"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Ecrire pour mieux se taire ?

Les archéologues s’accordent à penser que l’écriture est née à Sumer, en Mésopotamie en – 3500, environ. Elle aurait accompagné l’organisation des cités et le développement de l’agriculture irriguée et des échanges commerciaux qu’elle aurait eu pour vocation de faciliter. Etrangement, l’écriture n’est apparue que 55 000 ans après le langage… L’articulation d’une pensée plus complexe, une organisation plus codifiée des rapports humains, auraient-t-elle fait naître le besoin de se taire ?

D’aucuns prétendent que l’écriture emprisonne la parole, vive et volatile, dans une forme figée, froide, morte. Au contraire, selon la façon dont on l’incarne, elle enrichit le sens, donne forme aux silences, aux respirations, crée une magie… Qui plus est, elle a pour vocation d’être lue. C’est finalement le destinataire d’une lettre qui donne à l’écriture son souffle. En ce sens elle est intime et crée un lien privilégié et unique entre deux individus. Une histoire se tisse, qui ne vit qu’au moment fugace de la lecture. Elle est fragile. Se ternit dès qu’on en trahit l’intention.

L’écriture est la représentation visuelle du langage par un système de signes graphiques adoptés de façon conventionnelle par une communauté de personnes.

Il existe 3 systèmes d’écriture :

  • le système idéographique : chaque signe représente un objet ou une idée, les idéogrammes pouvant théoriquement être compris par des gens ne parlant pas la même langue. C’est la plus riche dans le sens où elle comporte des milliers de signes. C’est également celle qui requiert le plus long apprentissage.
  • le système syllabique : chaque signe représente un son. Cette écriture requiert 80 à 120 signes.
  • le système alphabétique : chaque signe représente un son décomposé. Une trentaine de signes maximum sont nécessaires pour rendre compte d’une langue.

Dans la plupart des pays, c’est le système alphabétique qui est adopté. Si l’écriture a pour vocation de rendre la pensée visible (plutôt qu’audible), que penser de cet apparent appauvrissement des systèmes d’écriture ? On pourrait en conclure qu’il coïncide avec un appauvrissement proportionnel de la pensée, or, justement, c’est dans ces pays « alpha-bêtisés » que la « pensée » est le plus souvent glorifiée. Le système idéographique ne préserve-t-il pas mieux l’infinité de nuances du monde qu’il dessine ?

Il me semble que le système alphabétique adopté dans nos pays reflète surtout une volonté d’aplatir la réalité, de gommer les mondes invisibles qui l’entourent. Ces mondes là, j’aimerais que nous tentions ensemble de les raviver.

Et si le PP créait son propre système de signes ?

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74 Réponses

  1. Vincent

    Wahou ! Encore un vaste sujet !!!
    Central même peut-être, pour un blog du Parti Préhistorique tout au moins, car le passage de la Préhistoire à l’Histoire n’est-elle pas justement l’invention de cette chose étrange, magique, fascinante, envoutante, ensorcelante (aliénante ?) qu’est l’écriture ?

    mai 28, 2008 à 10 h 23 min

  2. Yeahh ! clair que c’est rock&roll comme article !!
    par où on commence : débat sur l’utilisation et sur la construction de l’écriture ? ou on passe déjà à la création de nouveaux idéogrammes ?

    mai 28, 2008 à 10 h 38 min

  3. Ourko

    Moi, j’vais commencer par me taire… et voir quel signe sortira ensuite de ce silence. 😉

    mai 28, 2008 à 10 h 53 min

  4. Isidore

    Youpi! On va enfin pouvoir parler pour ne rien dire…Heu non, plutôt…pour se taire…enfin non, écrire pour parler de se taire…bon, ça m’énerve, vaut mieux que j’me taise…ou plutôt qu’je cesse d’écrire des âneries!

    mai 28, 2008 à 13 h 00 min

  5. Ourko

    L’intérêt quand on écrit des âneries (et je suis spécialiste), c’est que, du coup, on en dit moins !

    mai 28, 2008 à 13 h 40 min

  6. BARDAMU

    Je viens de terminer la lecture du sujet proposé par Barbarella et suis très étonné qu’elle ne nous convie pas à l’analyse stylistique dont notre (éternel) plus beau fleuron est Céline. Barbarella dit que l’écriture vit par son lecteur, or Céline a toujours prétendu que ses recherches visaient à donner une vie « muette » à ses écrits en les rendant impossibles à lire ! D’ailleurs les gamelles répétées de ceux qui s’y sont risqués sont assez éloquentes (Luchini, Michel Simon etc.) C’est tout de même passionnant, ne trouvez-vous pas ? Et puis, pour faire plaisir aux administrateurs, je vous livre un commentaire de Barjavel dont les enfants qui sont mes amis habitent tout près d’ici.
    « … Pour moi, le vingtième siècle ne compte jusqu’à présent qu’un novateur, c’est Ferdinand. Et je dirai même qu’un seul écrivain. J’espère que tu n’en seras pas froissé. Il est tellement au-dessus de nous. Qu’il soit torturé et persécuté est normal. C’est affreux d’écrire cela quand on pense que c’est un homme vivant, mais en même temps, à cause de sa grandeur, on ne peut s’empêcher de le considérer en dehors du temps et des contingences qui l’écrasent. Je crois profondément que plus un homme est grand plus il s’expose à être blessé par tous. La tranquillité n’est que pour les médiocres, ceux dont la tête disparaît dans la foule. Le désire de Céline de trouver la paix ailleurs qu’à l’endroit où il est, n’est qu’un rêve. Il ne trouvera la paix nulle part. Il sera persécuté jusqu’à la mort ; où qu’il aille. Et il le sait bien. Et il n’y peut rien, ni nous non plus. Nous pouvons seulement proclamer, à chaque occasion, qu’il est le plus grand, et encore en faisant cela nous attirons sur lui les haines décuplées des petits, des médiocres, des châtrés, de tous ceux qui crèvent de haine jalouse dès qu’on leur relève la tête pour leur montrer les sommets. Ils sont la multitude. »
    Hommage extraordinaire. Mais au fait ; aimez-vous Barjavel et Céline.. ?

    mai 28, 2008 à 14 h 03 min

  7. BARDAMU

    Rectificatif; « … à les lire à voix haute »

    mai 28, 2008 à 14 h 53 min

  8. Vincent

    Tout le contraire de Flaubert, finalement, qui passait au contraire tous ses textes au crible du « gueuloir » pour en éprouver le style.

