"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

A la recherche de la musique perdue

Tentons d’ouvrir le vaste (et casse-gueule) sujet de la musique préhistorique. A quoi pouvait-elle donc bien ressembler ?

A ma connaissance, la plus ancienne musique connue à ce jour est celle de la Grèce antique, savamment reconstituée à partir de fragments écrits miraculeusement retrouvés. Cela ressemblait apparemment un peu près à ça :

http://fr.youtube.com/watch?v=1wj7lD56R4c

(Un album chez Harmonia mundi permet d’approfondir l’approche, pour ceux qui le souhaitent)

Pour remonter au-delà, l’archéologie musicale bute sur une limite infranchissable : l’invention de l’écriture.  L’éthnologie prend alors, d’une certaine façon, le relais en nous permettant d’observer les pratiques musicales des peuples dits « primitifs ». On trouve alors des choses de ce genre :

http://fr.youtube.com/watch?v=WA_xjI8Qk3c&feature=relate

Cela vous inspire-t-il quelques menues — ou profondes — réflexions ?

 

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63 Réponses

  1. Vincent

    Première réflexion :

    On n’a jamais eu à notre portée tant de musiques différentes qu’aujourd’hui, en Occident (post)moderne. Toutes les origines — spatiales et temporelles — se côtoient et provoque un mélange qui enrichit en même temps qu’il embrouille l’idée qu’on peut se faire de la musique.

    octobre 24, 2008 à 11 h 52 min

  2. Vincent

    Première conséquence :

    Cette juxtaposition permet de prendre conscience que « notre » approche dominante actuelle — que l’on pourrait qualifier rapidement de consommation spectaculaire et culturelle — n’en est après tout qu’une parmi d’autres.

    octobre 24, 2008 à 12 h 25 min

  3. Isidore

    T’es fou, ou quoi ? Si tu me branches là-dessus, on va tous en attraper une migraine carabinée !!!

    octobre 24, 2008 à 12 h 44 min

  4. Vincent

    Y’a des remèdes — au cas où — contre ça, alors… même pas peur !!!

    octobre 24, 2008 à 16 h 31 min

  5. Craô

    Ainsi, tu te défilerais, Isidore ?
    Ce serait bien la première fois.
    Ça ne te ressemble pas.

    octobre 24, 2008 à 16 h 32 min

  6. Dr Ruth

    au choix…
    zomig
    propophan
    baume du tigre et langoureux massages

    octobre 24, 2008 à 17 h 17 min

  7. Isidore

    En ces jours pathétiques
    Où tout se vend, tout s’achète
    Dans le rythme frénétique
    D’un yoyo burlesque,
    Où d’un regard abruti
    Devant la machine à sous
    Chacun rêve encore
    De châteaux princiers
    Et de belles princesses endormies,
    Méfiez vous ! les amis,
    Méfiez-vous ! je vous le dis,
    Des bonimenteurs et autres charlatans,
    Musiciens de pacotilles
    Et faiseurs de farces et attrapes!
    Ils vous charmeront comme des serpents
    Se glissant furtivement dans vos nuits,
    Et puis ils vous entraîneront
    Dans leurs sordides chimères
    Pour finalement vous extorquer
    Quelques misérables deniers.
    Oui, braves gens, fuyez !
    Fuyez, je vous dis !
    Je vous en conjure, fuyez !
    Et laissez les donc seuls, se défiler
    Impotents, ventripotents et misérables
    Au rythme de leur lamentable musique !
    Oui, laissez ces pauvres esseulés,
    S’enfoncer dans la nuit lugubre,
    Dévorés par l’implacable Ennui
    Grand ordonnateur à moteur
    Du grand Néant Délirant,
    Souverain de ce vaste monde !

    octobre 24, 2008 à 22 h 20 min

  8. Ourko

    Même pas mal à la tête !
    😉

    octobre 25, 2008 à 9 h 38 min

  9. Vincent

    Je ne sais pas, pour ma part, ce qu’est la « bonne » ou la « mauvaise » musique, où sont ni comment reconnaître les « vrais » musiciens et les « bonimenteurs, charlatans et autres musiciens de pacotille ».

    Je ne ressens donc pas le besoin de « fuir » que tu évoques, Isidore.

    Je constate juste, de façon générale, que la musique que je suis censé apprécier, ne serait-ce que par formatage — la musique que j’ai qualifié de consommation spectaculaire et culturelle — me lasse de plus en plus. Je m’en éloigne, donc, et en quelque sorte n’y croit plus vraiment.

    Quasiment plus de disques, donc, ni de concerts…

    octobre 25, 2008 à 9 h 54 min

  10. Isidore

    Je te rassure tout de suite, Vincent, mon petit délire ne visait nullement à départager bonne ou mauvaise musique, « musiciens de pacotille » et « grands musiciens », ni même à imaginer des critères définitifs pour établir la sélection, mais plutôt à imager, d’une façon quelque peu fantaisiste, la relation « consumériste et spectaculaire » telle que tu la désignais précédemment. Et je voyais ainsi tous les musiciens se défiler dans la nuit lugubre, impuissants et impotents, tandis que leurs auditeurs-consommateurs fuyaient de leur côté sur un fond de panique générale… C’est assez gai, finalement. comme image…

    Tout ça pour dire que je te rejoins dans ta manière d’appréhender le problème… mais que je ne sais pas trop par quel bout prendre la chose…

    octobre 25, 2008 à 10 h 31 min

  11. Vincent

    Il me semble qu’une approche historique (et ethnologique) de la musique est nécessaire, ne serait-ce que pour prendre conscience à quel point celle qui domine aujourd’hui est tout bonnement moderne (corélée aux valeurs de la Modernité), donc vouée à être dépassée.

    Pour parvenir ensuite à entrevoir ce que pourrait être — ou est déjà — une musique post-moderne, il suffirait peut-être d’imaginer ce qui dans les conceptions antérieures (ou exotiques) de la musique pourrait être réactivé.

    octobre 25, 2008 à 10 h 42 min

  12. Vincent

    Déjà prendre conscience (et partager l’idée) que la musique n’a pas toujours été :
    – une consommation (échangée comme toute autre marchandise contre de l’argent),
    – un spectacle (avec des virtuoses sur scène devant un public admiratif)
    – une culture (de l’ordre donc du loisir, du divertissement et, plus ou moins directement, de la « distinction » sociale).

    octobre 25, 2008 à 10 h 52 min

  13. 120

    Ecrit par Paul Valéry :

    J’aime dans la vie moderne ce qui permet de mener une vie non-moderne.

