"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Il était une fois… le conte

On ne sait quand il apparut. Il y a très très longtemps. Bien avant l’écriture, assurément. Au tout début du langage, sans doute. Voire même avant.

Un de ses passeurs actuels, Henri Gougaud, vient de lui consacrer un nouvel ouvrage, Le rire de la grenouille, Petit traité de philosophie artisanale (Carnets nord, 2008) dans lequel il imagine — entre mille autres choses — la première mère, au fond d’une grotte, qui berça son enfant en lui chantonnant quelques sons rassurants. Première berceuse. Premier conte. Découverte de l’effet magique de la parole et de la voix.

Notre besoin d’histoires n’a depuis jamais véritablement cessé. Et si c’était tout simplement là le « bon usage » du langage ?

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27 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Henri Gougaud :

    Le conteur. Paul Zumthor dit de lui dans son Introduction à la poésie orale qu’il est un « pré-littéraire ». Si l’on se figure un métaphorique arbre des arts, on peut estimer que les racines de cet arbre plongent dans la magie primitive. La danse, la musique, la peinture sont d’abord des tentatives d’établir une relation avec l’Invisible. La voix du chaman, du prophète ou de l’aède est celle d’un autre, Esprit ou divinité. Pour ce qui concerne les arts de la parole, le lieu où se tient le conteur est la tronc de l’arbre, entre les racines et les deux branches maîtresses de la littérature et de l’art dramatique. C’est dans ce sens-là que le conteur est un Ancien. Non pas nécessairement un vieil homme, mais un être qui se souvient des racines. Un passeur de sève. Un serviteur de la vie, de cette force désirante qui pousse sans cesse à franchir un jour de plus, une nuit de plus.

    (Le rire de la grenouille, Petit traité de philosophie artisanale, Carnets nord, 2008)

    décembre 8, 2008 à 23 h 33 min

  2. que pensez-vous de nos contes modernes façon shrek ?
    on dit que l’absence de manichéisme et la double lecture de ces sortes de contes perturbent les enfants …

    décembre 9, 2008 à 0 h 22 min

  3. Vincent

    Je ne suis pas du tout certain que l’absence de manichéisme et le double sens soient une spécificité « moderne » des contes. Depuis la nuit des temps, il me semble, bons nombre d’entre eux s’amusent en effet justement à relativiser le Bien et le Mal comme à présenter une « morale » suffisamment floue pour permettre plusieurs interprétations possibles.

    Ce qui me semble en revanche typiquement « moderne » est le passage direct au second degré de la plupart des contes actuels, sans prendre au sérieux le premier. Comme si l’auteur voulait sans cesse montrer qu’il n’était pas dupe de son histoire, qu’il n’y croyait pas vraiment ou du moins qu’il joue avec elle (et nous) mais sans jamais perdre le contrôle.

    Pour moi un bon conte est un conte qui fonctionne « aussi » — voire même « avant tout » — au premier degré. Qui n’a pas honte, donc, de se prendre au sérieux. Qui n’a pas besoin de toujours tourner à la dérision (et devenir pour le coup « dérisoire »).

    Dans la littérature de jeunesse, on croule aujourd’hui, par exemple, sous les histoires de trois petits cochons qui font peur au méchant loup. Très bien. Ca plaît aux auteurs, aux parents, ça se vend bien… mais il me semble que ça « fonctionne » beaucoup moins bien que l’original.

    Quant à savoir si les enfants sont perturbés par les contes d’aujourd’hui, il faudrait déjà se mettre d’accord sur la « perturbation » en question.

    décembre 9, 2008 à 13 h 27 min

  4. Ourko

    « Bon usage » du langage (cf. fin de l’article initial), ça m’étonne de toi, Vincent, que tu causes comme ça !!! Tu crois aux « bons usages », toi, maintenant ?

    décembre 9, 2008 à 13 h 39 min

  5. 120

    Ecrit par Satprem :

    Toujours il y a une vieille mémoire qui remue en nous, quelque chose qui chante de l’autre côté, qui appelle ou qui hante. De l’autre côté de quoi, on ne sait pas très bien. Toujours il y a un vieil inconnu qui nous attire et qui semble si vieux, si proche, comme un inconnu qui serait quand même connu, qui serait nous-mêmes et plus que nous. Et ça tire vers quoi, on ne sait pas, et pourtant c’est comme si on avait toujours su. C’est un pays, un là-bas où l’on avait couru, joué, toujours joué, un grand espace ensoleillé qui nous habite quand même entre nos quatre mur et nos complets vestons si étriqués. Il y a une vieille musique, un vieil oiseau sauvage jamais attrapé qui bat quand même des ailes dans notre cage.

