité » décroissant avec la taille des groupes. (120 se fera un plaisir de citer le passage)

    Une chose me gêne dans les référendums que tu sembles appeler de tes voeux. En dehors du fait que les questions qu’ils posent sont toujours biaisées (car venant « d’en haut »), ils survalorisent en effet l’isoloir. Je préfère du coup bien mieux, je crois, le contre-pouvoir associatif (l’association, qu’elle qu’elle soit, étant déjà en soi un « collectivoir »).

    décembre 12, 2008 à 13 h 10 min

  4. isidore

    Effectivement, tu pointes la limite de la formule référendum. Mais comment faire quand il s’agit de la nation entière ? C’est peut-être même l’entité « nation » qui mérite d’être dépassée pour pouvoir inventer une démocratie de plus grande maturité ?

    décembre 12, 2008 à 13 h 18 min

  5. 120

    Ecrit par Claude Lévi-Strauss :

    Il y a un grand nombre de sociétés primitives — je ne dirai pas toutes, mais on les rencontre dans les régions du monde les plus diverses — où nous voyons une ébauche de société politique et de gouvernement soit populaire, soit représentatif, puisque les décisions y sont prises par l’ensemble de la population réunie en grand conseil, ou bien par les notables, chefs de clans ou pêtres, chefs religieux. Dans ces sociétés, on délibère, et on vote. Mais les votes n’y sont jamais pris qu’à l’unanimité. On semble croire que s’il existait, au moment d’une décision importante, et dans une fraction aussi minime qu’on voudra de la société, des sentiments d’amertume, tels ceux qui s’attachent à la position de vaincu dans une consultation électorale, ces sentiments mêmes, la mauvaise volonté, la tristesse de n’avoir pas été suivi, agiraient avec une puissance presque magique pour compromettre le résultat obtenu. […] La société essaie de se perpétuer comme une horloge où tous les rouages participent harmonieusement à la même activité, et non comme ces machines qui semblent receler dans leur sein un antagonisme latent : celui de la source de chaleur et celui de l’organe de refroidissement.

    *

    Nous savons bien qu’il existe une différence non seulement de degré, mais de nature, entre la gestion d’un conseil municipal et la gestion d’un parlement ; dans le premier cas les décisions ne sont pas surtout prises en fonction d’un certain contenu idéologique, elles sont aussi fondées sur la connaissance de ce que pensent Pierre, Paul ou Jacques, et surtout de ce qu’ils sont concrètement. On peut appréhender des conduites humaines de façon globale. Il y a certes des idées aussi en jeu, mais elles sont interprétables par l’histoire de chaque membre de la petite commune, sa situation familiale, son activité professionnelle, et tout cela devient impossible au-delà d’un certain chiffre de population. C’est ce que j’ai appelé quelque part les niveaux d’authenticité. Même dans notre société, bien sûr, il existe des niveaux d’authenticité ; ce sont des groupes institutionnels ou non institutionnels, où les individus ont une connaissance concrète les uns des autres. Mais les niveaux inauthentiques s’y multiplient : tous ceux où les hommes réels sont séparés ou rassemblés par des intermédiaires ou des relais, qu’il s’agisse d’organes administratifs ou d’inflorescences idéologiques. Enfin, si l’ethnologue osait se permettre de jouer les éformateurs, de dire : « voilà à quoi notre expérience de milliers de sociétés peut vous servir, à vous, les hommes d’aujourd’hui », il préconiserait sans doute une décentralisation sur tous les plans, pour faire en sorte que le plus grand nombre d’activités sociales et économiques s’accomplissent à ces niveaux d’authenticité, où les groupes sont constitués d’hommes qui ont une connaissance concrète les uns des autres.

    (Georges Charbonnier, Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, Julliard, 1961)

    décembre 12, 2008 à 13 h 35 min

  6. isidore

    Là il me plait bien CLS !!!

    décembre 12, 2008 à 13 h 39 min

  7. Vincent

    A ces échelles-là, faudrait peut-être imaginer un système de… vote collectif.

