"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

La forêt n’est pas une chose réelle

Il est impossible de réduire la forêt à sa simple dimension objective d’écosystème.

Une part imaginaire, symbolique, magique, mythique lui est irrépressiblement attachée.

Toujours antique, obscure, dangereuse (on peut s’y perdre voire pire, s’y retrouver), elle est le symbole archétypal de la Nature sauvage.

Elle est le grand Autre qui nous attire et nous repousse, nous fascine et nous inquiète.

Dis-moi quelle relation tu tisses avec, je te dirai qui tu es !

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26 Réponses

  1. Vincent

    Notre civilisation est fille de la clairière, issue d’une longue lutte contre la forêt originelle.

    L’étymologie en garde d’ailleurs la trace : hyle en grec désigne tout autant la forêt que le néant et le forestis latin signifie « en dehors de… » (sous-entendu « …l’enceinte sacrée de la cité »).

    Il a fallu voir le ciel, donc défricher, pour commencer à imaginer un dieu unique et transcendant (et tout ce qui va ensuite avec). Dans la forêt règne — forcément — le polythéisme et l’immanence.

    juin 16, 2008 à 12 h 32 min

  2. Amélie

    Es-tu bien sûr que toute la surface de la terre ait été recouverte de forêts ? Tous les peuples ont-ils du défricher ? Le climat était-il donc partout tempéré ???
    Suis-je vraiment une emmerdeuse ????

    juin 16, 2008 à 12 h 55 min

  3. Amélie

    Vraiment ? Si je te dis comment je me sens dans la forte tu me dis qui je suis ?? Méfiance, je suis sûre que tu vas te tromper ! Parce que, dans la forêt, je me sens à la fois vive et sereine. Vive parce que tout en moi est éveillé, aux aguets, et en même temps, parfaitement réconciliée avec moi-même. Et j’adore la solitude qu’on peut ressentir en forêt. J’adore être au milieu d’une vie invisible, dont on ne perçoit généralement que les craquements, ou quelques empreintes laissées dans la terre ou la neige.

    juin 16, 2008 à 14 h 55 min

  4. Amélie

    Et puis l’odeur !
    et puis dormir sous les branchages qui encadrent les étoiles…

    juin 16, 2008 à 14 h 56 min

  5. Vincent

    Pour moi c’est assez clair : j’ai le même lien avec la forêt qu’avec le « préhisto » en moi.
    Ne sentez-vous pas la même correspondance en vous ?

    juin 16, 2008 à 16 h 34 min

  6. Vincent

    J’ai une manie (ou une « superstition », allez savoir) : chaque fois que j’entre en forêt, je cherche systématiquement la « porte magique », le passage entre deux arbres qui se désigne à moi, et qui marque l’entrée dans la vraie forêt (celle qui n’est pas qu’un écosystème arboré). Généralement, je toque à un des deux arbres avant de franchir le sas avec l’idée que toute la forêt est ainsi prévenue que mon intrusion est sans intention belliqueuse.

    juin 16, 2008 à 16 h 41 min

  7. Ourko

    Oulah ! Si je peux me permettre un petit conseil, Vincent, va aussi toquer un de ces jours à la porte d’un bon médecin. Il faut que tu consultes, là, je crois. Vraiment !

    juin 16, 2008 à 16 h 42 min

  8. Ourko

    J’ai demandé à ma collègue ce midi :
    « Tu me fais voir ta forêt obscure que j’y plante mon grand chêne ? »
    Ben… elle est pas prête à adhérer au PP, on dirait. 😉

    juin 16, 2008 à 17 h 43 min

  9. Barbarella

    c’est la déception qui l’a rendue muette : il paraît que certains de tes collègues espèrent encore que tu puisses devenir élégant, un jour… (pas forcément fin, mais élégant !)

    juin 16, 2008 à 18 h 16 min

  10. Isidore

    C’est sans doute la déception… mais plutôt celle de constater que son grand faune de collègue s’était laissé intimider par son refus outré… Mais non, mais non Ourko, le PP a de l’avenir, surtout chez les femmes… y’a rien qu’à écouter Barbarella… Je pense que même un Satyre ne saurait en venir à bout.

    juin 16, 2008 à 20 h 50 min

  11. Barbarella

    En fait c’était peut-être pas de la déception, c’était peut-être plutôt de l’apitoiement : « le pauvre chéri » pensait-elle  » on le laisse enseigner aux enfants alors qu’il confond encore chêne et brindille !… »

    juin 16, 2008 à 21 h 17 min

  12. 120

    Ecrit par François Terrasson sur le lien entre forêt et sexualité :