    (cité par Henri Gougaud dans Le rire de la grenouille)

    décembre 10, 2008 à 10 h 03 min

  6. 120

    Ecrit par Henri Gougaud :

    Un conte. Voilà qui vous place d’emblée sur les genoux de Dieu, ou qui vous met au chaud entre les seins de la Mère première. Que demander de plus ? Au fond, nous n’avons d’autre désir que celui-là que Dieu nous caresse. Nous ne nous l’avouerons jamais, c’est trop bête, trop simple, et nous sommes trop fiers. Mieux vaut bâtir des théories sur la possibilité ou l’impossibilité de concevoir l’Univers, sur le peu de réalité du monde, sur je ne sais quoi d’intelligent, de sec surtout, pas d’affect, des faits tangibles, des systèmes solides, mais au fond des fonds, franchement, une histoire même pas vraie, une caresse suffiraient à nous faire sourire de nos raisonnements, de nos fantômes, de toutes ces choses terrifiantes dont nous peuplons notre avenir.

    La parole conteuse est servante de la caresse. Elle garde une porte entrouverte sur cet autre lieu de nous-mêmes, sur cette chambre au fond de nous où nous n’attendons rien de plus qu’une tendresse un peu magique, un murmure, je ne sais quoi qui nous ferait soupirer d’aise. Ma seule crainte, en vérité, c’est que la porte un jour se ferme et qu’il ne nous reste plus rien que notre tête bien armée. Car je crois que la vraie folie, c’est la raison demeurée seule avec ses jeux de construction.

    (ibidem)

    décembre 10, 2008 à 10 h 13 min

  7. Vincent

    En route pour une nouvelle « pratique » donc !

    Une fois le Ciné-PP-club mis en place (ça ne devrait plus trop tarder), je propose qu’on organise régulièrement des veillées contes, réunissant — à l’ancienne — jeunes et vieux autour d’un feu de cheminée.
    N’auront le droit de venir que ceux qui auront au moins une histoire à raconter : quelle soit drôle ou terrifiante, rapportée ou inventée, lue ou récitée, merveilleuse ou salace, courte ou à rallonge, etc.
    Ca vous dit ?

    (Quelque chose me dit que ce qui « perturbe » les enfants, ce ne sont pas les contes « façon Shrek » en soi mais plutôt le fait que ce ne sont plus que des machines à écran qui les leur racontent)

    décembre 10, 2008 à 10 h 20 min

  8. isidore

    Vous me faites rêver, les amis ! Quelle imagination, mais quelle imagination !!!

    décembre 10, 2008 à 11 h 01 min

  9. 120

    Ecrit par Nancy Huston :

    A l’instar de la nature, nous ne supportons pas le vide. Sommes incapables de constater sans aussitôt chercher à « comprendre ». Et comprenons, essentiellement, par le truchement des récits, c’est-à-dire des fictions.

    Il ne nous suffit pas, à nous, d’enregistrer, construire, déduire le sens des événements qui se produisent autour de nous. Non : nous avons besoin que ce sens se déploie — et ce qui le fait se déployer, ce n’est pas le langage mais le récit. C’est pourquoi tous les humains élaborent des façons de marquer le temps (rituels, dates, calendriers, fêtes saisonnières, etc.) — marquage indispensable à l’éclosion des récits.

    Les singes peuvent apprendre des milliers de mots et manipuler tant bien que mal des signes linguistiques, mais ils ne se racontent pas d’histoire.

    Ils ne peuvent même pas se dire : « On se retrouve ici demain à la même heure » !

