"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Chronique de Craô (4) : Sauver l’obscur !

Sous l’impulsion de Vaclav Havel, au début de l’année 2002, la République tchèque a voté la première loi limitant l’éclairage nocturne. L’idée — portée à l’origine par l’association Dark Sky, créée en 1988 aux Etats-Unis — fait depuis son petit bonhomme de chemin. De plus en plus de pays occidentaux semblent désormais prêts à prendre ce type de mesure restrictives.

Au-delà des arguments purement écologiques (économies d’énergie, protection des oiseaux migrateurs déroutés par ces « phares », etc…), c’est au niveau métaphysique que la mutation est d’importance. Car dans ce règne de l’homme par la lumière, c’est toute la modernité occidentale — qui en a fait son mot d’ordre et son programme — qui se manifeste.

Félicitons-nous de cette marque supplémentaire de la « post-modernité » qui s’annonce : la nuit (ce patrimoine de l’humanité, ce chef d’oeuvre en péril), l’obscur — et le Mal qu’ils symbolisent — sont de retour… comme au bon vieux temps !

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46 Réponses

  1. 120

    Ecrit par Junichiro Tanizaki :

    Les Occidentaux toujours à l’affût du progrès, s’agitent sans cesse à la poursuite d’un état meilleur que le présent. Toujours à la recherche d’une clarté plus vive, ils se sont évertués passant de la bougie à la lampe à pétrole, du pétrole au bec de gaz, du gaz à l’éclairage électrique, à traquer le moindre recoin, l’ultime refuge de l’ombre.

    (Eloge de l’ombre, Publications orientalistes de France, 1977)

    juillet 2, 2008 à 15 h 03 min

  2. 120

    Ecrit par Charles Péguy :

    Ô belle nuit, nuit au grand manteau, ma fille au manteau étoilé
    Tu me rappelles, à moi-même tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait
    Avant que j’eusse ouvert les écluses d’ingratitude
    […]
    Ô douce, ô grande, ô sainte, ô belle nuit peut-être la plus sainte de mes filles, nuit à la grande robe, à la robe étoilée
    Tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait dans le monde
    Avant le commencement du règne de l’homme.

    (Le Porche du mystère de la deuxième vertu, OEuvres poétiques complètes, Gallimard, Pléiade, 1975)

    juillet 2, 2008 à 15 h 10 min

  3. 120

    Ecrit par Alain Finkielkraut :

    Nous sommes tous désormais les héritiers, les bénéficiaires et les continuateurs de la civilisation des Lumières, c’est-à-dire de la répulsion à l’égard de l’obscur.

    Mais l’exubérance fatigue et provoque chez certains habitants de la planète illuminée le sentiment étrange d’être spoliés de l’indisponible. De cette spoliation, de ce dessaisissement de l’expérience même du dessaisissement, naissent l’idée insolite, le désir inopiné de sauver l’obscur et de restituer à la nuit une part de son empire.

    Toute la question est de savoir si ce désir dicté par la fatigue pourra jamais faire le poids face au jour sans fin de la frénésie artificialiste et à sa promesse de bonheur.

    (Nous autres, modernes, ellipses, 2005)

    juillet 2, 2008 à 15 h 18 min

  4. Isidore

    La nuit ? Beau sujet… et juste au moment où je m’en vais une dizaine de jours. C’est dommage ça. Je rattraperai sans faute, c’est promis !

    juillet 2, 2008 à 16 h 15 min

  5. 121

    Ecrit par Luc GWIAZDINSKI :

    Sous l’empire du nycthémère : aménager la nuit urbaine

    « C’est la nuit qu’il est bon de croire en la lumière. »
    Edmond Rostand

    Paris et Bruxelles organisent leurs premières Nuits blanches, invitant les citadins à la découverte de « l’autre côté de la ville ». En écho à celles de Saint-Pétersbourg, à la Nuit des arts d’Helsinki, à la Nuit des musées de Munich, Berlin, Lausanne ou Anvers, à la Fête des lumières de Lyon ou Turin, les quartiers sont livrés à l’imagination des artistes.

    Ailleurs, les sons et lumières donnent des couleurs à nos nuits. Randonnées nocturnes, marchés de nuit et « nuits des étoiles » ou « de la chouette » animent nos campagnes alors que dans les salles et sur les chaînes, les nuits du cinéma fantastique , de l’électronique ou des « publivores » nous tiennent éveillés.

    Petit à petit, les activités humaines colonisent la nuit qui cristallise les besoins et les tensions d’une société en pleine mutation. Chacun veut tout, partout et à toute heure… du jour et de la nuit. Mais à quel prix ?

    Il y a peu, la nuit urbaine, symbolisée par le couvre-feu, était encore le temps de l’obscurité, du sommeil et du repos social. Elle inspirait les poètes en quête de liberté, servait de refuge aux malfaiteurs et inquiétait le pouvoir qui cherchait à la contrôler. N’en déplaise aux noctambules jaloux de leurs prérogatives, la conquête de la nuit a commencé. Au-delà des rêves, des peurs et des fantasmes, il y a désormais une vie après le jour. S’émancipant des contraintes naturelles, nos métropoles s’animent sous l’influence de modes de vie de plus en plus désynchronisés, de la réduction du temps de travail et des nouvelles technologies d’éclairage et de communication.

    La lumière a progressivement pris possession de l’espace urbain, gommant en partie l’obscurité menaçante de nos nuits et permettant la poursuite d’activités diurnes. Le couvre-feu médiatique est terminé : radios et télévisions fonctionnent 24 heures sur 24 et Internet permet de surfer avec des régions où il fait jour.

    Le « peuple de la nuit » prospère. Les entreprises industrielles fonctionnent en continu pour rentabiliser leurs équipements et, dans la plupart des secteurs, le travail de nuit se banalise. Les sociétés de services se mettent au 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Chacun peut contracter une assurance ou commander un billet d’avion en pleine nuit.