    Sinon, je ne sais pas vraiment si j’aime Céline ou Barjavel, vu que je ne les ai pas encore lus (j’ai bien Voyage au bout de la nuit sur mes étagères mais n’ai pas encore trouvé le « bon moment », ou simplement assez d’envie). Brasillach non plus d’ailleurs, puisque tu avais posé auparavant la question.

    En attendant — et justement pour éventuellement susciter l’envie (et ne pas nous laisser mourir ignorants) — un petit extrait bien choisi, Bardamu ? C’est jouable ? Allez… S’il te plaaaaaaaît !

    mai 28, 2008 à 15 h 45 min

  9. BARDAMU

    Il est important de situer cet auteur au regard de l’innovation fondamentale qu’il a apporté à la littérature française. En effet, que ce soit dans des entretiens pris au vol, dans des textes écrits sur ses principaux romans, ou dans certaines correspondances, tout est occasion aux yeux de Céline, pour crier sa haine contre les « hommes à idées » (rappelez-vous mes premières interventions…) et pour défendre, avec plus de virulence encore, le style – rien que le style… Le style aussi pour hurler sa rage contre Sartre ; le style encore pour rendre hommage à Zola ; le style enfin pour un aveu sur Rabelais.
    Ecoutez-le..

    « … Les idées, rien n’est plus vulgaire. Les encyclopédies sont pleines d’idées, il y en a quarante volumes, énormes, remplis d’idées. Très bonnes, d’ailleurs. Excellents. Qui ont fait leur temps. Mais ça n’est pas la question. Ce n’est pas mon domaine les idées, les messages. Je ne suis pas un homme à message. Je ne suis pas un homme à idées. Je suis un homme à style. Le style, dame, tout le monde s’arrête devant, personne n’y vient à ce truc-là. Parce que c’est un boulot très dur. Il consiste à prendre les phrases, je vous le disais, en les sortant de leurs gonds… »

    Vincent, je ne suis pas conseilleur de nature, mais cependant, il me « semble » que le Voyage au bout de la nuit ne soit pas la première lecture à conseiller de cet auteur. Débutez plutôt par « Mort à crédit », ou « Rigodon », ou « Nord », ou le redoutable, effroyable « D’un château l’autre », « Guignol’s band », que sais-je ? Je possède un livre que je réserve à ma fille lorsqu’elle sera alphabétisée. Il s’agit d’un de ses pamphlets interdits de publication. Gide en disait qu’il l’avait beaucoup fait rire…

    mai 28, 2008 à 16 h 21 min

  10. Ourko

    Ne pas s’occuper des idées, mais avant tout du style, ça c’est une… idée ! 😉

    mai 28, 2008 à 19 h 20 min

  11. Isidore

    Je ne vois franchement pas ce qu’il y a d’extraordinaire pour un artiste qui aspire à faire « œuvre d’art » (la littérature me semble en faire partie, non?), de clamer haut et fort la suprématie du style et le rejet de l’idée en tant qu’axe central possible. Tout artiste digne de ce nom le sait depuis la fondation du monde. Céline est effectivement un excellent styliste, disons plutôt qu’il a un véritable style comme tout véritable artiste, mais pas plus ni moins d’ailleurs que Proust, Flaubert, Balzac, Thomas Mann, ou même Hugo qui a l’audace de mêler une volonté didactique sans pourtant perdre cette prééminence du style, mais surtout pas Sartres romancier qui, en homme d’idées se révèle bien piètre artiste, ou également, à mon avis et vous en déplaise, Tournier (sauf peut-être dans Les Météores) par exemple.

    mai 28, 2008 à 19 h 22 min

  12. Ourko

    Amélie alphabétisée ? Heu… ça semble mal barré !

    mai 28, 2008 à 19 h 23 min

  13. Vincent

    Effectivement, Ourko, mal barré. Dommage d’ailleurs, car je lui aurais bien emprunté. Car j’aime mieux les pamphlets que les romans, généralement. On y trouve parfois, en effet, cette chose rare : une pensée qui a du style !

    mai 28, 2008 à 19 h 31 min

  14. Isidore

    Il faut bien reconnaître, Ourko, que tu as un sacré style, inimitable, d’une sobriété et d’une efficacité remarquable. Bravo! donc.

    mai 28, 2008 à 19 h 32 min

  15. Isidore

    Céline appartient, à mon avis, à une lointaine tradition que les fondeurs de métaux et autres adeptes d’héphaïstos, au temps des Grecs (Vulcain pour les Romains) incarnaient déjà depuis longtemps et qui développe une vision du monde à partir des profondeurs infernales. Dante nous en a offert un nouveau regard au XIIIème siècle Florentin, Sade au XVIIIème français, Beaudelaire et les poètes maudits au XIXème, Breton et les surréalistes au XXème, etc…

    Cette vision du monde, cette tradition se confronte depuis toujours à d’autres traditions tout aussi anciennes et tout aussi grandes comme par exemple la tradition chrétienne qui développe une vision du monde d’un tout autre point de vue, ou d’autres traditions plus solaires comme celles qui s’enracinent dans la culture celtique peut-être… pour être très approximatif.

    Mon propos consiste à dire qu’en fin de compte toutes ces traditions offrent une série de points de vue spécifiques et complémentaires sur le monde et se nourrissent les une les autres sans jamais pouvoir prétendre à une prééminence quelconque. Il me paraît aussi vain de vouloir nier la valeur et la profondeur de la vision que chacune porte (lorsqu’elle est manifestée par un grand artiste) que de vouloir prétendre qu’une seule occupe le haut de la hiérarchie. Chacun de nous, selon sa sensibilité, son tempérament, son expérience de vie va se retrouver davantage dans l’une ou dans l’autre, un point c’est tout. Mais je pense que l’honnêteté intellectuelle nous invite à reconnaître tout ce qui porte une grandeur, même quand elle ne nous concerne pas.

    En ce sens, j’apprécie Céline et la profondeur de son point de vue sans complaisance sur la vie et sa grandeur infernale (je sais bien qu’il n’en développe pas que cet aspect) mais personnellement, je ne vois pas les choses de cette manière et je tiens à cultiver une vision enchantée de la vie et à porter un regard confiant et heureux sur mes semblables quelque soit l’enfer dont je les sais (et me sais) aussi porteurs. Dans « La montagne magique » Thomas Mann met en scène à la fin du roman une confrontation extraordinaire entre ces différents points de vue et il a le génie de faire intervenir un puissant Hollandais qui parvient à nous révéler que ce conflit d’idées ne trouvera jamais de répit ni de résolutions définitives, que la solution qu’il s’est bricolée consiste seulement à tenter de vivre et de vivre avant tout plutôt qu’à s’enfermer dans des idées et un système de mots qui tendra toujours vers un absolu inaccessible de toute façon.

