"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Crise !

crise

A propos de crise, voici un texte proposé par un ami cher.

« Cet embrun que la tempête économique pousse devant nos yeux, ce blabla de papier, cette rumeur brûlante d’une catastrophe annoncée depuis bien longtemps, esquive systématiquement la vérité de cet arrêt brutal. Certes la bourse s’effondre, certes les banques ont vu fondre des avoirs fictifs en quelques jours, mais pourquoi ?

Depuis que les amis de Margaret Thatcher, ces anonymes de la « main invisible » ont pris le pouvoir en Angleterre et leur émules ensuite aux USA, le système financier s’est transformé en une pompe aspirante qui en deux décennies a fait monter une masse très importante de capital vers le haut . Provoquant un appauvrissement évident du monde du travail par la précarité et l’énorme chômage endémique (rappel utile : en 1968 les chômeurs comptés était en France d’environ 600 000, il n’a cessé d’augmenter depuis). On sait les conséquences sociales et budgétaires de cette situation : caisses d’allocation en déficit, RMI pléthoriques etc… Clochardisation d’une partie de la population des pays pauvres et d’une frange de plus en plus importante de celle des pays développés ( le « faire la manche » a commencé au début des années soixante dix, alors que la mendicité avait presque disparue en France à la fin des années soixante).

Le système du mensonge fort bien orchestré tient son origine dans ce qu’on appelle en français « la monnaie de singe », créée de toute pièce par une organisation « en avance » du crédit : les banques prêtant jusqu’à trois ou quatre fois le même avoir. Cette fuite vers un avenir hypothéqué ne pouvait que glisser un jour sur une peau de banane quelconque, en l’occurrence l’assèchement de la consommation, en trois ans le marché de l’automobile s’est réduit de 30% pour Toyota, de 20% pour les firmes anglaises françaises et allemandes, quand aux américaines : General Motors est en faillite. L’automobile et l’immobilier sont les grosses affaires de la consommation depuis les années soixante.L’économie repose sur ces deux industries, comme elle s’appuyait après la première guerre mondiale sur les aciéries, les machines outils et le textile.

L’origine de la crise est là : la bourse en chute libre et les soucis des banquiers en sont la conséquence, il faut un dynamisme industriel quel qu’il soit pour que l’argent fictif (on dirait virtuel maintenant) puisse mentir à loisir sur sa propre nature. Le système de la rente a changé en changeant de base, il n’y a plus de valeurs fixes depuis le diktat de Bretton wood et les accords de Rome. Les tenants de cette économie sans économie, ont ainsi poussé en avant le développement interne des pays occidentaux puis abandonnant les attitudes impérialistes (ne vous y trompez pas il s’agit toujours de profit), ils ont associé les anciennes colonies ou territoires contrôlés à ce système, provoquant ainsi le développement fulgurant de certains (la clause de la nation la plus favorisée accordée à la Chine par Richard Nixon). Malheureusement « la pompe aspirante » a privé en trois décennies une partie de la population de notre planète de moyen de consommation.

L’image balzacienne de la peau de chagrin a brusquement désigné à l’horizon la fin d’un système provoqué par sa propre entropie. C’est par le sang que le grand corps s’est contaminé, on a vu brusquement que certaines parties de ce corps marchaient à l’eau teintée comptant sur l’illusion « virtuelle ». Les voitures rangées par milliers ou millions dans des parcs commencent à rouiller, les immeubles inhabités à se dégrader pendant que des millions de chômeur cherchent un logement. La vérité de la crise est là, son origine aussi, pas là où la disent les journaux divers : dans l’effondrement boursier et bancaire.

Renflouer les maisons de finance, est une aberration, c’est de nouveau créer de la monnaie de singe car comment des états surendettés comme l’état US pourrait injecter des milliards de dollars sans faire marcher la planche à billet ou bien sans créer de nouveau un crédit (cette fois garanti par l’état) c’est-à-dire continuer le même système de mensonge jusqu’à sa ruine totale et les conséquences incommensurables qui en résulteraient (on sait les conséquences de 29, avec la différence que cette fois un effondrement serait mondial. Le système de l’échelle mobile qui redistribuait, en partie certes, mais sérieusement les profits de l’expansion industrielle a été supprimé en France au milieu des années 80, moment ou se sont mis en place la doctrine dite de Reagan (en réalité elle mériterait plutôt le nom de Thatcher). Cette suppression d’une règle au profit d’une autre a favorisé évidemment la pompe à finance.

