"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

L’ancestral cri des bois

Si la forêt pouvait parler, que dirait-elle ?

Allez donc y faire un tour ces jours-ci. Dans une vraie forêt, je veux dire, pas un simple petit bois. Et vous l’entendrez. Cela ressemble un peu à ça :


http://fr.youtube.com/watch?v=Xav9MDp-Hj8&feature=related

Un long cri , donc. Mélange indiscernable de souffrance et de puissance. Venu du plus profond des âges farouches.

Difficile de répliquer avec nos pauvres mots, vous ne trouvez pas ?

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21 Réponses

  1. Vincent

    Au coeur de la forêt de Chaux, où l’effectif de cerfs est estimé à près de 600, l’impression est assez grandiose.

    C’est assez proche du cri du Tyrex dans Jurassic Park (une sorte de « rayonnement fossile » dont la forêt serait la chambre d’écho), du chant de baleine (ce qui conforte l’association symbolique entre l’océan et la grande forêt), du gargouillement (sans doute comparable à ce qu’on devait entendre, avant de venir au monde, dans le ventre de notre mère en pleine digestion).

    Les nuits sauvages n’en sont dès lors que plus… préhistoriques.

    septembre 29, 2008 à 18 h 50 min

  2. Vincent

    Sa majestée Cernunnos dans son élément… et toute sa splendeur :
    http://fr.youtube.com/watch?v=VOu6cs4BT1U&feature=related

    septembre 30, 2008 à 9 h 22 min

  3. 120

    Ecrit par Bertrand Hell :

    Lorsque se met en place la domestication, les sociétés issues du paléolithique adoptent des stratégies distinctes. Certaines espèces animales sont transformées, d’autres en revanche — dont les cervidés — se voient refuser l’intégration dans la sphère domestique. Huit millénaires d’améliorations zootechniques n’auraient-ils pas rendu les cerfs aussi dociles que les vaches ou les agneaux ? La maîtrise du comportement territorial des mâles n’aurait-elle pas permis, dès l’aube du néolithique, l’introduction du cerf dans des espaces nouveaux ? Les cerfs constituaient une importante source de viande, et leur rentabilité à l’élevage n’est pas moins grande que celle des bovins. Pourquoi ont-ils été soigneusement distingués des animaux propres à devenir domestiques ? J.-D. Vigne avance le concept fort intéressant de « cynégétisation ». Les sociétés néolithiques auraient volontairement choisi de ne pas modifier le statut du cerf, animal qui occupait une position clef dans leur bestiaire sauvage. S’inspirant de nombreuses monographies de sites fouillés en Europe, l’auteur développe l’idée d’une incompatibilité profonde entre la domestication de l’espèce et l’exploitation sociale de la valeur symbolique des cerfs. Dans cette optique, seule une appropriation par la chasse, technique hautement valorisante aux yeux des groupes humains, correspondait à l’image mentale associant le cerf à une bête sauvage.

    (Le sang noir, Chasse et mythe du Sauvage en Europe, Flammarion, 1994)

    septembre 30, 2008 à 12 h 16 min

  4. Ourko

    Si ça se trouve, il aurait eu envie d’ajouter lui aussi une branche « domestique » à son arbre généalogique.

    Et si son cri déchirant était finalement celui de la bête abandonnée à sa seule sauvagerie (et n’a donc pas le privilège de pouvoir se comparer à un double « humanisé ») ?

    Vous arrivez, vous, ne serait-ce qu’à imaginer à quoi aurait pu ressembler, pour lui, ce que représente pour le sanglier, le porc ou pour l’auroch, la vache ?

    septembre 30, 2008 à 12 h 29 min

  5. Amélie

    Et les cris déchirants de l’âne ou de la vache, alors, ils évoquent quoi ?

    octobre 2, 2008 à 16 h 09 min

  6. 120

    Ecrit par Jules Renard :