    Plutôt que de semer le bronx en posant des questions qui divisent, demander aux groupements locaux (villages, quartiers, etc.) de faire « remonter » ce sur quoi ils sont unanimes.

    décembre 12, 2008 à 13 h 40 min

  8. isidore

    J’avoue que là, je me sentirai enfin concerné et potentiellement actif dans la vie publique… Mais il semble que nous en sommes encore loin, malheureusement.

    décembre 12, 2008 à 14 h 07 min

  9. donc vous êtes pour la « démocratie participative » de ségo ? pour moi c’est de la pure démagogie.

    Féodal, clanique ? aller demander aux populations d’Afrique comment ils percoivent les pouvoirs en place …

    L’arbre à palabre est encore bien le fruit de vos imaginaires fantasmés.

    J’aime bien notre système de vote caché dans un isoloir. Ca laisse à chacun, les grands, les faibles, les femmes, les hommes (même morts dans certains arrondissements de paris 🙂 ) le loisir de défendre son opinion sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit …

    Et puis, L’arbre à palabre c’est bon pour dominer les incultes. Prenons que dans le tas, il y en a un et un seul qui gère la rhétorique, la dialectique, etc. Il est sur d’être maitre du monde pour toute la vie !

    décembre 17, 2008 à 2 h 20 min

  10. Vincent

    Je ne sais pas — pour ma part — si je suis pour la « démocratie participative de Ségo ». Ne connaissant celle-ci que par média interposé (je n’y ai justement pas… « participé »), je n’en ai en effet qu’un point de vue extérieur bien insuffisant pour assurer un jugement.

    En revanche, je suis farouchement pour la valorisation des petits échelons locaux (à échelle humaine) de démocratie : conseils de quartier des grandes villes, conseils municipaux des villages, etc.

    A ce niveau-là (dans lequel je suis impliqué depuis une dizaine d’année) les allusions aux « méthodes préhisto » de gestion de la parole et du pouvoir (arbre à palabre, égalité réelle, recherche de l’unanimité, etc.) ne me semblent pas de simples théories abstraites et démagos, mais au contraire — sincèrement — des moyens concrets de sortir des ornières et autres impasses usuelles dans lesquelles échoue sans cesse la démocratie représentative.

    Mais bon, je ne prétends pas pour autant ne pas être influencé par mon « imaginaire fantasmé », parfois — je l’admets — débordant. 😉

    décembre 17, 2008 à 10 h 32 min

  11. Vincent

    Un exemple tout bête (parmi d’autres) : la disposition des sièges dans la salle.

    La disposition — moderne — en « conférence » (les uns à côté des autres face à une estrade où siègent des personnes plus importantes que les autres) favorise me semble-t-il un certain type de prise de parole : chacun son tour pousse son coup de gueule et rien de collectif ne se construit vraiment. Personne ne s’écoute (les « huiles » sur l’estrade font semblant, pour le principe) et chacun reste en fin de compte sur sa position. Les grandes gueules et/ou les beaux parleurs sont favorisés, ainsi que toute forme de « groupe de pression ».

    La disposition — préhisto — en « cercle(s) » (concentriques quand il y a beaucoup de monde) et sans estrade engendre en revanche un tout autre type de parole. On ne parle déjà plus uniquement au « chef » mais à tout le monde, et chacun peut dès lors plus facilement réagir, intervenir ou se faire interpeler. Du « collectif » est possible…