Comment retourner la situation face à ce que Ziegler appelle le « capitalisme de jungle ». Ici en France nous avons un état national et un système relativement démocratique, l’alternance pourrait permettre à un gouvernement d’une tendance non libérale, de créer de nouvelles banques d’investissements contrôlées pour remplacer celles qui se sont assujetties à la pompe à finance. Comme l’ont fait les autorités japonaises pendant la crise de la fin des années 80. Mais d’abord et avant tout une augmentation générale des salaires, un aménagement des charges, une diminution drastique de cet impôt anti-social qu’est la TVA une des raisons de la hausse rapide des prix. Le public qui s’interroge sur le trou de la sécurité sociale, la dette publique voit bien qu’on dispose pour des banques privées de quoi boucher 10 fois les différents trous pour lesquels on ponctionne leurs salaires. Il est évident que l’opinion publique ne va pas tarder à s’émouvoir de cette fabrication de fausse monnaie. Un certain nombre de firmes automobiles, immobilières et autres sans doute, vont licencier provoquant une forte augmentation du chômage. Les règles libérales le leur permettent, qu’on se souvienne du très fameux concept de flexibilité. La nécessité de changer l’intentionnalité de l’industrie apparaît maintenant avec force.

Si les états qui semblent les seuls à pouvoir imposer un changement drastique de gestion, ne remettent pas l’économie au service de la société dans son ensemble, nous irons de ruine en ruine jusqu’à une décomposition sociale complète. On ne peut imaginer les conséquences politiques et morales d’une telle décomposition. Les réflexes des différents gouvernants dans le monde montrent bien qu’ils ne cherchent que le salut du capital et non celui de l’économie. En bons technocrates pour qui l’argent est le centre, ils pensent qu’ils sauveront la machine économique en sauvant l’instrument, un instrument malade qui plus est. Aucun des problèmes qui se posent maintenant ne trouvera de solution sans une refonte complète de la pensée de l’économie et de l’industrie. Sur quelle industrie construire l’avenir, sur quel mode de redistribution rétablir la justice sociale ? A chacun de réfléchir, à chacun de dire sa vision, quelle ou quel qu’il soit, y compris les enfants. Tous doivent parler, toutes les voix doivent s’entendre. Que le feu de la liberté de parole se répande dans toutes les sociétés. »

Bruno

Publicités

16 Réponses

  1. Vincent

    Bon, je tente le premier commentaire (sans être certain — je l’avoue — d’avoir tout compris) :

    Le problème que j’ai avec les postures très critiques face aux diverses crises actuelles (« système du mensonge », les méchants « ils » — banquiers ou technocrates — responsables de la « clochardisation », etc.), c’est qu’elles sont toujours peu locaces lorsqu’il s’agit de proposer « concrètement » autre chose de plus vertueux.

    La situation est loin d’être parfaite, certes, mais qui peut prouver, déjà, qu’avec un autre système que le capitalisme (lequel d’ailleurs ?) elle serait meilleure ? Six milliards d’êtres humains (pas des anges, donc) interragissant sur une petite planète, faut quand même admettre que c’est pas évident de trouver la recette pour que tout se passe bien.

    D’accord, évidemment, pour tenter d’améliorer le merdier… mais je ne suis pas certain que le « ressentiment » (que je sens derrière des jugements trop moralisateurs) soit la meilleure source d’inspiration.

    Ceci posé, et éventuellement mis de côté, débattons…

    octobre 16, 2008 à 23 h 27 min

  2. Vincent

    Le week-end dernier, j’étais à Paris. Dans un café — tel JM Gourio recueillant ses Brèves de comptoir — j’ai laissé traîner l’oreille pour écouter un vif débat sur la crise engagé entre des piliers de bar.

    […]
    — On est tous complices !
    — Non, pas moi ! Tu rigoles ?
    — Arrête ! Si t’achètes un appart 100 000, t’es toujours bien content quand tu peux le revendre 200 000. Ne me fais pas croire le contraire…
    — Et alors ? Je ne vois pas le rapport.
    — Faut arrêter de se mentir : on est tous des spéculateurs, chacun à notre niveau, un point c’est tout !
    […]

    octobre 16, 2008 à 23 h 53 min

  3. Isidore

    Je serais assez d’accord avec toi, Vincent, du fait de mon tempérament conciliateur qui cherche toujours à harmoniser les contraires.