    LE CERF

    J’entrai au bois par un bout de l’allée, comme il arrivait par l’autre bout.
    Je crus d’abord qu’une personne étrangère s’avançait avec une plante sur la tête.
    Puis je distinguai le petit arbre nain, aux branches écartées et sans feuilles.
    Enfin le cerf apparut net et nous nous arrêtâmes tous deux.
    Je lui dis :
    « Approche. Ne crains rien. Si j’ai un fusil, c’est par contenance, pour imiter les hommes qui se prennent au sérieux. Je ne m’en sers jamais et je laisse ses cartouches dans leur tiroir. »
    Le cerf écoutait et flairait mes paroles. Dès que je me tus, il n’hésita point : ses jambes remuèrent comme des tiges qu’un souffle d’air croise et décroise. Il s’enfuit.
    « Quel dommage ! lui criai-je. Je rêvais déjà que nous faisions route ensemble. Moi, je t’offrais, de ma main, les herbes que tu aimes, et toi, d’un pas de promenade, tu portais mon fusil couché sur ta ramure. »

    (Histoires naturelles, 1896)

    octobre 4, 2008 à 11 h 50 min

  7. Isidore

    Quel charme!

    octobre 4, 2008 à 12 h 16 min

  8. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Le cerf brame. C’est le cri génital par excellence. C’st le cri du jadis. Stridence prévocalique de la génitalité qui est originaire. Aucune biche ne peut apaiser ce cri profond, cri de la profondeur temporelle, rauque, au fond de la forêt.
    Cri dont les auteurs sont difficilement visibles.
    Les cerfs, comme les écrivains, n’aiment pas se montrer.
    Vox rauca !
    Tout amour est sans retour.
    Ono no Komachi a écrit : Le Bouddha, un cerf des montagnes ! Qu’on tente de l’entraver, il se dérobe près des sources !

    (Sur le jadis, Dernier royaume II, Grasset, 2002)

    octobre 4, 2008 à 19 h 18 min

  9. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Les combats d’animaux fascinèrent les hommes les plus anciens de la préhistoire. Il est possible, en amont des hommes, qu’ils fascinèrent les sociétés animales elles-mêmes. La rencontre d’élans opposés, l’imbrication des bois ou des cornes, cet appariement des forces, cette aimantation des puissances et des oppositions, cette étrange binarisation d’avant le langage, cette lutte d’avant la pariade représenta la sélection des mâles qui dominaient ces groupements.
    Combat, sélection, duel qui les dominent toujours.
    Le brame des cerfs de novembre.
    Sur la corrida préhumaine.
    Le corps-à-corps des forces antagonistes. (A vrai dire antagonistes et identiques : le mimétisme à mort).

    (Abîmes, Dernier royaume III, Grasset, 2002)

    octobre 4, 2008 à 19 h 48 min

  10. 120

    Ecrit par Bertrand Hell :

    Cernunnos. Le nom du Maître du Sauvage des anciens Celtes n’est connu que depuis 1711, date de la découverte à Paris d’un bas-relief de l’époque gallo-romaine. La divinité y est représentée assise en tailleur, le front orné d’une ramure et portant, en plus de ses propres oreilles, celles d’un cervidé (Nautae parisiaci, musée de Cluny). Pour les archéologues, Cernunnos est « le cornu » (carno signifiant la corne, en celte), et plus précisément le dieu « au front coiffé de bois », pour peu qu’on prête attention au sens exact pris par le mot cern en irlandais, lequel désigne non seulement l’excroissance, mais aussi le front qui se gonfle sous la poussée des bois renaissants.

    […]

    A l’époque gallo-romaine, le motif du dieu porteur de bois connaît une efflorescence remarquable chez les Celtes continentaux, un culte topique singularisant même la gaule de l’Est. Quelles que soient ses désignations latinisées, la divinité à la ramure reste indubitablement un Maître du sauvage. Les stèles l’associent à une faune où de redoutables fauves (loup, lion, félin) côtoient de petits mammifères (taupe, hérisson), des gibiers appréciés (renard, sangleir), ou des oiseaux (la grue en particulier). Le serpent, présent dès la période archaïque, n’est plus le seul compagnon attitré, il partage cette fonction avec le taureau, dont les cornes viennent désormais répondre defaçon rigoureusement symétrique aux bois d’un cerf majestueux (statues de Reims ou des Bolards en Côte-d’Or, par exemple).

