"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

La conscience dans tous ses états

La Modernité (dans son acception la plus large) a tendance à valoriser la conscience de veille — attentive, lucide et rationnelle — au détriment de tout autre état (sommeil, rêve, poésie…) qu’elle dénigre et méprise. Or, cet idéal utopique est concrètement impossible à tenir par l’humain réel. Il me semble en effet que plus une théorie se veut rationnelle et plus elle est, dans les faits, sujette à l’illusion, plus on tente de contrôler sa vie par la volonté — ou construire une nouvelle société sur des bases scientifiques et techniques — plus on ouvre les portes aux comportements les plus irrationnels, bref, plus on chasse l’ennemi par la porte, plus il revient — de façon imprévisible — par les fenêtres.

A cette aune, je propose que le Parti Préhistorique redonne un peu de leurs lettres de noblesse aux états de conscience dits « modifiés », ceux qui — soit dit en passant — relativisent grandement l’illusion du moi, donc, potentiellement, ses conséquences fâcheuses.

Rêvons davantage en quelque sorte mais surtout gardons-nous bien de vouloir à tout prix réaliser nos songes !

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18 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Blaise Pascal :

    Rien n’est plus raisonnable que le désaveu de la Raison.

    (Pensées)

    octobre 28, 2008 à 10 h 52 min

  2. Vincent

    Vouloir réaliser ses rêves : n’est-ce pas la preuve flagrante du peu de réalité qu’on accorde à ses rêves que de vouloir ainsi les « réaliser » ?
    (ce qui revient, en plus, dans les faits, plutôt à les « achever »)

    octobre 28, 2008 à 10 h 55 min

  3. Ourko

    Si je comprends bien, le but de cette revalorisation est somme toute assez rationnel et raisonnable, bref… reste bien « moderne ».
    Très peu pour moi !
    Je préfère bien mieux le « sauvage » quand il rentre sans prévenir par les fenêtres.
    😉

    octobre 28, 2008 à 10 h 59 min

  4. Vincent

    Chercher à « interpréter » ses rêves : une autre façon de leur accorder, en eux-mêmes, bien peu de crédit.

    octobre 28, 2008 à 11 h 30 min

  5. 120

    Ecrit par Denis Grozdanovitch :

    […] Dans L’âme romantique et le rêve (Ed.José Corti), Albert Béguin nous alerte […] quant aux éventuels méfaits de l’invasion de la rationalité diurne dans les rêves et nous explique que leur interprétation systématique ne peut que nous empêcher de nous ressourcer chaque nuit au plus profond de la dimension onirique. Pour cela, il cite un écrivain romantique allemand du nom de Steffens :

    «C’est folie que de vouloir expliquer les rêves, la part positive du sommeil, en partant de l’état de veille seulement, selon cette méthode d’exégèse psychologique qui ne voyait dans les rêves que les idées et les images à demi refoulées de la journée.»

    Et plus loin, il poursuit ainsi : «Car la réflexion qui veut se saisir elle-même en partant d’elle-même, la conscience qui ne cesse de se refléter en elle-même, produit une veille excessive, une séparation morbide d’avec ce qu’il y a de purement positif dans le sommeil… Et c’est ainsi que la conscience morbide des temps modernes est elle-même un demi-sommeil, une rêverie crépusculaire qui n’est pas le véritable sommeil mais sa caricature.»

    «Or, commente alors Béguin, ne vivre que dans le conscient, c’est se simplifier jusqu’à l’absurde et réduire notre être, si riche de possibilités et d’avertissements voilés, à une série d’actes jamais compris : car cette conscience-là, tournée vers le dehors et qui s’empresse de nier tout ce qui n’est pas elle, est le contraire de la véritable compréhension. Celle-ci tient de tout l’être et intéresse des pouvoirs d’appréhension infiniment plus ténus et plus mystérieux que ceux de l’intelligence.»