    Quand les antilopes arrivent devant un lit de rivière desséché, elles cherchent de l’eau ailleurs ou elles meurent de soif. Les humains, devant le même constat désolant, tout en cherchant de l’eau ailleurs, et avant de mourir de soif, interprètent. Ils prient, dansent, cherchent des coupables, se lancent dans des rituels de propitiation pour convaincre les esprits d’envoyer de la pluie…

    Le sens est promu en Sens.

    Tout est par nous ainsi traduit, métamorphosé, métaphorisé. Oui, même à l’époque moderne, désenchantée, scientifique, rationnelle, inondée de Lumières.

    Car la vie est dure, et ne dure pas, et nous sommes les seuls à le savoir.

    *

    Réel-réel : cela n’existe pas, pour les humains. Réel-fiction seulement, partout, toujours, dès lors que nous vivons dans le temps.

    La narrativité s’est développée en notre espèce comme technique de survie. Elle est inscrite dans les circonvolutions mêmes de notre cerveau. Plus faible que les autres grands primates, sur des millions d’années d’évolution, l’Homo sapiens a compris l’intérêt vital qu’il y avait pour lui à doter, par ses fabulations, le réel de Sens.

    C’est ce que nous faisons tous, tout le temps, sans le vouloir, sans le savoir, sans pouvoir nous arêter.

    La vie des primates sur la planète Terre est remplie de dangers et de menaces. Tous les primates tentent de s’en protéger en s’envoyant des signaux. Nous seuls fantasmons, extrapolons, tricotons des histoires pour survivre — et croyons dur comme fer à nos histoires.

    […]

    *

    Aucun groupement humain n’a jamais été découvert circulant tranquillement dans le réel à la manière des autres animaux : sans religion, sans tabou, sans rituel, sans généalogie, sans contes, sans magie, sans histoires, sans recours à l’imaginaire, c’est-à-dire sans fictions.

    Elaborées au long des siècles, ces fictions deviennent, par la foi que nous mettons en elles, notre réalité la plus précieuse et la plus irrécusable. Bien que toutes tissées d’imaginaire, elles engendrent un deuxième niveau de réalité, la réalité humaine, universelle sous ses avatars si dissemblables dans l’espace et dans le temsp.

    Entée sur ces fictions, constituée par elles, la conscience humaine est une machine fabuleuse… et intrinsèquement fabulatrice.

    Nous sommes l’espèce fabulatrice.

    (L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008)

    décembre 10, 2008 à 14 h 24 min

  10. 120

    Bon ok l’extrait est un peu long… mais comprenez-moi, quand Nancy Huston vous regarde comme ça… c’est difficile de l’interrompre.
    (et on a secrètement envie que ça dure)

    décembre 10, 2008 à 17 h 53 min

  11. Crâo

    Oh, mon cochon !!!
    A moins que tu préfères: oh, mon loup !!!

    décembre 10, 2008 à 18 h 47 min

  12. Vincent

    N’empêche, Nancy Huston semble confirmer l’idée — déjà évoquée ici — que ce qui distingue l’humain des autres animaux est peut-être avant tout le langage qui crée une sorte de « deuxième monde », virtuel, parallèle au monde réel et… silencieux (et que l’on rejoint d’ailleurs avant tout lorsqu’on parvient à se taire un peu).

    décembre 11, 2008 à 13 h 42 min

  13. isidore

    Ouais… je sais bien qu’on a tendance à considérer les choses de cette manière là dans notre monde utilitariste qui fait religion de l’objectivité.

    On pense qu’il existe, d’une part un monde « réel », objectif dans lequel évoluent les animaux, les plantes, la nature en général, et, d’autre part un monde fictif que l’homme s’invente grâce ou à cause du langage et qui le détourne du monde « réel »en quelque sorte.

    Mais il ne s’agit, à mon avis, que d’une croyance (pas plus mauvaise qu’une autre d’ailleurs), mais qui a pour inconvénient en ce qui me concerne, que tout ce qui touche à l’art et à la représentation, n’a aucune chance d’être perçu autrement que comme simple divertissement, dans la mesure où, créé par le langage, il n’appartiendra jamais qu’à une irréalité fictive et illusoire, hors de ce seul réel pertinent: le réel objectif.