    Partout, la tendance est à une augmentation de la périodicité, de l’amplitude et de la fréquence des transports. Comme New York, où le métro fonctionne en continu, Londres, Berlin, Katowice, Genève ou Francfort ont leur réseau de nuit. Après le succès des Noctambus, la RATP envisagerait l’ouverture nocturne de certaines rames alors que la SNCF développe les TGV de nuit. De nombreuses activités et commerces décalent leurs horaires en soirée et les nocturnes connaissent une grande affluence. Aux Etats-Unis, supermarchés, magasins d’habillements, salles de gymnastique, librairies, crèches… et même tribunaux fonctionnent souvent jour et nuit.

    En France, le secteur des loisirs nocturnes, en expansion, pèse déjà près de 2 milliards d’euros. Dans les kiosques, signe des temps, un Routard consacré à « Paris la Nuit » s’est glissé entre les guides qui se battent pour organiser nos soirées. Distributeurs et magasins automatiques s’implantent dans nos villes, autorisant une consommation permanente sans surcoût. Entre Before et After, les soirées festives démarrent de plus en plus tard.

    Même nos rythmes biologiques sont bouleversés : animaux diurnes, nous dormons une heure de moins que nos grands-parents et nous nous endormons deux heures plus tard…

    Les pressions s’accentuent sur la nuit qui cristallise des enjeux économiques, politiques et sociaux fondamentaux. Dans l’ombre, les maîtres du monde s’activent à supprimer la nuit. Le temps en continu de l’économie et des réseaux s’oppose au rythme circadien de nos corps et de nos villes. Le temps mondial se heurte au temps local.

    Les conflits se multiplient entre individus, groupes et quartiers. La presse se fait régulièrement l’écho des tensions qui s’exacerbent entre « la ville qui dort, la ville qui travaille et la vie qui s’amuse ». On s’insurge contre la pollution lumineuse qui a tué la magie de nos nuits, nous privant du spectacle gratuit des étoiles et on se divise sur la loi qui légalise la chasse de nuit. Seul le débat sur le travail de nuit des femmes n’a pas eu le retentissement espéré.

    Dans les centres-villes, des conflits apparaissent entre des habitants soucieux de leur tranquillité et des consommateurs des lieux de nuit, symboles de l’émergence d’un espace public nocturne. Ailleurs, les résidents s’opposent à la prostitution qui prospère. Dans les quartiers périphériques, les incendies de véhicules ont lieu entre 22 heures et 1 heure du matin au moment où tout encadrement social naturel a disparu. A Strasbourg, on se souvient encore de l’opposition des riverains de l’aéroport à l’implantation d’un transporteur international fonctionnant 24 heures sur 24.

    Des conflits sociaux éclatent : grèves de nuit des médecins pour préserver la plage horaire de majoration de nuit, grèves des urgences, manifestation des étudiants en médecine pour une meilleure rémunération des gardes de nuit ou grèves dans les centres de tri postaux contre la réorganisation des horaires de nuit. Pour des questions de sécurité, les convoyeurs de fonds ont réclamé la suppression du travail de nuit et la SNCF a décidé de limiter certains arrêts de nuit. Face aux pressions, les autorités tentent de conserver le contrôle : réglementation des raves, couvre-feux pour adolescents, arrêtés municipaux interdisant la circulation des cyclomoteurs…

    La société redéfinit en profondeur ses nycthémères (espaces de temps comprenant un jour et une nuit) et la ville et s’en ressent. Face à ces évolutions, la nuit urbaine ne doit plus être perçue comme un repoussoir, un territoire livré aux représentations et aux fantasmes, mais comme un espace de projets, une dernière frontière.

    Il est temps d’anticiper le développement prévisible des activités nocturnes pour réfléchir à un aménagement global de la ville 24 heures sur 24. Chercheurs, pouvoirs publics et citoyens doivent investir cet espace-temps afin d’anticiper les conflits entre individus, groupes ou quartiers et imaginer ensemble les contours d’une nouvelle urbanité. Peuplons et animons la nuit face aux crispations et aux tentations sécuritaires.

    Au-delà du simple aspect festif, les Nuits blanches de Paris et de Bruxelles sont l’occasion d’ouvrir un grand débat sur la ville la nuit. Souhaitons-nous conserver nos rythmes traditionnels ou basculer dans une société en continu, une ville à la carte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, synonyme de confort pour les uns et d’enfer pour les autres ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? En occultant ces questions ou en renvoyant ces arbitrages à la sphère privée nous laissons l’économie dicter seule ses lois et prenons le risque de voir un ensemble de décisions isolées générer de nouveaux conflits et de nouvelles inégalités.

    voir son site http://www.nuitsurbaines.net

    juillet 3, 2008 à 10 h 12 min

  6. 120

    Ecrit par Malcolm de Chazal

    La nuit
    N’est pas noire
    Elle est invisible.
    Le noir
    C’est la crasse
    De nos péchés
    Dont elle est chargée.

    ***

    Qui déshabillerait
    La nuit
    Verrait
    Le corps de Dieu.

    ***

    La nuit
    N’a pas
    De dortoir
    Elle couche partout.

    ***

    La nuit
    Est un trou
    Sans rebords.

    ***

    La nuit
    Ce soir
    Dormait
    Seule :
    On l’avait
    Mise
    Dans la cave.

    ***

    Toute chose
    Est en balançoire
    Par l’ombre.

    ***

    La nuit
    Est toujours
    Au lit.

    ***

    La lumière
    Avait
    Retourné
    Sa chemise.
    Il faisait
    Noir.

    ***

    Centrifuge
    Et centripète
    Ont
    Pour compromis
    La nuit.

    ***

    La nuit
    Vint.
    L’espace
    Fermait
    Ses portes.

    ***

    Le soleil
    Avant
    De se retirer
    Envoya
    Des ombres
    Très
    Au loin
    Avertir
    La nuit
    Qu’elle pouvait
    Venir.

    ***

    La lumière
    Courait
    Ventre à terre.
    La nuit
    La poursuivait.

    ***

    La nuit
    Prit
    La lune
    Comme
    Somnifère.

    ***

    La nuit
    Par
    Les ombres
    Jetait
    Ses
    Cartes
    De visite
    En
    Plein
    Jour.