    Les hommes ont plein de problèmes.
    Relation avec les autres. Relation avec la nature. Ils ont fait une définition de cette dernière. En disant : on appellera « naturel » tout ce qui peut fonctionner sans notre volonté.
    Et du coup ils ont eu de mauvaises surprises. Parce que la fameuse nature ils en ont trouvé tout plein en eux-mêmes.
    Et d’abord la sexualité.
    Ca, c’est vraiment la part du sauvage. Une très vieille force qui se fout de tous les barrages. Qui surgit quand on ne l’attend pas, qui bouscule, qui s’étale, qui envahit, qui noie les défenses consientes.
    Fleuve émotionnel, la sexualité a toujours fait l’objet dans les sociétés de la plus grande attention. Les systèmes les plus compliqués ont été inventés pour la gérer.
    Malgré tout, elle est demeurée la quintesence de l’instinct et des pulsions non volontaires.
    Avec des organes qui semblent remonter à la nuit de stemps. Et qui déjouent un peu la belle dignité aseptisée du formalisme social.
    Sa puissance passe par la sensation. La vibration intime de notre formule émotionnelle s’y déloie selon ses caractéristiques propres.

    (La civilisation anti-nature, duRocher, 1994)

    juin 17, 2008 à 7 h 17 min

  13. 120

    Ecrit par François Terrasson sur l’étymologie de « forêt » :

    Le signore fuoristieri. Pour nous être entendu appeler ainsi en Sicile, nous avons cru que l’on nous avait pris pour des techniciens forestiers.
    Alors que c’était simplement (fuori) : « ceux du dehors », « les étrangers ».
    Notre petit groupe d’amateurs de forêts, flatté d’être quasiment confondu avec l’objet de son amour, en était tout déçu.
    La confusion était fort excusable. L’étymologie nous rassure. La racine latine du mot « forêt » désignait « ce qui est au-dehors, ce qui n’est pas la maison où on vit ».
    « Je veux aller en forêt » se disait en ces temps lointains peu défrichés, tout simplement : « Je veux aller dehors. »
    Il n’y avait pas d’équivoque. Aucun risque de tomber sur un aérodrome, la digue d’un barrage, une monoculture de maïs. Partout, à l’extérieur, régnaient les arbres. Ou en tout cas de la Nature peu modifiée.
    Les champs s’étendirent et la « Forêt » recula. Le sens du mot fut plus précis. C’était encore le dehors, mais seulement le dehors non aménagé. Dans les langues slaves on disiait Puszcza, avec ou sans arbres, marécage ou steppe. Le domaine que l’homme n’avait pas transformé.

    (La civilisation anti-nature, du Rocher, 1994)

    juin 17, 2008 à 7 h 25 min

  14. Vincent

    Dans le premier commentaire, remplacer « forestis » par « foris », svp.

    Sinon, le contraire de la forêt, pour vous, c’est quoi ?

    – Le jardin (la nature toute humanisée, rationalisée, « bien » orientée, bref… moralisée) ?

    – La ville (même si y règne une « loi de la jungle » peut-être encore plus sauvage) ?

    – Le désert (lieu simple et clair, aux contrastes nets, sans confusion ni nuances, où la ligne droite peut s’étendre sans obstacle) ?

    juin 17, 2008 à 7 h 40 min

  15. Isidore

    Il ne faut pas oublier que la forêt, chez nous, est « gérée », cultivée comme tout le reste, et selon les procédés industriels pour de grandes superficies. Entretenues comme des jardins, la plupart nous offrent cet agrément pour la promenade ou la cueillette et restent suffisamment civilisées pour ne pas trop heurter notre goût du confort et de la tranquillité. Lorsqu’il arrive de tomber sur des zones plus délaissées, plus sauvages, l’inquiétude grandit et le goût pour le retour à la nature se fait plus timide, plus modéré. Je n’imagine même pas ce qu’on doit éprouver en pleine forêt amazonienne, avec sa végétation littéralement dévorante, des moustiques partout et quelques animaux fort peu accueillants qu’on préfère rencontrer au zoo de préférence…

    juin 17, 2008 à 8 h 41 min

  16. Vincent

    Hier, la cité était une clairière au sein d’une vaste forêt, aujourd’hui ce sont plutôt les forêts qui semblent des ilots au sein d’une vaste clairière.

    juin 17, 2008 à 11 h 53 min

  17. Vincent

    On trouve encore en Europe des forêts « naturelles » (« primaires » disent les scientifiques), dans les pays de l’Est notamment.