    Cependant, je ne pense pas qu’il faille minimiser l’importance et la nécessité de points de vue plus radicaux sinon même catastrophistes parfois, dans la mesure où ils sont les seuls à pouvoir faire apparaître la profondeur de la nuit qui enveloppe aussi les affaires humaines, donc aussi à dénoncer les injustices et tout l’intolérable que la pratique du réel nous conduit à accepter malgré tout. Le « bien » et le « mal » étant si fortement imbriqués l’un dans l’autre, il paraît toujours si difficile de trancher.

    La révolte et le fait de dénoncer ce qui ne va pas, participent, à mon avis, d’une saine conscience morale qui ne sombre nullement dans le moralisme dès lors qu’elle ne vise pas tant à juger ou à cataloguer des personnes en particulier, mais à représenter les vices inhérents à tout système. Et compte tenu des avantages et des qualités de ces mêmes systèmes, je ne pense pas que cette dénonciation puisse se faire autrement que par une expression vigoureuse et radicale… si elle veut être entendue.

    Certes elle peut aussi se noyer dans la polémique entre positions radicales adverses… ce qui est monnaie courante… Mais elle peut aussi susciter de véritables approfondissements et prises de conscience, ce qu’aucune position modérée et conciliatrice ne saurait faire, malheureusement.

    Et puis quand bien même nous serions tous d’horribles spéculateurs en puissance, en quoi cela nous dispense-t’il de le dénoncer ?.. au moins pour mettre en place des systèmes capables de modérer cette fâcheuse tendance si commune. Ce n’est pas parce que nous sommes tous capables de pires horreurs qu’il faut nous dédouaner de les désigner… sans forcément d’ailleurs céder à la tentation déresponsabilisante d’une vaine culpabilité.

    Et puis, à mon sens, nommer ce qui ne va pas participe de l’expression de cette conscience tragique de l’existence sans laquelle la vie ne demeure qu’un vague mirage contemplé du haut du balcon d’une forteresse.

    octobre 17, 2008 à 8 h 10 min

  4. Vincent

    Deux pistes de réflexion sur le sujet :

    1) La crise est l’état « normal » du capitalisme. Marx (que l’on ne lit plus trop) l’avait bien montré, il me semble, il y a plus de cents ans, notamment en développant l’idée du « baisse tendantielle du taux de profit ». Lénine, ensuite, dans son fameux L’impérialisme : stade ultime du capitalisme, a également magistalement indiqué comment le système pouvait mettre en place des stratégies pour retarder sa fin promise. Je ne connais pas d’auteurs ayant développé cette idée, mais je concevrais volontiers, pour ma part, la virtualisation du capitalisme dans la finance spéculative, comme l’étape suivant l’impérialisme, permettant au système de survivre encore un peu malgré sa crise foncière.

    2) Le problème ne serait pas tant l’organisation « capitaliste » de l’économie mondiale que la volonté « moderne » d’unifier l’ensemble de l’humanité dans un système global. Là est, je crois, l’erreur initiale, la fausse bonne idée. Il y avait, pour moi, une profonde sagesse, dans la volonté farouche des sociétés traditionnelles de ne surtout pas se mélanger aux autres, de rester autonomes à des échelles « humaines », et de ne surtout pas vouloir échanger le multivers initial contre un univers abstrait. A l’échelle mondiale d’aujourd’hui (qui flatte surtout les intellects universalistes occidentaux), je ne pense pas que le moindre système économique mis en place puisse éviter les horreurs (gaspillages, malversations, exploitations, etc.) aux proportions inacceptables.

    octobre 17, 2008 à 12 h 09 min

  5. Oh que voilà deux pistes bien intéressantes !

    octobre 17, 2008 à 12 h 25 min

  6. Vincent

    Pour poursuivre, donc, au moins sur le point 1) :

    Il faut admettre que le « système du mensonge » (qui ne tient que lorsque tout le monde fait semblant d’y croire) est tout de même assez bluffant.

    C’est sûr, quand il s’écroule, on a beau jeu de condamner la précarité voire l’immoralité de ses fondements, mais tout de même, qu’il ait simplement pu se mettre en place et tenir le coup jusque-là, alors qu’il dépend d’une chose aussi fragile et improbable que la confiance commune et implicite de tous les acteurs (une sorte d’accord tacite pour une règle du jeu de bluff), je trouve ça, pour ma part, vraiment épatant.

