"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Le jeu troublant des masques

Depuis l’étude magistrale de Roger Caillois (Les jeux et les hommes, 1958), on a coutume de classer les activités ludiques en quatre grandes catégories : agôn (jeux de compétition), alea (jeux de hasard), mimicry (jeux de simulacre) et ilinx (jeux de vertige).

Le masque — qui permet à celui qui le porte de jouer un personnage illusoire — fait pleinement partie de la troisième catégorie. Se déguiser, imitier, feindre, etc. est une pulsion forte que l’on rencontre dès le stade enfantin, voire même dans le monde animal. Les formes culturelles prises par ce mimicry sont évidemment le carnaval, le théâtre, le cinéma, le culte de la vedette, etc. ; les formes plus institutionnelles, l’uniforme, l’étiquette, le cérémonial, etc.

Roger Caillois constate que les sociétés dites primitives — qu’il préfère nommer sociétés à tohu-bohu — privilégient la mimicry et l’ilinx et que la diminution de leur importance, au profit d’agôn et alea, marque en quelque sorte le passage à la modernité des sociétés à comptabilité.

Rien n’est plus « préhisto », du coup, que le retour de l’usage des masques (et la recherche de toute forme d’extase) !

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23 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Roger Caillois :

    Entre les sociétés qu’on a coutume d’appeler primitives et celles qui se présentent sous l’aspect d’Etats complexes et évolués, il est des contrastes évidents que n’épuisent pas le développement, chez ces dernières, de la science, de la technique et de l’industrie, le rôle de l’administration, de la jurisprudence ou des archives, la théorie, l’application et l’usage des mathématiques, les conséquences multiples de la vie urbaine et de la constitution de vastes empires, tant d’autres différences dont les effets ne sont pas moins pesants ni moins inextricables. Tout porte à croire qu’il existe entre ces deux types de vie collective un antagonisme d’un autre ordre, fondamental celui-ci, qui est peut-être à la racine de tous les autres, qui les résume, qui les nourrit et qui les explique.

    Je décrirai, quant à moi, cet antagonisme de la manière suivante : les sociétés primitives, que je nommerai plutôt les sociétés à tohu-bohu, qu’elles soient australiennes, américaines, africaines, sont des sociétés où règnent également le masque et la possession, c’est-à-dire la mimicry et l’ilynx ; à l’inverse, les Incas, les Assyriens, les Chinois ou les Romains présentent des sociétés ordonnées, à bureaux, à carrières, à codes et barèmes, à privilèges contrôlés et hiérarchisés, où l’agôn et l’alea, c’est-à-dire ici, le mérite et la naissance, apparaissent comme les éléments premiers et d’ailleurs complémentaires du jeu social. Ce sont, par opposition aux précédentes des sociétés à comptabilité. Tout se passe comme si, dans les premières, simulacre et vertige, ou si l’on veut pantomime et extase, assuraient l’intensité et, par suite, la cohésion de la vie collective, tandis que dans celles du second genre, le contrat social consiste en un compromis, en un décompte implicite entre l’hérédité, c’est-à-dire une sorte de hasard, et la capacité, qui suppose comparaison et compétition.

    (…) Est-ce suffisant pour prétendre que le passage à la civilisation proprement dite implique l’élimination progressive de cette primauté de l’ilynx et de la mimicry conjugués et sa substitution par la prééminence, dans les relations sociales, du couple agôn-alea, compétition et chance ? Quoi qu’il en soit, cause ou conséquence, chaque fois qu’une haute culture réussit à émerger du chaos originel, on constate une sensible régression des puissances de vertige et de simulacre. Elles se trouvent alors dépossédées de leur ancienne prépondérance, repoussées à la périphérie de la vie publique, réduites à des rôles de plus en plus modestes et intermittents, sinon clandestins et coupables, ou encore confinées dans le domaine limité et réglé des jeux et de la fiction, où elles apportent aux hommes les mêmes éternelles satisfactions, mais jugulées et ne servant plus qu’à distraire de leur ennui ou à les reposer de leur labeur, cette fois sans démence ni délire.

    (Les jeux et les hommes, Gallimard, 1958)

    juillet 17, 2008 à 11 h 29 min

  2. Ourko

    Vous entendez les filles : je provoque des extases (un peu régressives, certes, mais « vertigineuses ») !!!

    juillet 17, 2008 à 11 h 32 min

  3. Barbarella

    C’est pas plutôt le Je troublant des masques ?

    juillet 17, 2008 à 12 h 01 min

  4. Vincent

    Ou : le jeu troublant démasque !

    juillet 17, 2008 à 12 h 29 min

  5. Ourko

    Quelle couleur le trou ? Vous êtes sûrs ?

    juillet 17, 2008 à 12 h 30 min

  6. Vincent

    J’oserais volontiers un masque troublant du « Je »… car s’il y a bien un piège dans lequel me semble être tombée la « modernité » c’est dans la croyance en la réalité du « Je » — qui n’est à mon sens qu’un masque (juste un peu plus troublant que les autres). Or se laisser prendre au jeu du mimicry, oublier que ce n’est justement qu’un « jeu », est le propre de ce qu’on appelle l’aliénation.

