"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

L’espèce humaine ? Z’y vas, trop mortelle !

Histoire de poursuivre ici une discussion engagée ailleurs :

Si les anthropologues ont l’habitude de marquer le « passage à l’humanité » au premier rite funéraire, où en sommes-nous aujourd’hui — plus de 100 000 ans après — avec cette conscience de la mort qui nous a donc constitué ?

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52 Réponses

  1. Vincent

    A première vue, comme ça, je dirais que cette « conscience de la mort » –et l’humanitude qu’elle engendre — quelque part nous fatiguent, qu’elles sont vécues comme une sorte de fardeau, de malédiction, dont on aimerait bien se débarasser.

    Et toute notre agitation moderne — et notre technique (médicale ou autre) — ne sont qu’une vaine tentative de « divertissement ».

    Mais bon… ça demande à être approfondi.

    juillet 25, 2008 à 22 h 07 min

  2. Pascale

    J’AI TOUT TON CIEL DERRIERE MES PAUPIERES

    j’ai le cœur si plein de vase qu’à ma bouche
    vient mourir l’odeur fade des marées
    des flaques tranchées par le ciel brillent
    dans l’herbe comme des blessures fraîches

    je croise en forêt des enfants joyeux qui me regardent
    sans savoir que la mort existe pour eux
    j’ai encore tes mots tendres
    qui tremblent dans le soir
    quand en hâte tu rassemblais

    ton monde se baissait, cherchait,
    pantelant, un peu de jour
    mais il n’avait plus assez de lumière
    pour attendre les ruisseaux au passage des ponts

    ton silence abat les maisons
    les corridors et les portes
    ne sont là que pour laisser passer les siècles
    je te parle à voix basse au fond de l’ombre
    qui s’est refermée comme une trappe

    à chaque pensée de ton agonie la vie m’abandonne
    à chaque mot qui dit l’amour d’un baiser
    le poids d’une étreinte
    la vie se rallume

    je ferme les yeux
    j’ai tout ton ciel derrière mes paupières

    Pascale qui ne s’en remet pas et tente de bien vivre malgré tout, délestant son blues dans quelques vers nocturnes…

    juillet 25, 2008 à 22 h 12 min

  3. Vincent

    Je m’apprêtais à ajouter que toutes nos philosophies, toutes nos religions — bref toutes nos croyances — n’étaient après tout qu’une tentative pour donner artificiellement du sens à cette chose absurde, inconcevable, insensée, cruelle même qu’est le surgissement d’un être voué à disparaître… et je découvre cette poésie !

    Je me dis du coup que la vie n’est peut-être pas si « absurde » qu’elle n’y paraît. Il est en effet des petites joies qui lui donnent plus de sens qu’on n’en peut espérer ni même retenir.

    Merci, donc, Pascale ! 😉

    juillet 25, 2008 à 22 h 47 min

  4. Pascale

    J’ai eu peur, celle d’avoir glisser un froid (effroi) sur le blog après avoir posté ce poème. Puis non, Vincent lit bien, ça me rassure. Merci.
    J’ai perdu trop d’êtres chers pour faire comme si de rien n’était. L’écriture est mon seul secours, en catimini, et j’adore la vie, peut-être parce que très tôt j’ai connu son prix. Depuis, je fais tout pour la croquer avec jouissance, en pensant souvent à mes chers disparus – certainement heureux de voir que j’en abuse avec joie. Je les venge, à ma façon, d’avoir été fauchés trop tôt. 🙂

    juillet 25, 2008 à 23 h 31 min

  5. !!!
    COURAGE, Pascale !!

    juillet 25, 2008 à 23 h 34 min

  6. et merci aussi !

    juillet 25, 2008 à 23 h 35 min

  7. Vincent

    Ces déchirures — qui nous meurtrissent et nous traversent (loin sous les masques) — constituent une sorte de « deuxième naissance » qui nous laisse tout autant plus vivant qu’inconsolable.

    Bien inhumains paraissent, en comparaison, ceux qui ont eu la chance (le « malheureux bonheur ») d’y échapper !

    juillet 26, 2008 à 0 h 28 min

  8. Vincent

    Une question me vient, du coup : l’espèce humaine n’est-elle pas la seule qui hurle (à la mort ?) en venant au monde ?

    juillet 26, 2008 à 0 h 30 min

  9. Pascale

    Une deuxième naissance, du moins dans mon cas, je ne dirais pas ça. Une confirmation que la vie vaut le coup d’être vécue, mille fois oui. Les circonstances donnent simplement un coup de pied au cul pour qui se lamente sur un rhume des foins. Je suis intransigeante envers ces pleureurs depuis, j’en suis consciente et pleine de défauts aussi. Le seul qui ne m’a jamais manqué est le courage, j’en déborde!

    juillet 26, 2008 à 0 h 40 min

  10. Vincent

    Le courage qui est une forme condensée de « coeur à l’ouvrage ». 😉

    juillet 26, 2008 à 8 h 31 min

  11. Vincent

    « Amélie & I » allons ce week end à un stage de tango argentin (une belle façon, soit dit en passant, de vivre avec la mort que de « danser autour »). On ne pourra donc pas participer aux discussions d’ici lundi, si elles se poursuivent ici.

    juillet 26, 2008 à 8 h 36 min

  12. 120

    Ecrit par Clément Rosset :

    L’acceptation du réel suppose donc, soit la pure inconscience — telle celle du pourceau d’Epicure, seul à l’aise à bord alors que la tempête qui fait rage angoisse équipage et passager –, soit une conscience qui serait capable à la fois de connaître le pire et de n’être pas affectée mortellement par cette connaissance du pire. Il est à remarquer que cette dernière faculté, de savoir sans en subir de dommage mortel, est situé absolument hors de portée des facultés de l’homme, — à moins il est vrai que ne s’en mêle quelque extraordinaire assistance, que Pascal appelle la grâce et que j’appelle pour ma part la joie. En effet, la connaissance constitue pour l’homme une fatalité et une sorte de malédiction, déjà reconnues dans la Genèse (« Tu ne goûteras pas à l’arbre de science ») : étant à la fois inévitable (impossible d’ignorer tout à fait ce que l’on sait) et inadmissible (impossible également de l’admettre tout à fait), elle condamne l’homme, c’est-à-dire l’être qui s’est hasardé dans la reconnaissance d’une vérité à laquelle il est incapable de faire face (tel un général malavisé qui se lance à l’assaut sans s’être assuré de l’état des forces en présence et de ses possibilités de retraite), à un sort contradictoire et tragique, — tragique au sens où l’entend par exemple Vladimir Jankélévitch (« alliance du nécessaire et de l’impossible »). Ce qu’il y a de plus aigu et de plus notoire dans ce qu’on appelle la condition humaine me semble résider précisément en ceci : d’être munie de savoir — à la différence des animaux ou des objets inanimés — mais en même temps d’être démunie des ressources psychologiques suffisantes pour faire face à son propre savoir, d’être dotée d’un surcroît de connaissance, ou encore d’un « oeil en trop » comme dirait André Green, qui fait indistinctement son privilège et sa ruine, — bref, de avoir mais de n’en pouvoir mais. Ainsi l’homme est-il la seule créature connue à avoir conscience de sa propre mort (comme de la mort promise à toute chose), mais aussi la seule à rejeter sans appel l’idée de la mort.

