"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

L’atavisme (ou l’ancêtre pulvérisé)

Atavisme. Le joli mot que voilà ! Bien bâti, musical, facile à prononcer, agréable à l’oreille, étrange sans être bizarre, scientifique sans faire savant. Nous le devons au botaniste hollandais Hugo De Vries (1848-1935) qui découvrit et étudia les mutations. Il est formé du radical latin atavi (quadrisaïeuls), ce qui n’est en fait qu’une synecdoque, car il évoque en vérité une multitude d’autres ancêtres. Sa signification n’est pas appréciée, semble-t-il, à sa juste valeur qui est considérable. Pour les éleveurs, nous le verrons, elle est même négative, ce qui se défend de leur point de vue, mais il n’en résulte pas que la notion d’atavisme s’en trouve limitée et dépréciée en elle-même.

Tel jeune porc présente sur le dos et les flancs des stries longitudinales, caractéristiques des petits marcassins. Le phénomène est rare et s’interprète comme une résurgence imprévisible des origines du porc domestique, les sangliers sauvages. A l’opposé de l’hérédité qui désigne l’influence immédiate du père et de la mère, l’atavisme manifeste ainsi la persistance en quelque sorte souterraine de caratères qu’on pouvait croire définitivement perdus au cours de l’évolution. Grâce à l’atavisme, chacun de nous peut espérer posséder tel ou tel trait physique ou moral qui caractérisait l’un de ses ancêtres ayant vécu plusieurs siècles auparavant. Cet ancêtre, il peut même supposer qu’il lui ressemble comme un frère jumeau, et qu’en somme il y a eu un premier lui-même quelque peu modifié certes par des conditions de temps et de lieu totalement différentes.

Cette notion d’atavisme est précieuse parce qu’elle fait éclater en une quantité de fragments immense — mais non pas infinie — la masse héréditaire sous laquelle nos parents immédiats — notre père et notre mère — menaçaient de nous écraser. Grâce à l’atavisme, l’hérédité n’est plus un bloc cheminant de génération en génération — comme un pavé que des terrassiers faisant la châine se passeraient de main en main –, c’est une poussière d’étoiles dans laquelle chacun de nous puise pour composer sa constellation personnelle. Par ses stries longitudinales, le porcelet se moque de para-verrat et de maman-truie. Il s’affirme plus proche du sanglier ayant vécu mille ans auparavant peut-être dans la forêt gauloise. Il revendique une certaine liberté.

L’atavisme est l’inverse du clonage. […] Nous indiquions qu’il est interprété comme un échec par les éleveurs. En effet la sélection qu’ils pratiquent vise à éliminer ou à réduire au silence tous les caractères héréditaires qui ne concourent pas au but — généralement économique — qu’ils poursuivent. Il est donc essentiel pour l’éleveur que le rejeton reproduise fidèlement les caractères sélectionnés chez les parents. L’élevage s’achemine bien évidemment vers le clonage. Ce qui se fait actuellement pour les arbres se fera prochainement pour les porcs et les moutons, dans le même but économique, et au prix des mêmes dangers. Dans cette belle progression vers l’homogénéité généralisée, l’atavisme fait figure de catastrophe. Il annule d’un coup des années de patiente sélection. L’éleveur l’appelle très joliment un « coup en arrière ». Le goret strié pourrait en être le symbole, mais aussi le teckel haut sur pattes, le poney géant, le lapin angora à poil ras, le percheron svelte, etc. […]

Michel Tournier

Extrait de Célébrations, Essais,

(Mercure de France, 1999)

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25 Réponses

  1. Ourko

    A mon avis l’atavisme est un pseudo concept scientifique permettant avant tout de faire accepter aux maris cocus l’enfant adultérin qui ne leur ressemble pas… mais c’est sans doute parce que j’ai l’esprit tordu (comme un de mes lointains ancêtres) !

    septembre 24, 2008 à 8 h 08 min

  2. Craô

    Pour les rayures c’est certain : quand le porc avait le dos tourné, un sanglier est allé visiter la cochonne !
    (J’en mettrais mes cheveux à couper)

    septembre 24, 2008 à 8 h 12 min

  3. Vincent

    Le Parti Préhistorique, le parti des gorets striés !!!
    (ça ne ferait pas un beau slogan, ça ?)

    septembre 24, 2008 à 13 h 25 min

  4. Vincent

    Cela me fait penser à l’affaire des « Nouveaux réactionnaires » qui a un peu agité les médias, il y a environ 5 ans de cela.