    ***

    Etc…

    (Sens magique, 1957)

    juillet 3, 2008 à 13 h 09 min

  7. Vincent

    Par son appellation, la nuit « blanche » n’est-elle pas la négation même de la nuit ?

    juillet 3, 2008 à 13 h 11 min

  8. Vincent

    « Aménager la nuit urbaine » n’est qu’une façon de pousser encore plus avant l’arraisonnement du monde.
    Et Luc Gwiazdinzki, un sur-moderne parmi tant d’autres.

    juillet 3, 2008 à 13 h 16 min

  9. Amélie

    Par rapport à ton commentaire 7 :
    N’as-tu pas remarqué que quand on ferme les yeux très fort, on voit blanc ?

    juillet 3, 2008 à 14 h 31 min

  10. Vincent

    Pas forcément « blanc ».
    Moi c’est plutôt orange et marron, avec des formes comme sur les papiers peints des années 70’S
    Léo Ferré, c’était mauve, si on en croit son impro sur le sujet lors d’une interprétation mémorable de La solitude.
    Un sacré sujet, ça : les phosphènes !
    (Il y a même une poésie de Rimbaud qui les évoque)

    juillet 4, 2008 à 9 h 51 min

  11. Amélie

    Ben moi j’ai le coeur pur, alors c’est blanc étincelant… 🙂

    juillet 4, 2008 à 12 h 35 min

  12. 120

    Ecrit par Arthur Rimbaud :

    LE POETE DE SEPT ANS

    Et la Mère, fermant le livre du devoir,
    S’en allait satisfaite et très fière, sans voir,
    Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,
    L’âme de son enfant livrée aux répugnances.

    Tout le jour il suait d’obéissance ; très
    Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits
    Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.
    Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,
    En passant il tirait la langue, les deux poings
    A l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
    Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe
    On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
    Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été
    Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
    A se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
    Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
    Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
    Derrière la maison, en hiver, s’illunait,
    Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne
    Et pour des visions écrasant son oeil darne,
    Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
    Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
    Qui, chétifs, fronts nus, oeil déteignant sur la joue,
    Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
    Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
    Conversaient avec la douceur des idiots !
    Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,
    Sa mère s’effrayait ; les tendresses, profondes,
    De l’enfant se jetaient sur cet étonnement.
    C’était bon. Elle avait le bleu regard, – qui ment !

    A sept ans, il faisait des romans, sur la vie
    Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
    Forêts, soleils, rives, savanes ! – Il s’aidait
    De journaux illustrés où, rouge, il regardait
    Des Espagnoles rire et des Italiennes.
    Quand venait, l’oeil brun, folle, en robes d’indiennes,
    – Huit ans – la fille des ouvriers d’à côté,
    La petite brutale, et qu’elle avait sauté,
    Dans un coin, sur son dos en secouant ses tresses,
    Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,
    Car elle ne portait jamais de pantalons ;
    – Et, par elle meurtri des poings et des talons,
    Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

    Il craignait les blafards dimanches de décembre,
    Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,
    Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
    Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve.
    Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve,
    Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
    Où les crieurs, en trois roulements de tambour,
    Font autour des édits rire et gronder les foules.
    – Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
    Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or,
    Font leur remuement calme et prennent leur essor !

    Et comme il savourait surtout les sombres choses,
    Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
    Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,
    Il lisait son roman sans cesse médité,
    Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
    De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
    Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
    – Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
    En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile
    Écrue, et pressentant violemment la voile !

    juillet 4, 2008 à 12 h 57 min

  13. Je ne pense pas que Luc GWIAZDZINSKI soit un « sur-moderne ».

    Sa vision de géographe est scientifique, cartésienne, mais très neutre.

    Justement sa conclusion pose quelques questions, non ?

    juillet 4, 2008 à 13 h 06 min

  14. Vincent

    la peur de la nuit, du noir, n’a-t-elle pas quelque lien avec la peur de la mort ?
    Et sa fascination, avec le souvenir de la nuit prénatale qui nous hante tous ?

    juillet 6, 2008 à 20 h 34 min

  15. 120

    Ecrit par Sylvain Tesson :

    La nuit étoilée n’est peut-être que le plafond mité d’une toile de tente.

    ***

    La nuit est le pompier des incendies du ciel.

    ***

    La nuit se charge de ramasser les miettes de soleil tombées dans les sous-bois.

    ***

    Le soir les ombres s’allongent, cherchant à fuir la nuit.

    ***

    Le coup d’éponge de la nuit sur la mauvaise conscience.

    (Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Parallèles, 2008)

    juillet 7, 2008 à 0 h 49 min

  16. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    L’ombre

    En 1933 Tanizaki publia un court texte où il disait qu’il regrettait l’ombre. Je pense que ces pages comptent parmi les plus belles de tout ce qui fut écrit dans les différentes sociétés qui surgirent au cours des temps — sociétés qu’ont fragmentées les différentes langues naturelles dans l’histoire générale de ce monde. Ce regret était d’autant plus poignant qu’il était argumenté de façon provocante. Tanizaki y exprimait sa nostalgie pour les lieux d’aisances presque toujours obscurs de l’ancien Japon. Lieux qui n’étaient déjà plus tolérés par l’ensemble de la société nippone soudain acquise à la volonté générale d’excréter dans le lumière puritaine, impérialiste, américaine, éblouissante des néons, dans une cuvette de porcelaine immaculée, entourée d’un carrelage blanc, hygiénique, luisant, dans l’odeur de fleur feinte.

    *

    Junichirô Tanizaki disait qu’il regrettait le pinceau moins sonore que le stylo ;
    les objets de métal ternis ;
    le cristal opaque et le jade trouble ;
    les traînées de la suie sur les briques ;
    l’effritement des peintures sur le bois ;
    la trace de l’intempérie ;
    la branche brisée, la ride, l’ourlet défait, le sein lourd ;
    le déchet d’un oiseau sur la balustrade ;
    la lueur insuffisante et silencieuse d’une bougie pour dîner ou celle d’une lanterne suspendus au-dessus de la porte en bois ;
    la pensée plus libre ou hébétée ou vacillante qui s’élève dans la tête humaine quand elle s’enfouit dans l’ombre, l’âme se portant davantage à la frontière des dents ;
    la voix plus basse et hésitante qui accompagne la braise de la cigarette sur laquelle se posent les yeux ;
    le goût plus persistant de ce qui est mangé et l’impression moins obsédante de la forme et de la couleur des mets au fur et à mesure qu’on vieillit — la cuisine se reliant progressivement à l’ombre du corps qu’elle rejoint.