    Toutes les aspirations à retrouver un peu plus d’instinct, de magie, à échapper à la tyrannie de la raison et des idées trop abstraites ou trop désincarnées, me semblent en fait témoigner d’une autre aspiration plus profonde qui serait celle de nous libérer de la croyance en ce réel univoque de l’objectivité, et d’éveiller cette autre part de nous même capable de ressentir aussi comme réel, tout ce qui procède et naît du et des langages.

    Ce qui signifie en clair que pour l’humain la réalité aurait deux visages: « objectif » d’une part, et « de représentation » d’autre part, sans qu’aucun des deux puisse revendiquer le monopole du réel. C’est du moins ainsi que j’ai tendance à considérer les choses.

    Et donc que la faculté du langage (tous les langages) serait l’aptitude capable de nous ouvrir et de nous permettre d’agir à l’intérieur de cette dimension du réel qu’est le « réel représenté », au même titre que toutes nos autres aptitudes nous permettant d’agir à l’intérieur du « réel objectivé »

    décembre 11, 2008 à 14 h 29 min

  14. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Il me semble parfois que nous sommes une espèce asservie au récit. On mendit un récit. Un ami vous prend le bras et vous supplie tout à coup, dans la panique, de lui procurer l’adresse d’un bon psychanalyste : c’est un héros qui cherche son roman. « Une intrigue ! », tel est le cri dès que le cri devient langage. […] De même que les abeilles récitent en rentrant à la ruche le trajet qu’elles ont accompli jusqu’à la fleur, marquant leur position par rapport au soleil, de même notre espèce semble être scrupuleusement tenue en laisse par le besoin d’une régurgitation linguistique de son expérience. L’intrigue restitue au bout des lèvres une prédation de femme, un voyage maritime, une quête sylvestre, une geste guerrière, — et cette réingestion et cette redigestion seraient pour l’espèce aussi spontanées que le battement du coeur ou la succion du sein. J’ai sans doute imaginé que plus le témoignage de cette nécessité était ancien, plus je pouvais croire que j’allais mettre la main sur la prédation initiale. Il est vrai que je collectionne aussi une ribambelle de photocopies de clichés photographiques qui reproduisent les peintures des cavernes anciennes. Ces peintures datent de – 20 000. Les cités de – 10 000. Les premiers récits notés de – 3 500. Le but serait au fond de posséder des hypothèses de récit suffisamment convaincantes pour traduire ces petites narrations pariétales des cavernes préhistoriques, car on devine sans cesse au-delà de ces figures et de ces scènes que des récits les hantent et qu’ils nous hèlent avant l’histoire comme l’enfance en nous.

    *

    Nous sommes une espèce, parmi d’autres espèces, soumises au rêve qui répète dans la nuit l’expérience du jour. De même, il nous faut assouvir le besoin d’une auto-représentation de la vie. Remarquez qu’il n’y a pas de plus riche représentation de la psychè humaine qu’un roman. La peinture, la musique, le cinéma, le théâtre, la sculpture, l’architecture mais aussi la philosophie ou la poésie sont piètres à cet égard. Le récit humain sexualisé répond peut-être à une espèce de prérationalité nécessaire, spécifique, confuse. Ce besoin de récit est particulièrement intense à certains moments de l’existence individuelle ou collective, lorsqu’il y a dépression ou crise, par exemple. Le récit fournit alors un recours à peu près unique. Il est clair que ce n’est pas une statistique, un essai, un conseil, un médicament qui sont en mesure de satisfaire cette exigence. Une manière d’y répondre, sale, proche de l’inconscient, est cette récitation psychique qu’on appelle le roman.

    *

    On raconte que les deux premières peurs, préhumaines, ont trait à la solitude et à l’obscurité. Nous aimons pouvoir faire venir à volonté un peu de compagnie et de lumières feintes. Ce sont les histoires que nous lisons et que nous tenons le soir dans nos mains. Dans le dessein de conserver cette douceur sans nom qu’est l’art, nous avons besoin que la mort et ses formes se retirent. Nous avons besoin de cesser de rationaliser, de cesser de s’ordonner ceci, de cesser de s’interdire cela. Ce dont nous avons besoin, c’est qu’un peu de lumière neuve vienne tomber de nouveau, comme un « privilège », sur les « sordidissimes » de ce monde.