    L’ouvrage de Lindenberg était à mon sens, en soi, de peu d’intérêt mais il a, me semble-t-il, ranimé une polarité — « anciens » contre « modernes » — bien plus éclairante que la soit-disant opposition gauche-droite.

    septembre 24, 2008 à 13 h 38 min

  5. Vincent

    La querelle des « Anciens » et des « Modernes » ne date pas d’hier.

    Roy Lewis se plaît à la montrer déjà agissante, il y a 450 000 ans, dans l’excellent…

    septembre 24, 2008 à 20 h 11 min

  6. et justement, pour les parisiens :
    http://www.manufacturedesabbesses.com/affiche/texte.php?play=55&menu=1

    septembre 25, 2008 à 12 h 32 min

  7. Ourko

    Et le contraire de l’atavisme — l’intrusion non pas d’un lointain passé mais du futur — est-ce que ça existe ?

    septembre 25, 2008 à 23 h 05 min

  8. Craô

    Oui, ça s’appelle l’avatisme, à ne pas confondre avec l’avachisme qui apparaît seulement lorsque le poids du passé conjugué à celui du futur devient tellement intenable qu’il n’y plus que la solution allongée avec un verre de cognac pour tenir encore…

    septembre 26, 2008 à 7 h 25 min

  9. Ourko

    …et regarder le monde s’écrouler en criant : « Oh la vache ! »

    septembre 26, 2008 à 12 h 19 min

  10. Isidore

    Non mais, Vincent, c’est une vraie colle ce sujet de l »atavisme » ! J’ai beau me tourner et me retourner les méninges dans tous les sens, rien ne vient (sauf peut-être un beau tourni-méningé, ce qui est déjà pas si mal, il faut le reconnaître)… Mais bon, j’imagine pourtant que tu attends mieux que ça. Quand même, on aurait bien parfois besoin d’être un peu plus nombreux que les 4 malheureux clampins que nous sommes pour nourrir la conversation et la stimuler un tout petit peu, non ?

    septembre 28, 2008 à 23 h 07 min

  11. Amélie

    Au contraire, l’article sur l’atavisme est une réponse au tien, sur la liberté, Isidore. Comment pourrions-nous nous croire libres, alors que nous renfermons une telle somme d’asservissements ?

    septembre 29, 2008 à 11 h 17 min

  12. Vincent

    Comment faire mieux que Jean-Marie Laclavetine sur le sujet qui a écrit un désopilant Demain, la veille (du même tonneau que Pourquoi j’ai mangé mon père, je vous assure) dont l’argument est une faille du temps qui fait naître à notre époque moderne un enfant conçu au temps d’Homo Erectus</i.
    Très drôle… et surtout bien vu !

    septembre 29, 2008 à 12 h 02 min

  13. Vincent

    Clampins, oui, mais malheureux, Isidore, tu le penses vraiment ?

    septembre 29, 2008 à 12 h 03 min

  14. Isidore

    Quel pinailleur, celui là !!! Enfin, c’est plutôt signe de bonne humeur…

    septembre 29, 2008 à 13 h 05 min

  15. Isidore

    C’est bien ce que je disais, Amélie, c’est d’abord affaire de désir et de volonté, on est « naturellement » tellement asservi, et à tant de choses.

    septembre 29, 2008 à 13 h 09 min

  16. Amélie

    Nananan, Isidore, on n’est pas du tout d’accord : pour moi, on est « absolument » asservi, et ce qui nous rapproche le plus de la liberté, à mon avis, c’est le fait d’en être conscient dans un premier temps, et de l’accepter, ensuite.

    septembre 29, 2008 à 14 h 41 min

  17. Amélie

    … et je crois en ça comme je crois en l’atavisme, dont je ne manque pas d’observer les signes stupéfiants parmi les gens qui m’entourent… peut-être même plus encore chez ceux qui pensent justement s’en être « libérés ». (tel homme, par exemple, qui bien que n’ayant pas connu son père, reproduit sa démarche, son comportement, ses élancées velléitaires etc)

    septembre 29, 2008 à 14 h 45 min

  18. Amélie

    Personnellement, j’espère épargner les générations à venir (toutes les générations), même si j’ai semble-t-il déjà passablement imprégné ma fille (selon des sources qui m’ont connue au même âge – ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elles soient fiables !)…

    septembre 29, 2008 à 14 h 51 min

  19. Vincent

    Mais l’atavisme — si j’ai bien tout suivi — n’est justement pas la simple (et banale) transmission héréditaire de parents à enfant. Elle est la tranmission par delà les générations. Un gène que l’on croyait oublié, effacé, perdu au cours du processus de sélection, ressurgit sans prévenir.