    Mais bon… ce n’est pas demain que ce sera généralisé (surtout, si on n’est pas très nombreux à tenter de le faire accepter)

    décembre 19, 2008 à 18 h 34 min

  12. Isidore

    Pour aller dans ton sens, j’avoue même que la forme « conférencière » de prise de parole publique m’est devenu d’un ennui vertigineux, quelque soient d’ailleurs les qualités des preneurs de parole. Je me souviens des dernières fois où je me suis laissé aller à ce genre de rituel (c’était Pierre Rabhi), et je me demandais pourquoi on avait un tel goût collectif à solliciter ainsi la bonne parole et à laisser certains se prendre au jeu. Entre adultes, je pense qu’on est tous capables de témoigner d’expériences intéressantes qui méritent d’être partagées pour nous inspirer mutuellement et fraternellement dans une recherche commune. Au lieu de ça, on se fabrique des « grands personnages » qui vont jouer le rôle de papa, de gourou ou de spécialiste génial, pour se convaincre que prendre les choses véritablement en main reste définitivement hors de portée. Comment voulez-vous qu’une démocratie existe à partir de tels désirs et de telles pratiques collectifs ?

    décembre 19, 2008 à 23 h 21 min

  13. 120

    Ecrit par Jacques Rancière :
    (qui n’y va pas par le dos de la cuillère et relance du coup le débat)

    La représentation n’a jamais été un système inventé pour pallier l’accroissement des populations. Elle n’est pas une forme d’adaptation de la démocratie aux temps modernes et aux vastes espaces. Elle est, de plein droit, une forme oligarchique, une représentation des minorités qui ont un titre à s’occuper des affaires communes. Dans l’histoire de la représentation ce sont toujours d’abord des états, des ordres, des possessions qui sont représentés, soit qu’ils soient considérés comme donnant titre à exercer le pouvoir, soit qu’un pouvoir souverain leur donne à l’occasion une voix consultative. Et l’élection n’est pas davantage en soi une forme démocratique par laquelle le peuple fait entendre sa voix. Elle est à l’origine l’expression d’un consentement qu’un pouvoir supérieur demande et qui n’est vraiment tel qu’à être unanime. L’évidence qui assimile la démocratie à la forme du gouvernement représentatif, issu de l’élection, est toute récente dans l’histoire. La représentation est dans son origine l’exact opposé de la démocratie. Nul ne l’ignore au temps des révolutions américaine et française. Les Pères fondateurs et nombre de leurs émules français y voient justement le moyen pour l’élite d’exercer en fait, au nom du peuple, le pouvoir qu’elle est obligée de lui reconnaître mais qu’il ne saurait exercer sans ruiner le principe même du gouvernement. Les disciples de Rousseau, de leur côté, ne l’admettent qu’au prix de récuser ce que le mot signifie, soit la représentation des intérêts particuliers. La volonté générale ne se divise pas et les députés ne représentent que la nation en général. La « démocratie représentative » peut sembler aujourd’hui un pléonasme. Mais cela a d’abord été un oxymore.

    Cela ne veut pas dire qu’il faille opposer les vertus de la démocratie directe aux médiations et aux déournements de la représentation, ou en appeler des apparences mensongères de la démocratie formelle à l’effectivité d’une démocratie réelle. Il est aussi faux d’identifier démocratie et représentation que de faire de l’une la réfutation de l’autre. Ce que démocratie veut dire est précisément ceci : les formes juridico-politiques des constitutions et des lois étatiques ne reposent jamais sur une seule et même logique. Ce qu’on appelle « démocratie représentative » et qu’il est plus exact d’appeler système parlementaire ou, comme Raymond Aron, « régime constitutionnel pluraliste », est une forme mixte : une forme de fonctionnement de l’Etat, initialement fondée sur le privilège des élites « naturelles » et détournée peu à peu de sa fonction par les luttes démocratiques. L’histoire sanglante des luttes pour la réforme électorale en Grande-Bretagne en est sans doute le meilleur témoignage, complaisamment effacé sous l’idylle d’une tradition anglaise de la démocratie « libérale ». Le suffrage universel n’est en rien une conséquence naturelle précisément parce qu’elle est la division de la « nature », le lien rompu entre propriétés naturelles et formes de gouvernement. Le suffrage universel est une forme mixte, née de l’oligarchie, détournée par le combat démocratique et perpétuellement reconquise par l’oligarchie qui propose ses candidats et quelquefois ses décisions au choix du corps électoral sans jamais pouvoir exlure le risque que le corps électoral se comporte comme une population de tirage au sort.