    Scuse! Ourko, j’me suis encore laissé prendre par le démon de la parlote… Promis, j’arrête..rai…un jour, peut-être…

    mai 28, 2008 à 20 h 55 min

  16. Vincent

    Boude pas trop Bardamu, on brocarde un peu Céline mais je viens d’acheter A l’agité du bocal et Entretiens avec le Professeur Y et compte bien me plonger dedans un de ces jours (les romans que tu citais m’ont paru bien trop épais — et qui plus est édités en poche avec une police éprouvante — pour le temps dont je dispose).

    mai 28, 2008 à 21 h 55 min

  17. BARDAMU

    N’appartenant à aucune chapelle, je serais malvenu de sursauter quand Céline est remis en question. Cependant, je tiens à rappeler un principe éprouvé selon lequel on ne parle jamais mieux que de ce que l’on connaît car cet écrivain sulfureux a si bien su et avec quel talent ! se mettre une partie du monde « bien pensant » à dos, que certains imbéciles ignorent aujourd’hui jusqu’à sa prose qualifiée de « fascisante », « subversive », « anti-cléricale »… En ai-je entendues de ces âneries indignes d’une démocratie comme la nôtre ! Isidore, vous vous trompez sur les motivations profondes de cet écrivain. Puisque vous semblez connaître sa vie, vous conviendrez avec moi qu’il n’a jamais célébré aucun culte d’où qu’il vienne. Au contraire ! Cet homme qualifié de collaborateur détestait Hitler et Goering (relisez d’un château l’autre), acceptait la promenade totalement surréaliste en compagnie de Pétain et Laval puisque ne pouvant se soustraire à cette corvée, mais éclatait de rire lors du mitraillage de cette petite colonne par les avions alliés. Vous savez comme moi qu’il a toujours soigné gratuitement ses patients, d’où qu’ils viennent, et que les différents procès qui ont été intentés à cet immense humaniste n’avaient pour objet premier que d’offrir une virginité nouvelle aux collaborateurs « repentis » du régime de Vichy. Et puis, voulez-vous m’expliquer la façon dont il faut s’y prendre pour selon vos propos « …cultiver une vision enchantée de la vie et à porter un regard confiant et heureux sur mes semblables… » lorsque vous êtes la jeune recrue que l’on envoie au front en 1914, et qui, blessée, souffre d’une invalidité dépassant les 75% ? Avez-vous lu « Moravagine » de Blaise Cendrars, vous êtes-vous documenté sur ce conflit là ? Vous ne pouvez ignorer la censure dont fut frappée la guerre de 14, puisqu’on « découvre » aujourd’hui pour mieux en faire des films, que des centaines d’insoumis pacifistes furent fusillés pour désertion devant l’ennemi. Saviez-vous également que l’une des principales pathologies des survivants fut l’addiction aux psychotropes ? On connaissait le coup de « tafia » des corsaires avant l’abordage, mais l’opium… dans les tranchées… comme au Viet-Nam…
    Je ne souhaite pas plus engager de polémique sur la hiérarchie de nos écrivains en vertu de la célèbre formule de Rocard « … si chacun était amoureux de la même femme… Quel bordel ! ». Vous considérez Tournier et Sartre comme de piètres écrivains, et pourquoi pas ? Cela prouve en tout cas que vous les avez lus, et que nous pourrons aborder sérieusement une lecture contradictoire de « L’être et le néant ».
    Mais pour l’heure, revenons à l’écriture de Céline et à sa conception du style. Je pourrais engager une discussion sur la technique même et le les raisons profondes de cette dernière, mais il semble que la communication d’un extrait d’une conférence donnée en 1957 pourrait faire agréablement un début d’affaire…

    « … quand je lis un livre, j’ai l’impression de gens qui font des grimaces. Ils font des singeries tout à fait inutiles. Ils ne vont pas directement dans le sujet, ils tournent autour, ils s’avancent des chaises, ils font des prologues ; mais ils ne vont pas directement au nerf, n’est-ce pas, à l’émotion ; ça, ils n’y vont pas du tout. Pour tout dire, je regarde les romans de mes contemporains (…) et je pense qu’ils ne sont pas à la mesure de l’époque. Le roman n’a plus la mission qu’il avait : il n’est plus un organe d’information. Du temps de Balzac, on apprenait la vie d’un médecin de campagne ; du temps de Flaubert, la vie de l’adultère dans Bovary, etc. Maintenant nous sommes renseignés sur tous ces chapitres, énormément renseignés (…) Oh ! il y en a des histoires, avec des documents, des photographies… Il n’y a plus besoin de tout ça. Je crois que rôle documentaire et même psychologique du roman est terminé. Et alors, qu’est-ce qu’il lui reste ? Eh bien, il ne lui reste pas grand chose, il lui reste le style, et puis les circonstances où le bonhomme se trouve. Il s’agit de se placer dans la ligne où vous place la vie, et puis de ne pas en sortir, de façon à recueillir tout ce qu’il y a, et puis de transposer en style. Alors question de style… Le style de tous ces trucs-là, je le trouve dans le même ton que le bachot, dans le même ton que le journal habituel, dans le même ton que les plaidoiries, dans le même ton que les déclarations à la Chambre,, c’est à dire un style verbal, éloquent peut-être, mais en tout cas certainement pas émotif. Je les regarde comme les impressionnistes devaient regarder les peintres de leur époque (…) Eh bien, ils pensent comme ça de mes livres, évidemment. Je dis que ce que l’on fait, ce sont des romans inutiles, parce que ce qui compte, c’est le style, et le style, personne ne veut s’y plier (…) Ca demande énormément de travail (…). Ce style, il est fait d’une certaine façon de forcer les phrases à sortir légèrement de leur signification habituelle, de les sortir des gonds pour ainsi dire, les déplacer, et forcer le lecteur à lui-même déplacer son sens. Mais très légèrement ! Oh ! très légèrement ! Parce que tout ça, si vous faites lourd, n’est-ce pas, c’est une gaffe, c’est la gaffe. Ca demande donc énormément de recul, de sensibilité, parce qu’il faut tourner autour de l’émotion. Alors là, j’en reviens à ma grande attaque contre le Verbe. Vous savez dans les Ecritures il est écrit ; « Au commencement était le Verbe !. » Non ! Au commencement était l’émotion ! (…) On a sorti l’homme de la poésie émotive pour le faire entrer dans la dialectique (…) ou les idées. Les idées, rien n’est plus vulgaire… »