    *

    Un haut-le-corps se saisissait de Junichirô Tanizaki devant l’étincellement de l’acier ;
    le nickel ;
    le chrome ;
    l’invention de l’aluminium ;
    la blancheur excessive et rebondissante du papier venu d’Occident ;
    toute faïence, tout carreau de lunettes.

    *

    Il aimait la pénombre que développe le thé dans son monde chaud et liquide.
    Et les couleurs que la petite feuille roulée déploie en filaments dans l’eau avant de s’y mêler.
    Et le déchet rougeâtre et à certains égards automnal qui vient peu à peu gésir au fond du bol de porcelaine.

    *

    Il aimait l’indigence de la clarté sur le corps d’une femme qui ne retire les linges qui enveloppent son ventre glabre et ses mamelles nues que pour les confier à la pénombre ; son odeur est plus forte ; sa peau plus nue est plus douce ; ses traits, étant plus fantomatiques, sont plus féminins ; elle remonte du passé ; elle n’est pas en désaccord avec l’obscurité de son sexe qui s’entrouvre et elle fait ressouvenir que c’est le vieux séjour.

    *

    Il ne distinguait pas l’ombre des traces du passé. Il regrettait la poussière sur les boîtes ainsi que la rouille sur les couteaux, les clous, les vis à têtes aplaties.
    Il regrettait la lune comme seule lumière nocturne dans les piètres séjours ;
    les sous-bois et leurs animaux effrayants ;
    l’ombre passionnante qui se meut et se retire sous les pantalons et les robes ;
    l’audition de la musique en mouchant les lampes.

    *

    etc…

    (Les Ombres errantes, Dernier Royaume I, Grasset, 2002)

    juillet 7, 2008 à 9 h 17 min

  17. Vincent

    Astrophysiquement parlant, le fond de l’univers est nocturne. La lumière n’est qu’un résidu, une exception à l’espérance de vie limitée.

    Il n’est donc pas juste de définir la nuit en tant qu’absence de lumière (ou « toile de tente mitée »). La nuit est plutôt la vérité nue. La lumière — qui la couvre parfois — est l’habit, le masque, l’artifice.

    juillet 7, 2008 à 9 h 54 min

  18. Amélie

    D’une façon générale, je trouve très pauvre de décrire quelque chose en termes d’absence d’autre chose. La nuit est la nuit. la lumière est ce qui la déchire parfois. Dire que la lumière est un masque ou un vernis me semble surtout être l’expression d’une crainte…

    juillet 7, 2008 à 13 h 27 min

  19. Vincent

    Crainte de quoi ? Je ne comprends pas.
    Je dis juste que la nuit est « première »… et qu’elle sera aussi « dernière ». Dans l’histoire de l’univers, la lumière n’est-elle pas qu’une péripétie, un accident ?
    (C’est une vraie question)

    juillet 7, 2008 à 21 h 10 min

  20. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    Le charme des nuits blanches, c’est l’idée que le jour ne se lèvera pas le lendemain. C’est l’idée de prolonger la nuit et le temps comme illusion pure, comme dans le sommeil et le rêve, mais sans perdre simultanément conscience.

    ***

    Quand le jour tombe, la nuit tombe elle aussi. Etrange, non ? Il y a là un non-sens qui devrait nous avertir sur le désordre sémantique de la langue.
    Pourquoi la nuit n’a-t-elle pas le droit de se lever comme le jour ? (il n’y a pas non plus de terme pour désigner sa fin). Et pourtant elle se lève. Certaines nuits, on les voit s’élever, grandir du fond de l’horizon, envahir l’espace comme un astre, selon un mouvement ascendant venu de la terre. Et les objets, laissant fuir leur lumière peu à peu, émergent eux-mêmes dans une forme nouvelle, dans leur essence nocturne. Mais pour nous ni la nuit ni le mal n’ont d’essence propre.

    ***

    Lorsque Dieu créa l’homme, il vit qu’il ne pourrait pas survivre dans cette solitude, et il lui donna une ombre. Mais, depuis, l’homme n’a eu de cesse de la vendre au diable.

    ***

    De même que l’ombre vient de l’interception du soleil par un corps physique, ainsi le Double vient de l’interception par le Sujet du soleil de l’altérité. Hélas, nous sommes devenus translucides, et nous avons perdu notre double. Ou bien est-ce la source lumineuse de l’altérité qui a disparu ?

    ***

    Nous avons perdu notre ombre, non seulement en l’absence de source lumineuse, mais en l’absence de sol sur lequel elle puisse se projeter. ainsi le trapéziste n’a plus besoin de filet en l’absence de sol où il puisse s’écraser.

    ***

    L’ombre nous a toujours précédés, et elle nous survivra. Nous avons été morts avant d’être vivants, et nous le redeviendrons.

    (Cool Memories III, IV et V, Galilée, 1995-2005)

    juillet 8, 2008 à 10 h 15 min

  21. Vincent

    Il y a une jolie parabole qui me semble illustrer à merveille le sujet abordé ici : celle de l’homme qui a perdu sa clé dans l’obscurité et qui la cherche non pas où elle est mais à la lumière du réverbère puisque c’est le seul endroit où il a une chance de pouvoir la trouver.

    juillet 8, 2008 à 10 h 21 min

  22. Amélie

    Un épisode, une déchirure, mais certainement pas un masque ni un vernis.

    juillet 8, 2008 à 11 h 09 min

  23. 120

    Ecrit par François Terrasson :

    (…) Car, la nuit, quand tous les repères sont perdus, nous rêvons. En symboles, évidemment…

    Et ceux qui rêvent debout, sans avoir besoin de dormir, ce sont les poètes, bien sûr !
    « C’était comme si j’entrais, libre, dans un univers d’une autre dimension, échappant à toute tentative de formulation » nous avertit la poétesse britannique Kathleen Raine en songeant à une nuit dans la nature.