    La démocratie ne s’identifie jamais à une forme juridici-politique. Cela ne veut pas dire qu’elle soit indifférente à leur égard. Cela veut dire que le pouvoir du peuple est toujours en deçà et au-delà de ces formes.

    (La haine de la démocratie, La fabrique, 2005)

    décembre 26, 2008 à 13 h 19 min

  14. Vincent

    Que l’élection ne soit pas « en soi une forme démocratique par laquelle le peuple fait entendre sa voix », comme l’écrir Rancière (cf. extrait ci-dessus), c’est que que montre assez bien me semble-t-il l’usage qu’en fait la télé-réalité (« Pour garder X, tapez 1, pour virer Y, tapez 2 »). Loin d’être en effet un « dévoiement » décadent du système, cela me semble plutôt être un « révélateur » de sa perversion spectaculaire intrinsèque.

    Pour le dire autrement : ce qui fait « scandale », ce n’est pas tant qu’elle détourne et désacralise (donc « moque ») les procédures démocratiques, mais plutôt qu’elle en dévoile le ridicule. Bref qu’elle brise un « tabou ».

    décembre 26, 2008 à 13 h 30 min

  15. 120

    Ecrit par Jacques Rancière :
    (qui en rajoute une louche)

    On prend habituellement l’existence d’un système représentatif comme critère pertinent de démocratie. Mais ce système est lui-même un compromis instable, une résultante de forces contraires. Il tend vers la démocratie dans la mesure où il se rapproche du pouvoir de n’importe qui. De ce point de vue, on peut énumérer les règles définissant le minimum permettant à un système représentatif de se déclarer démocratique : mandats électoraux courts, non cumulables, non renouvelables ; monopole des représentants du peuple sur l’élaboration des lois ; interdiction aux fonctionnaires d’Etat d’être représentants du peuple ; réduction au minimum des campagnes et des dépenses de campagne et contrôle de l’ingérence des puissances économiques dans les processus électoraux. De telles règles n’ont rien d’extravagant et, dans le passé, bien des penseurs ou des législateurs, peu portés à l’amour inconsidéré du peuple, les ont examinées avec attention comme des moyens d’assurer l’équilibre des pouvoirs, de dissocier la représentation de la volonté générale de celle des intérêts particuliers et d’éviter ce qu’ils considéreraient comme le pire des gouvernements : le gouvernement de ceux qui aiment le pouvoir et sont adroits à s’en emparer. Il suffit pourtant aujourd’hui de les énumérer pour susciter l’hilarité. A bon droit : ce que nous appelons démocratie est un fonctionnement étatique et gouvernemental exactement inverse : élus éternels, cumulant ou alternant fonctions municipales, régionales, législatives ou ministérielles et tenant à la population par le lien essentiel de la représentation des intérêts locaux ; gouvernements qui font eux-mêmes les lois ; représentants du peuple massivement issus d’une école d’administration ; ministres ou collaborateurs de ministres recasés dans de entreprises publiques ou semi-publiques ; partis financés par la fraude sur les marchés publics ; hommes d’affaires investissant des sommes colossales dans la recherche d’un mandat électoral ; patrons d’empires médiatiques privés s’emparant à travers leurs fonctions publiques de l’empire des médias publics. En bref : l’accaparement de la chose publique par une solide alliance de l’oligarchie étatique et de l’oligarchie économique.