    Il faut savoir limiter les rasades, ne croyez-vous pas ? Alors, que pensez-vous de cette introduction Isidore ?

    mai 29, 2008 à 9 h 30 min

  18. Isidore

    J’aime beaucoup la façon dont vous parlez de ce grand écrivain et je partage infiniment ce que vous dénoncez et qui vous révolte. L’aspect véritablement subversif de grands créateurs, lorsqu’ils parviennent ainsi à se mettre à dos toute la « bien-pensance » d’une époque me paraît toujours bon signe quant à la puissance fécondatrice de leur œuvre, il va sans dire. Je pense aussi à Artaud (à relire et réécouter « Pour en finir avec le jugement de Dieu ») par exemple, toujours tellement actuel; je pense aussi à ce philosophe tellement méconnu et oublié Hermann von Kieserling dont on aurait bien besoin d’entendre la voix singulière et le style en rapport avec la pensée aujourd’hui (Analyse spectrale de l’Europe, Journal de voyage d’un philosophe etc…).

    Les réserves que j’ai voulu exprimer tendent uniquement à mettre le doigt sur certains aspects de la question et en particulier la nette propension (que j’ai pu souvent observée) des amateurs de pensées subversives (dont je fais aussi partie) à les placer bien au dessus de toutes les autres, surtout quand elles sentent fortement le soufre et s’abreuvent de l’eau du Styx. J’aime alors à « tenter le diable » en lui relativisant sa toute puissance et en observant la solidité d’une pensée adverse au regard de sa capacité à poursuivre l’élégance d’une conversation ouverte et courtoise… sans sombrer donc dans d’inutiles polémiques qui signent souvent tristement une fin de non recevoir.

    Je me réjouis donc de votre accueil et me dis « tiens, voici quelqu’un qui a des choses fort intéressantes à me faire découvrir! »… Et je sens mon appétit grandir.

    PS: quand je parle de Sartre, je parle uniquement du romancier écrivain et non pas du philosophe écrivain…pour illustrer le cas typique de l’homme à idées qui veut se faire artiste. Parlons donc plutôt de ses romans et non pas de son œuvre philosophique que je ne suis toujours pas parvenu à rencontrer.

    Et rassurez vous, je ne parle jamais des choses en érudit (que je ne suis pas, loin s’en faut) mais simplement en « aspirant-à-la-vie-dans-l’art » qui tente de mettre des mots sur ce qu’il ressent et qu’il observe…

    mai 29, 2008 à 10 h 45 min

  19. Isidore

    Ah, j’oubliais… A votre question: » voulez-vous m’expliquer la façon dont il faut s’y prendre pour selon vos propos « …cultiver une vision enchantée de la vie et porter un regard confiant et heureux sur mes semblables… »? Je répondrai ceci:
    Il n’est justement pas effectivement possible de le faire sans s’appuyer sur une ou plusieurs traditions qui s’y attellent depuis des lustres . Je dis alors: tant mieux qu’elles existent aussi et que je peux m’y intéresser pour tâcher d’y puiser quelque aide salutaire. Et dans ce cas précis ce n’est précisément pas celle des adeptes de Vulcain qui m’aide le plus, bien au contraire. Mais c’est tout à fait personnel et loin de moi l’idée d’en faire un cas général.

    mai 29, 2008 à 11 h 16 min

  20. Barbarella

    Il y a peut-être aussi des dispositions naturelles, et tu es loin d’en être dépourvu, Isidore…

    mai 29, 2008 à 11 h 19 min

  21. BARDAMU

    J’avais extrait la « … vision enchantée de la vie » pour l’opposer à celle d’un jeune homme contemplant le tronc d’un colonel au milieu de la route, « le sang glougloutant dans le cou coupé ». Facilité que vous excuserez bien sûr. Cependant, cet apprentissage de la mort marquera définitivement l’esprit du jeune homme engagé dans l’armée par défi, en abandonnant sa consommation à la terrasse d’un café pour rejoindre des soldats qui défilaient…
    Je vous livre la suite de sa conférence, et nous pourrons en discuter ensuite, si vous le souhaitez.

    « … Les idées, les messages, ce n’est pas mon domaine. Je ne suis pas un homme à messages. Je ne suis pas un homme à idées. Je suis un homme à style (…) Parce que c’est un boulot très dur. Il consiste à prendre les phrases, je vous le disais, en les sortant de leurs gonds. Ou une autre image : si vous prenez un bâton et si vous voulez le faire paraître droit dans l’eau, vous allez le courber d’abord, parce que la réfraction fait que si je mets ma canne dans l’eau, elle a l’air d’être cassée. Il faut la casser avant de la plonger dans l’eau. C’est un vrai travail. C’est le travail du styliste. (…) Souvent les gens viennent me voir et me disent : « Vous avez l’air d’écrire facilement. » Mais non ! Je n’écris pas facilement ! Qu’avec beaucoup de peine ! Et ça m’assomme d’écrire, en plus. Il faut que ça soit fait très très finement, très délicatement. Ca fait du 80 000 pages pour arriver à faire 800 pages de manuscrit, où le travail est effacé. On ne le voit pas. Le lecteur n’est pas supposé voir le travail. Lui, c’est un passager. Il a payé sa place, il a acheté le livre. Il ne s’occupe pas de ce qui se passe dans les soutes, il ne s’occupe pas de ce qui se passe sur le pont, il ne sait pas comment on conduit le navire (…) Il a le livre, il doit se délecter. Et je veux donc qu’il me dise : « Ah ! vous faites ça… Ah ! c’est facile… Ah ! moi mon Dieu si j’avais votre facilité ! ». Mais je n’ai pas de facilité du tout, nom de Dieu ! Aucune. Rien du tout. Les types sont beaucoup plus doués que moi. Seulement, je me mets au travail. (…) Je ne crois pas que moi, on me suive beaucoup. N’ayez pas peur. On en prendra un petit peu, un petit bout, par-ci, par-là, mais pas beaucoup. C’est trop dur. (…) Parce que je crois que pour avoir un nouveau style, il faut une civilisation très neuve (…) Par exemple, vous avez en ce moment-ci les Chinois. Eh bien eux, ils ont le courage , et ils ont la force, dirons-nous, la passion de se défaire entièrement de l’ancien chinois pour faire un autre chinois plus neuf . (…) Je pourrais donner plus vulgairement un exemple dans la publicité des journaux que je lis. Je ne regarde pas beaucoup le texte, ça n’est pas intéressant. Je regarde les publicités. Elles me donnent bien l’idée de ce que les gens réclament. Je vois un grand-père et une grand-mère. La grand-mère dit « je vais me servir de la margarine X ». Et le grand-père répond « Mais tu es folle ! A nos âges on ne change pas nos habitudes ! ». Eh bien c’est tout à fait le cas de la France. La France a passé l’âge de changer d’habitude. Il est donc très certain qu’elle ne va pas changer de style pour me faire plaisir. Alors moi, je gratouillerai toujours dans mes perfectionnements, mes raffinements,, mais ça ne sert à rien du tout. On continuera toujours à publier du Bourget, de l’Anatole France, de la phrase bien filée, etc. (…) J’en suis au désespoir moi-même et, je vous prie, avec beaucoup de mal… »

