"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Modernité, l’impossible transmission.

La modernité semble souffrir d’un mal récurrent depuis le début du xxème siècle: la transmission de la Mémoire se fait mal et difficilement.

On peut dire effectivement, que le monde a bien changé durant cette période, que les valeurs et les savoirs faire d’un monde encore essentiellement rural et agricole sont devenus caduques avec le développement industriel et urbain, que la modernité a su nous libérer et nous émanciper de tant de vieilleries qu’il est normal de s’en réjouir, après tout, en n’hésitant pas d’ailleurs à condamner sans appel et à discréditer par ce féroce petit nom d’oiseau: « ringard », tout ce qui peut constituer un frein, une résistance quelconque à la croissance exponentielle du modèle dominant et dominateur.

Pourtant tout ceci ne contribue-t-il pas à cultiver cette illusion bien moderne et si nécessaire au crédo libéral, à savoir celle de l’individu-producteur-consommateur, électron libre, sans passé ni avenir, sans racine ni attache et totalement disponible comme acteur zélé de notre univers fragmenté, fantasmé, jouissif et inconséquent, avec comme seul mot d’ordre: « Après moi le déluge ! » ?

Notre effort ne devrait-il pas être au contraire celui de nous ouvrir à la parole des Anciens; pas celle muséifiée dans un passé nostalgique et inoffensif, mais celle vigoureuse et pertinente qui résonne avec une étrange modernité, une profondeur qu’on a bien du mal à trouver dans l’agitation superficielle des idées d’aujourd’hui, et qui sache aussi honorer la mémoire qui nous relie aux temps passés.

N’y aurait-il pas urgence à réhabiliter cette mémoire , non plus pour jouir de son merveilleux et émouvant spectacle, mais plutôt pour y puiser la force de nous libérer des nouvelles prisons qui se bâtissent bien tranquillement tout autour de nous? Mais peut-être nous faut-il d’abord apprendre à nous connaître et à nous reconnaître, nous, les tout jeunes, un peu moins jeunes et tout vieux qui nous côtoyons bon an mal an, avec la fâcheuse manie de nous juger parfois un peu hâtivement ?

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75 Réponses

  1. Vincent

    Super !
    Le débat engagé hier soir autour du feu va pouvoir se poursuivre ici.
    Peux-tu juste auparavant, Isidore, préciser le sens que tu mets à la présence du visage de Victor Hugo en illustration de cet article ?

    juin 22, 2008 à 10 h 29 min

  2. Isidore

    Tout d’abord celui du visage d’un vieil homme; puis celui d’un vieil homme songeur et quelque peu perplexe sinon même fort inquiet; enfin celui d’un extraordinaire transmetteur de Mémoire et d’un Ancien, justement très moderne, dont l’oeuvre pourrait bien nous aider à traverser ce qui se prépare inéluctablement en ce moment… peut-être ?

    juin 22, 2008 à 10 h 56 min

  3. Isidore

    Je vous invite aussi à découvrir la vidéo mise en lien par Bernard sur leblogadupdup, et qui résonne étrangement avec ce sujet:

    juin 22, 2008 à 11 h 02 min

  4. Vincent

    Pour Hugo, ok, mais pour la vidéo, désolé, je ne vois pas le rapport. Quelle lecture en fais-tu donc (moi, pour tout dire, elle m’a consterné) ?

    juin 22, 2008 à 15 h 11 min

  5. Isidore

    Pourquoi cette vidéo m’a bouleversé et pourquoi j’ai établi une relation avec le sujet de cet article ? Bonne question, Vincent car il est vrai que ce n’est pas forcément évident.

    Certes on peut imaginer facilement quelques individus pas forcément si jeunes écrivant ce discours et missionnant ces jeunes gens pour donner plus d’impact à leur propos… Simple manipulation, quoi!.. Certes, certes… On peut aussi chercher les grosses ficelles idéologiques et sentimentales du propos pour le réduire à …pas grand chose finalement.

    Et bien là, moi j’y ai cru à cette jeune fille. Et son discours m’a bouleversé parce que j’ai su sans doute être assez naïf pour ne pas imaginer de manipulation et pour croire en la sincérité de la situation. Et quand bien même on me prouverait la supercherie et la naïveté confondante du propos j’y reconnaitrais néanmoins tout autant un certain ton, une certaine voix, un certain style qui résonne avec ce que je sens devoir être dit et entendu aujourd’hui, et qui appartient à la forme sous laquelle la Mémoire s’exprime. Alors quand en plus c’est une adolescente qui porte cette voix pour s’adresser à d’autres générations, la force symbolique n’en devient que plus considérable.

    Ce ton particulier de l’expression de la Mémoire, on le trouve dans sa pleine force et maturité chez Hugo, justement, mais aussi chez tous les grands écrivains ou/et orateurs comme Mirabeau, Michelet (l’historien), mais aussi De Gaulle, Mendès-France etc…On reproche communément à ce ton, son emphase ou sa « grandiloquence » en ne comprenant pas qu’il s’agit d’abord d’un style, celui qui est nécessaire à l’expression de la Mémoire. Et je pense aussi qu’on en a oublié les accents particuliers aujourd’hui dans notre amnésie généralisée. Nous voilà donc dans notre propos, non?

    Dis nous en un peu plus sur ce qui t’as consterné, Vincent, ça m’intéresse.

    juin 22, 2008 à 18 h 07 min

  6. Vincent

    Je n’ai pas beaucoup de temps pour te répondre ce soir, Isidore. La semaine qui vient va d’ailleurs être bien chargée. Après, cependant, ça ira mieux.

    En deux mots, donc :

    Je comprends mieux comment tu entends ce discours maintenant : un peu comme celui — fameux — du chef indien Seattle au Président des USA, c’est bien ça ? Une sorte de bon sens, simple, sans doute un peu naïf mais nécessaire.

    Pour ma part, il m’a plutôt fait penser à celui de Charlie Chaplin dans Le Dictateur (qui pourrait avoir les mêmes qualificatifs):
    http://fr.youtube.com/watch?v=9nw1YR36NQw&feature=related

    C’est joli, certes, ça touche les cordes sensibles (surtout si on est, comme nous tous, baigné dans un univers à la Walt Disney où ces tirades héroïques nous bercent d’illusion depuis l’enfance), mais ça n’est jamais que des mots.

    Les humains ne sont que des primates bavards, qui se payent avant tout de mots (surtout la tribu dominante occidentale). Ce n’est pas grave en soi, mais de là à voir dans ce discours on ne peut plus formaté, prévisible, bien pensant (on le croirait tout droit tiré d’un film Hollywoodien) un événement, un tournant, un exemple… heu… désolé, mais je ne suis pas.

    Deux choses semblent sûres à mon esprit cynique :

    1) Cette charmante fillette est promise à un bel avenir… dans la politique (une telle aisance dans un tel lieu, cela ne trompe pas !) ou la comédie (quelle incarnation du rôle !)

    2) Après avoir versé une larme et applaudi, chacun des spectateurs, dans la salle comme derrière un écran, retournera à sa tâche quotidienne, sans y rien changer mais fortement réconforté par la bonté des idéaux qui le mobilisent. On est content pour eux. C’est d’ailleurs comme cela que tient l’Amérique de façon générale.

    Car en deux mots, qu’est-ce qu’elle a fait cette petite : prendre la parole pour dire… qu’il fallait arrêter de parler ! Bref, encore une fois : la maladie qui se prend pour le remède !