    (Le principe de cruauté, Minuit, 1988)

    juillet 26, 2008 à 8 h 50 min

  13. Isidore

    CHANT D’ADIEU

    Sur ton corps immobile, apaisé,
    L’hiver a déposé son linceul,
    Et sur le grand lac gelé
    Un beau cygne noir a chanté.

    Sur ton blanc manteau d’éternité
    Coule les larmes de nos douleurs,
    A la vie qui t’a quitté,
    Nous t’offrons ce dernier baiser.

    Ô ciel immense et impénétrable,
    Tous, nous te confions notre ami,
    Les joies qu’il a partagées
    Illumineront son voyage.

    La froide nuit d’hiver est tombée
    Sur ton corps à jamais reposé,
    Mais toujours ton souvenir
    Dans nos cœurs vivra, fleurira.

    juillet 26, 2008 à 9 h 15 min

  14. Pascale

    Très heureuse de lire ici une référence à Jankélévitch et ce qu’écrit Clément Rosset, j’adhère totalement.

    Bon tango à vous deux, quant à moi, ça y est, je prends mes quartiers d’été pour trois semaines, yes!

    Un petit dernier pour la route et je vous embrasse:

    Illusion

    Quand le monde se baisse pour entrer dans la nuit
    j’en oublie les mots tendres
    qui tremblent
    en bouche comme des feuilles

    souvent vers minuit s’ouvre un grand trou,
    une béance, est-ce la mer qui cherche,
    pantelante,
    un peu de jour

    il y a vraiment de quoi vivre sur la terre
    si j’ai la force de repousser le ciel bas
    et dealer l’ombre portée des arbres
    contre un lingot de mémoire

    j’aime me prendre pour le soleil
    me coucher comme lui dans les flaques
    et rester là, entre écume et bleu,
    illusion de rester plus longtemps sur terre.

    juillet 26, 2008 à 9 h 23 min

  15. BARDAMU

    Funeral blues

    Stop all the clocks, cut off the telephone,
    Prevent the dog from barking with a juicy bone,
    Silence the pianos and with muffled drum
    Bring out the coffin, let the mourners come.

    Let aeroplanes circle moaning overhead
    Scribbling on the sky the message He Is Dead,
    Put crepe bows round the white necks of the public doves,
    Let the traffic policemen wear black cotton gloves.

    He was my North, my South, my East and West,
    My working week and my Sunday rest,
    My noon, my midnight, my talk, my song;
    I thought that love would last for ever: I was wrong.

    The stars are not wanted now: put out every one;
    Pack up the moon and dismantle the sun;
    Pour away the ocean and sweep up the wood.
    For nothing now can ever come to any good.

    W.H AUDEN

    juillet 27, 2008 à 9 h 47 min

  16. 120

    Ecrit par André Comte-Sponville :

    MORT
    Le néant ultime. Ce n’est donc rien ? Pas tout à fait pourtant, puisque ce rien nous attend, ou puisque nous l’attendons. Disons que la mort n’est rien, mais que nous mourrons : cette vérité au moins n’est pas rien.

    Epicure et Lucrèce, sur cette question, ma paraissent plus judicieux que Spinoza. « Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu’à la mort, dit une fameuse proposition de l’Ethique, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie » (IV, 67). A la seconde affirmation, j’adhère absolument. Mais à la première, non, ni ne vois comment les deux peuvent être compatibles. Comment méditer la vie sans penser la mort, qui l’achève ? C’est au contraire parce que nous pensons que la mort n’est rien, dirait Epicure (rien pour les vivants, puisqu’ils sont vivants, rien pour les morts, puisqu’ils ne sont plus), que nous pouvons profiter de la vie sereinement. A quoi bon autrement philosopher ? Et comment le faire en laissant la mort de côté ? Celui qui a peur de la mort, il a peur, exactement, de rien. Comment n’aurait-il pas peur de tout ? Alors qu’il n’y a rien à craindre dans la vie, expliquait encore Epicure, pour celui qui a compris que le mal le plus redouté, la mort, n’est rien pour nous (Lettre à Ménécée, 125). Encore faut-il la penser strictement — comme néant — pour cesser de l’imaginer (comme enfer ou comme manque) et de la craindre. Cela suffira-t-il ? Ce n’est pas sûr. Et même ce n’est pas, lorsque la mort sera toute proche, le plus probable. Mais pourquoi la pensée devrait-elle sufire ? Comment le pourrait-elle ? Et qu’importe qu’elle ne suffise pas, si cette idée vraie, ou qui nous paraît telle, nous aide, ici et maintenant, à vivre mieux ? Une philosophie, même insuffisante, vaut mieux que pas de philosophie du tout.

    Apprendre à mourir ? Ce n’est qu’une partie, non la plus importante ni la plus difficile, du général apprentissage de vivre. Au reste, et comme l’a dit plaisamment Montaigne, quand bien même nous ne saurions mourir, nous aurions tort de nous en inquiéter : « Nature nous en informera sur-le-champ, pleinement et suffisamment » (Essais, III, 12). S’il faut penser la mort, ce n’est pas pour apprendre à mourir — nous y parviendrons de toute façon — mais pour apprendre à vivre. Penser la mort, donc, pour l’apprivoiser, pour l’accepter, puis pour penser à autre chose. « Je veux qu’on agisse, écrit merveilleusement Montaigne, et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut ; et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant, et encore plus de mon jardin imparfait » (Essais, I, 20)

    MOURIR
    C’est le passage ultime, où rien ne passe. C’est pourquoi on ne meurt pas : on agonise (mais les mourants sont vivants, hélas), puis on est mort (mais le smorts ne sont plus). Mourir est un acte sans sujet, et sans acte : un rond dans l’eau du destin, une imagination, une fantasmagorie, cette fois bien douloureuse, de l’amour-propre. Le corps lâche son âme comme un pet, voilà ce qu’il faut dire, et le pet seul, à l’avance, se rebiffe. Qu’as-tu, mon corps, à te soucier de tes vents ?