    Sincérité pathétique d’un grand bonhomme.

    mai 29, 2008 à 11 h 42 min

  22. Vincent

    Hé, M’sieur Bardamu, moi j’aime bien les citations (surtout quand elles viennent de quelqu’un d’autre que « 120 » qui tourne toujours autour des mêmes auteurs).
    Bien entendu, il n’y aurait que ça, ça serait saoûlant (mais le simple fait non pas de les « copier-coller » mais de les recopier interdit à mon sens ce danger). Mais il n’y en aurait pas, on ne serait qu’entre nous (avec nos petites personnelles — et prétentieuses — idées), il manquerait tout de même quelque chose, non ?

    J’aime bien, moi, qu’il y ait des fenêtres dans un salon. Et si possible qui donnent sur un « grand ciel »…

    mai 29, 2008 à 12 h 13 min

  23. Ourko

    « Nos petites personnelles — et prétentieuses — idées » ? Parle pour toi, Vincent, ne généralise pas, steuplé !

    mai 29, 2008 à 12 h 15 min

  24. Vincent

    Entre la référence à Gide (commetaire 9) et ce que tu viens d’écrire, Bardamu, cela fait deux fois que Céline est associé au « rire ». C’est une dimension du bonhomme que je ne connaissais pas (que l’on s’arrange d’occulter ?) et qui me le rend beaucoup plus sympathique que l’image que jusqu’à présent j’en avais.

    Tiens, faudra peut-être un jour isoler ce sujet (l’humour, le rire, son pouvoir subversif, sa différence avec le sourire, etc…) et en faire un article. N’est-ce pas là un beau geste « préhistorique » ?

    mai 29, 2008 à 12 h 42 min

  25. Est-ce que le langage des marques (symboles, logos…) ne serait pas le premier langage par idéogramme universel ?

    mai 29, 2008 à 13 h 40 min

  26. exemple :

    = sport
    ou

    = beau

    mai 29, 2008 à 13 h 56 min

  27. BARDAMU

    Yatsé,
    Il faudrait pour répondre à cette question faire un développement sur le symbolisme, mais il s’agit d’une matière (à mon avis) éminemment interprétable, une chose étant avérée cependant : les premiers modes de communication ont été globaux (les idéogrammes en sont une magnifique illustration). Lorsqu’on associe le conceptuel au symbolisme, on offre alors une palette de reconnaissances ésotériques à certains groupes sociaux. Ce sujet est à géométrie variable, et ne présentant pas à mon sens d’intérêt réel, je botte en touche.

    mai 29, 2008 à 14 h 19 min

  28. Vincent

    Je reprends la balle bottée (un peu rapidement) en touche et la remets en jeu :

    Ce n’est pas étonnant — lorsque les marques cherchent un langage universel — qu’elles retiennent des images/symboles (je suis pour ma part bien incapable de faire une différence bien nette) plutôt que des mots. Au-delà des problèmes d’alphabet, il ne faut pas oublier que l’écriture (présente depuis quelques petits milliers d’année) est une pellicule infime comparée aux 3 millions d’années antérieurs où l’humain communiquait avec d’autres signes, forcément plus « imagés ». Ceux-ci, donc, entrent dans des couches bien plus profondes.

    La remarque de Yatsé me paraît du coup d’autant bien vue qu’on constate, il me semble, dans les générations nouvelles des résistances à entrer dans l’écrit de plus en plus forte. Qui peut assurer que la « fine pellicule » tiendra encore longtemps ?

    mai 29, 2008 à 16 h 16 min

  29. Amélie

    … ça y est ??? … on en a fini avec Céline ????

    mai 29, 2008 à 16 h 46 min

  30. BARDAMU

    Le tournant véritable se situe au moment de la découverte de l’alphabet consécutive au besoin ressenti de sa « nécessité. L’humanité est alors entrée dans l’ère de la précision, mais aussi du verbiage inhérent à cette liberté nouvelle. Et pourtant, certains corps de métier d’une très haute précision étaient convenus depuis des millénaires de ne converser que par symboles…
    Je comprends donc le souci de Vincent, mais me contredira-t-il si j’affirme que l’apprentissage de l’écriture, aux tout débuts de l’enfance, est bien plus intéressant dans sa mise à contribution des neurones que le résultat lui même (il reste encore quelques années avant que l’enfant soit « noté »). De même, j’affirmerai que tous les éléments de structuration du raisonnement, et par suite de la pensée, doivent procéder d’une discipline de chaque instant (« no pain, no gain »). L’écriture même de Châteaubriant pèche par ses insuffisances, car il ne s’agit que de transcription, aussi talentueuse soit-elle. L’écriture de Mozart, aussi brillante puisse-t-elle être est incomparable à la sincérité des trilles du premier rossignol venu. L’homme est condamné à ses imperfections bien sûr, mais rien ne l’empêche d’y pallier, fusse en partie.
    Qui osera contredire BARDAMU ?!?

    mai 29, 2008 à 16 h 51 min

  31. BARDAMU

    Je viens de lire la question affligeante d’un membre de ce blog… et ne prendrai pas la peine d’y répondre pour préserver l’esthétique des rapports humains.