    Ce qui me désole un peu, c’est qu’on tombe encore dans le panneau !

    juin 23, 2008 à 0 h 57 min

  7. Vincent

    Dans le débat hier soir, au coin du feu (en tentant de confronter PP et Décroissance), on est arrivé au constat qu’il y avait finalement deux positions inconciliables, deux paris, deux partis pris intellectuels :

    – soit on est foncièrement progressiste (que ce soit matériellement parlant ou spirituellement), convaincu que les lendemains peuvent chanter, que l’homme est destiné à devenir « meilleur » (que ce soit en le transformant en colibri, comme le suggère Rabhi, en « surhomme » comme semble le vouloir Nietzsche, en ange comme le laisse entendre Chaplin, etc.)

    – soit on ne l’est pas, considérant que le Mal fait partie intégrante de notre condition et qu’il n’y a rien de plus absurde — et surtout dangereux — que de se laisser à croire qu’on peut parvenir à l’abolir.

    Considérons que ces deux paris sont en soi tout aussi légitimes l’un que l’autre, et il arrêteront peut-être déjà de se battre et commenceront à s’écouter avec un peu plus de considération (mais n’est-ce pas là encore un fol espoir bêtement « progressiste » ?).

    juin 23, 2008 à 1 h 08 min

  8. Vincent

    cf. article sur le catharisme… et tout ce qui a été déjà dit sur le « sentiment tragique ».

    juin 23, 2008 à 1 h 10 min

  9. Isidore

    Cette vidéo a été tournée en 1992 lors du Sommet de Rio de Janeiro sur l’environnement et le développement. Ceci ne date donc pas d’hier et rien n’a changé depuis… sauf peut-être une conscience accrue des problèmes écologiques. Ceci conforte l’aspect que tu soulignes et le point de vue que tu exprimes, Vincent.

    Pourtant, et tes exemples sont très bien choisis (Charlie Chaplin, Seattle) je ne peux pas rejeter d’un simple revers de la main ce type de discours qu’on ne peut pas réduire à la caricature que tu sembles en faire. Car ce serait nier la réalité et la force du Sentiment dans les relations humaines. Ce sont effectivement avant tout des discours du sentiment et on a la fâcheuse tendance de réduire le sentiment à sa forme mièvre et dégénérée de sentimentalisme que tu dénonces avec justesse. Mais aussi, pourquoi vouloir réduire cette noble chose à sa forme la plus vile? Je suis un féroce adepte de la culture du sentiment car je suis bien convaincu que c’est la faculté centrale pour humaniser les rapports humains et les relations tout court (avec la terre, les animaux, les plantes…) La faculté d’empathie ne procède que du sentiment.

    Alors je ne pense pas qu’il soit juste de rejeter forcément tout discours qui soit animé centralement par le sentiment. Certes on m’objectera que les démago-populistes adorent justement pratiquer ce type de discours larmoyant qui suscitent presque mécaniquement l’adhésion du « peuple-si-sentimental-par-nature ». Et bien, justement c’est par la culture du sentiment qu’on devient capable de discerner ce qui relève de sa forme noble et élevée de ce qui appartient à son côté sombre et vil (les deux étant forcément présents, on est bien d’accord). Et je persiste à défendre l’idée que ce type de discours, lorsqu’il est animé d’une forme élevée du Sentiment est nécessaire et porteur d’une véritable fécondité. Il me semble que ceci rejoint tout à fait notre sujet de la transmission de la Mémoire car cette dimension du sentiment m’en paraît faire partie prenante essentiellement. A creuser.

    juin 23, 2008 à 9 h 43 min

  10. Amélie

    Wah… dommage que je sois dans une période charrette : votre discussion m’intéresse beaucoup, et si cette vidéo m’a agacée moi aussi (je l’ai juste entendue de la salle de bain, mais ça m’a suffi), j’avoue que je partage la foi d’Isidore et que je me méfie d’un cynisme trop arbitraire, dont l’automatisme me paraît largement aussi dangereux que la religion des bons sentiments.

    juin 23, 2008 à 10 h 07 min

  11. Isidore

    Tiens, pour illustrer mon propos, allez donc jeter un coup d’œil sur « Les manuscrits autobiographiques » de Ste Thérèse de Lisieux pour plonger dans la grandeur du sentiment et découvrir avec perplexité que tant de « naïveté » peut être porteur de tant de grandeur. C’est aussi celle de Hugo d’avoir su introduire la puissance du sentiment dans toute son œuvre jusqu’à en faire un véritable style. Il faut lire « Les
    Misérables » ou « Notre Dame de Paris » pour se rendre combien Cosette ou Quasimodo par exemple, sont loin de l’image avilie à la Walt Disney qu’on s’en est faite.

    juin 23, 2008 à 10 h 21 min

  12. Vincent

    Je ne crois pas dénigrer tout discours sentimentaliste par principe, mais là, par cette jeune fille si propre sur elle, dans un tel lieu si fier sur lui, devant des caméras si sûre d’elles-mêmes, ce n’est — pour moi — que du spectacle comme savent si bien nous vendre nos cousins d’Amérique.

    Peut-être suis-je gavé d’en avoir vu plus que vous, mais les tirades « hollywoo-chrétiennes » sur l’avenir glorieux de l’amour enfin advenu me saoulent au plus haut point.

    (C’est une position personnelle et « sentimentale », que j’assume telle d’ailleurs).

    juin 23, 2008 à 10 h 26 min

  13. Isidore

    Quant aux deux positions antagonistes que votre débat a mis en scène, personnellement j’ai du mal à les considérer autrement que deux points de vue tout aussi respectables mais tout aussi insupportables dès lors qu’ils cherchent à s’imposer comme vérité unique. Ils sont là pour s’affronter et se frictionner l’un l’autre… et c’est très bien ainsi, non ?

    Je pense aussi qu’ils s’affrontent d’abord à l’intérieur de chacun de nous et tout ce qu’on peut souhaiter c’est qu’aucun des deux ne puisse parvenir à anéantir l’autre. Car vivre sans rêve ni utopie de « lendemains qui chantent » me paraît aussi triste que de vivre sans une acceptation inconditionnelle d’une réalité ombre et lumière à la fois… à condition que leur hypertrophie monstrueuses respectives ne finissent pas par s’imposer: l’angélisme-idéaliste d’un côté et le cynisme désenchanté de l’autre.

    juin 23, 2008 à 11 h 09 min

  14. Vincent

    Jolie tentative de conciliation mais qui ne me convient malheureusement pas car c’est un point de vue progressiste de considérer l’autre comme « triste » et « désenchanté ».

    Je pense pour ma part plutôt que le progressisme est une philosophie du bonheur (une pensée « dramatique »), quand son contraire est une philosophie de la joie (une pensée « tragique »).

    Sinon, d’accord pour dire que les deux positions sont en chacun de nous (en tout cas dès qu’on acquiert le langage car c’est lui qui impose cette dichotomie), mais tu remarqueras que rares sont ceux qui le reconaissent (notamment les « progressistes », selon moi, dont l’une des caractéristiques majeures me semble justement être l’intolérance qui fait maleureusement partie intégrante de leur système)

    juin 23, 2008 à 12 h 06 min

  15. Vincent

    Pour revenir un petit coup sur le discours de la jeune fille, il (me) manque sans doute cette part de « sauvagerie », de risque (qu’on trouve dans le texte du chef Seattle, voire dans celui de Chaplin déclamé en pleine seconde guerre mondiale), qui me ferait lui accorder plus de crédit.

    Cela reste au stade de la pierre (parole ?) polie. Je préfère quand ça remonte à celui de la pierre taillée (dans le vif).

    juin 23, 2008 à 12 h 11 min

  16. 120

    Ecrit par Clarence Day

    Trop de moralistes fondent leur morale sur leur dégoût de la réalité : leur dégoût des hommes tels qu’ils sont. Libre à eux de ne pas les apprécier, mais pas d’être en même temps des moralistes. Leur attitude les conduit à ignorer ce qui devrait être une obligation pour tous les enseignants, « découvrir le meilleur de ce que l’homme peut accomplir, et non lui imposer des buts impossibles en lui disant qu’il sera damné s’il ne les atteint pas ».