    (Dictionnaire philosophique, PUF, 2001)

    juillet 27, 2008 à 20 h 54 min

  17. Vincent

    Ben dis donc, Comte-Sponville plus fort que Spinoza — faut le faire, tout de même ! — et drôle par dessus le marché — ce n’est pas si fréquent ! –.

    Le sujet inspire, on dirait.

    Merci à Isidore pour son texte (me trompé-je en y percevant le souvenir de l’ami André ?).

    Bonnes vacances à Pascale.

    Et une tite question à Bardamu (dont je salue le retour) : y a-t-il de la musique écrite pour ce texte ? Si oui, est-elle disponible sur le Net ?

    Enfin : quelqu’un de bilingue dans le coin pourrait-il traduire ce blues funéraire ?

    juillet 27, 2008 à 21 h 01 min

  18. 120

    Ecrit par Robert Sabatier :

    Nous sommes les hôtes de tout ce qui meurt durant le temps de notre vie.

    *

    Qui regarde fixement la mort voit le soleil.

    *

    La vie fait l’analyse, la mort se charge de la synthèse.

    *

    Nous n’admirons que ce qui peut durer. Nous n’aimons que ce qui doit mourir.

    *

    Nous craignons moins la mort que son mystère.

    *

    Un mort a autant de tombes que d’amis vivants.

    *

    Oublier un ami mort, c’est l’enterrer deux fois.

    *

    etc…

    (Le livre de la déraison souriante, Albin Michel, 1991)

    juillet 28, 2008 à 9 h 21 min

  19. J’avais la même réflexion que toi, Vincent : le texte proposé par Bardamu est très musical.

    Sinon, effectivement, Amélie m’a fait prendre conscience d’un rapprochement entre mon angoisse nouvelle de la mort et cette future paternité qui n’a jamais été aussi proche (enfin dans quelques années encore, mais c’est se sentir prêt qui compte, non ? 🙂 ). Ca vous a aussi fait cela ?

    juillet 28, 2008 à 9 h 29 min

  20. Et le pet de Comte-Sponville serait celui de Bardamu ? 🙂

    juillet 28, 2008 à 9 h 31 min

  21. Vincent

    Sur le lien entre la paternité et la mortalité :

    Pour moi, il s’est à l’époque manifesté avant tout ainsi (également sous forme d’angoisse) : devenant responsable d’un petit d’homme, je perdais la « liberté » de quitter — en toute légèreté ou insouciance — la vie quand bon me semblerait.

    juillet 28, 2008 à 10 h 59 min

  22. 120

    Ecrit par Jacques Prévert :

    Comme cela nous semblerait flou
    inconsistant et inquiétant
    une tête de vivant
    s’il n’y avait pas une tête de mort dedans.

    (Fatras, Gallimard, 1966)

    juillet 28, 2008 à 11 h 35 min

  23. Pareil que toi, Vincent !

    juillet 28, 2008 à 12 h 07 min

  24. Vincent

    En même temps, personne ne me l’a imposé de force cette « morale paternelle », c’est donc que quelque part j’en avais sinon besoin, du moins envie.

    La légèreté a en effet peut-être plus de saveur lorsqu’elle s’appuie sur un peu de gravité.

    juillet 28, 2008 à 12 h 26 min

  25. hum, l’instinct paternel ? 😀

    juillet 28, 2008 à 13 h 42 min

  26. BARDAMU

    Il n’existe pas à ma connaissance de support musical à cette oraison funèbre dont la musicalité de la langue (à mon sens) se suffit à elle-même. Il s’agit d’un des plus beaux poèmes que je connaisse, et que l’on peut retrouver dans le film « Quatre mariages et un enterrement ». Je n’ignore pas le fait qu’en agissant de la sorte je mette Amélie à contribution, mais les traductions ne sont pas toujours utiles, en particulier en poésie…

    juillet 28, 2008 à 13 h 42 min

  27. et justement quand on parle de rites funéraires, y en a certains qui paraissent mieux que d’autres, non ?

    Perso, je trouve ca terrible les enterrements façon gospel (si ca existe vraiment) ou ceux où l’on fait une dernière fête en l’honneur du défunt.

    Pas facile quand on est vraiment triste …

    juillet 28, 2008 à 13 h 46 min

  28. Amélie n'a pas envie de blogguer

    … désolée… un autre jour.

    juillet 28, 2008 à 14 h 09 min

  29. Vincent

    Ce que j’aime bien — pour ma part — dans les cérémonies funèbres festives (ou du moins dans l’idée, je n’en ai jamais vécu de concrêtes), c’est qu’elles peuvent aider à passer de la tristesse (qui est toujours quelque part égocentrée) à la seule énergie qui permette aux « survivants » de continuer à plus ou moins bien vivre : la joie de vivre.

    Mais j’entends bien qu’une joie de vivre « simulée » peut-être pathétique… et rendre finalement plus triste qu’une tristesse certes nombriliste mais assumée, et qu’il faut de toute façon taverser.

    juillet 28, 2008 à 14 h 44 min

  30. Isidore

    Ce que m’ont appris les proches qui ont eu l’indélicatesse de mourir, c’est le défi qu’ils m’ont tous lancé, d’être capable de poser des actes décisifs pour réagir et ne pas me laisser entrainer avec eux, dans ce lieu obscur et hors du temps, impraticable à nous les vivants et pour lequel on ne peut avoir impunément aucune complaisance: le « lieu de la mort » qui entretient avec le « lieu de la vie » de bien étranges et dangereux rapports.

    Et j’ai toujours pu apprécier l’étrange énergie offerte par ces morts proches, pour faire naître de nouveaux élans de vie… dés lors que j’ai su réagir avec force et inverser le mouvement qui m’entrainait vers eux. C’est peut être le sens et le défi du deuil à réaliser pour chaque mort.