    Chez nous, si les forêts communales, domaniales et les grandes forêts privées sont effectivement extrêmement cultivées, les petits lots privés, ingérables, ne sont pas loin de retourner à l’état sauvage (certains propriétaires ne savent même pas où se trouve le lot qu’ils ont simplement hérité et ne s’y intéressent que le jour où ils ont besoin de sous et vendent la coupe à des exploitants)

    juin 17, 2008 à 11 h 59 min

  18. Amélie

    Moi, plus c’est sauvage, plus ça me plaît !
    ce qui est drôle, c’est que j’ai la phobie des rongeurs, entre 4 murs, mais que quand c’est moi qui suis chez eux, ils ne me dérangent pas plus que ça !

    juin 17, 2008 à 12 h 16 min

  19. 120

    Ecrit par Robert Harrison :

    Il y eut des ères glaciaires, elles passèrent ; il y en eut d’autres qui passèrent à leur tour ; et chaque fois que les glaciers se retiraient — la dernière fois, c’était il y a dix ou quinze mille ans — les forêts revenaient coloniser la Terre. En somme, la plupart des régions occidentales habitées par l’homme furent un jour recouvertes de forêts plus ou moins denses : la civilisation occidentale a défriché son espace au coeur des forêts. La ténébreuse lisière des bois marquait les limites de ses cultures, les frontières de ses cités, les bornes de son domaine institutionnel ; et au-delà, l’extravagance de son imagination. Les institutions dominantes de l’Occident — la religion, le droit, la famille, la cité — furent fondées à l’origine contre les forêts, leurs premières et leurs dernières victimes.

    (Forêts, essai sur l’imaginaire occidental, Flammarion, 1992)

    juin 17, 2008 à 12 h 28 min

  20. 120

    Ecrit par Robert Harrison :

    Aussi glorieuse soit-elle, la civilisation ne peut nous consoler de la perte de ce qu’elle détruit. Elle détruit son passé naturel, la matrice de sa grandeur, et tranche les anciens liens avec cette terre sur laquelle les citoyens élèvent leurs monuments à la gloire du pouvoir et de l’héroïsme civique. Rome devait s’élever vers le ciel, mais en même temps elle devait rayer de la carte ses forêts des origines arcadiennes, qui jadis avaient offert l’asile à des exilés futurs fondateurs de la cité.

    En se retournant contre sa matrice et en partant à la conquête du monde, l’administration civile romaine partit aussi en guerre contre les grandes forêts du monde antique. De l’Angleterre à l’Italie en passant par la Gaule et l’Espagne, et dans tout le bassin méditerranéen, les forêts étaient partout. Leur densité hostile avait jadis garanti une relative autonomie aux familles et aux villes de l’Antiquité, en leur offrant comme un havre d’intimité culturelle. On peut dire qu’elles ont alimenté les diversités culturelles en procurant l’isolement nécessaire au surgissement d’une identité de langage, de coutumes, de divinités, de traditions, de style, etc. Les forêts étaient des obstacles à la conquête, à l’hégémonie, à l’homogénéisation. Elles étaient, en un mot, des refuges d’indépendance culturelle. Sortes de zones-tampons, elles permettaient le développement local des communautés ; c’est pourquoi elles servaient à localiser l’esptit du lieu. C’est en effet dans les bois que vivaient les esprits, les divinités, les faunes et les nymphes, habitant de tel endroit et non d’un autre. Par l’intermédiaire de ces habitants indigènes, les forêts nourrissaient le sentiment de la différence entre l’ici et l’ailleurs.

    En voulant étendre leur empire à l’univers, les Romains trouvèrent le moyen de dévaster ou de traverser cette étendue secrète de forêts. Loin d’être de simples envahisseurs disparaissant après le saccage et le pillage, ils furent des constructeurs de routes, de voies impériales, d’un large réseau unifié et administré de « télécommunications ». C’est grâce à leur administration qu’ils purent soumettre leurs colonies proches et lointaines à l’ordre souverain de leurs institutions. Il suffit d’observer à quel point le style architectural romain s’est répandu dans le monde. De la France au Proche-Orient, en passant par l’Afrique du Nord, le voyageur constate encore l’étonnante uniformité des villes romaines, toutes construites sur le même modèle, avec les mêmes principes structurels et les mêmes tailles de pierre, au point qu’il retrouve sur les promontoires d’Asie Mieure ce qu’il a vu dans les vallées gauloises. L’empire a ainsi effacé d’innombrables variétés de cultures locales, que leur isolement protégeait jusqu’alors dans leur diversité.