    L’homme peut être modelé — considérablement — et il est souhaitable qu’il ait des aspirations. Mais il a tendance à s’empresser d’accepter n’importe quel idéal sans se demander s’il est adapté à un usage primate.

    L’une des conséqueces de cette habitude d’engloutir ainsi la plupart des idéaux qui lui viennent, c’est qu’il en a ingurgité beaucoup de très contradictoires. Tout idéal est indigeste s’il est difficile à assimiler : mais lorsque deux idéaux opposés nous tiraillent en même temps, c’est insupportable. Dans ce cas-là, les poètes préfèreront l’idéal le plus idéal ; celui qui a l’esprit plus pratique choisira l’idéal adapté aux primates.

    Chaque fois qu’on ouvre le débat, des extrémistes surgissent de part et d’autre. L’un soutient que, simples primates, nous ne sommes guère capables de nous surpasser, avec l’air de penser qu’étant bornés, nous avons intérêt à ne pas enfreindre nos limites. L’autre assure que nous ne sommes pas de simples primates, que nous n’avons jamais été des animaux ordinaires ; ou que si nous l’étions, on nous a en quelque sorte un jour fourré une âme en plus, et que de ce jour-là, nous ne sommes plus les mêmes. Au fond de nous, nous sommes tous parfaits depuis lors, armés d’esprits sublimes que seule une étrange et perverse obstination nous conduit à souiller.

    La nature de cette obstination est le problème auquel sont confrontés les théologiens. Refusant de la concevoir comme notre nature de primates, ils préfèrent l’appeler péché originel. Ils la considèrent comme la voix de quelque démon, et enjoignent aux hommes de bien de ne pas écouter celle-ci. Les scientifiques déclarent qu’il ne s’agit pas d’un démon, mais d’une partie de notre nature, qui devrait bien entendu être civilisée et policée, mais certainement pas amputée.

    (Nous, les singes, Phébus, 2007)

    juin 23, 2008 à 12 h 26 min

  17. Amélie

    Permettez-moi de revenir un moment au sujet et à la théorie certes romancée soutenue par Jean Auel selon laquelle Néanderthal avait une mémoire prodigieuse, transmise de façon « biologique »; il suffisait de la réactiver.
    Je pense qu’il en est de même pour nous. Je constate souvent des comportements, une conscience de choses instinctifs, et j’ai le sentiment qu’il sont issus d’une mémoire collective, ou parfois même d’une mémoire de genre, peut-être d’une mémoire familiale.

    juin 23, 2008 à 12 h 44 min

  18. Je te signale en passant, que je ne cherche justement pas à concilier ces deux points de vue et qu’au contraire, je tiens à leur irréductibilité. Elle est pour moi le signe qu’aucun n’est parvenu à prendre le dessus et c’est ce qui compte avant tout pour moi. Et je suis tout à fait d’accord avec ce que tu développes ensuite en tant que description fidèle de ce qu’une position hypertrophiée et livrée à elle-même, donc sans l’action modératrice de son opposée, génère; en l’occurrence la position « progressiste ». Mais je pense qu’on peut faire la même démonstration avec l’hypertrophie de la position adverse: tout aussi monstrueuse.

    Mais je reconnais aussi qu’avec cette ferveur progressiste qui perdure depuis déjà depuis deux ou trois siècles, il est plus difficile de défendre la position adverse et que par conséquent tu n’en as que plus de mérite. Mais bon, je veux bien y contribuer aussi… Qui veut prendre le rôle du vilain progressiste? 🙂

    juin 23, 2008 à 12 h 50 min

  19. Merci Amélie de recentrer sur le sujet principal: la transmission de la mémoire.

    juin 23, 2008 à 12 h 52 min

  20. 120

    Ecrit par André Comte-Sponville :

    MEMOIRE

    La conscience présente du passé, que ce soit en puissance (comme faculté) ou en acte (comme mémoration ou remémoration). Cette conscience est actuelle, comme toute conscience, mais elle n’est mémoire qu’en tant qu’elle perçoit, ou peut percevoir, le passé en tant que passé — sans quoi ce ne serait plus mémoire mais hallucination. C’est la conscience actuelle de ce qui ne l’est plus, en tant que cela l’a été.

    On évitera de dire que la mémoire est la trace du passé : d’abord parce qu’une tache ou un pli, qui ne sont assurément de telles traces, ne sont pas des actes de mémoire ; ensuite parce qu’une trace n’est qu’un morceau du présent, qui n’évoque le passé que pour une conscience. Qu’il y ait des traces du passé dans le cerveau, et qu’elles contribuent à la mémoire, c’est vraisemblable. Mais cela n’est un fait de mémoire que pour autant que le cerveau, grâce à elles, produit — ou peut produire — autre chose que des traces : la conscience présente de ce qui ne l’est plus.

    On évitera aussi de dire que la mémoire est une dimension de la conscience. Elle est bien plutôt la conscience elle-même, laquelle n’est consciente qu’à la condition de se souvenir continûment de soi ou de ses objets. Anticiper ? C’est se souvenir qu’on anticipe. Imaginer ? C’et se souvenir qu’on imagine. Etre attentif ? C’est se souvenir qu’on l’est, ou de l’être, ou de ce à quoi on fait attention. Ainsi toute conscience est mémoire : la mémoire n’est pas seulement « coextensive à la conscience », comme le disait Bergson, elle est la conscience même.

    On parle d’un devoir de mémoire. A ce niveau de généralité, cela n’a pas grand sens. La mémoire est une faculté, point une vertu : le tout est de s’en servir au mieux, ce qui ne va pas sans sélection, ni donc sans oubli. Comment la mémoire pourrait-elle y suffire, puisqu’elle en a besoin ? Ce n’est pas une faute que d’oublier ce qui ne mérite pas d’être retenu, ni même d’oublier ce qui mériterait d’être mémorisé mais pour des raisons qui ne touchent pas à la morale (par exemple son numéro de carte bancaire). Le vrai devoir, ce n’est pas de se souvenir, c’est de vouloir se souvenir. Et non de tout ou de n’importe quoi, mais de ce que l’on doit à d’autres : à cause du bien qu’ils nous ont fait (gratitude), du mal qu’ils ont subi ou subissent (compassion, justice) ou qu’on leur a fait soi-même (repentir). Devoirs, non de mémoire, mais de fidélité. C’est aussi la seule façon de préparer valablement l’avenir. Du passé, ne faisons pas table rase.

    (Dictinnaire philosophique, PUF, 2001)

    juin 23, 2008 à 17 h 50 min

  21. Vincent

    Il n’y a peut-être pas qu’à la « Parole des Anciens » qu’il faut s’ouvrir, mais aussi à leur… Mémoire non verbale (des gestes, des reflexes, un instinct, un certain « bon sens », une façon de ne pas s’en faire accroire…)

    juin 23, 2008 à 21 h 19 min

  22. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    Quelqu’un se risquera bien à écrire un jour, sur le modèle de l’opération kantienne, une Critique de la Raison progressiste exposant l’ensemble des formes a priori de sa sensibilité et des catégories de son entendement. On comprendra sans doute mieux, alors, comment ce sont les structures transcendantales de cette Raison qui lui interdisent a priori de construire une certain nombre d’énoncés. Par exemple, une proposition aussi simple que « dans ce domaine précis, les choses allaient mieux avant », est impossible à former, pour l’entendement progressiste, quel que soit le domaine de référence, précisément parce que son interdiction est d’origine transcendantale. C’est pourquoi un progressiste — et particulièrement un progressiste de gauche — est toujours saisi par la crainte et le tremblement, chaque fois que vient à s’imiscer en lui l’idée diabolique que sur tel ou tel point (ici, par exemple, la qualité de l’air et de l’eau ou celle de la vie d’un quartier, là le niveau des écoliers ou celui du divertissement médiatique ; pour ne rien dire, évidemment, du « problème de la sécurité » toujours a priori imaginaire à ses beaux yeux), la situation était peut-être la meilleure à un stade moins avancé du développement capitaliste. La terreur qui l’envahit et le paralyse à ce moment précis est alors, comme chacun l’a déjà deviné, celle qui doit tenir l’être humain éternellement éloigné du péché des péchés : celui d’avoir eu, même malgré soi, une mauvaise pensée, c’est-à-dire une pensée réactionnaire. Quelles sont donc les origines d’une phobie aussi étrange ?