    juillet 17, 2008 à 12 h 35 min

  7. Le cinéma n’apporte pas d’extase ?

    juillet 17, 2008 à 13 h 31 min

  8. En tout cas, il est vertigineux cet article !!

    juillet 17, 2008 à 13 h 32 min

  9. Barbarella

    Nan, mais on pense pas au même cinéma, Yatsé…

    juillet 17, 2008 à 13 h 33 min

  10. Ourko

    As-tu remarqué, Yasté, que cet article — « vertigineux », comme tu dis — vient juste après qu’Amélie ait révélé son attirance pour les conversations autant voire davantage que pour les phéromones.
    Est-ce vraiment un hasard ?

    juillet 17, 2008 à 14 h 21 min

  11. barbarella

    Ca doit être pour ça que Vincent a choisi un masque en forme de coeur !

    juillet 17, 2008 à 14 h 27 min

  12. Ourko

    C’est marrant, moi j’avais surtout vu deux trous de bite (ou méats féminins) !!! 😉

    juillet 17, 2008 à 14 h 36 min

  13. Barbarella

    Normal : ces jours-ci, Ourko voit double…

    juillet 17, 2008 à 14 h 39 min

  14. Vincent

    La dialectique entre mimicry et ilinx, dans les sociétés du tohu-bohu, me semble intéressante à creuser.

    La logique de la simulation implique en effet la conscience de la feinte (sous peine, on l’a dit, de devenir aliénation), alors que le propre du vertige (et de l’extase) est au contraire d’abolir la conscience.

    C’est sous cette double-contrainte que peut naître la transe, qui est en quelque sorte une « aliénation socialement contrôlée ».

    juillet 17, 2008 à 15 h 44 min

  15. Barbarella

    désolée, j’ai fait un rapprochement immédiat avec l’article sur le sexe préhistorique (simulation et feinte contre aliénation et vertige…) ! je vais y penser plus sérieusement…

    juillet 17, 2008 à 15 h 50 min

  16. 120

    Ecrit par Roger Caillois :

    Un des mystères principaux de l’ethnoraphie réside manifestement dans l’emploi général des masques dans les sociétés primitives. Une extrême et religieuse importance est partout attachée à ces à ces instruments de métamorphose. Ils apparaissent dans la fête, inter-règne de vertige d’effervescence et de fuidité, où tout ce qu’il y a d’ordre dans le monde est passagèrement aboli pour en ressortir revivifié. Les masques, toujours fabriqués en secret et, après usage, détruits ou cachés, transforment les officiants en Dieux, en Esprits, en Animaux-Ancêtres, en toutes sortes de forces surnaturelles terrifiantes et fécondantes.

    A l’ocasion d’un vacarme et d’un brouhha sans limite, qui se nourrisent d’eux-mêmes et qui tirent leur valeur de leur démesure, l’action des masques est censée revigorer, rajeunir, ressusciter à la fois la nature et la société. L’irruption de ces fantômes est celle des puissances que l’homme redoute et sur lesquelles il ne se sent pas de prise. Il incarne alors, temporairement, les puissances effrayantes, il les mime, il s’identifie à elles, et bientôt aliéné, en proie au délire, il se croit véritablement le dieu dont il s’est d’abord appliqué à prendre l’apparence au moyen d’un déguisement savant ou puéril. La situation est retournée : c’est lui qui fait peur, c’est lui la puissance terrible et inhumaine. Il lui a suffi de mettre sur son visage le masque qu’il a lui-même fabriqué, de revêtir le costume qu’il a cousu à la ressemblance supposée de l’être de sa révérence et de sa crainte, de produire le vrombissement inconcevable à l’aide de l’instrument secret, du rhombe, dont il a appris, seulement depuis l’initiation, l’existence,l’aspect, lemaniement et la fonction. Il ne le connaît inoffensif, familier, tout humain, que depuis qu’il l’a entre ses mains et qu’il s’en sert à son tour pour épouvanter. C’est ici la victoire de la feinte : la simulation aboutit à une possession qui, elle, n’est pas simulée. Après le délire et la frénésie qu’elle provoque, l’acteur émerge de nouveau à la conscience dans un état d’hébétude et d’épuisement qui ne lui laisse qu’un souvenir confus, ébloui, de ce qui s’est passé en lui, sans lui.