    En poésie, elle le formulera cependant, ce sentiment fabuleux qui lui donne le frisson. Parce que la poésie vit des symboles. Les mots n’y ont pas le sens des mots, les cadences et les sonorités suscitent des images et des sensations. Du pur non-verbal. Le symbole est l’outil d’expression du non-verbal. Un complexe sensible représentant quelque chose qui n’est pas intelligible rationnellement. Un rébus à déchiffrer, ne signifiant jamais ce qu’il a l’air de vouloir signifier, mais portant une réalité sous-jacente, de derrière les fagots, complètement souterraine et subversive…

    (La peur de la nature, au plus profond de note inconscient les vraies causes de la destruction de la nature, Sang de la terre, 1997)

    juillet 9, 2008 à 16 h 21 min

  24. 120

    Ecrit par Victor Hugo :

    Parfois, lorsque tout dort, je m’assieds plein de joie
    Sous le dôme étoilé qui sur nos fronts flamboie ;
    J’écoute si d’en haut il tombe quelque bruit ;
    Et l’heure vainement me frappe de son aile
    Quand je contemple, ému, cette fête éternelle
    Que le ciel rayonnant donne au monde la nuit !

    Souvent alors j’ai cru que ces soleils de flamme
    Dans ce monde endormi n’échauffaient que mon âme ;
    Qu’à les comprendre seul j’étais prédestiné ;
    Que j’étais, moi, vaine ombre obscure et taciturne,
    Le roi mystérieux de la pompe nocturne ;
    Que le ciel pour moi seul s’était illuminé !

    Novembre 1829

    (Les feuilles d’automne)

    juillet 9, 2008 à 16 h 42 min

  25. 120

    Ecrit par Eugène Guillevic :

    NOCTURNE

    Prends mon noir,
    Dit la nuit.

    Fais avec lui
    Ton oreiller.

    *

    Tout ce qui dans la nuit
    Enclôt le silence,
    Opacifie le noir.

    *

    Cette nuit
    Sur la terre d’ici,

    Avec l’orgueil
    De se dire éternelle.

    *

    La nuit
    Toboggan

    A travers les astres.

    *

    La nuit,
    La nuit sans aucune lumière —

    L’espace rêve
    Qu’il s’enterre.

    *

    Nous n’avons pas besoin
    De tant de nuits
    Veuves du soleil.

    *

    Ne crois pas que la nuit
    Ait confiance en toi.

    Elle n’a confiance
    Qu’en son noir — et encore !

    *

    La nuit s’étiole
    Et se condamne

    Quand elle commence
    A douter de son poids.

    *

    A force de s’ouvrir
    La nuit finira
    Par blesser son silence.

    *

    La nuit
    S’attribuera

    L’aurore
    Aux joues roses.

    1992

    (Relier, poèmes 1938-1996, Gallimard, 2007)

    juillet 9, 2008 à 16 h 52 min

  26. 120

    Ecrit par Jules Supervielle :

    L’obscurité me désaltère,
    Elle porte de si beaux fruits
    Plus mûrs que tous ceux de la terre,
    J’aime les pêches de la nuit,
    Sentir couler au fond de l’âme
    Ce jus qui vient du fond des temps
    Et laisse sans discernement
    Comme après le vin ou la femme.

    Obscurité non seulement
    Du ciel mais de l’aveuglement.
    Mon sang noircit d’un sombre éclat
    A gros bouillons au fond de moi.
    L’âme au loin dans tout son recul
    S’étoile à de grandes distances
    Avec la même confiance
    Du ciel après le crépuscule.

    Ô petits enfants dans la nuit
    Sous votre capuchon épais
    Vous comprenez bien ce que c’est,
    A demi-mots on se saisit.
    Est-ce le maternel tombeau
    Vivant dont vous vous souvenez,
    Tout ce qui nous a précédés
    Ou ce qui fait encor défaut ?

    Morts, je demande un coup de main
    Pour comprendre tout ce quii vient,
    Mangeons ensemble les raisins
    De la grande treille nocturne
    Et retenons-en bien le grain
    Pour le faire germer en nous.
    Encore, encore de la nuit
    Au fond des houles taciturnes.

    Nous irons au loin, nous irons,
    Nous nous immobiliserons
    Dans la bonace inévitable
    Et nous mangerons à la table
    Où l’on n’a pas besoin d’y voir
    Où les mets entrent dans la bouche
    Sans que nos pauvres mains les touchent,
    Où l’on ignore le sanglot
    Sous la bannière du tombeau.

    Je ne crois plus à la clarté
    De l’après-mort mais à du noir
    Qui gagne encore sur le noir
    Auquel j’étais habitué.
    Ah ! par avance taisons-nous
    Afin d’être un peu préparés
    Au grand silence fédéré
    Entre les étoiles et nous.

    (La fable du monde, Gallimard, 1938)

    juillet 9, 2008 à 19 h 49 min

  27. 120

    Ecrit par Blaise Cendrars (surenchérissant sur la deuxième pensée du commentaire 20 de Jean Baudrillard) :

    LA NUIT MONTE

    J’ai bien observé comment cela se passait
    Quand le soleil est couché
    C’est la mer qui s’assombrit
    Le ciel conserve encore longtemps une grande clarté
    La nuit monte de l’eau et encercle lentement tout l’horizon
    Puis le ciel s’assombrit à son tour avec lenteur
    Il y a un moment où il fait tout noir
    Puis le noir de l’eau et le noir du ciel reculent
    Il s’établit une transparence éburnéenne avec des reflets dans l’eau et des poches obscures au ciel
    Puis le Sac à Charbon sous la Croix du Sud
    Puis la Voie Lactée.