    (Le ressort secret, http://raquette.blogs.liberation.fr, 04/10/07)

    octobre 28, 2008 à 11 h 34 min

  6. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Les images ne sont les représentations de rien. Sans langage elles ne signifient pas. Que veulent dire les scènes qu’on voit sur les parois des grottes paléolithiques ? Nous l’ignorerons toujours faute des récits mythiques qu’elles prélettraient ou qu’elles condensaient.
    Les images sont préhumaines.
    Elles datent d’avant les langues naturelles dans les bouches humaines.
    Je soutiens cette thèse : Ce que le rêve a inventé chez quelques animaux fascine en amont de tout sens.
    La lettre devenue inutile, le signifiant sans signifié, la monnaie est le tiers des désirs qui s’envient.

    (Les Ombres errantes, Dernier royaume I, Grasset, 2002)

    octobre 28, 2008 à 16 h 33 min

  7. Amélie qui rigole

    tu veux bien préciser pour les lecteurs éventuels, Pascal, ce que veut dire « fascine » dans ton langage très personnel ? 🙂

    octobre 28, 2008 à 16 h 39 min

  8. Amélie qui rigole

    pascaaaaaaaaaaaaal ???? tu n’es plus là ???

    octobre 28, 2008 à 16 h 46 min

  9. Amélie

    me dis que si Quignard doit faire un tour sur le PP souvent, faudrait peut-être envisager un petit lexique dans la marge, au moins pour ses thèmes récurrents et particuliers, genre la fascination, le jadis, les sordides etc… nan ? 120 ??

    octobre 28, 2008 à 17 h 15 min

  10. Vincent

    Pour répondre à Amélie :

    Le sens précis (à supposer qu’il en ait un) que Quignard donne au mot « fasciner » est peut-être dans ces lignes, extraites de Le sexe et l’effroi (Gallimard, 1994) :

    […] Je veut méditer sur un mot romain difficile : la fascinatio. Le mot grec phallos se dit en latin le fascinus. Les chants qui l’entourent s’appellent « fescennins ». Le fascinus arrête le regard au point qu’il ne peut s’en détacher. […]
    La fascination est la perception de l’angle mort du langage. Et c’est pourquoi ce regard est toujours latéral.

    octobre 29, 2008 à 22 h 12 min

  11. 120

    Ecrit par Nancy Huston :

    Ce qui a du Sens, ce n’est pas le rêve mais le récit de rêve, qui est déjà une interprétation.

    C’est justement parce que les rêves en eux-mêmes n’ont pas de Sens (pas plus que la vie elle-même) qu’ils fournissent aux bons psychanalystes, à l’instar des récits d’enfance, un terrain de choix pour observer la manière dont chacun de nous fabrique du Sens.

    Tant pis pour les mauvais psychanalystes qui, à partir de ce matériau infiniment riche, s’évertuent à réduire tous les récits d’enfance à un seul (complexe d’OEdipe), et tous les ressorts du rêve à un seul (pansexualisme). Tant pis, surtout, pour leurs patients…

    La vérité — étonnante — est qu’à ce jour, aucun scientifique digne de ce nom n’a avancé d’explication convaincante de l’apparition des rêves au cours de l’évolution des espèces animales supérieures sur la planète Terre.

    Oui, tous les oiseaux et mammifères rêvent (à une exception près, délicieuse : l’ornithorynque !).

    L’oppossum, animal « fossile » qui existe sur le continent américain depuis 180 millions d’années, rêve lui aussi. Quels désirs inconscients inavouables exprimeraient les rêves d’un bébé oppossum ?

    Les poules rêvent de blé, disait déjà le Talmud !

    *

    Les rêves, comme le dit si bien Shakespeare, sont les rejetons d’un cerveau désoeuvré.