    Maintenant, si cette confiance n’est plus de mise, après l’impérialisme et la virtualisation, le capitalisme aura-t-il les ressources pour trouver une autre « stratégie » de survie ? J’en doute, pour ma part, mais bon… ne mésestimons pas ses capacités de rebond et d’imagination…

    octobre 17, 2008 à 16 h 45 min

  7. 120

    Ecrit par Pierre Clastres (pour étayer le point 2) ) :

    Soit donc l’hypothèse de l’amitié généralisée. On s’aperçoit très vite qu’elle est, pour plusieurs raisons, impossible. A cause, tout d’abord, de la dispersion spatiale. Les communautés primitives maintiennent entre elles une certaine distance, au sens propre et au sens figuré : entre chaque bande ou village s’étendent leurs territoires respectifs, ce qui permet à chaque groupe de rester sur son quant-à-soi. L’amitié s’accommode mal de l’éloignement. Elle s’entretient aisément avec les proches voisins, que l’on peut convier à des fêtes, de qui l’on peut accepter des invitations, à qui l’on peut rendre visite. Avec les groupes éloignés, ce type de relations ne peut s’établir. Une communauté primitive répugne à s’éloigner beaucoup et longtemps du territoire qu’elle connaît parce que c’est le sien : dès qu’ils ne sont plus « chez eux », les Sauvages éprouvent, à tort ou à raison mais le plus souvent à raison, un vif sentiment de méfiance et de crainte. Les relations amicales d’échange ne se développent donc qu’entre groupes proches les uns des autres, les groupes éloignés en sont exclus : ils sont, au mieux, les étrangers.

    Mais d’autre part, l’hypothèse de l’amitié de tous avec tous entre en contradiction avec le désir profond, essentiel de chaque communauté de maintenir et déployer son être de totalité une, c’est-à-dire sa différence irréductible par rapport à tous les autres groupes, y compris les voisins amis et alliés. La logique de la société primitive, qui est une logique de la différence, entrerait en contradiction avec la logique de l’échange généralisé qui est une logique de l’identité, parce qu’elle est une logique de l’identification. Or, c’est cela que par-dessus tout refuse la société primitive : refus de s’identifier aux autres, de perdre ce qui la constitue comme telle, son être même et sa différence, la capacité de se penser comme Nous autonome. Dans l’identification de tous à tous qu’entraîneraient l’échange généralisé et l’amitié de tous avec tous, chaque communauté perdrait son individualité. L’échange de tous avec tous serait la destruction de la société primitive : l’identification est un mouvement vers la mort, l’être social primitif est une affirmation de vie. La logique de l’identité donnerait lieu à une sorte de discours égalisateur, le maître mot de l’amitié de tous étant : « Nous sommes tous pareils ! » Unification en un méta-Nous de la multiplicité des Nous partiels, suppression de la différence propre à chaque communauté autonome : abolie la distinction du Nous et de l’Autre, c’est la société primitive elle-même qui disparaîtrait. Il s’agit là non pas de psychologie primitive mais de logique sociologique : il y a, immanente à la société primitive, une logique centrifuge de l’émiettement, de la dispersion, de la scission (…)

    (Archéologie de la violence, La guerre dans les sociétés primitives, l’Aube, 1997)

    octobre 17, 2008 à 18 h 32 min

  8. Vincent

    Pierre Clastres pointe, il me semble, un point-clé :

    Derrière le capitalisme — voire la Modernité de façon plus générale — se tient la « logique de l’échange généralisé ».

    octobre 17, 2008 à 18 h 35 min

  9. Ourko

    Aaaaah, là je sens qu’on va avoir droit à notre petite citation de Baudrillard du jour. C’est bien lui qui a écrit L’échange impossible, non ?

    octobre 17, 2008 à 18 h 39 min

  10. 120 (pour faire plaisir à Ourko)

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    N’importe quel système s’invente un principe d’équilibre, d’échange et de valeur, de causalité et de finalité, qui joue sur des oppositions réglées : celles du bien et du mal, du vrai et du faux, du signe et de son référent, du sujet et de l’objet — tout l’espace de la différence et de la régulation par la différence qui, tant qu’elle fonctionne, assure la stabilité et le mouvement dialectique de l’ensemble. Jusque-là tout va bien. C’est quand ne joue plus cette relation bipolaire, quand le système se court-circuite lui-même qu’il engendre sa propre masse critique, et ouvre sur une dérive exponentielle. Lorsqu’il n’y a plus de système de référence interne, ni d’équivalence « naturelle », ni de finalité avec laquelle s’échanger (ainsi entre la production et la richesse sociale, entre l’information et l’événement réel) alors on entre dans une phase exponentielle et dans le désordre spéculatif.