    J’ai pu aussi mesurer l’aide qu’il est possible d’apporter à celui qui s’en va, durant son agonie ou après son décès, pour sans doute l’aider à se détacher de toute cette pesanteur terrestre. Je l’ai mesuré à la place plus ou moins pesante ou oppressante que le mort occupait en moi.

    Le mort a l’étrange et dangereux pouvoir d’arrêter le temps du vivant et de l’obliger à réagir s’il ne veut pas se pétrifier dans cet instant immuable et glacé de la mort… Drôle de truc, quand même !!!

    juillet 28, 2008 à 16 h 46 min

  31. Vincent

    La principale « indélicatesse » des morts, je trouve, c’est — la plupart du temps — de ne pas nous prévenir de leur disparition (toujours brutale). Les nouveaux-nés sont plus délicats, en comparaison, qui nous préviennent neuf mois à l’avance et nous permettent ainsi de nous préparer à leur surgissement (qui n’est en soi pas moins déroutant).

    Dans La dernière leçon (Seuil, 2004), Noëlle Châtelet raconte comment sa mère (qui est soit dit en passant aussi la mère de Lionel Jospin) avait prévenu plusieurs mois à l’avance sa famille de sa mort programmée, à plus de 90 ans, afin de permettre à chacun de faire son deuil… de son vivant.

    juillet 28, 2008 à 18 h 13 min

  32. Finalement, les cultures qui ont une notion cyclique du temps sont peut-être moins angoissés par rapport à la mort, car ils pensent avec des régénérations, des réincarnations, vivent avec les vivants et les morts…

    juillet 28, 2008 à 19 h 08 min

  33. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    L’événement de ta mort a tout pulvérisé en moi.

    Tout sauf le coeur.

    Le coeur que tu m’as fait et que tu continues de me faire, de pétrir avec tes mains de disparue, d’apaiser avec ta voix de disparue, d’éclairer avec ton rire de disparue.

    (…)

    Il y a mille façons de parler aux morts. Il fallait la folie d’une petite de quatre ans et demi pour comprendre que nous avions peut-être moins à leur parler qu’à les entendre, et qu’ils n’avaient qu’une seule chose à nous dire : vivez encore, toujours, vivez de plus en plus, surtout ne vous faites pas de mal et ne perdez pas le rire.

    (…)

    Quelque chose a eu lieu là, pour toujours. Ce quelque chose n’est pas tout et n’est pas rien. Ce quelque chose est un coup de sang dans les yeux, une impossibilité de penser et de voir plus loin, un rappel au réel, comme on dit : un rappel au règlement.

    (…)

    Je n’ai pas le coeur à pleurer Ghislaine, enfin si, mais dessous les larmes il y a un rire, comme dessous la neige blanche il y a les roses rouges. Rien de cette vie n’est vain. Rien dans cette vie ne dépend de nous. Cette vie nous est donnée, et avec elle nous est donnée bien plus que ce qui nous sera repris le jour de notre mort. Je me sens léger sous des tonnes de neige noire. (…) Je vais traverser cet hiver en silence, on ne peut s’approcher d’une rose rouge qu’en silence. J’ai au coeur un tourment de bois noir, je vais laisser tout ça virer au rouge et au clair. Je n’ai aucun doute sur le lieu où tu es réellement : tu es cachée dans le coeur des roses rouges. Lorsque je vais au cimetière, je regarde ta tombe, elle est couverte de noms, je ne pense rien alors, je ne pense que des choses triviales, je me dis que tu es là à deux mètres sous mes pieds, deux mètres ou trois, je ne sais plus, et je ne crois pas ce que je pense, et ça vient d’un seul coup, ça vient lorsque je me retourne, c’est là que je te vois, dans l’amplitude et l’ouvert du paysage, dans la beauté sans partage de la terre et du grand ciel, toi partout à l’horizon, c’est en tournant le dos à ta tombe que je te vois.

    C’est entendu, Ghislaine, c’est entendu : je continuerai à bénir cette vie où tu n’es plus, je continuerai à l’aimer, je l’aime de plus en plus, un tel amour se chante, à la claire fontaine, aux marches du palais, les lauriers sont coupés, la belle affaire que les lauriers soient coupés, j’irai quand même au bois les ramasser,

    si la cigale y dort
    ne faut pas la blesser
    le chant du rossignol
    viendra la réveiller.

    (La plus que vive, Gallimard, 1996)

    juillet 28, 2008 à 19 h 33 min

  34. Vincent

    Je ne sais pas, Yatsé, si les « cultures qui ont une notion cyclique du temps » sont moins angoissées que nous devant la mort.

    Elles savent la regarder en face, ça oui, l’affronter, voire l’intégrer dans leur conception du monde (ce qu’on ne sait plus faire et cherche même plutôt à fuir), mais est-ce suffisant pour retirer l’angoisse ? Ce n’est à tout bien considérer pas si sûr.

    D’ailleurs, la mort sans l’angoisse est-elle encore vraiment la mort ? Et surtout toutes les « imaginations » qu’elle a pu suscitées ne sont-elles pas justement la marque indirecte de cette angoisse ? Ne sont-elles pas toutes, en effet, quels que soient les lieux et les époques, des espoirs de « vie après la vie », donc en quelque sorte des refus de l’idée même de mort en tant que telle ?

    En même temps, on peut très bien considérer que la pensée de la vie est beaucoup plus angoissante que celle de la mort. Et que l’idée d’un éternel retour (de type réincarnation ou autre), sans échappatoire possible, est d’un certain point de vue autrement plus angoissant que celle du « repos éternel ».

    juillet 28, 2008 à 19 h 51 min

  35. Vincent

    Ce n’est peut-être pas la mort (ou la vie) qui suscite des angoisses mais — ans un schéma inverse — le tempérament de chacun qui, s’il est de nature plutôt angoissé, provoque plus ou moins de crainte de l’inconnu (que celui-ci soit au coeur de la vie ou… à son terme).

    juillet 28, 2008 à 19 h 59 min

  36. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    Prétendre parler de la mort, ou de la misère du monde, ou de toute autre chose, « objectivement », est une illusion, car le langage est toujours plus réel que ce dont on parle.

    *

    La mort arrange bien les choses, car en votre absence le monde mérite déjà nettement moins d’être vécu.