    Les neurologues contemporains confirment : pendant les périodes de « sommeil paradoxal » — ces quatre ou cinq périodes d’un vingtaine de minutes par nuit au cours desquelles nous rêvons activement, avec de rapides mouvements des yeux –, alors que certaines régions du cerveau sont au repos et certaines connexions défaites, d’autres régions et connexions continuent de fonctionner. N’étant plus coordonnées par l’instance centralisatrice du je pleinement conscient, elles ressassent des contenus un peu au hasard : traces des événements de la journée, images marquantes, bribes de souvenirs, etc.

    En d’autres termes, ce ne sont pas à proprement parler les rêves qui nous racontent des histoires, mais bel et bien notre cerveau qui, au réveil — et, derechef, sans qu’on lui demande rien –, produit une histoire et lui attribue aussitôt un sens. Sens qui nous paraît énigmatique… et pour cause !

    C’est assez prodigieux, quand on y pense : notre cerveau, même s’il a subi des lésions et perdu une partie de sa cohérence diurne, persiste à nous proposer des récits abracadabrants à partir de nos rêves. Son mécanisme narratif inné continue de combiner et d’organiser… Il tient à nous enchanter, à nous troubler, à nous envoûter — à nous entraîner, encore et encore, dans le monde humain qui est le monde des fictions.

    Aucun régime politique ne pourra jamais maîtriser ce phénomène-là. Platon aurait beau chasser de sa République poètes et dramaturges ; aucun tyran, dictateur, monarque ou président ne pourra bannir les rêves, cauchemars, fantasmes et délires, toute cette activité fébrile par laquelle notre cerveau concocte des histoires et y prête foi, afin que notre existence soit non seulement un existence mais une vie, afin qu’elle nous semble suivre une trajectoire, correspondre à un destin, avoir un Sens.
    Jamais ne pourra être dompté l’inénarable cerveau conteur qui fait notre humanité.

    (L’espèce fabulatrice, Acte Sud, 2008)

    octobre 29, 2008 à 22 h 32 min

  12. Craô

    De façon insidieuse, Vincent, n’est-ce pas un éloge de la drogue que tu nous chantes là ?
    Tu veux que le P.P. soit interdit ou quoi ?

    novembre 1, 2008 à 14 h 47 min

  13. 120

    Ecrit par Yvan Amar :

    La sagesse n’est pas de nous couper du rêve, mais d’intégrer nos expériences intérieures, comme les peuples premiers. Les adultes post-modernes doivent donc réinventer des rituels d’initiation.

    […]

    En explorant les mécanismes profonds qui nous font aller vers les drogues, peut-être nous approcherons-nous de ce qui fait que, dans certaines civilisations, leur usage était complètement intégré à la vie traditionnelle. D’abord, il y a le simple phénomène, je dirais de curiosité, qui, en lui même, n’est jamais innocent. Etymologiquement, curieux vient de « chercher en cercle » — ça suppose dnc un mouvement très particulier, que l’on va retrouver dans beaucoup de phénomènes liés à la drogue, à certaines ivresses mystiques ou à certaines pratiques visant à engendrer de telles expériences. Ce qui nous pousse vers l’expérience hallucinogène, c’est d’abord une forme d’insatisfaction : ce que nous appelons la « réalité quotidienne » ne se suffit pas à elle-même, et la façon dont nous vivons cette réalité, ne nous permet pas d’en percevoir le sens. Or la prise d’un psychotrope a au moins deux effets : la réalité quotidienne va nous sembler plus satisfaisante ; et nous allons avoir la capacité de hisser notre niveau de conscience à un degré tel que ce qui n’était pas perçu ou compris va l’être, pendant un court moment où notre existence va prendre sens, peut-être pas exprimable de façon logique, mais perçu comme très convaincant, car associé à des sensations intenses.