    L’illusion de l’économique, c’est d’avoir prétendu fonder un principe de réalité et de rationalité dans l’oubli de cette réalité dernière de l’échange impossible. Or ce principe ne vaut qu’à l’intérieur d’une sphère artificiellement circonscrite — hors de là, c’est l’incertitude radicale. Et c’est cette incertitude exilée, forclose, qui hante les systèmes et se paye de l’illusion de l’économique, de l’illusion du politique, etc. C’est cette méconnaissance qui les pousse à l’incohérence, à l’hypertrophie, et de quelque façon les conduit à s’anéantir. Car c’est à l’intérieur même, de par leur propre surenchère, que les systèmes brûlent leurs propres postulats et s’effondrent sur leur base.

    Autrement dit : y a-t-il jamais eu de l’ « économie » — une organisation de la valeur qui ait une cohérence stable, une destination universelle du sens ? Dans l’absolu : non. […] L’illusion est la règle fondamentale.

    Tout ce qui veut s’échanger contre quelque chose se heurte en fin de compte au Mur de l’Echange Impossible. Les tentatives les plus concertées et les plus subtiles de faire signifier le monde en valeur, de lui donner un sens, échouent sur cette limite infranchissable. Et ce qui ne s’échange contre rien prolifère de façon délirante. Les systèmes les plus structurés ne peuvent que se dérégler par réversion de ce Rien qui les hante. Et ceci n’est pas au terme de quelque catastrophe future, c’est ici et maintenant, c’est d’ores et déjà que tout l’édifice de la valeur s’échange contre Rien.

    Plus que dans les considérations philosophiques ou morales, c’est là la véritable formule du nihilisme contemporain — le nihilisme de la valeur elle-même. C’est là notre fatalité, dont découlent les conséquences à la fois les plus heureuses et les plus malheureuses.

    (L’échange impossible, Galilée, 1999)

    octobre 19, 2008 à 18 h 19 min

  11. Ourko

    Tu es trop bon, 120, mais tu aurais pu t’abstenir, tu sais… Ton Baudrillard, je ne le lis plus (et je ne pense pas être le seul) : je n’y comprends rien et ne vois jamais où il veut en venir, bref, il me saoûle.

    octobre 19, 2008 à 18 h 21 min

  12. yatsé

    Hop hop !
    Désolé de ne pas avoir répondu plus tôt, ce sujet m’intéresse vraiment, mais j’ai de grosses (comme tous) semaines en ce moment 😉

    J’ai pas l’impression qu’on vive dans des systèmes équilibrés. Nous vivons plutôt des variations que les économistes appellent cycles.

    Dans le micro-environnement boursier, on appelle cela des tendances bullish ou bearish comme disent nos potes anglophones. Il existe plusieurs échelles d’études permettant d’ailleurs de dégager des modèles.

    Alors oui, nous vivons en ce moment une remise à plat du marché avec la réalité. Celui-ci naviguait dans une bulle spéculative beaucoup trop haussière donc paf la bourse fait le ménage par elle-même. et c’est tant mieux !

    Voyons plutôt les conséquences.
    Nous partons pour une récession, maintenant c’est sur (d’ailleurs je trouve vraiment intéressante l’idée de Vincent sur capitalisme = crise, ca me donne envie de lire Marx pour mieux comprendre).

    Mais j’ai l’impression qu’il ne faut pas que ce soit la porte ouverte à la montée des régionalismes, des nationalismes (et de tous ses potes en isme), l’enclavement et le retour des protectorats pour sauver chacun sa richesse. et je n’ai donc pas de nostalgie sur le fantasme des sociétés anciennes chacun sur son territoire …

    octobre 25, 2008 à 10 h 54 min

  13. Vincent

    Sans pour autant prétendre que « c’était mieux avant », je pense que le fantasme que tu évoques a notamment beaucoup joué (sourdement et en dehors de toute appréhension par les intellectuels bien pensants) lors du vote du « Non ! » à l’Europe (que chacun fait semblant d’oublier), mais aussi sûrement dans les retours irrationnels des nationalismes plus ou moins extrémistes et le relatif insuccès de l’anti-libéralisme internationaliste.