    (Forêts, essai sur l’imaginaire occidental, Flammarion, 1992)

    juin 17, 2008 à 12 h 48 min

  21. Vincent

    Conclusion :
    Contre les forces déculturantes et uniformisantes du nouvel empire, « reforestons »-nous !
    Bref… Prenons le maquis : « préhistorisons »-nous !!

    juin 17, 2008 à 12 h 53 min

  22. 120

    Ecrit par Charles Baudelaire

    CORRESPONDANCES

    La Nature est un temple où de vivants piliers
    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
    L’homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l’observent avec des regards familiers.

    Comme de longs échos qui de loin se confondent
    Dans une ténébreuse et profonde unité,
    Vaste comme la nuit et comme la clarté,
    Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

    Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
    Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
    — Et d’autres corrompus, riches et triomphants,

    Ayant l’expansion des choses infinies,
    Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
    Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

    (Les fleurs du mal)

    juin 17, 2008 à 21 h 47 min

  23. Blandine

    Le contraire de la forêt c’est mon bureau ! Et encore, je ne suis pas au 25ème étage de la Défense …

    juin 19, 2008 à 13 h 58 min

  24. Amélie

    Ben moi, aujourd’hui, mon bureau, c’est la jungle…

    juin 19, 2008 à 15 h 19 min

  25. Amélie

    voilà… moi je suis au fond à gauche derrière le gros tronc… on ne voit pas beaucoup de ciel bleu, hein….

    juin 19, 2008 à 15 h 28 min

  26. 120

    Ecrit par Sylvain Tesson :

    Je me revigore dans la clarté des futaies. Je suis un être sylvestre. Il me suffit de l’odeur des mousses pour que le sang m’irrigue. C’est l’été dans les bois et le printemps en moi.

    Je me livre à un exercice instructif : tenter de regarder une forêt avec l’oeil du cavalier nomade. Imaginer le Hun, le Sarmate, le Mongol, à cheval devant la muraille d’une orée forestière. Le sous-bois sombre, la laie humide leur apparaissent comme des parages dangereux. Leurs groins décèlent l’odeur de la mort dans les effluves d’humus. Ils prennent les brouillards mauves des sources pour une haleine maléfiques. La fente de leurs yeux bridés faite pour accueillir la rectitude des horizons est blessée par la verticalité des arbres. L’idée leur est insupportable que le lointain puisse être caché. Une forêt là où il pourrrait y avoir un alpage : leur esprit s’insurge contre ce gâchis ! Le feu, la hache, le sabot et la dent des bêtes remettront heureusement bon ordre à tout cela. L’armée passera : la pustza remplacera le taillis, le troupeau, la harde des cervidés. Quand un nomade regarde une forêt, elle est à terre. Déjà les fées se sauvent pour laisser passer le loup.

    Je préfère jeter en offrande à mes bois retrouvés ce mot de Jünger : « Toucher du bois ; une superstition ? Allons donc, on sait bien que les dieux habitent dans les arbres ! » Dans la forêt de Tétri-Skaro, je bivouaque la tête entre les racines d’un chêne pubescent. J’ai un bouquet de violettes dans le nez. Contrairement à ce que je rêve cette nuit-là, les arbres ne sont pas des jupes de femmes sous lesquelles le vagabond se réfugierait pour la nuit. Pas des jupes mais des geysers. Leurs racines percent l’horizon des sols et pompent dans la soupe organique de quoi alimenter la sève. Ce fuel pulse dans leur colonne de fibre — tout enserrée d’écorce pour contenir la pression — et jaillit dans les frondaisons, nourrissant les feuilles afin qu’elles déploient leur surface, captent les photons solaires, les transforment dans l’usine de leurs cellules et réinjectent l’oxygène dans le système général. Les arbres sont des centrales d’énergie en explosion permanente. Mais la déflagration se déroule dans une dimension temporelle ralentie — tellement lente que nos yeux impatients ne la discernent pas. Les houppiers ronds des chênes, épanouis dans le ciel forestier, ne ressemblent-ils pas à la gerbe des bouquets de feux d’artifice, le fuselage des peupliers à la queue des fusées et les larmes des saules au scintillement des étincelles qu retombent, sur terre après l’incendie ? Et on voudrait nous faire croire que « l’état végétatif » caractérise les apathiques ? Mais j’ai connu des êtres sanguins plus morts que les hêtres pourpres !

    (Eloge de l’énergie vagabonde, EQuateurs, 2007)

    mars 9, 2009 à 23 h 36 min

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