    Mon hypothèse est que cette peur panique trouve une partie de ses raisons (je laisse ici de côté les aspects psychologiques évidents du besoin de se dire, à tout prix, progressiste, ou « de Gauche ») dans les particularités de l’histoire européennes. Sur le « vieux continent », en effet, la Modernité a dû se construire contre un adversaire précis (et, d’ailleurs, souvent, simplifié) : « l’Ancien Régime » avec ses structures essentiellement agraires d’un côté et théologico-militaires de l’autre. C’est pourquoi, en Europe, toute critique de quelque forme que ce soit du processus de modernisation (du « Progrès ») peut toujours être a priori soupçonnée, depuis le XVIIIe siècle, de vouloir réintroduire par la bande tel ou tel aspect particulièrement repoussant de ces comportement barbares (on attend qu’une intelligence du Showbiz dise un jour « fascistes ») qui sont censées définir la totalité de l’Ancien Régime et du Moyen âge. Pour contourner cet écueil, et être en mesure de développer une critique dialectique de la Modernité (qu parte, en d’autres termes, du nouage subtil de ses aspects émancipateurs et aliénants), le détour par d’autres situations historiques peut donc s’avérer éclairant.

    (Orwell éducateur, Climats, 2003)

    juin 23, 2008 à 22 h 01 min

  23. Ola ! 🙂
    Je suis curieusement très touché par ce devoir de mémoire et le respect que l’on doit aux anciens (dixit l’ami Bardamu ou l’ami Robert … )

    Comte-Sponville parle de repentir, mais enfin, doit-on toujours s’excuser de tout ? et même de ce dont on est pas responsable ?

    Et pourquoi supporter le devoir de respecter l’ainé ? Surtout avec l’ostentation de vouloir nous acculer de connaissances…

    Est-ce que le vrai problème n’est pas de nous le présenter comme un devoir ?

    Je condamne mais je pense que je vieillirai très mal aussi 🙂

    juin 23, 2008 à 23 h 41 min

  24. BARDAMU

    Holà ! Yatsé ! Holà !
    Bardamu n’a jamais invoqué le respect que l’on doit aux anciens autrement que par la coutume hyperbolique de l’obligation cocotière.
    Monter cocotier, bien !
    Tombé du cocotier, encore mieux !
    Quant à ce Robert que vous invoquez dans la même phrase, il lui manque un « s » pour me faire réfléchir (je ne raisonne jamais qu’en bonne compagnie…)
    En revanche, balbutiant « préhisto », vous qui ne savez que circonvenir les dangers de la chasse sur les parois de vos grottes en invoquant la clémence des éléments qui vous accablent, pouvez-vous me dire de quelle manière vous transmettez le peu d’expérience d’une courte vie autrement que par la parole, puisque vous ne saurez écrire que beaucoup, beaucoup plus tard ?
    Et ainsi, le détenteur du savoir le plus important n’est-il pas celui qui aura survécu (par chance, par ruse, ou par mémoire du danger) ?
    Et se pourrait-il que « l’histoire » de cette humanité ne puisse être entretenue que par la parole, et donc par les anciens puisqu’ils sont détenteurs justement de mémoire ?
    Et n’allez-vous pas autour des braises qui écartent les prédateurs et rassurent les inquiets, élaborer peu à peu un rituel du souvenir utile basé sur le seul témoin d’une histoire.. ?
    Réfléchissez Yatsé, réfléchissez à la coutume hyperbolique de l’obligation cocotière qui permet de très bien vieillir, vous y gagnerez en sérénité, puisque décidément, le transcendantalisme de Port Lligat vous sera éternellement étranger.

    juin 24, 2008 à 6 h 36 min

  25. Amélie

    Montre nous comment tu grimpes au cocotier, Yatsé ? 🙂

    juin 24, 2008 à 6 h 47 min

  26. Vincent

    Peut-être faut-il distinguer :

    – une mémoire « biologique » (celle transmise sans mot, simplement par héritage du patrimoine génétique et des comportements transmis par les survivants)

    – une mémoire « culturelle » (transmise par les récits hérités d’une génération à l’autre).

    Si la première est toujours assurée, la deuxième est beaucoup plus fragile. Il faut en effet que les jeunes générations aient d’abord envie d’apprendre des « anciens », mais pour que ces derniers soient entendus, il faut également qu’ils soient dans une dynamique de partage (généreux) d’expérience et non d’autorité. Il faut peut-être se faire à l’idée que ces deux conditions ne sont réunies qu’à des périodes d’exception.

    juin 24, 2008 à 12 h 04 min

  27. BARDAMU

    Non pas!
    La chose pour autant que je m’en souvienne était familière chez mon arrière-grand-mère, puis chez ma grand-mère. Bardamu ne parle évidemment que de ce qu’il se rappelle, ce qui est vraiment bien peu mais en même temps énorme à l’horizon de tous ceux qui sont partis sans imprimer le premier pet de lapin de la seule chose importante au monde: l’évidence de son ABSURDITE!

    juin 24, 2008 à 12 h 30 min

  28. Amélie

    Là, Bardamu, il me semble que tu fais une petite confusion entre mémoire et compréhension…

    juin 24, 2008 à 12 h 38 min

  29. Amélie

    Ce que les jeunes absorbent des anciens, ce sont les histoires (« dis papy, t’as mangé des crocodiles quand t’étais petit ?? »); les histoires en tête, ils tissent d’eux mêmes des liens, parviennent à des recoupement, des conclusions…
    Ce qui ne marche pas en revanche, ce sont les cours magistraux dispensés par certains anciens : l’autorité dont parle vincent (je crois), et qui est parfaitement stérile et n’aboutit qu’au rejet.

    juin 24, 2008 à 12 h 41 min

  30. 120

    Ecrit par Régis Debray :

    Avouons-le : réac paye encore. Il hérisse le poil et sonne la diane, bien plus que le condescendant ringard, qui apitoie mais peut se rattraper. Aussi, trêve de badinages, convient-il de s’interroger au fond sur ce qui rend votre simplisme aussi expédient, et la paresse d’esprit aussi bien fréquentée. Les retours sur investissement d’une dichotomie reçue en hoirie du Roi-Soleil méritent considération : ils assurent au démocrate, au premier qui l’a dit, un succès d’opinion rarement démenti.

    (…) Réac ou novateur : cochez la bonne case. On labellise au lieu d’analyser. On empaille au lieu d’enquêter. Raccourci rentable : d’abord, parce qu’un seul qualificatif dispense d’aller y voir de près. Ensuite, parce qu’il place du bon côté l’examinateur qui a su dénicher à temps la taupe gréco-romaine, témoignant du même coup qu’à lui, on ne la fait pas. En déclassant le trouble-fête, le classeur se surclasse lui-même, conforte son monopole du sens des mots et transmue une légèreté en sagacité. Gain de temps et de face. Irrésistible. Pour sûr, le réac, pour mériter mention, devra être nouveau ; d’où ces brochettes surprises en une, où l’avarié avalise le frais. Rien de nouveau sous le soleil du novum.