    Comme toujours, ce qu’on croit pouvoir chasser par la porte revient par la fenêtre !

    Cette obsession de l’ouverture (comme celle de transparence), cette volonté farouche de réaliser l’universel dans le mondial (et de confondre du coup les deux), n’est-elle pas elle aussi un fantasme, voire « la maladie qui se prend pour le remède » ?

    octobre 25, 2008 à 11 h 16 min

  14. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    Une chose est […] l’échange marchand, l’abstraction de la marchandise, de l’équivalent général, tout ce qui décrit le mouvement de la valeur, et la forme historique du capital. Autre chose est la situation actuelle où l’argent est l’objet d’une passion universelle qui va bien au-delà de la valeur et de l’échange marchand. Ce fétichisme de l’argent, devant lequel toutes les activités s’équivalent, traduit la fait qu’aucune de ces activités n’a plus de finalité distincte. L’argent devient alors la retranscription universelle d’un monde vide de sens. Cet argent fétiche, autour duquel tourne la spéculation mondiale, bien au-delà de la reproduction du capital, n’a rien à voir avec la richesse ou la production de richesse — il traduit la défaillance du sens, l’impossibilité d’échanger le monde contre son sens, et en même temps la nécessité de transfigurer cette impossibilité dans un signe quelqconque — le plus quelconque de tous, celui qui traduira le mieux l’insignifiance du monde.

    Faut-il donc que le monde ait un sens ? Là est le vrai problème. Si nous pouvions accepter cette insignifiance du monde, alors nous pourrions jouer des formes, des apparences, et de nos impulsions, sans nous soucier de leur destination finale. S’il n’y avait pas cette exigence que le monde ait un sens, il n’y aurait pas lieu de lui trouver un équivalent général dans l’argent. Comme dit Cioran, nous ne sommes des ratés qu’à partir du moment où nous croyons que la vie a un sens — et à partir de là, nous le sommes tous, puisqu’elle n’en a pas. C’est d’ailleurs parce que cet argent fétichisé traduit une absence pure et simple qu’il devient spéculatif, exponentiel, voué lui-même au krach et à la dérégulation brutale.

    Si on voulait freiner l’extrapolation totale du monde dans l’argent, il faudrait donc d’abord éliminer l’exigence de sens. Celle-ci étant de plus en plus déçue, puisque le monde a de moins en moins de sens (il n’en a jamais eu, il n’a jamais été échangeable contre quoi que ce soit, mais aujourd’hui il est de plus en plus difficile de lui trouver un équivalent de rechange. Le seul que nous puissions lui trouver est un équivalent virtuel). Nosu sommes ainsi partagés entre l’imaginaire du sens, l’exigence de vérité, et l’hypothèse de plus en plus probable que le monde n’a pas de vérité finale, qu’il est une illusion définitive. Faut-il absolument choisir entre le sens et le non-sens ? Mais nous n’avons pas envie de choisir, justement. L’absence de sens est sans doute insupportable, mais il le serait tout autant de voir le monde prendre un sens définitif. Et c’est là qu’intervient le miracle de l’argent. L’argent est ce qui nous permet, entre le sens et le non-sens, de ne pas choisir et de trouver un compromis universel. Il joue comme finalité universelle de rechange, tout comme le fétiche sert d’objet sexuel de rechange.

    Cet argent n’a donc pas d’équivalent comptable, il n’est l’équivalent universel de rien — il serait en effet plutôt l’équivalent de la circulation universelle du Rien. il est un signe désincarné, comme l’objet fétiche, qui n’a rien à voir avec l’acte ou la jouissance sexuelle. Il est à l’opposé de la monnaie vivante qui, elle, est le signe pur, le signe transfiguré de l’échange impossible. L’argent n’en est, lui, que le signe par défaut, le signe fétichisé. Devenu le référent absolu, il n’a plus de compte à rendre à personne, et il ne sera plus racheté. En cela il est semblable à une dette, et de fait in nous entraîne dans une dette infinie.

    (L’échange impossible, Galilée, 1999)

    octobre 25, 2008 à 11 h 39 min

  15. Vincent

    L’argent comme nouveau « fétiche » (après la « marchandise » dans les thèses de Marx), c’est pas PP, ça ?

    octobre 25, 2008 à 11 h 41 min

  16. Craô

    Nawa !

    octobre 25, 2008 à 11 h 41 min

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s