    Le goupe est complice de ce haut mal, de cs convulsions sacrées. (…) Sous peine de mort, les enfants, les femmes ne doivent pas assister à la confection des masques, des déguisements rituels et des divers engins qui sont ensuite utilisés pour les terrifier. Mais comment ne sauraient-ils pas qu’il n’y a là que mascarade et fantasmagorie où se dissimulent leurs propres parents ? Ils s’y prêtent pourtant, car la règle sociale consiste à s’y prêter. En outre, ils s’y prêtent sincèrement, car ils imaginent, comme d’ailleurs les officiants eux-mêmes, que ces derniers sont transformés, possédés, en proie aux puissances qui les habitent. Pour pouvoir s’abandonner à des esprits qui existent seulement dans leur croyance et pour en éprouver soudain la saisie brutale, les interprètes doivent les appeler, les susciter, se pousser eux-mêmes à la débâcle finale qui permet l’intrusion insolite. A cette fin, ils usent de mille artifices dont aucun ne leur paraît suspect : jeûne, drogues, hypnose, musique monotone ou stridente, tintamarre, paroxysmes de bruits et d’agitation ; ivresses, clameurs et saccades conjuguées.

    (opus cité)

    juillet 17, 2008 à 16 h 21 min

  17. Vincent

    Si si, Yatsé, le cinéma peut procurer des extases, comme tout jeu de simulation quand on s’y laisse prendre : il y a une fascination de l’abandon de soi qui peut tourner à l’ivresse.

    Et cela est d’autant plus accentué quand les films — du moins certains — enchaînent les actions et les images à un rythme qui donne véritablement le vertige (ilinx) !

    juillet 17, 2008 à 17 h 29 min

  18. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    Nous ne croyons pas plus aux signes astrologiques ou aux discours des médias que les primitifs à leur magie, ou les Grecs à leurs dieux. Seuls les professionnels de la croyance croient que les autres y croient. La superstition est toujours celle du discours savant et expert.

    (Cool Memories IV, Galilée, 2000)

    juillet 18, 2008 à 8 h 58 min

  19. 120

    Ecrit par Roger Caillois :

    Si la mimicry et l’ilinx sont vraiment pour l’homme des tentations permanentes, il ne doit pas être facile de les éliminer de la vie collective au point qu’elles n’y susbistent plus qu’à l’état de divertissements enfantins ou de comporements aberrants. Si soigneusement qu’on en discrédite la vertu, qu’on en raréfie l’emploi, qu’on en apprivoise ou qu’on en neutralise les effets, le masque et la possession correspondent malgré tout à des instincts suffisamment menaçants pour qu’il soit nécessaire de leur concéder quelques satisfactions, sans doute limitées et inoffensives, mais de grand tapage et entrouvrant au moins la porte aux plaisirs ambigus du mystère et du frisson, de la panique, de la stupeur et de la frénésie.

    On déchaîne ainsi des énergies sauvages, explosives, prêtes à monter tout soudain à un dangereux paroxysme. Cependant, leur force principale vient de leur alliance : pour les dompter plus aisément, rien de mieux que de diviser leurs pouvoirs et d’interdire leur complicité. Le simulacre et le vertige, le masque et l’extase étaient constamment associés dans l’univers viscéral et halluciné que leur collusion a si longtemps maintenu. Désormais, ils n’apparaissent plus que disjoints, appauvris et isolés, dans un monde qui les refuse et qui d’ailleurs ne prospère qu’autant qu’il réussit à contenir ou à duper leur violence disponible.

    En effet, dans une société affranchie de l’envoûtement du couple mimicry-ilinx, le masque perd nécessairement sa vertu de métamorphose. Celui qui le porte ne se sent plus incarner les puissances monstrueuses dont il a revêtu le visage inhumain. Ceux qu’il effraie ne se laissent pas non plus abuser par l’apparition méconnaissable. Le masque lui-même a changé d’apparence. Il a aussi, pour une large part, changé de destination. Il acquiert, en effet, un nouveau rôle, strictement utilistaire. Instrument de dissimulation dans le cas du malfaiteur qui cherche à cacher ses traits, il n’impose pas une présence : il protège une identité. D’ailleurs, à quoi bon un masque ? Un foulard suffit. Masque est plutôt l’appareil qui isole les voies respiratoires dans un milieu délétère ou qui assure aux poumons l’oxygène indispensable. Dans les deux cas, on est loin de l’antique fonction du masque.

    (Les jeux et les hommes, Gallimard, 1958)

    juillet 18, 2008 à 14 h 36 min

  20. stèf poulette

    moi j’y connais rien en masques… je peux parler de Bonobos à la rigueur, mais les masques… ha si, je connais bien Mireille Dumas… c’est tout… je sais, ça fait pas très sérieux, mais vous vous le faites très très bien…!

    juillet 18, 2008 à 16 h 30 min

  21. Vincent

    Ah oui, Bas les masques !… et aussi Le masque et la plume (sur France-Inter),
    la collection Le masque (des romans policiers, je crois)

    (Salut et bienvenue, Stèf poulette !)

    juillet 18, 2008 à 16 h 42 min

  22. Ourko

    …Le masque « arpone », pour faire du tiramisu…

    juillet 18, 2008 à 16 h 44 min

  23. le masque à rat pour être belle !

    juillet 18, 2008 à 16 h 50 min

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