    (…) Quand l’habitude d’appréhender l’histoire à travers l’actualité devient une secode nature, les esprits lents qui s’obstinent à regarder l’actualité à travers l’histoire seront étiquetés d’emblée gardiens de cimetière. Le conformisme du néo finit ainsi par baptiser archéos les entêtés qui demeurent fidèles aux principes que les pros de l’adaptation ont eux-mêmes reniés. Faut-il vous rappeler que les modernisateurs à marche forcée qui sous l’Occupation avaient choisi de vivre avec leur temps s’appelaient des collaborateurs ? Et les résistants, ces nostalgiques des vieilleries de 89, des inadaptés qui tournaient le dos à l’Europe nouvelle et à la jeunesse partout en marche ? Réac serait-il devenu l’épée de Damoclès menaçant quiconque ne se rend pas aux ordres du présent, ou au présent comme rappel à l’ordre ? Si c’était le cas, il ferait partie des crachats à accrocher à sa boutonnière.

    (Supplique aux nouveaux progressistes du XXIe siècle, Gallimard, 2006)

    juin 24, 2008 à 12 h 53 min

  31. Vincent

    Il me semble, Bardamu, que le courant des « réalistes tragiques » (conscient de labsurdité du monde) a certes existé, mais existe et existera toujours, à l’ombre des « idéalistes métaphysiques » qui s’évertuent à lui trouver un sens.

    juin 24, 2008 à 12 h 58 min

  32. BARDAMU

    Et pourtant, il y aurait des choses à dire sur un pet de lapin. Pour les personnes que ça intéresse, évidemment. J’ai connu autrefois une « dame de la haute » qui ne s’intéressait qu’aux Vespasiennes, à ce qu’on peut y trouver, à ce qu’on y mijote, à ceux qu’on y rencontre… mais pas aux pets de lapins parce que probablement trop franc, et sans ambiguïté.
    Au risque de vous décevoir gens de grande réflexion ; l’expression « pet de lapin » n’est que la métaphore évanescente de notre propre futilité.
    Evidemment… Il y aura toujours ceux qui voudront y voir quelque chose de profond… d’inavoué… d’inavouable (pour les pervers)… de transcendant (tant qu’on y est !)
    Moi, je ne connais de transcendant que le site de Port Lligat à l’époque où le peintre de la « Pêche au thon », de « Naissance d’une divinité » , de ses « Polymorphies » et j’en passe, avouait ne connaître de nouveau que… VELASQUEZ !
    Alors du coup… la « connaissance »… la « compréhension »… la « culture », la pédagogie attenante et tout le saint frusquin…
    Bon sang ! Pourquoi ne lisez-vous pas des auteurs chenus comme Antoine Blondin maintenant que vous commencez à connaître Delteil ? Des gens simples. Vrais. Sans apprêts. Talentueux au possible, mais que plus personne ne se rappelle…
    C’est ça l’absurde : l’inutilité de toute chose.
    Vous avez dit Mozart ? Il jouait du banjo, non ?

    juin 24, 2008 à 13 h 15 min

  33. Vincent

    Une question pour Isidore :
    qu’y aurait-il, selon toi, de capital à transmettre qu’un enfant découvrant naïvement le monde ne comprendrait très vite ?

    juin 24, 2008 à 13 h 20 min

  34. Isidore

    J’ai l’impression que la Mémoire est avant tout quelque chose de vivant et que transmettre la Mémoire procède d’une alchimie particulière qui fait fi de nos à aprioris et de ce qu’on croit vouloir. En quelques sortes certains vieux, haïssant les jeunes et les méprisant de toutes leurs (absence de) dents n’en seront pas moins d’extraordinaires transmetteurs de mémoire, plus en tout cas que d’infatigables pédagogues s’étant donnés mission de sauver le patrimoine en péril. Parce que, et avant tout, la Mémoire habite certains êtres et moins d’autres. Elle les habite parce qu’elle leur aura été transmise, par je ne sais quel miracle de rencontres et d’affinités qui aura permis ce transfert dans un échange singulier et toujours oral, à mon avis. Je pense aussi que la Mémoire se transmet toujours dans un rapport qui ignore toute volonté didactique et qui procède avant tout par sympathie et par sentiment partagé; presque par communion à l’intérieur de ce lieu d’harmonie qui veut bien l’accueillir.

    Tout ça pour dire que je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de capital à transmettre à un enfant à priori. J’ai l’impression que la Mémoire c’est comme le bon vin, il faut avoir envie de la déguster et de la partager avec quelqu’un, en avoir un appétit féroce (ou moins féroce d’ailleurs) et un désir de jubilation forcenée et aveugle… Il y a sûrement de l’amour là dedans… et du sentiment, beaucoup de sentiment…

    juin 24, 2008 à 14 h 29 min

  35. Bien dit, Isi !

    juin 24, 2008 à 14 h 37 min

  36. Amélie

    Je partage aussi le sentiment d’Isidore, et j’ajouterais que vouloir transmettre quelque chose a priori à un enfant, c’est déjà échouer.
    En ce qui concerne les enfants, pour ma part, j’ai pris le parti de les assurer de mon amour indéfectible et de les entourer d’une chaude affection pour leur ôter toute angoisse primaire.Pour le reste, je les laisse créer et découvrir en leur assurant quelques cadres quand même (par exemple ils n’ont pas le droit de découvrir le goût des choses en mâchant la bouche ouverte 😉 ). Je crois que le reste se transmet de soi, dans les gestes, les intentions etc…

    juin 24, 2008 à 14 h 41 min

  37. Amélie

    Bardamu ? Vincent ? Ourko ? Blandine ? à vous !

    juin 24, 2008 à 14 h 44 min

  38. Barbarella

    moi j’aimerais surtout leur transmettre un bon gros patrimoine, a priori…

    juin 24, 2008 à 14 h 48 min

  39. du libre arbitre ?
    mais même en ayant pas (encore) d’enfants, ca me semble « casse-gueule »
    🙂

    juin 24, 2008 à 15 h 24 min

  40. Amelie

    Je crois que dès qu’on attend quelque chose de ses enfants, c’est casse gueule. Pour l’instant, les miens sont plutôt joyeux et bien dans leur peau (enfin… 2 sur 3, mais le troisième est en bonne voie), et ça me suffit amplement. Mieux, ça me comble.

    juin 24, 2008 à 15 h 33 min

  41. Vincent

    A nous quoi, Amélie ?

    juin 24, 2008 à 16 h 22 min

  42. Vincent

    Sinon, Isidore, c’est quoi plus précisément que tu entends derrière le mot sentiment », à la fin du commentaire 34, stp ?

    juin 24, 2008 à 16 h 25 min

  43. Vincent

    Plus ou moins dans le sujet :

    Pour les gens du voyage (dont j’ai pas mal d’enfants dans mon école), pire que « Nique ta mère », l’insulte suprême c’est « Encule tes morts ! »

    Si c’est pas une marque d’un autre rapport à la mémoire que nous ça !!! car franchement, pour moi, bon occidental plus ou moins (post)moderne, ça me gêneraît plus q’on encule mes parents vivants (enfin, s’ils ne sot pas consentants) que mes grands-parents (en stade final de décomposition), pas vous ?

    juin 24, 2008 à 16 h 40 min

  44. Amelie

    ben à vous de répondre à la question 33 !