    (Ecrits de l’éphémère, Galilée, 2005)

    décembre 14, 2008 à 12 h 50 min

  15. Vincent

    Je ne perçois pas comme toi, Isidore, de lien logique évident entre conception du langage en tant que « double » illusoire du réel et son dénigrement.

    Le langage (et tout système de « représentation ») me semble en effet davantage ressortir de la malédiction (pas forcément malheureuse, d’ailleurs) que du simple divertissement. On peut penser ce qu’on veut du langage, de toutes façons, une fois acquis il est impossible (sauf cas et situations extrêmes) de s’en défaire.

    L’artiste est de plus d’autant plus justifié que le « réel » en question (que l’on peut, à raison désespérer de ne jamais parvenir à atteindre) n’est de toute façon perceptible que par l’intermédiaires de « biais ». Sa tâche peut même se résumer à cette création de « biais » déroutants qui nous font entrevoir (jamais saisir pleinement) ce Réel intouchable.

    décembre 14, 2008 à 13 h 01 min

  16. Craô

    Huston et Quignard semblent parler indifféremment de contes et de romans : c’est la même chose pour vous aussi ?

    décembre 16, 2008 à 13 h 39 min

  17. Vincent

    Pour moi, s’il y a bien récit dans les deux cas — une histoire qui capte l’attention, fascine comme le prédateur hypnotisant sa proie — le roman reste réaliste (collé au réel) quand le conte franchit le mur de l’imaginaire et aborde l’univers « merveilleux » de l’insconscient.

    décembre 16, 2008 à 13 h 43 min

  18. Vincent

    D’après Henri Gougaud, le plus ancien conte répertorié est le Conte des deux frères :

    L’aîné, Anapou, est marié. Le cadet, Bitiou, est célibataire. Ce sont des paysans. Ils partagent la même ferme. Et voilà que l’épouse d’Anapou s’épend de Bitiou. Elle profite un jour de l’absence de son mari pour avouer brutalement sa passion au frère cadet, qui s’indigne. Trahir son aîné, lui ? Jamais. La femme décide alors de perdre celui qui a osé le rejeter. Un jour que Bitiou est à garder les bêtes au pâturage, elle dit à son époux que son jeune frère a voulu la violer. Fureur d’Anapou. Il attend son cadet, une hache à la main, sur le seuil de la ferme. Bitiou, sur le chemin de l’étable, est prévenu par ses boeufs, qui sont doués de parole. Il s’enfuit. Anapou le poursuit. Alors entre eux déferle un torrent infranchissable, surnaturel. C’est Râ, le dieu du Soleil qui les sépare ainsi, car il ne veut pas que les deux frères s’entretuent. Chacun sur une rive, ils se parlent. Bitiou se justifie, son innocence apparaît manifeste, mais les deux hommes, désormais, ne peuvent plus vivre ensemble. Anapou, désespéré, rentre chez lui. Bitiou s’exile au Val de l’Acacia.

    Au Val de l’Acacia où il vit en ermite, Bitiou dépose son coeur à la cime d’un arbre. Ainsi le croit-il à l’abri de tout mal. Il se trompe. Knum, le dieu-potier, prend pitié de la solitude du jeune homme. Il façonne pour lui une femme d’argile vivante. Ele est belle. Bitiou s’éprend d’elle et commet l’imprudence ordinaire des amoureux. Il lui révèle où est son coeur. Mal lui en prend. Elle veut s’en emparer. Elle fait abattre l’arbre. A l’instant où il tombe, Bitiou meurt. Alors dans sa ferme lointaine, son frère Anapou, qui est en train de déjeuner, emplit son verre d’eau et l’eau, dans son verre, se trouble. Il comprend ainsi qu’il est arrivé malheur à son cadet. Il prend son bâton et part à sa recherche.