    (Cahiers, Tome 1, Gallimard, 1973)

    octobre 25, 2008 à 10 h 56 min

  14. Isidore

    Quelques pistes de réflexions en rapport avec ton commentaire:

    – Rechercher quelle approche de la musique (la faire ou l’écouter) serait capable d’induire une relation aussi vitale et nécessaire que boire ou respirer par exemple.

    – Réinventer une pratique et une forme de rituels capable d’unifier l’aspect divertissement et l’aspect thérapeutique de l’art en général: le poète et le chaman. En voulant séparer les musiciens de scène des musico-thérapeutes, on s’égare, à mon avis.

    – Retrouver le lien fondamental et la complémentarité entre pratique « amateur » et pratique « professionnelle ».

    – Retrouver la nécessité non spectaculaire de la scène et sa fonction essentielle dans l’art en général. Autrement dit, distinguer la « scène-instrument du pouvoir » de la « scène-nécessité de la représentation »

    octobre 25, 2008 à 11 h 01 min

  15. 120

    Ecrit par Pierre Clastres :

    Presque sans transition, la nuit s’est emparée de la forêt, et la masse des grands arbres paraît se faire plus proche. Avec l’obscurité s’installe aussi le silence ; oiseaux et singes se sont tus et seules se laissent entendre, lugubres, les six notes désespérées de l’urutau. Et, comme par tacite entente avec le recueillement général en quoi se disposent êtres et choses, aucun bruit ne surgit plus de cet espace furtivement habité où campe un petit groupe d’hommes. Là fait étape une bande d’Indiens Guayaki. Avivé parfois d’un coup de vent, le rougeoiment de cinq ou six feux familiaux arrache à l’ombre le cercle vague des abris de palme dont chacun, frêle et passagère demeure des nomades, protège la halte d’une famille. Les conversations chuchotées qui ont suivi le repas ont peu à peu cessé ; les femmes, étreignant encore leurs enfants blottis, dorment. On pourrait croire endormis aussi les hommes qui, assis auprès de leur feu, montent une garde muette et rigoureusement immobile. Ils ne dorment pas cependant et leur regard pensif, retenu aux ténèbres voisines, montre une attente rêveuse. Car les hommes s’apprêtent à chanter et ce soir, comme parfois à cette heure propice, ils vont entonner, chacun pour soi, le chant des chasseurs : leur méditation prépare l’accord subtil d’une âme et d’un instant aux paroles qui vont le dire. Une voix bientôt s’élève, presque imperceptible d’abord, tant elle naît intérieure, murmure prudent qui n’articule rien encore de se vouer avec patience à la quête d’un ton et d’un discours exacts. Mais elle monte peu à peu, le chanteur est désormais sûr de lui et soudain, éclatant, libre et tendu, son chant jaillit. Stimulée, une seconde voix se joint à la première, puis une autre ; elles jettent des paroles hâtives, comme des réponses à des questions qu’elles devanceraient toujours. Les hommes chantent tous maintenant. Ils sont toujours immobiles, le regard un peu perdu ; ils chantent tous ensemble, mais chacun chante son propre chant. Ils sont maîtres de la nuit et chacun s’y veut maître de soi.

    Mais précipitées, ardentes et graves, les paroles des chasseurs aché* se croisent, à leur insu, en un dialogue qu’elles voulaient oublier.

    (La société contre l’Etat, Recherches d’anthropologie politique, Minuit, 1974)

    * Aché : autodénomination des Guayaki

    octobre 25, 2008 à 12 h 45 min

  16. Vincent

    Cette scène (assez magique, je trouve) racontée par Clastres me fait penser (allez savoir pourquoi) à une autre qui m’avait marquée dans le film culte Little Big Man : le « chant de la mort » qu’entonne l’Indien avant de mourir. J’aime beaucoup cette idée que chacun à un chant propre qu’il ne devra chanter qu’une seule fois : avant de mourir.

    octobre 26, 2008 à 12 h 22 min

  17. Ourko

    Une bonne idée, oui, à diffuser auprès des chanteurs de variétés !

    (Ceux de la Star ac’, on l’air de connaître et pratiquer déjà, en même temps : un « tube » et ils disparaissent. Ca c’est PP !! 😉 )

    octobre 26, 2008 à 12 h 25 min

  18. Isidore

    On peut aussi aborder la question de la musique aujourd’hui par une interrogation concernant les différences palpables entre musiques diffusées mécaniquement et musiques « vivantes », produites sur scène.

    En effet quand je pense au travail de préparation, de concentration nécessaire avant toute montée en scène, et aussi à tous les éléments qu’il faut maîtriser pour que la « magie » de la représentation se réalise (ou pas d’ailleurs) dans une relation assez mystérieuse avec le public, acteur à sa manière au même titre que l’artiste en scène, on ne me fera pas croire qu’il puisse y avoir la moindre équivalence avec la situation d’auditeur d’un enregistrement de ce même spectacle…Qu’un simple enregistrement mécanique puisse réaliser tout seul cette alchimie compliquée me laisse fort dubitatif. Je le dis à partir de ma simple expérience.

    Pourtant il est indéniable que l’enregistrement exerce une fascination particulière et induit une relation particulière et bien réelle avec la musique.

    Mais plus ça va plus j’ai l’impression qu’il s’agit là, en réalité de « la voix des morts » et de la puissance particulière d’envoûtement exercé par la mort… mais en tant que miroir inversé de la vie, et qui donne donc l’exacte image en miroir de ce que la chose vivante offre. L’émotion est si ressemblante qu’on se laisse duper, mais la signification est toute autre car il s’agit de cette étrange complaisance à l’égard de la Mort que Thomas Mann, dans « La montagne magique » stigmatise comme « péché majeur contre l’esprit ». Le temps mécanique de la reproduction mécanique s’accommode parfaitement de l’éternité de la mort alors qu’il s’avère incompatible avec le temps éphémère et fragile du présent de la vie.

    Il ne s’agit pas d’être moraliste en portant un quelconque jugement sur cette fascination que peut exercer la mort (pourquoi pas, après tout ?), mais de réfléchir aux conséquences logiques de cette complaisance morbide.

    Il s’agit en réalité du rapport profond que nos sociétés entretiennent avec la vie qui révèle la tentation dominante et inconsciente de lui préférer la mort, en fin de compte.

    Mais avons nous l’honnêteté et suffisamment le goût de vivre pour le reconnaître vraiment ?

    octobre 26, 2008 à 15 h 36 min

  19. Hier, en auditionnant sur le mp3 de ma fille, le morceau de musique qu’elle voulait me faire connaître, j’ai été étrangement plongé dans un climat intérieur que je connaissais bien lorsque j’étais adolescent.