    juin 24, 2008 à 16 h 56 min

  45. Isidore

    Ben… du sentiment ? Que dire, Vincent? Avoir du sentiment pour quelqu’un, pour quelque chose aussi (remarque c’est sans doute parce que ce quelque chose nous évoque quelqu’un), Je ne sais pas, moi, je l’utilise dans son sens le plus banal, comme Amélie lorsqu’elle nous parle de ses marmots par exemple; ou alors quand un parfum nous met sans dessus dessous à l’évocation d’un souvenir; ou même quand on partage un bon moment avec un ou une ami(e) et que ça fait tout chose. Tu me diras que j’associe sentiment à bons sentiments alors qu’on peut aussi éprouver tout autant de mauvais sentiments, mais qu’importe il s’agit toujours d’une réaction de sensibilité à l’égard des autres, à mon avis préférable de toute façon à l’indifférence glacée qui glace. Quant à la Mémoire, il me paraît de plus en plus évident, au fur et à mesure que nous parlons, qu’il s’agit bien d’un rapport avec quelqu’un puisque le sentiment me paraît si important. En somme j’ai envie de considérer la Mémoire comme un hôte à accueillir à part entière avec toute la considération qui lui est due, et de la traiter comme tel. Oui, c’est bien ça. Finalement elle est un condensée de tous ceux que j’ai connus, aimés et aussi détestés d’ailleurs, de tous mes ancêtres connus et inconnus et de toute l’histoire de l’humanité à laquelle je me sens ainsi relié d’une façon tout à fait charnelle… grâce justement à ce sentiment tenace qui m’empêche de me placer en pur spectateur… Merde alors, j’en fait réellement partie de ce bousin !!!

    juin 24, 2008 à 17 h 58 min

  46. Isidore

    Au fait, bien le bonjour à vous Bardamu, ça fait plaisir de vous revoir par chez nous. Et bonjour aussi à Blandine (avec un peu de retard, certes) que je n’ai pas eu la chance de rencontrer lors de la soirée sylvestre… Mais bon, ça viendra, ça viendra…

    juin 24, 2008 à 18 h 04 min

  47. Vincent

    Je crois qu’on ne mémorise que ce qui nous touche émotionnellement. Pour ancrer n’importe quel savoir « intellectuel » il faut trouver — ou construire — l’ancrage émotionnel sur lequel le greffer. Tout l’art du « bon professeur » ne serait-il pas dès lors celui d’offrir à chaque fois le maximum de perches émotionnelle à saisir permettant ainsi à chacun de choisir celle qui lui convient le mieux ?

    juin 24, 2008 à 21 h 37 min

  48. Vincent

    A la question 33, je répondrais a priori que je n’ai rien de « capital » à apprendre à un enfant qu’il ne sache déjà plus ou moins consciemment. Ma soit-disant expérience n’est en effet bien souvent qu’un encroûtement résigné et/ou prétentieux. Sa façon de rire, pleurer, jouer, de façon simple et légère n’est-elle pas en effet une façon de vivre plus juste que toute prétendue sagesse laborieusement acquise ? La seule Mémoire à transmettre, du coup, est peut-être juste celle de nos erreurs, récurrentes, lancinantes. Ne sommes-nous pas comme condamnés à nous tromper ?

    juin 24, 2008 à 21 h 53 min

  49. pour cela qu’on fait de plus en plus appel à des scénographes quand on veut que les enfants retiennent quelque chose d’une expo ?

    juin 24, 2008 à 23 h 41 min

  50. ca ne doit pas être très facile de tendre des perches émotionnelles pour inculquer le théorème de pythagore 🙂

    juin 24, 2008 à 23 h 42 min

  51. En tout cas, pour revenir sur ton article, Isidore, je regrette par exemple que mon grand père soit parti trop tôt pour qu’il puisse me raconter ses voyages en Afrique.

    En cela, je fantasme un peu la beauté de ses récits. Il avait ramené des petites statuettes tribales qui ornent encore leur salon et ne font qu’amplifier mon désir d’évasion.

    juin 25, 2008 à 0 h 14 min

  52. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa :

    Il est donc nécessaire, ici, de présenter brièvement quelques remarques destinées à préciser à quelles conditions une indispensable marche en arrière doit être distinguée d’une inacceptable régression.

    – La tendance des hommes à la curiosité et à l’innovation est un des attributs les moins discutables de la nature humaine (pour employer ici, à dessein, un terme qui dérange nos habitudes modernes). L’idée de « sociétés immobiles » est, ainsi, soit un mythe soit un fantasme. Ce qu’il faut refuser, ce n’est donc pas le principe même du changement — comme, à la limite, dans la philosophie de Julius Evola — mais le fait que son rythme soit désormais défini et imposé par les seules lois du Capital et de son accumulation. Et si les classes populaires, comme le déplorent en permanence les pleureuses du modernisme, manifestent, en général, très peu d’empressement pour « adapter leurs mentalités aux révolutions nécessaires », ce n’est évidemment pas parce qu’elles seraient ontologiquement inaptes au changement ; c’est simplement parce qu’elles ont une tentance, assurément fâcheuse, à marcher moins vite sous le fouet et avec nettement moins d’enthousiasme et de conviction que les nouvelles classes moyennes ou la brillante intelligentsia.

    – L’ingéniosité et la capacité d’innovation des classes populaires sont, du reste, l’un de leurs traits historiques les plus constants. Ce sont précisément les vertus qui permettent à ces classes de neutraliser sans cesse une partie des stratégies capitalistes et d’inventer, à tout moment, des dispositifs qui maintiennent ou reproduisent de la civilité et du lien, partout où la logique de fer du Capital tend à détruire ces derniers. Il suffit, par exemple, de lire les remarquables analyses que Serge Latouche consacre, dans L’Autre Afrique, à « l’économie informelle » de Dakar, aux « stratégies ménagères à Grand-Yoff » ou au système de solidarité des forgerons Soninké, pour prendre conscience de la vitalité des intelligences populaires et mesurer à quel point c’est généralement la volonté de conserver un mode de vie humain qui conduit les individus, comme les communautés, à inventer perpétuellement, sur la base des acquis et des traditions, de nouvelles règles du jeu, parfois révolutionnaires. De ce point de vue, le développement dans les pays anglo-saxons, et maintenant en France, des LETS (Local Exchange Trade System) constitue sans doute une forme exemplaire de ces réponses critiques à la modernisation capitaliste, apportées sur le terrain par les individus eux mêmes. Si ces systèmes d’échanges locaux contribuent, en effet, à tenir en échec la désocialisation ultra-libérale, c’est dans la mesure où ils parviennent à reconstituer (interprétation « réactionnaire ») ou à maintenir (interprétation « conservatrice ») ce « primat du lien sur le bien » qui définit, selon Caillé et Godbout, l’essence même du don traditionnel.

    – Si la critique de l’idéal des Lumières est une condition nécessaire — comme Adorno l’avait vu — de toute critique du Capital, il ne s’agit pas, pour autant, de retirer toutes signification aux notions de Progrès ou de Civilisation universelle. « Les meilleurs traits des civilisations — écrivait Marcel Mauss — deviendront la propriété commune de groupes sociaux de plus en plus nombreux » et « cette notion de fonds commun, d’acquis général des sociétés et des civilisations […] correspond, à notre avis, à la notion de la Civilisation. » Ce mouvement n’implique cependant pas — comme l’ajoute aussitôt Mauss — la disparition nécessaire des « saveurs locales ». En réalité, bien des débats compliqués sur les dialectiques de l’universel et du particulier, ou de la modernité et de la tradition, auraient sans doute pu être considérablement abrégés ou même rendus inutiles, si l’on avait tenu compte, à sa juste mesure, de la formule millimétrée de l’écrivain portugais Miguel Torga : « l’universel c’est le local, moins les murs ». Cette proposition signifie qu’une communauté humaine progresse et se civilise, non pas quand elle détruit ou abandonne ce qui la caractérise (par exemple sa langue ou son accent) mais, au contraire, chaque fois qu’elle parvient à s’ouvrir à d’autres groupes, c’est-à-dire à remplacer, dans ses rapports avec eux, le mépris et la violence initiales par différentes modalités deL’échange symbolique. (…)