    mai 29, 2008 à 16 h 54 min

  32. Qui va décoincer le balai du père Bardamu ? 😀

    mai 29, 2008 à 17 h 18 min

  33. Amélie

    Développe, Yatsé ! D’autant que tu m’as fait une brillante démonstration ce matin. Tu es un peu LE spécialiste des nouveaux idéogrammes, ici !
    Justement, par rapport à tes signes de ce matin (sur le wifi), j’ai l’intime conviction que l’écriture est apparue bien avant le 4ème millénaire avant Jésus Christ. POurquoi les sapiens et néanderthal n’auraient-il pas « marqué » certains emplacements par des symboles, à l’instar de nos nomades modernes ? : point d’eau, cache à viande, abri sous roche, direction d’un camp, d’une rivière etc ?

    mai 29, 2008 à 17 h 20 min

  34. Isidore

    Quelle question affligeante??? Rassurez-moi, on ne va pas tomber dans des drames familiaux tout de même? J’ai déjà ma Juge de Tutelle préférée, ensuite Bernard dont j’ignore le destin depuis son voyage dans le désert de Gobi et sa chasse à la bécasse (ne l’prend pas mal, siouplait Bernard, s’il t’arrivait de le lire, j!plaisante quoi!)… Alors non, pitié, de la paix, de l’harmonie les enfants…juste en l’honneur de Céline.

    mai 29, 2008 à 17 h 47 min

  35. BARDAMU

    Bernard est mort.
    D’une fracture du crâne.
    Il a reçu une tortue que deux bécasses sans talent essayaient vainement de faire décoller.
    Tant pis.
    C’est la vie.
    Adieu Bernard.
    C’est pas lui qu’aurait dit quelque chose contre monsieur Destouches…

    mai 29, 2008 à 17 h 56 min

  36. Ourko

    de toutes façons, y’a pas trente-six solutions : soit Céline, soit c’est l’autre !

    mai 29, 2008 à 18 h 01 min

  37. Isidore

    Alors, tu développes Yatsé, ou quoi? On va pas aller t’chercher quand même?

    mai 29, 2008 à 18 h 04 min

  38. 120

    Ecrit par Christian Bobin :

    Au début on ne lit pas. Au lever de la vie, à l’aurore des yeux. On avale la vie par la bouche, par les mains, mais on ne tache pas encore ses yeux avec de l’encre. Aux principes de la vie, aux sources premières, aux ruisselets de l’enfance, on ne lit pas, on n’a pas l’idée de lire, de claquer derrière soi la page d’un livre, la porte d’une phrase. Non c’est plus simple au début. Plus fou peut-être. On est séparé de rien, par rien. On est dans un continent sans vraies limites — et ce continent c’est vous, soi-même. Au début il y a les terres immenses du jeu, les grandes prairies de l’invention, les fleuves des premiers pas, et partout alentour l’océan de la mère, les vagues battantes de la voix maternelle. Tout cela c’est vous, sans rupture, sans déchirure. Un espace infini, aisément mesurable. Pas de livre là-dedans. Pas de place pour une lecture, pour le deuil émerveillé de lire. D’ailleurs les enfants ne supportent pas de voir la mère en train de lire. Ils lui arrachent le livre des mains, réclament une présence entière, et non pas cette présence incertaine, corrompue par le songe. La lecture entre bien plus tard dans l’enfance. Il faut d’abord apprendre, et c’est comme une souffrance, les premiers temps de l’exil. On apprend sa solitude lettre après lettre, le doigt sur le coeur, soulignant chaque voyelle du sang rouge. Les parents sont contents de vous voir lire, apprendre, souffrir. Ils ont toujours secrètement peur que leur enfant en soit pas comme les autres, qu’il n’arrive pas à avaler l’alphabet, à le déglutir dans des phrases bien assises, bien droites, bien mâchées. C’est un mystère, la lecture. Comment on y parvient, on ne sait pas. Les méthodes sont ce qu’elles sont, sans importance. Un jour on reconnaît un mot sur la page, on le dit à voix haute, et c’est un bout de dieu qui s’en va, une première fracture du paradis. On continue avec le mot suivant, et l’univers qui faisait un tout ne fait plus rien que des phrases, des terres perdues dans le blanc de la page. On est à l’école, on fait son métier d’enfant. Il y a, c’est vrai, un grand bonheur de cette perte-là, de cette trouvaille première de la lecture, de sa capacité à déchiffrer une page, à contempler les ombres. C’est même plus fort que du bonheur, il faudrait pour être juste parler de joie. De joie et de frayeur. La joie va toujours avec la frayeur, les livres vont toujours avec le deuil. Après, après cette première fin du monde, autre chose commence. Pour beaucoup, l’ennui. (…) Parfois aussi il se passe quelque chose, pour quelques-uns, moins nombreux, bien moins nombreux. Ceux-là sont les lecteurs. Ils commencent leur carrière à l’âge où les autres abandonnent la leur : vers huit, neuf ans. Ils se lancent dans la lecture et bientôt n’en finissent plus, découvrent avec joie que c’est sans fin. Avec joie et frayeur. Ils s’en tiennent au début, à la première expérience. Elle est indépassable. Ils liront jusqu’au soir de leur vie en s’en tenant toujours là, au bord de la première découverte, celle de la solitude, solitude des langues, solitude des âmes. Avec ravissement ils quittent le monde pour aller vers cette solitude. Et plus ils avancent, et plus elle se creuse. Et plus ils lisent, et moins ils savent. (…)

    (Une petite robe de fête, Gallimard, 1991)

    mai 29, 2008 à 18 h 30 min

  39. Amélie

    Yatsé arrive, Isi ! Il doit juste me finir un devis avant !
    J’ai lancé un sujet trop large, c’est vrai, entre langage, signe, communication, littérature, pensée, style etc. Mais on a tout le temps de tout explorer, et aucune obligation.
    Je trouvais juste urgent de l’aborder, même si imparfaitement. Il est probable qu’on revienne dessus plus tard comme on le fait pour d’autres… (au hasard : le tragique !!!! 😉 )

    mai 29, 2008 à 18 h 38 min

  40. Isidore

    Dis, Vincent, ça m’fout l’bourdon, ton truc, là. Heureusement que la vraie vie n’est pas comme ça… ou pas tout à fait comme ça, plus riche, plus inventive, plus déroutante. Tiens, au hasard, moi par exemple… Et bien la lecture j’y suis vraiment venu bien tard, à l’âge ou les vrais lecteurs ont déjà presque tout lu. Oh, auparavant j’avais déchiffré un nombre de livres convenus, fort intéressants assurément, m’avait-on dit…mais bon, rien de passionnant. Pourtant j’ai compris plus tard qu’il y avait même de grands auteurs… mais il me manquait une clé. Une personne, un jour me l’a donnée, par hasard, par défi à toutes les déterminations fatales, la vraie vie quoi. Et ce jour là, le désir de lire était né. N’y a-t-il pas toujours, dans la vie de tout lecteur, ce gardien du temple, en chair et en os, qui a dû venir pour ouvrir la porte, et sans lequel les signes seraient restés à jamais dans leur hiératisme impénétrable, des signes dépourvus de vie?