    Il s’agit d’une impression à la fois fort agréable, se nourrissant des rythmes et des sons produits, métamorphosés bizarrement par la machine qui les diffuse dans mes oreilles, et d’un étrange malaise me faisant voir avec une certaine angoisse la « vraie vie » se dérouler loin de moi, loin de toute cette petite médiocrité du quotidien, et me révélant soudain le formidable Ennui qui règne sur cette consternante platitude.

    Si je me laisse envahir par cette sensation, par cette sorte d’envoûtement produit par la machine, alors la vie me paraît effectivement de plus en plus ennuyeuse, et je me sens irrémédiablement condamné à végéter loin d’une abondance que j’imagine se manifester si loin de moi.

    Je comprends aujourd’hui qu’il s’agit bien, en réalité, de ce chant des sirènes, capable de nous envoûter pour nous attirer vers cet ailleurs désincarné où la vie terrestre a déserté définitivement. Et je le comprends aujourd’hui où il me semble à peu près clair qu’il n’existe pas d’autre vie ici-bas que celle d’ici-et-maintenant; cet ici-et-maintenant du « présent » et de la « présence au monde » qui en constitue le seul et impérieux défi.

    J’avais oublié la toxicité de ces petits appareils et je ne sais pas comment mettre en garde ma fifille qui, étrangement, sous l’effet conjugué du lycée (et son rythme infernal ne lui laissant plus une minute de son temps personnel), du mp3 et de MSN sur l’ordinateur s’ennuie de plus en plus, sans pouvoir reconnaître que l’action additionnée de ces drogues douces parvient, avec une efficacité redoutable, à la déraciner de son propre élan vital et à la mettre peu à peu à côté de sa propre vie. Il s’agit bien d’une étrange fascination exercée par l’appel de la mort… si communément admise, tolérée et même cultivée aujourd’hui. Bizarre, bizarre…

    octobre 26, 2008 à 17 h 25 min

  20. Vincent

    J’entends bien ton raisonnement, Isidore (d’autant plus que cette question est entre nous un sujet de débat de longue date) mais je ne parviens pas à t’y suivre pour, « à chaud », deux raisons :

    – La musique ne se cantonne pas à la dichotomie musique de scène/musique enregistrée. Il existe au moins une troisième voie (celle qui justement m’intéresse parce qu’elle n’est pas « spectaculaire ») : la musique « vivante » sans scène.

    – La « vie » et la « mort » (pour reprendre tes termes) se partagent tout autant la musique de scène que la musique enregistrée. Toutes les musiques de scène ne sont pas en effet, à mon sens, aussi vivantes que tu le laisses entendre (il faudrait relire Glenn Gould justifiant son arrêt des concerts) et toutes les écoutes de musique enregistrée ne sont pas forcément… « adolescentes ».

    octobre 26, 2008 à 22 h 35 min

  21. Vincent

    Autre réflexion de fond que tes remarques soulève (un peu plus « à froid ») :

    – Toute musique n’est-elle pas — par essence même — justement un « chant de sirène », cet envoûtement attirant vers un ailleurs plus ou moins désincarné que tu sembles dénoncer ?
    (cf. le dernier ouvrage de Quignard, Boutès, qui est pile sur le sujet)

    octobre 26, 2008 à 23 h 15 min

  22. Vincent

    S’il me fallait utiliser comme toi les termes de « vivant » et de « mort » pour qualifier la musique (ce qui ne me serait a priori pas venu à l’idée) je crois que je préfèrerais dire que la première écoute, seule — qu’elle soit « directe » ou enregistrée » — est potentiellement vivante (si elle se fait avec l’attention nécessaire), les suivantes (visant moins la surprise de la découverte que l’éternel ressassement du souvenir) étant en comparaison (même quand il s’agit de la soit-disant « grande » musique) beaucoup plus « mortes ».

    octobre 27, 2008 à 9 h 30 min

  23. Vincent

    Sinon, je viens de revisionner Little Big Man sans retrouver la scène évoquée au commentaire 16. Il se peut donc que ce soit plutôt dans l’autre film-culte qu’est pour moi Jeremiah Johnson (ça me donne unbon alibi pour le revoir).

    Au fait, ça vous dirait une rubrique « Film-PP-culte » ? Yatsé, tu penses qu’on peut faire un article en proposant de les visionner sur Dailymotion ou You-Tubes quand on les y trouve ?

    octobre 27, 2008 à 9 h 34 min

  24. Vincent

    Mouais… pas sûr, en fait, de « tenir » bien longtemps la position du commentaire 22. En me remémorant tout ce que Quignard a pu écrire sur la musique je me demande en effet si l’essence même de son « pouvoir d’envoûtement » n’est pas justement cette capacité à rechercher, approcher ou évoquer ce fredon sourd, oublié, qui nous hante un peu tous.

    Rien de « mortifère » donc là-dedans.

    La répétition mécanique des musiques que permet l’enregistrement ne serait, pour le coup, qu’un redoublement de cette caractéristique : on retrouverait simplement de façon obsédante l’enregistrement qui nous évoque, à chaque fois, ce fredon obsédant.

    Certes, il y a là quelque chose de comparable à l’effet de la drogue (sans effet secondaire, a priori…), mais faut-il vraiment ne valoriser que la raison et la conscience de veille… et supposer, de plus, que la musique y a partie liée ?

    octobre 27, 2008 à 9 h 55 min

  25. Vincent

    Toute cette discussion qui s’engage ouvre de vastes champs de réflexion qui ne sont pas simples à manier : histoire et sens de la musique, de la scène, de la répétition, etc…

    Dans Bruit, Essai sur l’économie politique de la musique, (Fayard, 2001), Jacques Attali propose une histoire de la musique distinguant trois périodes, trois codes, trois modes d’organisation, bref… trois idéologies musicales (la quatrième étant celle qui est en train de se constituer) qui peuvent — à mon sens — nous aider à y voir un peu plus clair :

    « Dans les sociétés dominées par le religieux, puis dans les empires, tout se passait comme si la musique était utilisée et produite, dans le rituel et l’impérial, pour faire oublier la menace de la violence. Puis, au début du marché, elle a été employée à faire croire à l’harmonie du monde et à la légitimité du pouvoir marchand. Dans la société industrielle, elle a servi à faire taire en produisant en série une musique répétitive et en tentant de censurer le reste des bruits humains.

    Lorsque, dans les toutes premières sociétés, le pouvoir a voulu faire oublier la menace, la musique était métaphore du sacrifice rituel du bouc émissaire. Lorsqu’il a voulu faire croire, la musique est devenue mise en scène, représentation de l’ordre de l’échange. Lorsqu’il a tenté de faire taire, elle a été reproduite et normalisée — répétition.