    Notons enfin, qu’en ces matières, où l’on touche au fondement même de l’ordre humain, il convient de manier la hache du Droit et de la Raison avec la plus extrême précaution. Kant lui-même, pourtant assez peu sensible aux séductions du particulier, écrivait que « le bois dont l’homme est fait est si noueux qu’on ne peut y tailler des poutres bien droites » (L’idée d’une histoire universelle, 6e proposition). Dans la mesure où les esprits modernes n’ont déjà que trop tendance à s’incliner devant la tyrannie de l’angle droit, on peut penser qu’un solide sens de la coutume et des jeux subtils qu’elle permet de fonder à tous niveaux représente une des forces psychologiques majeures dont chaque individu dispose encore pour desserrer l’emprise du Capital sur sa vie, et ainsi, persévérer dans son être de façon aussi libre et joyeuse que possible. Il n’y a, du reste, que peu de différence entre ce sens de la coutume et ce qu’on appelle, ordinairement, la convivialité

    (L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 1999)

    juin 25, 2008 à 8 h 57 min

  53. 120

    Ecrit par Pier Paolo Pasolini :

    « Ce qui nous incite à revenir en arrière est aussi humain et nécessaire que ce qui nous pousse à aller de l’avant »

    juin 25, 2008 à 9 h 00 min

  54. Isidore

    Vraiment intéressant ces commentaires de Michéa. Ils vont dans le sens de ce que je pressens depuis longtemps, à savoir la lenteur des évolutions réelles. On croit que le monde moderne change à tout allure, que les hommes changent à la même vitesse, que les nouvelles générations sont bien différentes des anciennes et que ces dernières disparaîtront bientôt avec les vestiges d’un monde qu’elles incarnaient péniblement encore. Illusion que tout cela. Je m’étonne toujours de remarquer, par exemple, que ces vieilles dames en tablier bleus et ces vieux messieurs en salopettes de travail qui incarnaient le monde ancien et disparus de mon enfance sont toujours et encore là aujourd’hui, incarnés désormais par les enfants des premiers, morts depuis déjà longtemps, mais qui leur ressemblent étrangement alors que je n’imaginais pas qu’ils le puissent un jour. On sera peut=être surpris un jour de découvrir que cette formidable accélération du XX siècle, n’était finalement qu’un étrange mirage dans la mesure où elle ne touchait que des aspects très superficiels des humains que nous sommes, et dépendait avant tout de conditions techniques et d’usage de l’énergie fort peu durables en réalité, à l’échelle de l’Histoire.

    juin 25, 2008 à 18 h 30 min

  55. Vincent

    Tous les ouvrages de Michéa sont en effet intéressants, Isidore (de L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes à L’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale en passant par l’excellent Impasse Adam Smith, brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur la gauche), ainsi que ceux de Christopher Lasch qu’il a préfacé fait connaître en France (La Culture du Narcissisme, Le Seul et Vrai Paradis ou La révole des élites et la thrahison de la démocratie).

    C’est aussi un spécialiste de Georges Orwell, dont il essaie de raviver le pertinent concept de « common decency » (décence commune) populaire (bref de « bon sens »).

    Ton dernier commentaire est pleinement dans sa « veine ».

    juin 25, 2008 à 20 h 36 min

  56. Isidore

    J’ai l’impression que la Mémoire c’est aussi ce qui aide à prendre le recul suffisant avec la réalité afin de ne pas être totalement dupe de l’illusion collective qu’elle implique nécessairement. Plus elle occupe de place intérieurement plus elle offre un champ de liberté personnelle qui permet de résister aux pressions idéologiques du monde. Alors, cultiver et encore cultiver la Mémoire…

    juin 25, 2008 à 22 h 25 min

  57. Ourko

    Ah oui, c’est ça : « travailler la mémoire ! » (J’oublie tout le temps 😉 )

    juin 25, 2008 à 23 h 51 min

  58. Isidore

    Petite info concernant la jeune Canadienne de la vidéo, donnée par Brind’paille sur leblogadupdup:

    « Lu sur un blog (Attention à la Terre):
    Severn Cullis Suzuki
    Étudiante de 20 ans, elle a travaillé activement pour l’environnement depuis l’école maternelle. Elle a travaillé avec des peuples indigènes en Colombie Britannique, en Asie du Sud-Est et en Amazonie pour protéger les forêts menacées par la déforestation. Adoptée dans le Clan Raven de la Nation Haida, elle a reçu le nom de Killthgula Gaayaa, Bonne Oratrice. Elle a Fondé l’Organisation Environnementale des Enfants (ECO), un petit groupe qui a recueilli des fonds pour participer au Sommet de Rio en 1992, “pour agir comme une conscience face aux décideurs”. Prenant la parole dans de nombreux lieux : le Forum Global, le Parlement de la Terre, la Session Plénière du Sommet de la Terre, elle intervient régulièrement dans des écoles, des sociétés, des conférences et des réunions internationales sur la nécessité de changer nos valeurs, d’écouter les enfants et d’agir comme si leur avenir était important. De même, en tant qu’invitée et présentatrice de télévision, elle a participé à un grand nombre de programmes au Canada, aux États-Unis et en Grande Bretagne. Elle a écrit de nombreux articles sur des thèmes environnementaux et a publié un livre. Elle a reçu le Prix Global 500 en 1993 (attribué chaque année par le Programme des Nations unies pour l’environnement).”

    juin 29, 2008 à 10 h 10 min

  59. 120

    Ecrit par Régis Debray

    Transmettre est un verbe actif. Transmettre a un sens plus large et plus actif que communiquer. Communiquer c’est faire savoir, faire connaître. On communique des idées, un savoir, de l’immatériel. Tandis qu’on transmet des forces et non seulement des formes, on transmet du mouvement, de la puissance, et non seulement des signes et des symboles. La transmission engage le corps, des agents et supports matériels. Elle met en jeu des engins et des personnes, des véhicules, des sites, aussi bien que des rites ou des croyances, des images et des choses. Alors que la communication est surtout transport à travers l’espace, la transmission transporte dans le temps. C’est une opération diachronique et non synchronique comme l’est la communication. La transmission fait advenir le passé dans le présent. Elle a une profondeur historique que n’a pas la communication. La transmission permet à un message de perdurer en se transformant. Son objectif est de faire passer ce qui fut dans ce qui est. Transmettre est un projet volontaire, organisé, pour maîtriser le temps, pour faire date. C’est aussi une opération polémique, une lutte pour la survie du message. L’obstacle à la transmission n’est pas simplement le « bruit », les parasites, le bruit de fond, comme ce qui gêne la communication. L’obstacle à la transmission est l’adversité de forces hostiles, de messages rivaux. On transmet toujours contre des messages et croyances antérieurs ou concurrents.

    Aussi, alors que communiquer est un phénomène quasi-naturel — les animaux communiquent entre eux –, transmettre est un acte politique — les animaux ne transmettent pas — et si tous les individus communiquent entre eux, tous les hommes ne transmettent pas. Tout fait message, mais tout ne fait pas héritage. La maîtrise de la transmission est un enjeu sociopolitique. Dans transmettre il y a le préfixe « trans », qui renvoie à la médiation et au voyage, au mouvement; à des agents, à des médiateurs. Transmettre exige des outils et un organigramme.

    Certes la suppose la communication. Mais l’inverse n’est pas vrai. On peut être diplômé en « Sciences de la communication », et tout ignorer, par exemple, des processus par lesquels certaines paroles ont ébranlé le monde, par lesquels le christianisme s’est propagé en Occident, plutôt que le culte de Cybèle, d’Isis ou de Mithra. Que transmet-on ? Des secrets, le feu sacré, une mission . D’ailleurs dans transmission, il y a mission : transmettre c’est convertir, transformer par des intermédiaires, par des chemins : « trans ».