    *

    Pour parler de la mort, il faut être vivant. Le vivant a plus de chance d’avoir une idée de la mort que celui qui l’est déjà. De la même façon, il faut sans doute être un homme pour parler de la femme. L’homme a plus de chance d’avoir une idée de la femme que celle-ci, qui l’est déjà.

    *

    Memento mori. Non pas : souviens-toi que tu dois mourir, mais : n’oublie pas de mourir, souviens-toi de mourir (avant qu’il soit trop tard).

    *

    Le découpage obsessionnel du temps : le fractionnement infinitésimal qui permet à Achille de ne jamais rejoindre la tortue, donc d’esquiver toute échéance, y compris celle de la mort. Plus elle est imminente, plus le laps de temps intermédiaire se démultiplie. Il reste encore un jour, une heure, une minute, une seconde. Chaque seconde s’écoule, mais la suivante n’est jamais sûre. Le temps se resserre et se condense au point de ne plus laisser passer le temps. Une substance si intense, si épaisse, que le futur ne pourra la traverser. Une heure bien comptée n’en finira jamais d’être comptée. Dans le film du temps, c’est l’espoir fou d’un arrêt sur image. Et notre passion pour les techniques artificielles de l’image vient sans doute de ce qu’on peut la suspendre, en inverser le cours ou l’accélérer. Nous rêvons d’en faire autant avec le temps (avec les rêves aussi d’ailleurs).
    C’est pour la fin comme pour la mort – le rêve est de n’y arriver jamais, et simultanément de passer au-delà.

    *

    S’est-on jamais préoccupé de la façon dont vivent les morts en attendant le Jugement dernier ? Dans la contemplation de Dieu, d’accord. Mais ils doivent bien avoir gardé le souvenir de la vie et des vivants, une réminiscence du monde d’où ils viennent. Dans ce cas, ce doit être l’enfer de ne pouvoir informer les vivants de cette ultime vérité, l’existnce de l’au-delà. En comparaison, le silence de l’au-delà est beaucoup plus facile à supporter pour les vivants.
    Mieux vaut vivre éternellement avec une question qu’avec une réponse.

    *

    La véritable immortalité est celle de l’enfance et de l’adolescence, où l’on ne croit jamais devoir mourir un jour. Le fantasme d’immortalité, lui, n’est que le prix payé pour la certitude de mourir. Et il est prêt à payer n’importe quel prix, y compris s’anéantir pour s’immortaliser.
    Jadis, certains étaient prêts à perdre leur âme (l’espérance de leur vie éternelle), dans un pacte avec le Diable, pour jouir des privilèges de l’existence mortelle. Aujourd’hui, nous sommes prêts à sacrifier toute idée d’une immortalité future au profit d’une immortalité présente des corps, une reconduction perpétuelle dans le clonage. L’immortalité n’est plus une métaphore. Nous voulons une immortalité réelle, nous en voulons une incarnation technique ici et maintenant. C’est le nouveau pacte avec le Diable, scellé et signé de son sang par l’espèce humaine, qui préfère être cryogénisée vivante plutôt que d’attendre une hypothétique résurrection des corps.

    *

    etc…

    (Cool Memories IV et V)

    juillet 29, 2008 à 22 h 26 min

  37. Vincent

    Pour les lecteurs de Christian Bobin (il avait alors déjà écrit une trentaine d’ouvrages), l’apparition de La plus que vive en 1996 a fait l’effet d’un choc : non seulement on y découvrait que la source de son écriture (et vraisemblablement la principale destinataire) était une femme « inaccessible » (déjà mariée), mais surtout… que celle-ci venait subitement de succomber à une rupture d’anévrisme.

    Certains n’apprécièrent pas du tout ce livre. Je me souviens par exemple d’un des libraires avec qui il m’arrivait de discuter, qui avait déjà un peu de mal avec le succès du Très bas, la renommée grandissante de l’auteur (qui semblait du coup « échapper » à ses premiers fidèles) et ce qu’il considérait être ses « concessions » à la facilité depuis qu’il était édité chez le prestigieux Gallimard, déclarant qu’il avait franchi là, selon lui, un seuil qui le sortait de ce qu’il considérait être la « littérature ». D’autres — moins exigeants… ou simplement moins snobs — furent extrêmement bouleversés. Ils vivaient en quelque sorte un double deuil : celui de l’auteur, par empathie, et le leur, en tant que lecteur, puisqu’ils sentaient bien qu’il ne pourrait plus écrire comme avant, voire ne plus écrire du tout.

    Ces derniers — que j’aime à qualifier d’« emBobinés » — suivent depuis lors, au fil des ouvrages qu’il continue finalement d’écrire, les lentes — et souvent lumineuses — étapes de sa reconstruction autour de ce « vide ». Ce n’est bien souvent plus un auteur qu’il lisent, mais plutôt un ami qu’ils suivent.

    Si 120 voulait bien nous laisser ici quelques traces des diverses méditations qu’ont suscité chez l’ami Christian ce « trou noir » qu’est la rencontre avec la Mort, je lui serais reconnaissant (en demandant d’avance pardon à ceux qui considéreront peut-être que ce n’est pas très « préhisto » donc un peu « Hors-Sujet »).

    juillet 30, 2008 à 12 h 04 min

  38. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Ce livre est le premier que j’écris sans toi. Dans La plus que vive, je continuais sur la lancée de nos promenades. Je marchais et te parlais comme si tu t’étais arrêtée un instant sur la route, éblouie par une fleur dans un fossé. Depuis je me suis retourné et n’ai vu qu’une route vide, longue et vide. Quand, dans ces carnets, je m’adresse à toi, je ne sais plus à qui je parle, plus du tout. Je crois à la résurrection des corps et des âmes. Cette croyance est en moi comme l’air dans les poumons. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, elle n’aide en rien. Pas d’idée de retrouvailles, aucune consolation de ce genre. Ce qui est au-delà de cette vie est au-delà du langage et donc au-delà de la pensée. Je ne pense rien. Je respire, voilà tout. Lorsque je m’adresse à toi je m’adresse à la part d’amour, de gaieté et d’insolence que tu portais dans le temps de ta vie, que tu ne peux plus porter et que je continue de voir partout. La messagère est partie. La lettre qu’elle tenait dans ses mains est tombée dans les ronces. On peut la lire encore. L’encre n’a pas vieilli, le papier n’est pas corrompu. Le message est toujours le même.