    Le cerf et le taureau : la rencontre de ces prestigieux porteurs de cornes autour de Cernunnos ne doit pas surprendre. Tous deux occupent une place centrale dans la pensée symbolique des Celtes. Animaux sacrificiels, leur image prédomine aussi bien dans l’iconographie votive que dans le mobilier funéraire. Animaux totémiques, leur nom transparaît dans la toponymie et l’onomastique. Tribus, clans ou grandes lignées se rattachent à l’un ou à l’autre. Aux Taurini de la Gaule Cisalpine et aux Tarisci d’Aquitaine font écho les Osraïge d’Irlande (littéralement « le peuple du cerf ») ; aux Brogitarus (taureau du pays) et aux Deiotarus (taureau divin) répondent le nom des descendants du héros Finn, les Oisin (faon) et les Oscar (« qui aime les cerfs »). Pour les archéologues, le culte rendu simultanément au cerf et au taureau à l’époque tardive est une illustration de l’étonnante unité culturelle réalisée par les Celtes au cours de leur expansion.

    […]

    Dans ce contexte de fusion et d’entrecroisement des croyances religeuses, Cernunnos apparaît comme une figure syncrétique particulièrement importante. Certains spécialistes estiment même pouvoir repérer les strates constitutives de sa symbolique. Celle-ci résulterait de la confluence en Europe occidentale celte de deux grands ensembles archaïques : la civilisation arctique du cerf et la civilisation méditerranéenne du taureau.

    (Le sang noir, Chasse et mythe du Sauvage en Europe, Flammarion, 1994)

    octobre 5, 2008 à 1 h 38 min

  11. 120

    Ecrit par Mario Rigoni Stern :

    Sur notre Haut Plateau, il y a deux endroits, peut-être trois, où les cerfs, en octobre, poussent leur brame d’amour : c’est un fort cri d’appel, de défi et de possession d’un territoire, qui se fait entendre au loin. C’est le signe certain de leur présence, même si on ne les voit pas. En cette saison, la couleur de leur pelage est diffrente : elle est passée du brun rougeâtre au brun-gris, avec des nuances plus sombres. Les mâles adultes ont autour du cou un poil long et fourni comme une crinière ; lents et forts, ils exhibent leur couronne et s’exposent à contre-jour pour faire voir aux femelles et à leurs concurrents mâles leur puissance.

    Ils vont et viennent dans la montagne à la recherche du troupeau de femelles ; ils brament le soir, comme pour dire : « Je suis là… je suis là, regardez-moi. » Les jeunes mâles qui suivent le harem répondent par des brames moins forts. « Nous aussi nous sommes là… nous aussi… ». Les cerfs mâles, disent les spécialistes, ont de nombreuses possibilités de communiquer vocalement entre eux, de faire comprendre quand le moment est venu d’oser, ou de se retirer et d’abandonner le terrain. La compétition pour la possession de la femelle est une lutte plus visuelle et auditive qu’un affrontement physique. Cependant, parfois, celle-ci ne sufit pas à éloigner le rival ; alors, ils en arrivent à mesurer leurs forces en croisant leurs bois, poussant, pointant les sabots, tendant les muscles, tournant en rond, tête baissée. Celui qui perd est poursuivi quelque temps par le vainqueur avec des sortes d’éclats de rire de mépris : « Va-t’en… va-t’en… ». Puis il revient contrôler et réunir le groupe de biches.

    (Saisons, La fosse auxours, 2008)

    octobre 9, 2008 à 17 h 17 min

  12. Vincent

    J’ai sans aucun doute moins d’expérience en la matière que Rigoni Stern mais — pour avoir récemment passé une nuit entière en forêt de Chaux au milieu de leurs cris d’amour — je peux préciser qu’ils ne brament pas que le soir, mais bien toute la nuit (jusqu’environ 8h).

    octobre 9, 2008 à 17 h 19 min

  13. Amélie

    alors là ! je ne vois pas comment tu pourrais témoigner de quoi que ce soit !! trop morte de rire, là…

    octobre 9, 2008 à 19 h 42 min

  14. Vincent

    Ben tout simplement parce qu’à chaque fois que je me suis retourné — donc réveillé — j’en ai entendu un braill… heu… braMer, ce qui m’a — soit dit en passant — permis à chaque fois de me rendormir, rassuré, aussitôt.
    Pourquoi ? Tu ne confirmes pas ?

    octobre 9, 2008 à 20 h 03 min

  15. Amélie

    ouais… sauf qu’à peine dans ton duvet tu t’es écroulé comme un gros caillou, et que tu ne t’es – vaguement- réveillé que deux fois alors que moi j’ai eu l’impression de passer la nuit sur le parking de l’astoria à la pleine lune…. impossible de fermer l’oeil !!!!

    octobre 10, 2008 à 9 h 50 min

  16. Pierre

    Petite contribution au PP.