    Faire oublier, faire croire, faire taire : dans les trois cas, une forme de pouvoir — sacré lorsqu’il s’est agi de faire oublier la peur et la violence ; représentatif lorsqu’on s’est attaché à faire croire à l’ordre et à l’harmonie ; répétitif lorsqu’il s’agit de faire taire ceux qui le contestent.

    A chaque fois la musique échappe, refuse sa soumission, annonce la subversion du code en place et la venue d’un pouvoir en devenir.

    Rituel contre violence. Clarté contre peur. Pouvoir contre harmonie — bruits détruisant des ordres pour en structurer de nouveaux : peur, clarté, pouvoir, et, au-delà : liberté. »

    octobre 27, 2008 à 10 h 18 min

  26. Isidore

    Com.20
    Le fait de désigner un aspect de la question ne signifie nullement qu’on veuille la réduire à ce seul aspect, il me semble? Stigmatiser les tendances criminelles de notre humanité, par exemple, n’implique pas forcément la volonté de la considérer uniquement comme une bande de gredins sanguinaires. Ceci dit ta troisième voie m’intéresse. Peux-tu donner quelques précisions ?

    Je partage aussi ton avis concernant l’aspect pas forcément vivant de la scène… et d’autant plus aujourd’hui que c’est la musique enregistrée qui constitue l’étalon esthétique et technique, à mon avis.

    Com.21
    Et bien non, je prétends justement que toute musique n’est pas forcément un chant des sirènes. Elle l’est ou ne l’est pas selon certaines conditions qui peuvent concerner autant sa composition que son interprétation, et qui, dans le cas de sa reproduction mécanique, obligent à un véritable travail conscient de la part de l’auditeur pour résister à « la voix des morts » que la machine introduit, et à propos de laquelle je m’interroge.

    octobre 27, 2008 à 10 h 18 min

  27. Isidore

    Pour tenter de préciser un peu plus concrètement ce que j’entends par « vivant » ou « mort », je dirais ceci:

    Un spectacle où je m’ennuie et où « il ne se passe rien » reste une forme bénigne de ce caractère mortifère, en ce qu’elle s’apparente davantage à du néant ou du rien du tout, et ne m’affecte pas plus que ça.

    Par contre lorsque je désigne « la voix des morts », et le chant des sirènes, l’affaire est d’une autre trempe car il s’agit d’un jeu de miroir où la vie et la mort jouent au chat et la souris avec nous, pour nous entraîner par un jeu d’images ou de « fredons obsédants » d’un côté ou de l’autre, autrement dit vers une pratique incarnée ou désincarnée de l’existence, les deux étant possibles.

    Et je m’efforce de distinguer, à l’intérieur du paysage émotionnel qui m’habite, ce qui me propulse vers un état d’être plus intense et une acceptation plus grande de la contingence terrestre, de ce qui me propulse vers cette fascination de l’au-delà et vers cette tentation de renoncer à être malgré tout.

    Et je prétends aussi que les différences étant si subtiles, il n’est pas inutiles d’apprendre à les distinguer pour tenter de désigner tout ce qui participe à ce « chant des sirènes », capables de nous égarer redoutablement et nous entraîner vers une vie de mort-vivant, si communément pratiquée et honorée de nos jours.

    Mes préoccupations vont davantage vers cet aspect de la question plutôt que vers son aspect sociologique. Mais il m’intéresse aussi.

    octobre 27, 2008 à 11 h 04 min

  28. Vincent

    Des exemples de « troisième voie » (tels qu’ils me viennent un peu en vrac) :

    les chants Guayaki du commentaire 15, la musique de rue, les bals de tous ordres (du danseur zoulou de l’article à la discothèque, en passant par les bals folk, le tango, le flamenco bref tout ce qui met au centre la piste de danse plutôt que les musiciens), les groupes de potes qui se retrouvent pour chanter, ce que font les Fabulous Troubadours (à ce que j’en sais) dans leur quartier de Toulouse, etc…

    octobre 27, 2008 à 11 h 05 min

  29. Vincent

    Si musique vivante/morte signifie incarnée/désincarnée, je comprends mieux… et te suis davantage.
    Pour moi, en tout cas, la musique doit avant tout être jouée, chantée ou dansée — même mal — plutôt que simplement écoutée (même si je suis prêt à reconnaître qu’une écoute peut être, dans certaines conditions, plus « active » qu’elle n’en a l’air)

    octobre 27, 2008 à 11 h 16 min

  30. Vincent

    Tu peux préciser, steuplé, ce que tu entends pas « chant des sirènes, capables de nous égarer redoutablement et nous entraîner vers une vie de mort-vivant, si communément pratiquée et honorée de nos jours. » ?

    octobre 27, 2008 à 11 h 19 min

  31. Isidore

    Ben… par exemple qu’il y ait une telle soumission collective à l’ordre consumériste établi me semble digne d’une pratique « mort-vivante » de l’existence; ou alors qu’il y ait une telle acceptation (en prétextant en plus qu’on ne peut pas faire autrement) de conditions de travail insensées et indignes ou d’activités rémunérées complètement débiles, me semble faire partie du même cas de figure… Ou encore, cette frénésie de sécurité avant tout, de goût immodéré pour la servitude et autres aspirations « bourgeoises » caractéristiques des peuples fatigués, qui aspirent au grand repos de l’au-delà me semble participer du peu de résistance à l’appel des sirènes… etc…etc…

    octobre 27, 2008 à 12 h 05 min

  32. Isidore

    Et donc, j’ai voulu désigner ce en quoi la musique mécaniquement reproduite et diffusée à grande échelle participe à cet envoûtement au chant des sirènes, et contribue à une sorte de grande dépression collective dans nos sociétés occidentales, étant entendu qu’on ne peut réduire ce phénomène de reproduction mécanique à cet aspect ombrageux uniquement. Mais ceci ne dispense pas de le désigner ni de tenter un développement de sa claire perception.

    octobre 27, 2008 à 13 h 56 min

  33. Isidore

    Remarque, il serait tout aussi intéressant d’étudier ce en quoi le « spectacle vivant », tel qu’il est conçu aujourd’hui sous l’emprise d’une idéologie de la culture tout à fait cohérente avec l’ordre consumériste dominant, contribue tout autant à cette grande dépression collective, en particulier en se moulant à l’intérieur de la logique de la reproduction mécanique et en établissant ses critères de reconnaissance (donc d’existence sur la place publique) à l’aune des critères marchands de cette reproduction mécanique avant tout. Ton idée d’une troisième voie correspond tout à fait, à mon avis, à ce à quoi aspirent tant « d’artistes » qui ne trouvent pas du tout leur place dans ce système très confus.

    octobre 27, 2008 à 14 h 08 min

  34. Vincent

    Je ne suis en fait pas certain de partager ton point de vue sur la « grande dépression collective ». Là est peut-être le « hic » et la limite des possibilités de notre débat. Il me semble en effet qu’il y a tout autant de choses qui germent et naissent que de choses qui dégénèrent et meurent. Par tempérament — ou idéologie — je préfère en tout cas m’attacher aux premières.