    mai 29, 2008 à 18 h 53 min

  41. eheh que de pression 🙂
    donc effectivement, il existe des symboles de rue comme le craiefiti par exemple. Ils sont écrits à la craie par des personnes pour signifier à d’autres personnes la présence d’un réseau Wi-Fi et le moyen de s’y connecter.
    exemple :

    Cela reste des initiatives marginales, mais ca existe surtout dans les pays anglosaxons.

    D’où vient cette pratique ? d’une, un poil plus ancienne nommé les hobos signs qui permettaient aux clodos de signaler entre eux des choses en écrivant à la craie des symboles dans les rues :

    ou

    En y repensant, il existe pleins de signes urbains, je sais pas si vous connaissez les space invaders ?
    un artiste s’est amusé à en truffer les murs des grandes villes. à paris, on en voit souvent …
    Son but est biensur l’invasion.
    voir ici : http://www.space-invaders.com/sominv.html

    voila voila

    mai 29, 2008 à 19 h 58 min

  42. BARDAMU

    Le texte de Bobin est admirable, mais la symbolique des clochards ne l’est pas moins. Qu’il est donc intéressant de constater ce retour spontané au graffiti symbolique ! Nous rêvons tous d’être shaman, pour mieux voler probablement… Trois grammes de Soma tu prendras et Shaman tu deviendras. Vive Huxley !

    mai 29, 2008 à 20 h 50 min

  43. Vincent

    La découverte de ce langage « clodo » (dont je n’avais pas la moindre idée) me laisse sans voix.
    Comme ça (pour ceux qui connaissent) :

    😡

    mai 29, 2008 à 21 h 11 min

  44. Vincent

    Zut ça se transforme automatiquement en smiley !

    Pour info, le « signe » que j’ai écrit était (je le tape ce coup-ci avec des espaces) :

    : – x

    Si on penche la tête à gauche (ce que fait automatiquement le serveur de Yatsé semble-t-il) on voit apparaître un visage avec la « bouche cousue ».

    Yatsé, tu peux nous mettre à l’occaz un lien qui recense tous ces signes-là aussi, stp ? C’est tout aussi fascinant, je trouve. Une nouvelle forme de langage qui s’invente, là, devant nous, grâce aux nouveaux outils.

    Nous vivons — vraiment — une époque post-moderne !

    mai 29, 2008 à 21 h 16 min

  45. dispo à ce lien

    mai 29, 2008 à 21 h 19 min

  46. BARDAMU

    Je me suis permis d’envoyer la liste de ces symboles a une personne dont le métier est justement de les recenser et de les replacer dans leur contexte historique. Vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’espère. Je vous tiendrai informé de ses conclusions. Mais souvenons-nous d’ores et déjà des signes gravés sur le mur des maisons « à visiter ». Leur codification était dénuée de poésie certes, mais d’une redoutable efficacité :je l’ai vérifié à deux reprises !
    Pourrais-je avoir accès à vos sources Yatsé ? Merci.

    mai 29, 2008 à 21 h 24 min

  47. Ourko

    T’as des potes aux RG, Bardamu ?

    mai 29, 2008 à 21 h 31 min

  48. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    Lévi-Strauss, lui, est immortel. Il attend du fond de son immortalité académique le retour des sociétés sans écriture. Il n’a peut-être plus longtemps à attendre. Car celle qui approche, illettrée et informatisée, sera elle aussi sans écriture. C’est notre future société primitive.

    (Cool Memories IV, 1995-2000, Galilée, 2000)

    mai 29, 2008 à 21 h 33 min

  49. Vincent

    Merci Yatsé.

    mai 29, 2008 à 21 h 37 min

  50. http://craiefiti.free.fr/
    http://www.worldpath.net/~minstrel/hobosign.htm
    au plaisir 🙂
    et oui msieur Baudrillard, illettrée et informatisée ..
    justement j’ai un article sur le feu à ce sujet … 😉

    mai 29, 2008 à 22 h 36 min

  51. 120

    Ecrit par Pascal Quignard, reprenant une des thèses de barbarella :

    Peut-on se taire en parlant ? Peut-on parler en se taisant ?
    Taire en parlant, cela est impossible. (Sinon la définition la plus large du trop d’ « ironie ».)
    Parler en se taisant, parler en silence, ouvrir la bouche sans ouvrir la bouche, ne pas desserrer les lèvres et communiquer cependant aux miains le mouvement qui d’ordinaire s’imprime sur les lèvres, s’enfoncer dans le silence tout en demeurant dans le langage, etc. — tout cela c’est en effet « écrire ».
    (…) Qui écrit n’ouvre pas la bouche, reste muet, et pourtant toute la langue lui est présente, plus encore peut-être que dans le fait de parler.

    ***

    Ecrire, se taire, ne rien dire.
    (…) Faire que la parole équivaille au silence, au coeur du désavoeu, une telle proposition s’entend de trois manières : quant à la profération, écrire, quant à la signification, soustraire une à une, à mesure qu’elles se présentent, les thèses avancées dans l’écrit, quant à la narration, détruire un à un, à mesure qu’ils prennent corps, les personnages que l’intrigue suscite.

    (Le Voeu de silence, Essai sur Louis-René des Forêts, Galilée, 2005)

    mai 29, 2008 à 23 h 00 min

  52. 120

    Ecrit par Pascal Quignard,encore, pour une dédicace spéciale à Bardamu (et son auteur fétiche) :

    La seule chose qui soit digne d’être notée quant au style, c’est qu’il se souvienne qu’il est un oiseau de proie comme cet oiseau chimérique qui plane lors du rêve de coït. C’est à la façon qu’il a de fondre à toute vitesse sur celui qui le lit que le style doit être jugé.
    Le style doit sidérer le lecteur comme le mulot est fasciné par la vipère dont la tête se dresse en s’approchant de lui et qui siffle.
    C’est pourquoi ceux qui lisent se tiennent immobiles. Ils sont fascinés.
    C’est pourquoi ceux qui rêvent se tiennent presque immobiles. Leur sexe seul se dresse.
    Fasciner, c’est l’oeil qui tue.