    *

    « Je pense parfois à ma mère et parfois ça me fait triste, et parfois non, mais je n’y pense jamais quand je joue » — oui, petite fille, et c’est peut-être là, dans le milieu de tes rires, quand la joie mange tes yeux, c’est peut-être là que ta mère revient te voir, qu’elle remonte au jour : la joie est en nous bien plus profonde que la pensée, elle va beaucoup plus vite, beaucoup plus loin.

    *

    J’ai parfois envie de mourir comme le petit enfant a envie d’ouvrir son cadeau avant l’heure.

    *

    Hier j’ai vu ta tombe, pas celle où on t’a mise (je l’ai vue aussi) mais celle dont tu sors sans arrêt en souriant : hier tu étais momentanément installée dans un bouquet de myosotis. Un peu plus tard je t’ai devinée dans les fantaisies de la pluie sur l’autoroute, et quand j’ai poussé le porte de l’appartement tu étais déjà là, dans le silence d’une fin de jour.

    *

    La vérité, ce n’est pas un trou dans la terre. La vérité, c’est l’infini d’amour parfois reçu dans cette vie quand nous n’avions vraiment plus rien. Il suffit d’une seconde pour le connaître et comprendre — même si « comprendre » n’est pas le mot — que cet infini nécessairement a un lieu qui doit nécessairement être lui aussi infini. Un trou dans la terre, ce n’est pas assez large pour contenir tout ça.

    *

    Ta mort fait comme une île noire dans un océan de lumière. Pour te rejoindre, aucune barque. Il faudrait pouvoir marcher sur la lumière. Cela doit s’apprendre. Cela s’apprend.

    *

    Je me demande où tu es. Le cimetière, la terre, le cercueil cela ne suffit pas comme réponse.

    *

    Le souci de soi est une chose qui encombre les vivants. Peut-être est-ce le dernier sac de sable que les morts jettent par-dessus leur nacelle, pour bondir au plus haut, hors de vue.

    *

    « Peut-être », « je ne sais pas », « j’ignore », « je me demande » — c’est le nouveau vocabulaire que ta mort m’a donné. L’ancien — « lumière », « enfance », « attendre » — en est rafraîchi.

    *

    Dans ta mort, comme dans toute disparition, il y a de l’inconnu et du souffrant. Jour après jour, je sépare l’un de l’autre : ils ne se confondent pas. La souffrance sécrète du noir, l’inconnu engendre de la lumière.

    *
    etc…

    (Autoportrait au radiateur, Gallimard, 1997)

    juillet 30, 2008 à 12 h 38 min

  39. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Ta mort aura bientôt un an. Elle commence à peine à parler, à faire ses premiers pas.

    *

    La mort tombe dans la vie comme une pierre dans un étang : d’abord éclaboussures, affolements dans les buissons, battements d’ailes et fuites en tout sens. Ensuite grands cercles sur l’eau, de plus en plus larges. Enfin le calme à nouveau, mais pas dutout le même silence qu’auparavant, un silence, comment dire : assourdissant.

    *

    La mort pour en finir plonge sa main dans notre gorge, racle l’air dans nos poumons et, avec l’air, les atomes d’une joie qui circulait dans le sang même aux heures les plus sombres.

    *

    Je viens de passer huit jours dans le village où tu es enterrée. Je ne suis allé sur ta tombe qu’une seule fois, les mains vides. Devant le portail du cimetière, il y avait des petites fleurs jaunes. J’en ai prélevé une pour la mettre sur la pierre, à côté de ta photographie. Le vent l’aura très vite emmenée près de toi : ailleurs — loin, très loin de la lourdeur du marbre et de la terre humide.

    *

    Les morts s’éloignent du rivage, nagent au-delà de tout horizon connu. Ils sont dans le grand large mais peut-être les vivants peuvent-ils avoir un avant-goût de cette plénitude-là : l’amour aussi dérive loin des côtes et de tout horizon connu.

    *

    Je parle beaucoup de mort dans ces carnets, mais je n’ai pas le choix de mes mots et si, me lisant, cela donne envie de goûter un bon vin, de rendre visite à quelqu’un que l’on aime ou d’arriver en retard au travail, eh bien, ce livre aura trouvé sa vraie gaieté.

    *

    Depuis le jour de ta mort, j’ai une pièce en plus dans mon appartement. Elle n’est pas très grande. Aujourd’hui je viens d’y entendre des bruits, un grognement. Je ne suis jamais entré dans cette pièce. Je n’y enterai jamais. Il me semble que si j’en poussais la porte, ce qui est à l’intérieur me sauterait à la gorge, d’un seul bond. Je parle, je ris et j’écris dans la pièce à côté. Cette situation n’est pas invraisemblable. Elle est même ordinaire : chacun a dans sa maison une telle pièce interdite. Ce qu’il faudrait, c’est ouvrir la porte une bonne fois, et regarder. Ce qu’on imagine être un tigre affamé n’est parfois qu’un petit chat lapant son lait. Mais comment savoir devant la porte close ?

    *

    Les morts sont des enfants qui ont reçu, pendant une nuit d’orage, le don d’une vie sans tutelle.

    *

    Les morts, comme les vivants, autant que les vivants, travaillent à se séparer de la mort.

    *

    A la première ocasion tu es sortie par la fenêtre, comme une enfant qu’un chant lointain attire dans le jardin. Tu as fait si vite que tu as oublié ton corps devenu incroyablement lourd.

    *

    etc…

    (Autoportrait au radiateur, Gallimard, 1997)

    juillet 31, 2008 à 8 h 51 min

  40. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Ta mort me défait avant de me recomposer autrement. C’est aussi exténuant qu’un amour et c’en est un, mais intouchable par trop de pureté.

    *

    Veux-tu savoir ce que je fais de mes journées, toi qui, patientant sous quelques mètres cubes de terre, n’accroches plus ton coeur à la girouette des soleils et des lunes ? C’est très simple : j’apprends à aimer les vivants comme je t’aime aujourd’hui, d’un amour calme et blessé, délivré du chaos des demandes.

    *

    Ta mort me donne beaucoup de travail. Ce livre en est le signe le plus apparent. Ce n’est pas tant un journal qu’un chantier semblable à ceux que des bûcherons ouvrent dans une forêt. Coupes sombres, coupes claires, brindilles, branches et troncs partout répandus, feux allumés ici ou là — et peu à peu, lentement, le vrai nom, le nom du travail accompli : clairière.