    (Au coeur du monde, Denoël, 1947)

    juillet 9, 2008 à 20 h 58 min

  28. 120

    Ecrit par Raymond Queneau :

    LA NUIT

    Elle replie soigneusement la couverture
    qu’elle étendait aux quatre pôles de l’horizon
    elle roule avec lenteur et précision
    pour qu’apparaissent le drap et les bleuissures
    des grains qui vont mouiller routes et buissons

    cette vielle femme qui porte un ballot de loques c’est elle
    elle attend l’autocar des nyctalopes
    elle reviendra elle reviendra c’est sûr
    étendre sur le sol sa ferme couverture

    (Battre la campagne, Gallimard, 1968)

    juillet 9, 2008 à 21 h 10 min

  29. 120

    Ecrit par Jacques Lacarrière :

    L’ennuyeux avec les Hiboux, c’est qu’ils dorment pendant le jour. Ou tout au moins qu’ils somnolent en une sorte d’hypnose dont il n’est guère commode de les tirer. Il n’émane plus d’eux alors que des marmonnements confus, des bredouillis fantômes ou bien, dans le meilleur des cas, des éructations syncopées. Essayez donc de parler avec quelqu’un qui dort et ne vous répond qu’en brefs, inconsistants sursauts dont on ne sait si ce sont vraiment des réponses éveillées ou les soliloques du rêve se poursuivant à haute voix. Tout, dans les mots, les phrases ou les sons susurrés, devient alors malentendu et dialogue de sourds. Ainsi en fut-il avec Lui, car Il vaquait la nuit à ses occupations et rentrait silencieux pour s’endormir à l’aube. Je n’arrivais à Lui parler qu’au moment du réveil ou de l’endormissement, lorsque, tapis tous deux dans un creux, je guettais le moment propice.

    Ce qu’Il m’apprit surtout, c’est d’abord à vivre et à bouger sans bruit, à ne parler, à ne chanter que dans les chuchotis d’un chuintement feutré. Nous vivions en sourdine et en catimini, observant et contemplant le monde du haut de nos ramures, sauf quand la lune apparaissait : alors, avec une joie étrange, nous émettions à tour de rôle des appels hululés. Car si la Grue m’apprit le Vent, Toi tu m’appris la Nuit et, peu à peu, je sus distinguer la pénombre de l’ombre, l’obscur du clair-obscur (quand le ciel obombre la terre) et les nuits de la Nuit. Bien que, évidemment, ce mot nuit soit un mot hominien, totalement ignoré des hiboux. Pour eux, il ne fait jamais nuit sur terre : au soir du jour, il y a simplement adombrement des choses, soudaine ou lente obscuration du clair (et c’est pourquoi on ne saurait parler de clair-obscur à un Hibou. Pour qu’il comprenne, il faut lui dire, lui hululer : un obscur-clair). Oui, un effacement, une disparition de la lumière comme une page blanche couverte peu à peu d’une encre entée d’éclats. Je ne sais pas si mes yeux ont changé, si — depuis qu’à Tes côtés je m’efforce, chaque nuit, de devenir un co-Hibou — je possède comme Toi une grande cornée d’or au fond de mes orbites. Je sais seulement qu’à présent je perçois les mille strates de l’obscur. Que je sais hululer comme il faut pour saluer sous la lune l’émoi luisant des herbes. Que je sais dire moi aussi : …je… suis… je… suis… aux créatures de l’ombre. Je hulule surtout pour le plaisir de lancer mon cri dans le sombre car je n’ai pas le goût du sang et je répugne à me nourrir des rongeurs dont Il se repaît. Le seul désir que j’éprouve est celui du départ. Aussi, un beau matin, ai-je quitté le trou où tous deux nous avons veillé, Te laissant à Tes rêves de plumes tièdes et de rongeurs, boule de songe gavée de sang. Et je Te hululai : au revoir très doucement, très chuintement et, une ultime fois, Tu dardas vers mes yeux (vers leur cornée d’or au fond de mes orbites ?), noires, rondes et fixes, rondes, fixes et noires, fixes, noires et rondes, Tes pupilles.

    (Le pays sous l’écorce, Seuil, 1980)

    juillet 9, 2008 à 23 h 26 min

  30. Vincent

    Terrasson me paraît viser juste lorsqu’il pointe un lien fort entre la nuit et la poésie (celle-ci s’appuyant souvent sur la rêverie, l’éloignement de la « raison raisonnante » que favorise l’obscurité). Chaque poète semble en effet avoir, à sa façon, écrit son Ode à la Nuit.

    Quelque chose me dit que 120 n’a pas finit son petit florilège. Rien ne nous empêche bien sûr de jouer ainsi avec lui en rajoutant les textes sur le sujet que l’on a également lu… ou — mieux — directement écrits.

    Quand il aura fini (ses lubies, tout comme les nuits, ne sont pas éternelles) j’aimerais revenir sur la liste des « ombres » de Tanizaki (voir commentaire 16). Et si on rajoutait chacun la nôtre ?

    juillet 10, 2008 à 8 h 20 min

  31. 120

    Ecrit par Charles Baudelaire :

    A UNE HEURE DU MATIN

    Enfin ! seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que de moi-même.
    Enfin ! il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.
    Horrible vie ! Horrible ville ! (…)
    Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

    (Petits poèmes en prose, 1869)

    juillet 10, 2008 à 8 h 40 min

  32. 120

    Ecrit par Paul Fort :

    LA GRANDE IVRESSE

    Par les nuits d’été bleues où chantent les cigales, Dieu verse sur la France une coupe d’étoiles. Le vent porte à ma lèvre un goût du ciel d’été ! Je veux boire à l’espace fraîchement argenté.

    L’air du soir est pour moi le bord de la coupe froide où, les yeux mi-fermés et la bouche goulue, je bois, comme le jus pressé d’une grenade, la fraîcheur étoilée qui se répand des nues.

    Couché sur un gazon dont l’herbe est encor chaude de s’être prélassée sous l’haleine du jour, oh ! que je viderais, ce soir, avec amour, la coupe immense et bleue où le firmament rôde !

    Suis-je Bacchus ou Pan ? je m’enivre d’espace, et j’apaise ma fièvre à la fraîcheur des nuits. La bouche ouverte au ciel où grelottent les astres, que le ciel coule en moi ! que je me fonde en lui !