    Transmettre n’est pas reproduire. La transmission n’est pas la reproduction biologique, ni même la reproduction socio-culturelle du même. Transmettre c’est produire et non reproduire, même s’il y a dans la transmission des redondances nécessaires à la compréhension du message. La reproduction est organique, la transmission au contraire informe de l’inorganisé. La transmission est innovation ! En tant que telle, elle est ce qui distingue l’homme de l’animal.

    (Les enjeux et les moyens de la transmission, Plein-Feux, 1998)

    juin 29, 2008 à 23 h 43 min

  60. Ourko

    Et voilà, encore cet irrépressible besoin de se distinguer de l’animal !
    Est-ce vraiment si déshonorant que cela de faire partie du même règne ?

    juin 29, 2008 à 23 h 47 min

  61. 120

    Ecrit par Régis Debray (suite) :

    Il me semble qu’il n’y a que les bons conservateurs qui font les bons révolutionnaires. Qu’est-ce que c’est que « faire la révolution » ? C’est vouloir répéter des révolutions antérieures. Il est frappant de voir par exemple combien les révolutionnaires sont passéistes. S’ils n’étaient pas nostalgiques, ils n’auraient pas envie d’inventer le futur en répétant le passé, sauf que croyant répéter le passé, ils inventent quelque chose d’autre. Robespierre et Saint-Just voulaient refaire la Rome républicaine et Lénine voulait refaire la Commune de Paris, la Commune de Paris voulait refaire 1793, etc. On veut toujours refaire. On nous a transmis une légende, des Grands Hommes, des exemples et, au fond, si le voeu de Marx s’était accompli et qu’il voulait formulait ainsi « il faut se libérer du cauchemar des morts qui pèsent sur le cerveau des vivants », peut-être que si on se libérait de ce cauchemar nous n’aurions plus envie de faire quoi que ce soit. La tradition des générations mortes, comme disait Marx dans Le Dix-huit Brumaire, n’est pas seulement un frein mais aussi un moteur. C’est aussi quelque chose qui pousse en avant.

    Quand on observe ls figures de ceux qui ont voulu rompre cette continuité ou cette tradition, on s’aperçoit qu’il s’agit toujours des bons élèves, ceux qui ot appris à l’école des vers latins, comme Robespierre ou comme Rimbaud qui en a pratiqués beaucoup. D’une certaine manière, on fait de l’avenir avec des restes. C’est une cuisine, il faut avoir des réserves, du stock, il faut des traces. Voilà l’enjeu de la transmission à savoir l’histoire, la culture, le fait pour l’homme de pouvoir faire son histoire.

    (ibidem)

    juin 30, 2008 à 11 h 57 min

  62. 120

    Ecrit par Régis Debray (encore !) :

    Le problème est que la transmission est quelque chose de tragique. Ce n’est pas cette opération simple de technopolitique. Elle est tragique d’abord parce qu’il y a des transmissions qui se perdent. Des livres, des bibliothèques brûlent, des prophètes que l’on n’écoute pas, des messages qui se perdent, des bouteilles à la mer que l’on n’ouvre pas, voilà ce qui peut arriver au support. Mais le problème est plus profond. Il y a une « tragédie de la culture » comme disait Simmel, un sociologue allemand romantique de la fin du siècle dernier. La « tragédie de la culture », pour lui, est le fait que le vital pour se réaliser a besoin de sa propre anti-thèse qui le fait mourir. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que pour transmettre, je dois organiser ue communauté ; cette communauté va se donner une orthodoxie ; cette communauté va commencer à normaliser, à fossiliser le message, pour pouvoir le conserver et au lieu d’être médiatrice du message, elle va devenir l’obstacle de ce message. La transmission est une incarnation — il n’y a pas de transmission sans incarnation –, le verbe doit se faire chair pour reprendre le modèle chrétien mais la chair fait obstacle au verbe. La chair souffre.

    (…) La tagédie de la transmission se trouve là exactement. Comment se fait-il que l’évangile d’amour devienne inquisition ? Comment se fait-il que la doctrine marxiste de fraternité et de solidarité devienne camps de concentration ? C’est une transmission pourtant. Une transmission n’est pas simplement l’heureux transport d’un petit message d’un point à un autre, c’est souvent le renversement de ce petit message en quelque chose d’autre.

    (ibidem)

    juin 30, 2008 à 12 h 08 min

  63. Vincent

    Et si toute cette mémoire que nous sommes parvenus laborieusement à constituer — et le devoir de s’en montrer dignes héritiers — était devenue trop « lourde à porter » pour des humains… trop humains, qui ne rêvent plus, dès lors, secrètement, que de tout oublier afin de devenir — de façon tout autant immorale que vitale — plus légers ?

    juin 30, 2008 à 13 h 58 min

  64. Isidore

    Je suis assez d’accord avec toi de dire que toute cette mémoire nous plombe,et qu’on a bien besoin aussi de tout oublier pour pouvoir avancer… sans trimballer, en plus, tous ces morts à honorer. C’est peut être la vertu de l’oubli dont on est capable très facilement.

    juin 30, 2008 à 15 h 35 min

  65. Amélie

    C’est bien une des fonctions de l’Extase, non ?

    juin 30, 2008 à 15 h 46 min

  66. Amélie

    Je ne trouve pas l’oubli facile, Isidore. Comment t’y prends-tu ?
    je me retrouve parfois submergée d’informations qu’on m’impose malgré moi, qui ne s’évacuent pas d’elle-mêmes mais se stockent, provoquent des surtensions, et dont je ne parviens pas à me débarrasser, bien souvent.
    Comme pour les passions : il y a dans la mémoire des éléments qui décuplent la puissance d’être et d’agir, et d’autres qui l’étouffent et l’empoisonnent. Peut-on sélectionner volontairement ce que la mémoire retient ? Est-il réellement possible de supprimer ce qui est nuisible ?

    juin 30, 2008 à 15 h 58 min

  67. Vincent

    Pour parvenir à l’oubli ?
    Rajouter de la mémoire, encore et encore, juqu’à ce qu’elle finisse par s’écraser sous son propre poids.
    Charger la barque, en quelque sorte, jusqu’à ce qu’elle finisse par couler.

    juin 30, 2008 à 16 h 22 min

  68. Ourko

    La question était posée à Isidore, Vincent, de quoi tu te mêles ?

    juin 30, 2008 à 16 h 23 min

  69. Vincent

    Bon ok, je rebondis sur le commentaire 58 alors :

    J’vous avais dit qu’elle avait une belle voie politico-médiatique qui s’ouvrait grand devant elle. Trop à l’aise avec les mots (et la « belles » idées) et dans des lieux de pouvoir (au moins symbolique) comme devant les caméras !

    juin 30, 2008 à 16 h 29 min

  70. Amélie

    Complètement foireuse ta méthode, Vincent… 🙂

    juin 30, 2008 à 16 h 33 min

  71. Amélie

    Ca aboutit en surchauffe, tachycardie, paralysie et explosion de neurones…

    juin 30, 2008 à 16 h 34 min

  72. Vincent

    Persévère ! Passe derrière !!!

    juin 30, 2008 à 16 h 40 min

  73. Isidore

    Pour oublier ?… Heu, je ne sais pas, moi… Je ne parviens pas à me souvenir comment faire, aujourd’hui… Peut-être, simplement faire semblant, jouer à l’amnésie juste le temps qu’il faut pour se reposer un peu les neurones.. et se remémorer ensuite qu’il y avait encore tant à se souvenir… Et puis ne pas oublier de dire « merde » à la mémoire de tant en temps pour qu’elle nous lâche un peu les baskets…

    juin 30, 2008 à 17 h 14 min

  74. Est-ce que l’oubli n’est pas considéré par les psychologues comme un outil de protection de soi dans certains situations traumatiques ?

    juin 30, 2008 à 17 h 38 min

  75. Amélie

    Y a l’évanouissement aussi. Chez sartre, je crois…

    juin 30, 2008 à 17 h 50 min

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