    En matière musicale (dans nos sociétés occidentales), la multiplication incroyable du nombre de « petits » musiciens, jouant sans prétention à un niveau local sa propre musique, le développement d’une sphère « non-marchande » d’échange de musique par le biais du Net, les nouvelles techniques (notamment de « samples ») permettant à chacun, quel que soit son niveau, de composer à partir de fragments empruntés chez d’autres, la valeur accordée à l’improvisation (qu’elle soit celle un peu vieillissante du jazz ou celle plus récente du slam), le goût pour les musiques du monde et les expériences de métissage qu’elles suscitent, les « raves-party » même qui réveillent une forme archaïque (la transe corporelle) de rapport à la musique, etc… bref tout cela me semble non seulement stimulant mais surtout créer une « nouvelle » musique tout aussi légitime que l’ancienne et qu’il n’est même pas besoin de mettre au monde puisqu’elle est en fait déjà là.

    Il suffit — peut-être — juste de parvenir à l’accepter et la voir.

    octobre 27, 2008 à 14 h 37 min

  35. Isidore

    En fait, tu ne fais que désigner toutes les actions de résistance et d’innovation à l’ordre établi qui parviennent à émerger malgré tout… et je suis bien d’accord avec toi qu’elles existent aussi, heureusement d’ailleurs… Et moi non plus je ne m’inquiète pas outre mesure, mais ceci ne m’empêche pas de désigner ce contre quoi il leur faut lutter, et à quel prix… Tu penses bien que toutes ces alternatives ne naissent pas toutes seules et qu’il a bien fallu réfléchir et essayer de comprendre pour les imaginer et les mettre en œuvre… et aussi avaler pas mal de couleuvres avant de mettre en place quelque chose qui marche enfin.

    octobre 27, 2008 à 14 h 50 min

  36. Vincent

    Heu… J’sais pas, j’ai l’impression que ça se fait un peu tout seul.

    Je pense en effet que « combattre » directement l’ennemi est le meilleur moyen de le renforcer. Il vaut mieux le laisser vivre sa vie — donc au bout d’un moment aussi, sa mort — et tenter autre chose qui nous convient mieux, ailleurs, à l’écart de sa domination passagère.

    Il me semble que l’air du temps — que l’on qualifie souvent assez justement d’ère des tribus — est aussi dans cette logique-là : éviter le combat frontal, toujours plus ou moins idéologique, et la volonté d’universaliser plus ou moins de force son point de vue et préférer, au contraire, simplement se regrouper par affinités électives.

    octobre 27, 2008 à 15 h 01 min

  37. Vincent

    L’ordre soit-disant établi n’est en effet « dominant » qu’à partir du moment où tout le monde le croit tel. Le meilleur moyen, du coup, de lutter contre est tout simplement… de ne pas s’en soucier, faire autant que possible comme s’il n’était pas (ou plus) là. Bref, comme disait l’autre : « décoloniser son imaginaire ».

    octobre 27, 2008 à 15 h 04 min

  38. Isidore

    Ouais, assez d’accord avec ça… ceci dit (histoire de pinailler encore et de donner de l’urticaire à certains ou certaines), lutter ne veut pas forcément dire foncer droit devant dans le mur pour l’abattre, et peut simplement consister, comme tu le dis, à faire sa petite tambouille de son côté… mais sans échapper pourtant jamais à la nécessité de réfléchir pour tenter de comprendre le malaise.. et je ne fais que ça, il me semble ?

    octobre 27, 2008 à 15 h 10 min

  39. Isidore

    Nota bene: ce n’est pas toi que je traite de pinailleur, Vincent, rassure toi… mais il s’agit plutôt d’une rumeur diffuse que j’entends sourdre à mes oreilles malgré moi… (encore cette satanée parano, crévin non !!!)

    octobre 27, 2008 à 15 h 21 min

  40. 120

    Ecrit par Pascal Quignard
    (sur le chant des Sirènes et Boutès, le marin qui, pendant qu’Ulysse restait attaché au mât du navire, a sauté dans l’eau et nagé pour les rejoindre) :

    La pensée d’Apollonios est claire. A ses yeux il y a deux musiques. L’une de perdition (qu’il définit admirablement en disant qu’elle ôte le retour), l’autre orphique, salvifique, articulée, collective, qui est celle qui procure son unanimité et qui de ce fait assure la rapidité aux rames des rameurs. Exclusivement humaine, ordonnée, ordonnante, elle ordonne le retour. […]

    *

    La musique orphique comme la pensée philosophique ont peur.
    Elles ne veulent pas de la haute mer. Elles redoutent de s’égarer, de plonger, de quitter le groupe, de mourir. De même le psychanalyste et l’analysé, bras et jambes immobilisés, l’un dans son fauteuil, l’autre sur son lit de douleur, écoutent, parlent, ils ne sautent pas hors du groupe, ils ne sautent pas hors du langage. Ils ne quittent pas le navire.
    Ils descendent peut-être dans la cale mais ils ne sautent pas dans la mer.
    Boutès monte sur le pont et saute. […]

    *

    Qu’y a-t-il au fond du désir de se jeter à l’eau ? Qu’y a-t-il au fond du désir de s’immerger dans la chose qui hante ? De sauter le pas ? De se lancer toutes affaires récentes à la poursuite déterminée de ce qu’on ignore ? De franchir le Rubicon ? De rompre les amarres ? De s’affranchir de toutes précautions ? De se jeter dans la gueule du loup ? De jouer à fonds perdus ? Etranges expressions qu’une même ancienneté rassemble. Toutes ces métaphores de chasse, de danse, de marine, de jeu, de guerre sont moins des propositions de la langue naturelle que des figurations des rêves. Elles disent toutes l’imprudence. Elles disent toutes : Il n’a pas cherché à échapper au danger qui s’offrait. Il est sorti de sa cache. Il a démissionné de son poste. Il a quitté son rang. Il a escaladé les murs de la prison. Il a rejoint la spontanéité souveraine de la nature.