    Enivrés par l’espace et les cieux étoilés, Byron et Lamartine, Hugo, Shelley sont morts. L’espace est toujours là ; il coule illimité ; à peine ivre il m’emporte, et j’avais soif encore !

    (Ballades françaises, Flammarion, 1963)

    juillet 10, 2008 à 8 h 49 min

  33. 120

    Ecrit par Alphonse de Lamartine :

    ISCHIA

    Le soleil va porter le jour à d’autres mondes ;
    Dans l’horizon désert Phébé monte sans bruit,
    Et jette, en pénétrant les ténèbres profondes,
    Un voile transparent sur le front de la nuit.

    (…)

    Doux comme le soupir de l’enfant qui sommeille,
    Un son vague et plaintif se répand dans les airs :
    Est-ce un écho du ciel qui charme notre oreille ?
    Est-ce un soupir d’amour de la terre et des mers ?

    Il s’élève, il retombe, il renaît, il expire,
    Comme un coeur oppressé d’un poids de volupté,
    Il semble qu’en ces nuits la nature respire,
    Et se plaint comme nous de sa félicité !

    Mortel, ouvre ton âme à ces torrents de vie !
    Reçois par tous les sens les charmes de la nuit,
    A t’enivrer d’amour son ombre te convie ;
    Son astre dans le ciel se lève, et te conduit.

    (…)

    Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde,
    Sur ces rives que l’oeil se plaît à parcourir,
    Nous avons respiré cet air d’un autre monde,
    Elyse !… et cependant on dit qu’il faut mourir !

    (Nouvelles méditations poétiques, 1823)

    juillet 10, 2008 à 9 h 47 min

  34. 120

    Ecrit par Federico Garcia Lorca :

    HEURE ETOILEE
    1920

    Le silence arrondi de la nuit,
    Point d’orgue
    De l’infini.

    Je sors tout nu dans la rue,
    Ivre de vers
    Perdus.

    Le soir, criblé
    De chants de grillons
    Retient le feu follet
    Mort
    Du son,
    Cette lumière musicale
    Que perçoit
    L’esprit.

    Les squelettes de mille papillons
    Dorment dans mon enceinte.

    Il passe une jeunesse de brises folles
    Sur le fleuve.

    (Livre de poèmes>, Gallimard, 1954)

    juillet 10, 2008 à 10 h 07 min

  35. Amélie

    Tout gagne en intensité la nuit… les sons, les odeurs, les craintes aussi. Les perceptions sont décuplées. L’imagination s’emballe, délivrée qu’elle est des repères diurnes qui canalisent, cadrent, ordonnent. Si, la plupart du temps, elle trottine gentiment, portant son cavalier dans une douce torpeur, propice aux rêveries les plus extraordinaires, elle peut aussi prendre le mors aux dents l’emporter dans une cavalcade sauvage et affolée.
    Le pouvoir de la nuit sur l’imagination est grand. Peut-être pas tant à cause de l’obscurité qu’à cause de cet étrange état de veille dans lequel l’ensemble du monde se trouve soudain plongé.

    juillet 10, 2008 à 12 h 02 min

  36. Vincent

    D’accord avec toi, en même temps la nuit, quand tout semble dormir, est aussi (du moins pour moi) le moment le plus propice pour effectuer des tâches « raisonnables » (un document complexe à rédiger, etc…)

    juillet 10, 2008 à 13 h 02 min

  37. Amélie

    Oui, mais justement, du fait que tout le monde dorme, que le monde entier semble être à l’arrêt, on éprouve (je trouve) un certain sentiment de puissance, une légère ivresse à être actif, ou du moins éveillé. J’adorerais faire des insomnies (si elles ne sont pas torturées) et « faire » des choses dans une maisonnée endormie.
    Ce sentiment de puissance doit une part non négligeable à l’imaginaire sollicité par la nuit, justement. Enfin, à mon sens.

    juillet 10, 2008 à 13 h 07 min

  38. Bernard

    C’est super, Vincent, que tu penses qu’il est possible de pouvoir diminuer la lumière la nuit dans les villes et je te félicite d’avoir, bien avant l’heure, cette attitude post-moderne. Il y a un an, sur mon blog, un certain Vincent (un autre), avait traité de « bonne conscience » ce genre de choses.Il pensait même que ce n’était pas possible. Je cite sa phrase : « Mon allusion à l’idéologie des Lumières n’était pas qu’un jeu de mot. Je pense sincèrement qu’on touche, avec la lumière, une dimension inconsciente trop forte pour que la rationalité intellectuelle y puisse grand chose. Toute notre civilisation est en effet fondée sur le défrichement, la mise en lumière, la clarté, la visibilité… Revenir en arrière – même pour de “bonnes raisons” – me paraît dès lors quasiment impossible. ».
    Depuis cette phrase, je n’ai plus osé écrire grand chose sur le sujet, craignant d’être démoli systématiquement. Et j’avais énormément souffert d’être contredit à ce point.
    Mais je suis heureux de trouver, ailleurs que sur mon blog, quelqu’un qui pense la même chose que moi.
    Et je suis content qu’il s’agisse aussi d’un « Vincent » qui, en quelque sorte, annule l’autre « Vincent ».

    juillet 11, 2008 à 1 h 03 min

  39. Vincent

    Aïe !
    Désolé Bernard, mais je crains que ce ne soit pas « un autre Vincent » mais bien le même, que celui-ci n’« annule » donc pas non plus celui-là (quelle drôle d’idée — ou de fantasme — tu exprimes là !) et surtout que le but de l’un comme de l’autre ne soit pas plus de te « démolir systématiquement » que d’heureusement « penser la même chose que toi ».

    juillet 11, 2008 à 9 h 20 min

  40. Amélie

    Je n’ai pas eu non plus l’impression que les propos du Vincent de ton blog étaient contradictoires avec ceux du PP, Bernard : celui de ton blog constate juste la probable impossibilité pour une civilisation conditionnée pendant d’aussi longues décennies, à revenir en arrière sur un sujet qui concentre tous les fantasmes : la conquête de la lumière sur la nuit. Le Vincent de ton blog n’a pas dit qu’il « cautionnait » cette attitude… à moins que tu n’aies pas cité le propos dans son intégralité ?

    juillet 11, 2008 à 9 h 36 min

  41. Vincent

    A la liste des ombres regrettées de Tanizaki, Pascal Quignard, dans Les ombres errantes ajoute :
    « Les listes de Li Yi-chuan et celles de Marc-Aurèle, plus crues, plus honteuses.
    Les listes de Sei Shônagon ou de Shafestbury, plus raffinées et puritaines.
    Les listes de
    Memor qui sont celles de l’ombre que projetait jour après jour la vie. »

    Ensuite, il constitue la sienne.