    Il découvre son coeur dans le fruit d’une jeune pousse d’acacia. Il le plonge, pour le ranimer, dans une source fraîche. De l’eau surgit un taureau blanc. C’est Bitiou, à nouveau vivant. Sa femme d’argile, entre temps, a épousé le pharaon. Il se rend à son palais, fait sonner dans la cour ses sabots sur les dalles. La reine se penche à sa fenêtre. Elle le reconnaît sous sa nouvelle peau. Elle s’effraie. Elle exige le sacrifice du taureau. Voilà égorgée la bête blanche. De son sang naissent deux lauriers, deux lauriers aux feuilles qui parlent, sous le souffle du vent, de la beauté de la vie. La reine ne peut supporter de les entendre. Elle ordonne qu’on les abatte. Elle regarde, fière et droite, le bûcheron à l’oeuvre. Au premier coup de hache, une écharde s’envole et se fiche dans sa lèvre. Elle mord la goutte de sang qui perle. La voilà aussitôt enceinte. Elle met au monde celui qu’elle a trois fois tué. Elle le nourrit. Passent les ans. Vient le jour où Bitiou prend place sur le trône des pharaons. Alors la reine d’argile se défait en poussière et se disperse au vent.

    décembre 16, 2008 à 13 h 52 min

  19. 120

    Ecrit par Michel Tournier :
    (répondant en partie au commentaire 16)

    Il y aurait lieu ici de distinguer le conte et la nouvelle. Car si le conte ressortit à l’oralité, la nouvelle, elle, est faite pour être lue. Comme son nom l’indique, elle ressemble aux nouvelles du journal. D’ailleurs, c’est un genre réaliste, souvent sombre, brutal, pessimiste. La nouvelle est faite pour être lue solitairement, le conte au contraire est un genre convivial qui suppose un public attentif et familier réuni dans un milieu chaleureux. […]

    Il est intéressant de comparer l’attitude du conteur — l’homme de l’oral — et celle du nouvelliste — l’homme de l’écrit. Ils ont en commun un curieux mélange d’orgueil et de modestie. L’un et l’autre vous disent d’entrée de jeu et sans vergogne qu’ils vont vous raconter une histoire extraordinaire, incroyable, stupéfiante. Cela bien sûr ni un romancier ni un poète ne le feraient. C’est que le romancier et le poète se sentent et se veulent les seuls auteurs de leurs oeuvres. Ils peuvent donc difficilement en faire un éloge par trop dithyrambique. Il n’en va pas de même du conteur et du nouvelliste.

    Le nouvelliste se donne comme un réaliste pur qui se contente d’ouvrir l’oeil et l’oreille au monde qui l’entoure. Il se donne comme une sorte de reporter supérieur explorant les mystères extraordinaires du monde quotidien qui nous entoure. « Je n’invente rien, les choses sont telles que je les décris », affirme sans cesse le nouvelliste. Il est en ce sens comparable au photographe qui parcourt le monde son appareil à la main et saisit sur le vif des scènes et des personnages insolites. « Les photos que je fais, tout le monde pourrait les faire », nous disent ainsi, avec une pafaite mauvaise foi, Henri Cartier-Bresson ou Edouard Boubat. Mauvaise foi en effet, parce que c’est nier leur propre talent créateur, et ils seraient désagréablement surpris si on les croyait sur parole.

    La modestie du conteur est d’une toute autre nature. Alors que la modestie du nouvelliste renvoie à l’espace où il se meut, la modestie du conteur renvoie au temps qui l’a précédé. « Je vais vous dire le conte le plus fabuleux, le plus meveilleux que vous ayez jamais entendu », promet le conteur. Mais je n’y suis pour rien, car je l’ai recueilli de la bouche de ma grand-mère ou du conteur arabe Ibn al-Houdaïda… »

    Je pense que la modestie du conteur est plus sincère que celle du nouvelliste. En effet, la tadition joue un rôle fondamental dans le conte oral, mais il va pourtant de soi que le conteur ne récite pas par coeur un texte appris d’un autre. Il interpète à sa façon une trame ou des personnages types qu’il tient de la tradition, mais dont il use librement.

    (Les vertes lectures, Flammarion, 2006)

    décembre 18, 2008 à 14 h 00 min

  20. 120

    Ecrit par Pierre Gripari :

    Il n’y a rien de plus beau, ni de meilleur, ni de plus important au monde que de raconter des histoires. C’est mon métier, et j’en suis fier. Bien avant Gutenberg et Pasteur, je place au premier rang des bienfaiteurs de l’Homme les génies inconnus qui ont conçu l’histoire de Peau d’âne, de Blanche-Neige ou de Cendrillon.