    *

    Et je pense à ceux qui meurent à l’instant où j’écris cette phrase, à cette douceur qu’ils connaissent de soudain lâcher prise.

    *

    Quelques pas avec ta grande fille, dans le cimetière couvert de neige. Ton image sur la tombe (…). A chaque fois devant cette image,je répprends ma leçon : il y a une photo sur cette pierre, donc celle qui est sur la photo est dessous la pierre. Et très vite, ton sourire, vibrant, mène à une vérité plus haute : tu n’as plus à mourir, c’est fait. Mourir est derrière toi, tu vivras donc sans fin.

    *

    Les morts n’ont pas souci des vivants. Les morts ont quitté la terre lourde des soucis. Les morts ne sont plus comme les vivants la proie du piétinement. Les morts sont dans le vif et l’ouvert. Ils n’y marchent pas. Ils y volent à une vitesse bien plus grande que celle de la lumière.

    *

    Je me cogne encore parfois au bois de ton cercueil. C’est que je n’ai pas tout à fait renoncé à comprendre et qu’il n’y a sans doute rien à comprendre, qu’il me faut passer à une intelligence supérieure, une intelligence qui prendrait son bien dans le noir et pas seulement dans le clair, une manière de comprendre hospitalière, qui ne laisserait pas l’incompréhensible à sa porte comme un mal venu, un barbare.

    *

    La mort, grand rideau rouge. Quand il tombe à la fin de la pièce, les acteurs quittent leurs costumes, se démaquillent, sortent par une porte interdite au public et découvrent une avenue vide et blanche. Un temps d’arrêt, puis chacun s’éloigne avec, dans l’allure, le calme du travail accompli, la douceur de rentrer chez soi.

    (Autoportrait au radiateur, Gallimard, 1997)

    juillet 31, 2008 à 18 h 24 min

  41. 120

    Ecrit par Alain Finkielraut :

    La Renaissance ou le découronnement de la mort

    Montaigne, dans les Essais, cite abondamment les Anciens, commente leurs aphorismes, confronte sa vie et sa pensée à leurs grands exemples. Mais, comme les autres Renaissants, il se démarque d’eux sur l’essentiel, c’est-à-dire sur la question du point final. « La vie entière des philosophes est méditation de la mort (tota philosophorum vita commentatio mortis est) » dit Cicéron citant Platon. Montaigne sans se démonter,lui répond : « Mais il m’est avis que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie ; c’est sa fin, son extrémité, non pourtant son objet. »

    Le bout et non le but : sans avoir l’air d’y toucher, ce jeu de mots met la métaphysique sens dessus dessous. A l’ataraxie du philosophe, à l’immortalité qu’il revendique, à la stabilité, à la paix, à la quiétude contemplative qu’il déclare poursuivre, à son mépris des réalités « transitoires et mondaines », au procès qu’il intente contre le corps, et à sa vision du temps comme image déchue de l’éternité, Montaigne oppose les mille sollicitations qui s’offrent à un esprit mobile et terre-à-terre. Il n’est pas l’homme des pensées élevées mais des détails matériels et des faits significatifs de la foncière instabilité des choses. Il prend délibérément le parti du trivial, de l’éphémère, du contingent ; sa muse accueille volontiers tout ce que rejette celle de la philosophie et elle s’amuse, cette muse, à humilier la Sagesse tout comme la Puissance en les rappelant à l’ordre de la prose : « Et les rois et les philosophes fientent et les dams aussi. »

    (…) En disant que la fin n’est que la fin et ne saurait être érigée en but ou en modèle, Montaigne retire donc son aura à la mort. Et ce qui s’énonce dans son insolence, c’est la nouveauté métaphysique de la Renaissance. Pourquoi métaphysique ? Parce qu’avant de porter sur les valeurs, le conflit porte sur l’être dans sa totalité. Qu’est-ce qui est ? La vie sur terre, affirme Montaigne. Cette réponse contredit le platonisme dans ses deux versions, théorétique et théologique. Une figure inédite apparaît : celle d’un philosophe « imprémédité et fortuit » et pour lequel il s’agit non de s’exercer à mourir mais de « savoir jouir loyalement de son être ». La haute méditation n’élève plus l’âme au-dessus du monde concret des choses humaines. Elle l’enfonce, au contraire, dans la trame des jours mortels. Elle ne congédie pas le corps, elle dénonce sa répudiation : « Ils veulent se mettre hors d’eux et échapper à l’homme. C’est folie ; au lieu de se transformer en anges, ils se tranforment en bêtes ; au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effraient comme les lieux hautains et inaccessibles. »

    (Nous autres, modernes, Ellipses, 2005)

    juillet 31, 2008 à 20 h 13 min

  42. Vincent

    Une « figure inédite », vraiment, celui qui préfère jouir ici-bas plutôt qu’espérer le faire au-delà ? Chez les « philosophes », peut-être… mais pas chez les « gens normaux », à mon avis.

    D’ailleurs, pourquoi tous les philosophes (et les pouvoirs qui les inspirent) se seraient-ils évertués à mépriser la vie triviale et vanter les mérites de l’autre (dont ils prétendent évidemment avoir la clé), si ce n’était l’inclinaison générale et naturelle ?

    juillet 31, 2008 à 20 h 17 min

  43. Isidore

    Ceci rejoint diablement la vision des choses de Albert Cossery (que je suis en train de découvrir grâce à toi Vincent) à travers « Mendiants et orgueilleux » et « Les hommes oubliés de Dieu ». L’aspect complètement subversif du goût de vivre, du plaisir savouré sans retenu d’être vivant malgré tout les malheurs du monde, me paraît une proposition excellente, valant toutes les philosophies du monde et offrant une alternative fort concrète et fort féconde à ce goût du malheur que nos sociétés « évoluées » cultivent avec rage et férocité. J’aime beaucoup les descriptions qu’il fait de la ville européenne à l’intérieur des villes égyptiennes où se déroulent ses histoires. Son regard sur la misère est tout à fait décapante et d’une forme de réalisme qui me plait beaucoup avec cette complémentarité, et ce contraste absolu entre la plus extrême cruauté et une joie de vivre aussi impitoyable, capable de décourager tous les plus féroces zélateurs de la mélancolie et de la tristesse de vivre.

    juillet 31, 2008 à 22 h 21 min

  44. Vincent

    Je suis ravi… d’autant que je viens moi aussi de finir « Les hommes oubliés de Dieu » et de commencer « Mendiants et orgueilleux ».