    *

    La musique grecque puis romaine puis chrétienne puis occidentale se fit de plus en plus orphique et conjuratoire. Elle devint extraordinairement instrumentale. La musique occidentale sacrifia la danse originaire qui appartient néanmoins au noyau archaïque. C’est d’abord le délaissement de la transe puis c’est le renoncement à quitter le rang des rameurs qui autorisèrent son écriture. Qui expliquent son exécution assise mais surtout son inexplicable et pour ainsi dire « onirique » inhibition musculaire — sa prodigieuse audition assise.

    (Boutès, Galilée, 2008)

    octobre 27, 2008 à 15 h 29 min

  41. Craô

    Nawa !

    octobre 27, 2008 à 15 h 30 min

  42. 120

    Ecrit par Friedrich Nietzsche :

    Je ne pourrais croire qu’à un Dieu qui saurait danser.

    (Ainsi Parlait Zarathoustra, Un livre pour tous et pour personne, 1883-1885)

    octobre 27, 2008 à 15 h 43 min

  43. Si je peux me permettre… il ne se mouille pas trop justement Pascal Q. en suggérant cette idée. Je ne le vois pas, là, prendre de bien grands risques, à vrai dire… Ceci dit l’idée est intéressante mais incomplète, à mon avis. Je vois pour ma part davantage cette scission orphique/de perdition à l’intérieur de toute chose et également donc à l’intérieur de ce qu’il désigne précisément comme purement orphique. Et puis chacun prend son risque vital à la mesure de sa propre vitalité. Peut-on établir une norme quelconque en la matière ?

    octobre 27, 2008 à 15 h 46 min

  44. Ourko

    D’accord avec toi, Isidore.
    Je parierais même que c’est… un piètre danseur (comme tous ceux qui savent généralement si bien parler et justifier la danse). 😉

    octobre 27, 2008 à 16 h 39 min

  45. 120

    Ecrit par Friedrich Nietzsche :

    […] Bien avant qu’il y eût des philosophes, on accordait à la musique la force de décharger les passions, de purifier l’âme, d’adoucir la ferocia animi — et justement par ce qu’il y a de rythmique dans la musique. Lorsque la juste tension et l’harmonie de l’âme venaient à se perdre, il fallait se mettre à danser, — c’était là l’ordonnance de cette thérapeutique. Avec elle Terpandre apaisa une émeute, Empédocle adoucit un fou furieux, Damon purifia un jeune homme languissant d’amour ; avec elle on mettait aussi en traitement les dieux sauvages, assoiffés de vengeance. D’abord, en portant à leur comble le délire et l’extravagance de leur passion, on rendait donc l’enragé frénétique, l’assoiffé de vengeance ivre de sa passion : — tous les cultes orgiaques veulent décharger en une seule fois la ferocia d’une divinité et en faire une orgie pour qu’après cela elle se sente plus libre et plus tranquille et laisse l’homme en repos. Melos signifie, d’après sa racine, un moyen d’apaisement, non parce que le chant est doux par lui-même, mais parce que ses effets ultérieurs produisent la douceur. […]

    (Le gai savoir, « La gaya scienza », 1882-1887)

    octobre 27, 2008 à 18 h 36 min

  46. Amélie qui n' a pas tout lu sauf les derniers commentaires et se fera donc taper sur les doigts par Isidore pour son manque d'assiduité...

    Juste une petite intervention pour faire suite aux derniers mots de Friedrich. Les bienfaits du chant, sont en grande partie, d’origine mécanique…

    octobre 28, 2008 à 12 h 08 min

  47. Amélie qui n' a pas tout lu sauf les derniers commentaires et se fera donc taper sur les doigts par Isidore pour son manque d'assiduité...

    Tout le monde sait que la respiration du chanteur est particulière et plus naturelle, plus proche de celle des bébés. Peu cependant, maîtrisent ce côté « naturel ». Il s’agir en effet de laisser l’air emplir sans forcer le ventre puis de le diriger, avec finesse vers la bouche, toujours sans forcer, et de le laisser s’enrouler en résonnances sur la langue, sur les joues et le palais. Bien pratiqué, le chant est un véritable massage des organes internes.

    octobre 28, 2008 à 12 h 13 min

  48. Amélie qui a lu au pas de course

    Taper vôtre commentaire ici.Bon… j’ai tout lu mais au pas de course parce que je ne suis pas en vacances comme vous…
    le truc qui me dérange dans vos échanges, c’est que vous faites bien peu de cas de l’auditeur et que l’essentiel de vos échanges prennent pied du côté de celui qui joue. Pourtant, dans ce que vous dites, la présence d’un auditoire est généralement implicite.
    Plusieurs remarques en vrac :
    1/ quid de la musique gratuite,jouée pour soi ? Elle apparaît bien peu dans votre discussion.
    2/ La troisième voie évoquée me paraît bien fausse : les chanteurs de rue et autres sont eux aussi sur une scène, sauf qu’ils l’appellent généralement « espace scénique »… un peu comme on dit « technicien de surface »…je ne fais donc pas de différence avec ceux qui sont sur un « plateau » : leur rapport au public est peu ou prou le même. En revanche, les Guayaki, mêlés à cet ensemble appelé « troisième voie », n’ont pour moi rien à y faire, et leur chant se rapprocherait plutôt de la catégorie des chants sacrés type bushmen du kalahari.
    3/ enfin, et ça découle du 2, je trouve pour ma part réellement insupportable de devoir « subir » les sons produits de façon totalement arrogante et présomptueuse par des gens dans un espace public, sans l’avoir choisi (terrasses de café, marchés, rues..). Le volume sonore est alors généralement à la hauteur de l’arrogance du chanteur ou du musicien. Cette prise de pouvoir n’a pour moi rien d’artistique, rien de magique, rien de sacré : elle n’est qu’une agression et elle est violente. On n’a alors d’autre échappatoire que la fuite.

    octobre 28, 2008 à 16 h 32 min

  49. Isidore

    Dommage, je ne vais guère pouvoir poursuivre la conversation, étant sur le point de partir durant une dizaine de jours pour torturer mes congénères de mes arrogantes et présomptueuses dernières productions… 😉

    octobre 28, 2008 à 21 h 03 min

  50. Isidore

    J’avoue pour ma part, être autrement incommodé et énervé par ce sirop « musical » diffusé dans les espaces publiques lorsqu’ils sont accaparés par les marchands et les publicitaires (en somme quasi-tout l’espace publique). Je trouve, en comparaison, les quelques misérables musiciens de rue non domestiqués qui ont encore le courage d’exister et d’assumer ce rôle dérisoire, bien inoffensifs et porteurs, malgré tout, d’une poésie bien précieuse par les temps qui courent. Mais c’est vrai qu’ils m’énervent aussi parfois…

    octobre 28, 2008 à 22 h 41 min

  51. hop hop !
    J’ai l’impression qu’il vous manque une facette des musiques vivantes.