    Texte écrit à l’issue d’un plongée dans la forêt de Chaux, en apnée….
    un pur sentiment de joie sauvage et de mystère confondus.
    Merci à Vincent et à Elie de m’avoir accompagné.

    …..Comment joindre ce texte (la mise en page est importante)?
    Ciao
    Pierre

    octobre 15, 2008 à 14 h 02 min

  17. 120

    Ecrit par Pierre :
    (En essayant de respecter au mieux la mise en page)

    L’AXE INFINITIF

    La clef des chants
    (Pour deux voix d’homme)

              A Elie, mon fils
              A Vincent,
              L’ami sauvage

    Il suffit d’accoster aux rivages incertains de la forêt et d’enjamber,
    encapuchonné de brume,
    l’ornière encore frémissante de jour,

          à bâbord
          secs claquements hypnotiques des larges babines

          Le roi fourbu balbutie son désir

    Il suffit de prendre,
    sans s’abstenir du doute,
    ce chemin charnière où crissent,
    des bris de luxurieuses et piquantes étoiles.
    Il suffit de savoir que l’herbe en est témoin.

          à tribord,
          humides et tristes gargouillis des rivières intestines

          Le tribun trisse et lisse sa joie animale

    Il suffit de s’arrimer,
    funambule du crépuscule,
    à ce fil ténu de ciel renversé jusqu’à l’outrage
    et de recueillir la peur
    dans la main de son enfant.

          sous la coque
          frêles et furtifs frottements des viriles parades

          Le fier cervidé écorce son territoire

    Il suffit de laisser couler la peur de la peur,
    goutte à goutte,
    dans le labyrinthe de cet épiderme noir
    de ce noir qui nous épie
    ce noir
    noir comme le soleil noir
    ce noir infiniment conscient de nos cavernes
    ce noir intransigeant et omniscient,
    ce noir liant et déliant nos langues
    ce noir qui ne livrera

       rien d’autre

         que nous-mêmes

    Il suffit de se suspendre,
    ivre d’échos,
    à la parole parabole de l’ami affamé d’espace.

          à la cime du mat
          par la gorge de la nuit naissante
          rauques et virils soubresauts du désir
          les bois déchirent la soie veloutée de l’horizon

          La grande vigie lève lentement la tête.

    Il suffit de s’affoler du moindre geste prononcé
    d’accueillir le moindre souffle lent d’humus,
    le plus infime élan d’arbres froissés,
    d’arbres galbés de vie,
    d’arbres et de mousses émoussées d’envie,
    d’arbres, de mousses et de feuilles enlacés dans l’air vicié d’ombres et de rides,
    d’arbres, de mousses, de feuilles et de baies terrassés au sang noir de la forêt.

          Au grand large
          harassé d’amours grégaires

          Le cri
          le cri prisonnier du cri
          le cri, rhizome de la tribu
          le cri résonne à tout rompre
          s’essouffle, s’efface, s’abandonne
          se libère enfin

          La bête énamourée pourfend la terre mouvante et odorante de
          l’automne

    Il suffit alors d’entailler sa solitude
    et par le centre des entrailles de la nuit
    par delà les broussailles apprivoisées
    laisser filer
    sur le daguet effilé de l’instant
    un brin d’éternité

          afin qu’advienne

                le grand cerf.

              Pierre
              Forêt de Chaux
              Automne 2008.

    octobre 16, 2008 à 22 h 57 min

  18. 120

    Arfff… Tout a été repaginé
    Imaginez — en lisant le texte de l’ami Pierre — que les parties en italique, l’exergue et la signature sont décalées sur la droite, merci.

    octobre 16, 2008 à 23 h 00 min

  19. Isidore

    Magnifique ! Merci, Pierre.

    octobre 17, 2008 à 8 h 14 min

  20. wow c’est vraiment beau !
    Pierre, en lisant tes vers, on se dit « quelle chance ils ont eu de vivre un moment pareil !! »

    octobre 17, 2008 à 8 h 34 min

  21. 120

    Ecrit pas Sylvain Tesson :

    Le cerf porte ses bois comme le blason de son domaine.

    (Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Equateurs parallèles, 2008)

    décembre 29, 2008 à 12 h 04 min

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