    Pourquoi ne tenterions-nous pas d’en faire autant ?

    juillet 12, 2008 à 16 h 52 min

  42. 120

    Ecrit par Pascal Quignard :

    Liste de l’an 2001

    La surface des eaux qui croupissent depuis les premières migrations sur les villages palafittes dans les lacs étrusques gris.

    Les mares dues à la pluie et sur le pourtour desquelles des minuscules grenouilles noires comme de l’ébène sautent soudain.

    La grande vague blanche sur la grève de Carnac à dix heures.

    La sordidité des ombres dans la boîte à ordures de Paris quand on soulève en hâte le couvercle pour y glisser une boîte de conserve de thon vide.

    La bave des escargots sur les feuilles ou sur la terre séchée entre les épis.
    Les doigts à la fois poisseux de sucre et maculés de boue des petits enfants à Sens.

    La manche de la veste en soie bleu foncé usée.

    Le tas de poudre s’accroissant inexplicablement que le balai pousse devant lui en quelque lieu que ce soit dans ce monde.

    *

    La poire blette et tout humide de son jus et ses larges et épaisses épluchures sur le plateau en bois circulaire de la chaise haute contre le mur de la cuisine de Verneuil.

    L’odeur de bouse vieille et de foin quand on entrait soudain dans l’obscurité et la fraîcheur de l’étable à Garet dans le Périgord il y a trente ans.

    Un enfant qui ouvre sa bouche et veut vous montrer une carie sur une dent de lait laquelle, une fois tombée, va être placée dans l’ombre du trou de la souris.

    Le cheveu noir perdu dans le peigne de corne qu’a laissé posé sur la tablette la femme qu’on désire encore.

    (Les Ombres errantes, Dernier royaume I, Grasset, 2002)

    juillet 12, 2008 à 17 h 06 min

  43. Vincent

    Allez, je m’lance :

    Le cercle sombre de la prunelle, identique chez chacun et cependant le lieu où se loge en même temps, quand on parvient à y voir le fond, la plus grande singularité.

    Le conduit de l’oreille sans lequel des mots doux peuvent se susurrer.

    La souche sur laquelle la mousse pousse et masque aux yeux de ceux qui ne savent les apprécier des bestioles aux allures étranges.

    Le ventre grinçant de l’armoire en bois de la grand-mère qui digère lentement draps parfumés et pots de confitures.

    Les mûres que l’on glanait au bord du chemin, sous le Pas de l’Echelle.

    Les traces de résine poisseuse sur le bras après être monté tant bien que mal sur un conifère.

    La grotte inviolée au fond de laquelle patientent les vestiges préhistoriques.

    Les nids, les terriers.

    Le creux des aisselles qui piège les odeurs indécentes.

    Les ombres que fait la pleine Lune, comme un surplus de noir au coeur de la nuit.

    La terre sous les ongles du jardinier qui rentre chez lui.

    Les souvenirs oubliés que l’on ne parvient pas à retrouver.

    etc…

    juillet 12, 2008 à 17 h 23 min

  44. Isidore

    La lumière blafarde des lampadaires éclairant l’espace fantomatique et cafardogène des zones industrielles endormies, la nuit. L’absence de toute humaine présence rend d’ailleurs celle du monstre mécanique et électrique qui y règne en souverain absolu encore plus lugubre et terrifiante… J’y perçois l’ombre implacable et cruelle, dévoreuse de toute présence et avide de l’effroi qui pétrifie les âmes, de ce Dieu fascinant du monde moderne: Sa majesté le Néant.

    juillet 12, 2008 à 17 h 37 min

  45. Vincent

    La vase qui glisse entre les doigts de pied et monte jusqu’aux chevilles au bord de l’étang pour limiter les tentations de s’y baigner.

    Le cafard que l’on peut prendre plaisir à broyer.

    Le jus sortant des écorces des noix.

    Le Martinet qui persiffle et signe l’été au dessus de la ville.

    etc…

    juillet 12, 2008 à 19 h 59 min

  46. 120

    Ecrit par Michel Maffesoli :

    Issue d’un lieu où le soleil est bien faible, le monde anglo-saxon, la modernité a magnifié la clarté. Tout est sous le regard d’un Dieu unique, puis de la raison. L’obsession de la transparence, la peur de la corruption en seraient, contemporainement, les derniers avatars.

    En latinité, au contraire, la lumière est là, le soleil règne, d’où le désir de nocturne, la valorisation de l’ombre. La combinazione italienne, le jeitinho brésilien, le « système D » français étant, dès lors, des sports nationaux, expression d’un savoir-vivre où le clair et l’obscur s’ajustent, harmonieusement, en une conjonction indéfinie. Le Bien comme le Mal ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Dieu et Satan s’ajustent tant bien que mal. Du Diable, Shakespeare a dit que c’était un gentleman. Peut-être parce qu’il s’occupait de l’homme en son entièreté, sans négliger la part d’ombre qui est, aussi, la sienne. Gentleman en tout cas parce que, lui, laissait sa place à Dieu.

    Cette métaphore : Revanche des valeurs du Sud, veut rendre attentif à un relativisme vécu, tout à la fois fort ancien et reprenant, de nos jours, force et vigueur.

    (Le réenchantement du monde, une éthique pour notre temps, La table ronde, 2007)

    juillet 13, 2008 à 19 h 31 min

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