    En fait, je connaissais le personnage Albert Cossery, un peu le contenu de ses livres (j’avais un pote qui n’arrêtais pas de m’en parler… il y a plus de vingt ans de ça) mais n’en avais jamais lus. je m’y suis mis, moi aussi.

    C’est… comment dire ?… « ragaillardant », n’est-ce pas ? Une sorte de version romancée des thèses de Rosset sur la « joie de vivre ».

    Il a bien fait de mourir, finalement, l’Albert ! Ca nous a rapproché de lui d’une certaine façon (et justifie d’autant plus de parler de lui à la suite de cet article 😉 )

    juillet 31, 2008 à 22 h 41 min

  45. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    La mort et la vie sont si nouées l’une à l’autre que je ne comprends pas pourquoi on a inventé deux mots pour dire un seul éblouissement.

    *

    La mort est une brave fille : on a beau médire d’elle, elle ne nous en veut pas et vient quand même nous débarrasser de notre corps, comme une maîtresse de maison qui, à notre entrée, prend notre manteau et le jette sur un lit dans la chambre d’ami.

    *

    Les vivants ont besoin des mêmes attentions que les mourants dont rien ne les distingue.

    *

    Je revois le visage de mon père casqué par un noble souci. Il était devant moi comme un livre précieux. J’apprenais à vivre en le lisant. La mort, gantée de blanc comme ces bibliophiles qui manipulent des livres d’enluminures, l’a refermé puis elle l’a rangé sur une étagère d’ombre, très loin de moi, trop haut. Son absence fait un deuxième livre encore plus lumineux que le premier.

    *

    Un jour, sans penser à rien, je regardai le tilleul enflammé devant la fenêtre et j’appris que G. avait cessé de mourir. C’était trois ans après les funérailles. Les arbres sont de merveilleux facteurs.

    *

    La mort est à côté de la vie quotidienne comme une bougie à côté d’une meule de paille. Cette proximité terrible fait la vie merveilleuse.

    *

    L’avant-dernier matin de sa vie, G., dans le jardin de son frère, dit en s’étonnant : « Je n’ai jamais été aussi heureuse. » A ces mots sa mort se mit en route. Chaque jour peut-être le dernier : il n’en est donc aucun d’insignifiant.

    *

    La mort se cache derrière nos fêtes comme un enfant se cache derrière un arbre. On voit toujours le bout de ses souliers.

    *

    Je ne vois pas la mort comme une montagne de cendres mais comme un fleuve qui sort de la poitrine du mort, une barque chargée à ras bord de fleurs odorantes, une extase dans le noir, la vie à son zénith.

    *

    Ce n’est pas la mort qui est à craindre, seulement la vie, et ce n’est même pas la vie, seulement les gens — autant dire nous-mêmes.

    *

    La mort est innocente de tous nos maux. J’ai vu des gens, par goût de la puissance, changer de coeur en une seconde. C’était bien plus terrible qu’une mort et cela faisait tomber sur la vie une nuit bien plus dure. Il y a une écharde de néant dans note coeur — la mort l’arrache d’un coup.

    *

    Quelque chose cogne à l a porte sans arrêt. Quelqu’un cherche à entrer, piétinant sur le seuil de nos jours. Le mort, c’est celui qui cesse d’être sourd, se lève, ouvre la porte.

    *

    Les vivants sont trop absorbés par ce qu’ils veulent et les morts trop éblouis par ce qu’ils voient pour jamais se rencontrer.

    *

    etc…

    (Une bibliothèque de nuages, Lettres vives, 2006)

    août 1, 2008 à 10 h 03 min

  46. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Deux choses nous éclairent, qui sont toutes les deux imprévisibles : un amour ou une mort. C’est par ces événements seuls qu’on peut devenir intelligents, parce qu’ils nous rendent ignorants. Ces moments, où il n’y a plus de social, plus de vie ordinaire, sont peut-être les seuls où on apprend vraiment, parce qu’ils amènent une question qui excède toutes les réponses. C’est toute notre personne qui répond à ce moment, tout le prêt-à-penser des réponses étant pulvérisé pour laisser la place à une seule certitude : cette rose qui peut faire mal aux yeux tellement elle est belle et qui éblouit autant que le soleil et dont les pétales tombent sitôt qu’on pose la main dessus, la mort ne peut en emporter la gloire. Hier je suis passé devant un rosier de roses blanches à la tombée du jour, et j’ai su que les morts et ces roses avaient exactement la même présence sur Terre, parmi nous.

    (La lumière du monde, Gallimard, 2001)

    *

    Le jour de l’enterrement de sa mère, C. a été piquée par une abeille. Il y avait beaucoup de monde dans la cour de la maison familiale. J’ai vu C. dans l’infini de ses quatre ans, être d’abord surprise par la douleur de la piqûre puis, juste avant de pleurer, chercher avidemment des yeux, parmi tous ceux qui étaient là, celle qui la consolait depuis toujours, et arrêter brutalement cette recherche, ayant soudain tout compris de l’absence et de la mort. Cette scène, qui n’a duré que quelques secondes, est la plus poignante que j’aie jamais vue. Il y a une heure où, pour chacun de nous, la connaissance inconsolable entre dans note âme et la déchire. C’est dans la lumière de cette heure-là, qu’elle soit déjà venue ou non, que nous devrions tous nous parler, nous aimer et même le plus possible rire ensemble.

    (Ressusciter, Gallimard, 2001)

    août 1, 2008 à 14 h 12 min

  47. Ourko

    Christian ?

    août 1, 2008 à 14 h 13 min

  48. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Oui ?

    août 1, 2008 à 14 h 15 min

  49. Ourko

    On a compris, je crois… Tais-toi un peu main’tnant, steuplé !

    août 1, 2008 à 14 h 17 min

  50. 120

    Ecrit par Christian Bobin (mdr) :

    Ah, ok !

    août 1, 2008 à 14 h 20 min

  51. Oscar

    Oh, ben c’était pas très gentil, ça.

    août 1, 2008 à 14 h 25 min

  52. Amélie & Vincent (...et Cie)

    On s’absente pour 3 semaines loin de tout ordi (… ou presque).

    Bel août à toutes et tous !!!

    août 2, 2008 à 0 h 14 min

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