    (Contes de la rue Broca, La Table Ronde, 1967)

    décembre 19, 2008 à 18 h 10 min

  21. Ourko

    Hé bé… ça va les chevilles, Pierrot ?

    J’imagine que si t’étais balayeur tu changerais de « plus beau métier du monde », trouverais qu’il n’y a rien de plus important que de le nettoyer de ses poussières et militerais pour l’érection d’une statue du bienfaiteur de l’Humanité — injustement méconnu — qui inventa jadis la pelle et la balayette !
    😉

    décembre 19, 2008 à 18 h 15 min

  22. Vincent

    Une différence entre le conte et le roman ?

    Il faudrait replonger dans Le rideau et L’art du roman de Kundera, je pense, qui présentent bien ce dernier (l’écrit « prosaï-comi-épique ») comme une invention toute moderne contrebalançant le développement de la pensée scientifique.

    A l’origine de la Modernité, on trouve en effet tout autant Descartes que… Cervantes.

    décembre 20, 2008 à 13 h 06 min

  23. Pascale (pour Vincent)

    Post 17 : « Pour moi, s’il y a bien récit dans les deux cas — une histoire qui capte l’attention, fascine comme le prédateur hypnotisant sa proie — le roman reste réaliste (collé au réel) quand le conte franchit le mur de l’imaginaire et aborde l’univers “merveilleux” de l’insconscient. »

    Il faut distinguer plusieurs choses, il me semble que tu fais un amalgame très confus, mais il se fait tard, et j’ai la flemme de me lancer dans le débat… Un conseil, peut-être: lis de bons romans contemporains et tu les liras aussi comme des contes (« Vers le Nord » de Jean-Paul Chabrier, pour n’en citer qu’un, un chef-d’oeuvre totalement passé sous silence par les médias). Il y a aujourd’hui d’excellents romanciers qui te feront changer d’avis, j’espère…

    décembre 21, 2008 à 0 h 29 min

  24. Vincent

    Sans te lancer dans un long débat, Pascale, comment distinguerais-tu le roman du conte ?

    (Je n’ai pour ma part aucun mal à admettre que je ne suis pas du tout spécialiste de la question et que mon commentaire 17 est au mieux réducteur, au pire complètement à côté de la plaque).

    décembre 21, 2008 à 3 h 35 min

  25. Pascale (pour Vincent)

    Pour rester franche, je ne supporte pas que l’on perde son temps à vouloir cataloguer les textes (roman, conte, nouvelle)donc je suis désolée, mais je ne le ferai, même pour toi. Je fuis ces compartiments, petites boîtes hermétiques qui ne servent qu’à rassurer ou faire fuir (selon le genre) des lecteurs qui n’en sont pas de vrais si ils choisissent leurs lectures ainsi…

    décembre 21, 2008 à 13 h 37 min

  26. Vincent (à Pascale)

    Tu ne penses pas que ça puisse être : tenter juste de cerner — comprendre — un sortilège pour pouvoir plus aisément se plonger ensuite dedans ? Ou du moins pour le faire désormais « en conscience » ?

    (Une sorte de « rassurement », donc, comme tu le pointes, mais qui n’empêche pas — bien au contraire — de se remettre en péril ensuite)

    décembre 22, 2008 à 11 h 25 min

  27. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Il y a quelque chose d’inoxydable dans les contes qui soudain m’attire de plus en plus. Quelque chose qui fait abandonner le roman pour revenir à quelque chose de plus ancien, de moins humain, de plus onirique, de plus naturel, de plus brusque dans la bouche, de plus spontané dans l’âme, de plus passionnant.

    Quelque chose d’invieillissable, d’inorientable, de pulsatif, de saccadé, de bref, d’imagé, de résumé, de noir, de dense, de jaillissant, de nourrissant aussi, d’énigmatique.

    (Abîmes, Dernier royaume III, Grasset, 2003)

    janvier 10, 2009 à 9 h 46 min

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