    Pour moi une musique vivante, c’est une musique contestataire qui a quelque chose à dire, à revendiquer, qui exprime une urgence.

    Le jazz de Charlie Parker, le punk des bérus et le rap d’NTM, voila de la musique vivante chacune à leur époques. Une musique écrite dans l’urgence, jouée sur scène et vécue par les auditeurs.

    octobre 29, 2008 à 0 h 03 min

  52. ou jerry lee lewis et ses great ball of fire, ou gainsbourg et sa marseillaise, ou renaud et son ou c’est que j’ai mis mon flingue !!

    pfiou ca c’est vivant 🙂

    octobre 29, 2008 à 0 h 08 min

  53. Amélie

    La musique imposée (dans la rue ou dans un autre endroit où on n’a pas choisi de l’écouter) à cela de bien pire que les autres formes d’art qu’il ne suffit pas de détourner le regard pour s’en débarrasser; les sons remplissent tout l’espace : il faut réellement partir. C’est vraiment gonflé…
    Il y a comme ça une chanteuse de rue dans notre quartier que vincent adore , et qu’on est plusieurs à avoir envie de décapiter, quand on veut faire son marché tranquillement en profitant juste du soleil, sans qu’elle envahisse nos tympans de ses cris et nous chasse de là, ou quand on veut discuter autour d’un verre et que soudain elle nous contraint au silence en couvrant nos conversations de ses barrissements…alors on règle vite ses consommations et on émigre les mains sur les oreilles… Je suis toujours stupéfaite que ces gens là se considèrent tellement agréables à entendre qu’ils s’imposent à tous. C’est quand-même bien différent quand on a « choisi » d’assister à un concert, récital ou autres spectacles. C’est la raison pour laquelle je ne suis pas de ceux qui dénigrent le cadre classique du spectacle au bénéfice de la forme sauvage… en tous cas pas lorsqu’il s’agit de musique.

    octobre 29, 2008 à 16 h 34 min

  54. Pascale

    J’aime beaucoup cette histoire lue dans le « Dictionnaire amoureux de la Grèce » de Jacques Lacarrière.

    Un jour, un des disciples du maître fondateur de la confrérie des derviches tourneurs demande au maître, Djâlalal-din Rümi :

    – Mais pourquoi, maître, passer votre temps à danser et à écouter de la musique ?
    – Parce que quand j’écoute cette musique, j’entends déjà grincer les portes du Paradis.
    – Moi, je n’aime pas entendre les portes qui grincent.
    – C’est parce que toi, qui es encore novice, tu les entends quand elles se ferment. Moi je les entends quand elles s’ouvrent.

    octobre 29, 2008 à 22 h 58 min

  55. Ourko

    Tu vois, Amélie, ce n’est qu’une question de patience !!! 😉

    octobre 30, 2008 à 9 h 07 min

  56. Amélie

    je ne vois pas le rapport, Ourko…

    octobre 30, 2008 à 13 h 02 min

  57. Amélie

    En même temps, comme c’est l’indélicatesse que je fustige, je comprends que ça t’ait échappé, Ourko… 😉

    octobre 30, 2008 à 13 h 12 min

  58. Vincent

    je pense qu’on peut distinguer (grossièrement) deux types de chanteur de rue :

    – ceux qui perçoivent que la rue est la scène dont ils ne sont qu’un élément du décor participant à l’ambiance générale. Ceux-là, j’imagine, ont la délicatesse des pianistes d’ambiance dans les grands hôtels.

    – ceux qui sont dans la rue parce qu’ils ne parviennent pas à avoir un public lorsqu’ils sont sur scène et vont du coup le chercher de façon pas toujours humble et délicate.

    Ces derniers peuvent, j’en conviens, être parfois gênant, mais relativisons les choses : un chant — même indélicat — n’est tout de même pas le bruit le plus incommodant de la ville !

    octobre 31, 2008 à 18 h 06 min

  59. 120

    Ecrit par Jacques Attali (sur l’apparition de la scène dans l’histoire de la musique) :

    Faire croire. Toute l’histoire de la musique à partir du XVIe siècle, comme celle de l’économie politique à partir du XVIIe siècle, se résume en une tentative pour faire croire à une réalité consensuelle du monde en le mettant en scène, en le représentant. Pour remplacer la ritualisation de la violence par le spectacle de son absence ; pour convaincre des spectateurs qu’une combinaison de l’échange marchand et du règne de la raison peut rendre le monde harmonieux, pour faire admettre une vie par procuration dans le monde rêvé des artistes.

    Alors que, dans les communautés théocratiques et les empires, la musique était un élément du rituel du sacrifice et de la sublimation de l’imaginaire, elle devient, dans les hôtels de ville, les salons bourgeois, les salles de concert et les cabarets, un spectacle réservé à ceux qui ont les moyens d’en payer l’audition. Une façon de montrer que l’argent peut, lui aussi, constituer un susbtitut à la violence. Ls bourgeoisies flamande, italienne, anglaise, puis allemande et française dégagent alors le musicien de l’entrave de la commande nobiliaire pour l’emprisonner dans d’autres contraintes, celles du commerce de représentation. Un fossé — une fosse — vient séparer les musiciens des auditeurs : la bourgeoisie fait silence à l’écoute de la musique, comme pour exprimer sa révérence devant le spectacle de l’harmonie. Au lieu d’être en relation aux dieux ou signe de culture des princes, elle devient monologue de spécialistes en concurrence devant des consommateurs.

    Toutes les institutions politiques et économiques modernes trouvent là leurs fondements.

    (Bruits, Essai sur l’économie politique de la musique, Fayard/PUF, 2001)

    novembre 1, 2008 à 13 h 30 min

  60. 120

    Ecrit par Jacques Attali
    (sur le concept de représentation) :

    La représentation implique l’idée d’un modèle, d’une abstraction, d’un élément qui « représente » tous les autres : représentation d’un monarque par son effigie, d’une réalité par une forme, d’un peuple par des représentants, d’un objet par un valeur monétaire. Elle met en scène un compromis, un équilibre, un ordre auxquels une société donnée veut croire et faire croire. Elle montre que la beauté peur surgir des bruits dans l’ordre de l’échange. Conciliatrice des sons, équilibre des échanges de matière sonore, elle est, dans l’économie comme en musique, équilibre dans l’échange de flux : harmonie.