    […] Nous vivons dans des Etats de droit oligarchiques, c’est-à-dire dans des Etats où le pouvoir de l’oligarchie est limité par la double reconnaissance de la souveraineté populaire et des libertés individuelles. On sait les avantages de ce type d’Etats ainsi que leurs limites. Les élections y sont libres. Elles y assurent pour l’essentiel la reproduction, sous des étiquettes interchangeables, du même personnel dominant, mais les urnes n’y sont généralement pas bourrées et l’on peut s’en assurer sans risquer sa vie. L’administration n’est pas corrompue, sauf dans ces affaires de marchés publics où elle se confond avec les intérêts des partis dominants. Les libertés des individus sont respectées, au prix de notables exceptions pour tout ce qui touche à la garde des frontières et à la sécurité du territoire. La presse est libre : qui veut fonder sans aide des puissances financières un journal ou une chaîne de télévision capables de toucher l’ensemble de la population éprouvera de sérieuses difficultés, mais il ne sera pas jeté en prison. Les droits d’association, de réunion et de manifestation permettent l’organisation d’une vie démocratique, c’est-à-dire d’une vie politique indépendante de la sphère étatique. Permettre est évidemment un mot équivoque. Ces libertés ne sont pas des dons des oligarques. Elles ont été gagnées par l’action démocratique et elles ne gardent leur effectivité que par cette action. Les « droits de l’homme et du citoyen » sont les droits de ceux qui leur donnent réalité.

    (La haine de la démocratie, La fabrique, 2005)

    décembre 28, 2008 à 11 h 52 min

  16. 120

    Ecrit par Jean-Louis Brunaux :
    (sur la démocratie gauloise)

    Un Gaulois se sentait rattaché à son peuple, c’est-à-dire à une petite entité ethnique indépendante : Eduens, Parisii, Pictons, etc. Un peuple comprend au plus quelques centaines de milliers d’individus et occupe un territoire de la taille d’un de nos départements actuels en moyenne. On peut comparer ces peuples et leurs territoires aux cités grecques. D’ailleurs, les Romains les désignent par le terme civitates, qui se rapporte à cette notion de cité.

    Pourquoi ces peuples ne se regroupent-ils pas en une entité plus vaste ? La réponse réside dans l’organisation politique des Gaulois. Ceux-ci ont mis en place un système quasi démocratique mais, contrairement à nos systèmes actuels, sans représentants. Les citoyens ont donc un pouvoir direct. En contrepartie, ce système limite la taille des entités territoriales, car les assemblées doivent pouvoir regrouper tous les habitants.

    […] Le territoire d’un peuple est divisé en pagi, terme latin signifiant pays, jusqu’à cinq par peuple. Ces pagi, qui ont une certaine indépendance, possèdent leurs propres assemblées et leurs propres instances militaires. Ils servent de relais à la vie politique.

    Cela étant, les participants restent nombreux. On a découvert un enclos de plus de 11 hectares de superficie, qui a dû servir à de telles assemblées ; il pouvait réunir 20 000 à 30 000 individus. A Rome, les saepta julii (lieu de vote pour les comices) sur le Champ de Mars, près du Panthéon d’Agrippa, accueillaient 70 000 personnes, qui votaient en même temps sur deux ou trois jours.

    (Une démocratie à la gauloise, Pour la science, Dossier « Gaulois, qui étais-tu ? », n° 61, octobre-décembre 2008)

    décembre 29, 2008 à 10 h 14 min

  17. 120

    Ecrit par Serge Latouche
    (en réponse à yasté, sur les populations d’Afrique)

    Certes, les pouvoirs en place ont cherché à instrumentaliser la palabre. Les chefs d’Etat issus de l’indépendance n’ont pas manqué de l’invoquer pour liquider le multi-partisme et justifier le parti unique. […]

    A contrario, « les guerres et génocides » de ce continent, selon Bidima, ont été facilités par l’absence de palabre ». La palabre peut éviter aussi les formes de justice immédiate et expéditive comme le lynchage public ou la bastonnade qui se développenet aujourd’hui devant la carence des institutions policières et judiciaire.

    (L’art de la palabre, L’écologiste n° 27, automne 2008)

    décembre 31, 2008 à 15 h 01 min

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s