    Et c’est pour le coup — comme le pointe bien il me semble Michel Tournier — une forme de « liberté » offerte au coeur même de la plus implacable loi d’hérédité.

    Pour le dire autrement, Amélie : grâce à l’atavisme tes enfants peuvent justement éviter de te ressembler (à supposer, bien sûr, qu’ils puissent choisir, sinon il faut laisser le soin de ce choix au divin hasard) en allant chercher dans tes lointains ancêtres celui qui leur convient le mieux.

    septembre 29, 2008 à 16 h 45 min

  20. Isidore

    Tu crois aux « absolus » et aux « absolument », toi Amélie ? Ah bon, ça m’étonne… Et bien moi par contre je n’y crois pas du tout… Je dirais même que je les redoute beaucoup. Heureusement que la liberté nous en protège… si on le veut bien.

    septembre 29, 2008 à 17 h 46 min

  21. 120

    Ecrit par Jean-Marie Laclavetine :

    L’enfant ne naîtra pas ici, dans ce siècle de hyènes. Il connaîtra le téléphone et le champagne, il lira le Grévisse, regardera La Guerre du feu avec son père à la télévision. Il ressemblera à son époque : il sera élégant et doux.

    Car si le phénomène est difficile à expliquer, il n’en est pas moins constatable à vue d’oeil : le ventre de Vertu-Vertu, sous la pression des mains de Noah, perd progressivement de son volume, tandis que celui d’Hélène, dans un siècle lointain et dans un autre lieu, commence à gonfler imperceptiblement.

    L’enfant roule au fil du temps, boule de duvet emportée à travers les ères et les générations. Son voyage durera neuf mois, délai qu’Hélène mettra à profit pour conduire avec Noé quelques entretiens délicats.

    L’enfant, velu à souhait, naîtra sans cordon ni nombril, libre, plein d’appétits.

    Elégant, oui, et doux, oui, et bon comme son père, et généreux comme sa mère, et il vivra ce que jamais il n’aurait pu vivre dans cette époque de glace et de larmes, et Noah assistera avec joie et fierté à ses découvertes, à ses progrès…

    Délivrée, Vertu-Vertu eut un sourire que Noah ne put voir : la lune avait disparu sous une fantasia de nuages noirs.

    Puis il arriva à la jeune femme cette aventure commune : un trou s’ouvrit devant elle, c’était la mort, elle n’exista plus.

    (Demain, la veille, Gallimard, 1995)

    septembre 29, 2008 à 17 h 50 min

  22. Vincent

    Cela se passe à la page 84 de la version de poche. Il en reste encore 140 pour nous montrer ce que deviendra ce petit « atavique » qui se prénommera… Adam !

    septembre 29, 2008 à 17 h 54 min

  23. Isidore

    Bon d’accord, je pinaille et je finasse… Ceci dit, même la perspective de l’implacabilité de la loi d’hérédité qui peut satisfaire tous les fervents d’un déterminisme absolu pour ce qui est de notre malheureuse humanité, me convient tout à fait quant à l’autre perspective d’une liberté réelle et possible. Le nombre incalculable des combinaisons possibles, même s’il était prouvé (et je veux bien l’admettre) qu’il soit fini, demeure suffisamment élevé pour qu’on puisse en expérimenter beaucoup avant d’en épuiser les possibilités. Et ceci me suffit amplement pour vivre la douce illusion de la liberté… Je rajoute aussi que cette illusion de la liberté ne me semble pas non plus en contradiction avec sa « vérité » et sa réalité effective. Mais là, de nouveau, je pinaille et je finasse… et je m’amuse.

    septembre 29, 2008 à 18 h 03 min

  24. Amélie

    Vincent : le fait que l’atavisme concerne toutes les générations d’ancêtres n’exclue nullement la plus proche… quelle drôle d’idée!

    septembre 29, 2008 à 21 h 41 min

  25. Amélie

    Bien sûr que j’y crois, Isidore ! Chaque fois que ça s’impose à moi.

    septembre 30, 2008 à 0 h 26 min

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