    L’harmonie est d’abord naturelle, garantie par l’existence de Dieu, créateur de la nature. Aux yeux de beaucoup, à l’époque, la musique sert d’ailleurs à retrouver l’état de nature. Pour Rousseau, par exemple, elle doit évoquer la conversation et permettre le discours public, la déclamation, le dialogue représenté ; l’opéra est pour lui la forme suprême de la représentation de l’harmonie naturelle.

    L’harmonie est ensuite pensée comme rationnelle. Elle doit être fondée sur la science, création des hommes. L’introduction de la notation mesurée, de la basse continue, de l’accord tempéré fait de la musique un art raisonné, à la fois espérance de rationalité et consolation pour l’absence d’une rationalité naturelle.

    L’harmonie met ainsi en relation le divin et le scientifique. Elle est une tentative de penser les créations de l’esprit humain comme conformes à la nature : « Le vocable harmonie balaie exactement son aire sémantique : nombre, artefact, bonheur, langage et monde » (Michel Serres). Cet ordre est subtil : il n’est pas fait d’uniformisation, mais, au contraire, inséparable de la différence et de la hiérarchie. L’harmonie ne survit que par les différences : lorsque celles-ci s’estompent, la violence ou la dissonance deviennent possible. La différence est principe d’ordre, et le système harmonique fonctionne à partir de règles et d’interdits : interdiction des dissonnances réitérées, respect des différences et des distances, impératifs des accords autorisés.

    Les deux harmonies — naturelle et scientifique — se confondent alors dans l’image d’un univers gouverné par une loi tout à la fois mathématique et musicale. L’esthétique de la représentation ne peut plus se faire accepter comme naturelle. Elle se masque en science, en loi universelle de perception, en pensée construite.

    La représentation s’empare de ce concept flou pour en faire le maître mot de l’ordre qu’elle implique. La bourgeoisie européenne réussit ainsi une de ses plus belles productions idéologiques : créer un support théorique et esthétique de son pouvoir, faire croire à sa légitimité en donnant à entendre de la beauté. Comment, en effet, un ordre capable de faire naître un telle musique pourrait-il ne pas être celui que Dieu a voulu et que la science exige ? Un ordre que confirme d’ailleurs la loi de gravitation et d’attraction dont Kepler vient justement de calculer les « mélodies ».

    La musique devient ainsi substitut de religion, expression d’une humanité idéale, image d’un temps abstrait, harmonieux, d’une histoire politiquement prévisible et scientifiquement maîtrisable.

    Mais la représentation, c’est aussi le marché : toute théorie économique est représentation de la réalité sociale par son équivalent en monnaie ou en valeur. Tout objet est représenté par ce qu’il vaut. Faire entrer la musique dans l’échange conduit à affirmer l’existence d’une valeur intrinsèque des choses propres à l’oeuvre, préalable à leur représentation. Celle-ci est alors l’énoncé de l’équivalence de la production de musique avec d’autres activités commerciales. La musique devient le lieu de la représentation de l’ordre marchand, l’affirmation d’une harmonie possible dans l’échange. Par le concert, un des premiers lieux où un marchandise est vendue à prix unique à de nombreux consommateurs, surgit au XVIIe siècle l’intuition de la théorie de la valeur qui dominera toute la pensée économique des XIXe et XXe siècles.

    La représentation musicale est enfin l’annonce de la représentation en politique ; le spectateur solvable se fait représenter par ses élus et assiste à leur spectacle : démocratie censitaire. Quand, à l’aube du XVIIIe siècle, Montesquieu parle du commerce comme de la « profession des gens égaux », il annonce que la bourgeoisie va concevoir le parlementarisme censitaire comme le seul système politique compatible avec le marché : ceux qui votent sont les mêmes que ceux qui vont aux concerts, qui achètent des terres… et qui vont faire la Révolution.

    (Bruits, Essai sur l’économie politique de la musique, Fayard/PUF, 2001)

    novembre 1, 2008 à 13 h 58 min

  61. Vincent

    Bon d’accord, c’est un peu long et tout le monde ne peut/veut pas prendre le temps de tout lire mais il me semble toutefois qu’on ne peut faire, sur le sujet, l’économie de cette dimension historique.

    Pour le dire autrement, je ne pense pas qu’on puisse sortir la musique de ses impasses « modernes » sans remettre en cause justement ce qui s’avère être ses fondements « modernes » : la scène, la représentation, l’harmonie, etc. Je ne pense pas qu’on puisse sortir de la modernité (passer à autre chose) tout en restant complice de ses valeurs.

    Après, j’admets tout à fait que c’est toujours facile à dire…

    novembre 1, 2008 à 14 h 07 min

  62. Vincent

    Pour reprendre les exemples cités par Yatsé — Free jazz, punk, rap (on pourrait ajouter reggae jamaïcain et blatvoï russe) — tous représentent en quelque sorte des révoltes contre la violence de la répétition (qui est selon Attali, le troisième temps de la musique, liée aux développement techniques de l’enregistrement) qui ont certes été depuis récupérées mais qui, en leur temps, étaient l’expression vivante de la revendication, d’une certaine façon, du droit d’improviser.

    Le « slam » a peut-être pris le relais aujourd’hui, mais il me semble que la « vie » de la musique est désormais plutôt dans :

    1) le combat pour la musique gratuite, notamment via Internet (la sortie de la sphère marchande dans laquelle elle est entrée avec la modernité)

    2) la revendication du droit de chacun à composer

    Mais tout cela reste bien sûr à affiner…

    novembre 1, 2008 à 14 h 21 min

  63. Vincent

    A mon sens, la scène est l’incarnation même de la logique de l’abstraction.

    Elle sépare en effet symboliquement mais radicalement les artistes des gens venus les voir (considérés comme des simples « spectacteurs », voire un impersonnel « public ») tout autant que du lieu dans lequel ils se produisent (au point qu’ils peuvent re-produire le même spectacle à l’identique autant de fois qu’ils le re-présentent et quel que soit l’endroit où cela se passe).

    Si j’aime à prendre les Fabulous Trobadors comme archétype de la musique post-moderne, c’est parce qu’ils tentent, me semble-t-il, et parviennennt même à sortir de ce carcan : ils jouent partout (sur grande scène comme dans la rue), improvisent (ne re-produisent donc pas toujours le même spectacle), font participer le public (notamment par des danses plus ou moins folkloriques) et surtout, surtout — sans doute la clé de tout — se « territorialisent » dans un quartier bien spécifique.

    Pour en savoir plus :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Fabulous_Trobadors

    novembre 3, 2008 à 12 h 06 min

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