    […] Le mot « psychotrope » se réfère à des plantes très puissantes, comme la mescaline, le peyolt et autres cactus ou lianes aptes à générer des voyages intérieurs profonds, où le psychisme se trouve bouleversé : c’est là l’aspect initiatique. Qui dit initiatique dit épreuve, donc confrontation à une réalité d’un autre ordre — avec la capacité ou non d’intégrer ce nouvel ordre de conscience, réfléchissant comme un miroir les arcanes et dédales du consommateur. Dans les civilisations traditionnelles, si ce genre d’expérience était justement fait dans le cadre d’une transmission, c’était bien pour que cette confrontation ne tourne pas au désastre, mais devienne un voyage initiatique d’intégration de nouvelles données de la conscience, permettant l’acquisition d’une compréhension nouvelle. Chez nous, le fait d’absorber une substance par compensation, parce que la vie n’est pas satisfaisante, met en avant la « première drogue d’entre toute » : le rêve. Que fait-on face à un quotidien insatisfaisant ? Dès l’enfance, il y a deux types de comportement : certains vont agir et transformer ce quotidien en faisant des efforts ; d’autres vont rêver un autre quotidien, parfois pour s’y réfugier entièrement, oubliant un réel trop dur où ils sont dominés, handicapés, malheureux […]

    (Pourquoi se drogue-t-on ?, 20 ans d’entretiens visionnaires pour donner sens à la vie, Nouvelles Clés n° 58, été 2008)

    novembre 1, 2008 à 15 h 14 min

  14. Vincent

    A mon avis, Yvan Amar manque une dimension essentielle de l’usage des drogues (du moins dans les sociétés dites « primitives » ou « du tohu-bohu ») : celle qui correspondrait aux jeux d’ivresse — l’ilinx — tels que les a défini et étudié Roger Caillois.

    On en avait parlé un peu cet été dans cet article sur les masques :
    http://www.partiprehistorique.fr/2008/07/17/le-jeu-troublant-des-masques/

    novembre 1, 2008 à 15 h 19 min

  15. 120

    Ecrit par J.M.G. Le Clézio :

    Le kava est un breuvage pour la nuit. Il engourdit les muqueuses et ralentit le corps, mais pas l’esprit. Il fait flotter. Il instille de la philosohie. Sa douceur amère, au goût terreux, recouvre le monde extérieur d’un halo à peine dérisoire (je parle pour moi). Le kava a sans doute éteint nombre de guerres, voire de simples conflits domestiques. Le monde moderne en aurait bien besoin.

    (Raga, Approche du continent invisible, Seuil, 2006)

    novembre 2, 2008 à 17 h 27 min

  16. 120

    Ecrit par J.M.G. Le Clézio :

    […] Mais agir, ce n’est pas forcément savoir ce qu’on fait. Si rêver c’est apathique, oui, bien sûr, on peut opposer le rêve à l’action, mais on peut aussi agir en se laissant dériver. Les activités cérébrales sont réparties curieusement ; je pense qu’il doit y avoir un très faible pourcentage — je ne vous donnerai pas le chiffre exact ! — d’activités cérébrales conscientes, utiles mêmes. Et là, on rejoint peut-être la conception du monde mexicain. De toutes les activités humaines, peut-être douze pour cent sont vraiment conscientes. Tout le reste, ce sont des essais, des tentatives qui avortent et ne donnent rien ; des impasses dans lequelles on tombe ; des gestes inutiles.

    (Ailleurs, Entretiens sur France-Culture avec Jean-Louis Ezine, Arléa, 2006)

    novembre 5, 2008 à 12 h 48 min

  17. Craô

    Les activités non conscientes des « impasses », des « gestes inutiles » ?

    Ben dis donc, le Prix Nobel n’empêche pas d’écrire de sacrées conneries !

    novembre 5, 2008 à 12 h 50 min

  18. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    […] La conscience, qui n’est jamais qu’un écho de la langue du groupe. […]

    (Pascal Quignard le solitaire, Rencontre avec Chantal Lapeyre-Desmaison, Les Flohic, 2001)

    novembre 29, 2008 à 11 h 49 min

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