    Rhétorique spéculative, Calmann-Lévy, 1995)

    mai 29, 2008 à 23 h 05 min

  53. BARDAMU

    Parce qu’il faut l’approbation de Quignard avant d’acquiescer à ce qui était dit ?!?!?
    Quignaaaaaaaaaaaard ! Champion du monde !

    mai 30, 2008 à 8 h 18 min

  54. Amélie

    Dans « écrire pour mieux se taire », il y a aussi la nature confidentielle de certaines écritures. Les hobo signs en sont un exemple, qui se fondent dans le paysage urbain et ne parlent qu’à des initiés. Dans l’écriture, il y a une part fondamentale de code et de mystère. Et de communauté.

    mai 30, 2008 à 9 h 52 min

  55. Amélie

    « L’écriture, c’est le coeur qui éclate en silence. » Christian Bobin (évidemment)

    mai 30, 2008 à 10 h 04 min

  56. Amélie

    IL y a dans l’écriture de Bobin une liberté qui va au-delà du sens et qui semble précéder même le langage. Quand la plupart des auteurs se concentrent sur la perfection des volutes de leur syntaxe, Bobin semble plutôt tenter d’oublier une quelconque articulation. Je cherche d’autres exemples de ce type, d’autres écritures qui s’apparentent plus à une sorte de silence, mais je n’en ai pas en tête, là, tout de suite.

    mai 30, 2008 à 10 h 15 min

  57. Amélie

    je crois pourtant me souvenir que Quignard fait de nombreux liens entre l’écriture et l’infans. Si mes souvenirs sont bons, Quignard explique même très bien ce que Bobin met en pratique !

    mai 30, 2008 à 10 h 17 min

  58. Vincent

    Mais non, M’sieur Badamu, faut pas l’approbation de Quignard (ou de je ne sais qui d’autre) mais admettez que c’est toujours intéressant — voire même plaisant — de se rendre compte que quelqu’un d’autre, ailleurs, sous un autre angle et par un autre chemin, est parvenu à un point de vue similaire.

    Grégarité vulgaire et com-plaisance ? Oui, sans doute. Mais pourquoi pas. Ce n’est pas moins honorable, après tout, que la posture inverse (du dandy aristocrate tirant sa gloire d’être seul, incompris et maudit). Du moins, il me semble…

    mai 30, 2008 à 12 h 14 min

  59. BARDAMU

    Il est une attitude constante chez les réfractaires à l’esprit, qui se résume à la moue qu’ils accordent à Lully. Certains, qui ignorent tout du menuet, n’en veulent pourtant pas à Versailles… Mais il est malheureusement vrai que le siècle des lumières qui aveugla plus d’un connard a chaussé ses ray-ban. Il n’est que d’écouter le Président de la République Française pour se convaincre du fait qu’il n’est pas nécessaire de parler français pour représenter la France. Le moindre tôlard de Brassens à Alphonse Boudard était plus respectueux d’un patrimoine envahit d’herbes folles… Ce sont eux les descendants de Voltaire.

    C’était la minute de nostalgie de Bardamu.

    mai 30, 2008 à 12 h 47 min

  60. T tro old school, on kompren r1 a ce ke tu di, Bardamu

    allez, si ca vous amuse, je vous propose de déchiffrer LE mot du langage des geeks/hackers (que j’ai appris récemment) :
    1337 5p34k
    et pas de google, c’est trop facile …

    mai 30, 2008 à 13 h 27 min

  61. sauf si vous y tenez vraiment … mais alors dans le texte siouplait :
    http://www.google.fr/intl/xx-hacker/

    mai 30, 2008 à 13 h 29 min

  62. d0nc 14 j3 5u15 5u2 qu3 7u 35 4 1 0u357 m0n p4uv23 842d4mu

    mai 30, 2008 à 13 h 43 min

  63. BARDAMU

    T tro old school, on kompren r1 a ce ke tu di, Bardamu
    L’ennui dans cette affaire, c’est que je comprends très bien ce qui est écrit mais que la réciproque n’est apparemment pas envisageable, ce qui est redoutable puisqu’on peut aboutir à des interprétations contradictoires du même phénomène. Beaucoup de votre génération on fait du vocable « communication » un fond de commerce avantageux et surtout à la pertinence invérifiable. Or, savoir faire la part des choses suppose beaucoup d’humilité et énormément de travail, et s’il m’est loisible de donner dans la facilité, j’avoue qu’il m’est insupportable de m’y complaire.
    C’est pourquoi je souhaiterais que vous me parliez de vous, Yatzé. Ce doit être passionnant. Il y a fort à parier que votre teinture capillaire guiderait n’importe quel Airbus par temps de brouillard et que les nombreuses mutilations de vos nez et oreilles ont valu une dépression nerveuse collective aux tribus Masaï du Kenya.
    Et cependant, votre apparence me laisse indifférent puisque je reste persuadé que vous avez un autre mode d’expression que l’onomatopée.
    Mais si !
    Allez un effort…
    Ciao, p’tit bout !

    mai 30, 2008 à 14 h 03 min

  64. Isidore

    m3fi3 7oi i1 35 7235 m41in 13 8oug23

    mai 30, 2008 à 14 h 12 min

  65. Isidore

    Bardamu!…Votre humour légendaire?… Allons, reprenez-vous que diable! Vous n’allez tout de même pas vous faire désarçonner par le premier moussaillon venu !!!

    mai 30, 2008 à 14 h 34 min

  66. wow … tant de préjugés en si peu de lignes …

    Désolé de m’intéresser au 1337 5p34k plutôt qu’au latin. Je ne fais pas « table rase » de notre passé linguistique puisque la littérature que vous mettez sur un piédestal m’intéresse (parfois) mais je ne reste pas dans ce seul carcan là (en grattant bien, vous faites autant de fautes d’orthographes que nous, mon bon bardamu, et toc 😛 )

    J’ai les cheveux courts et chatains, pas de piercing ni de tatouages. Je ne suis pas hors-système, bien au contraire puisque entrepreneur dans la vie de tous les jours. 🙂

    On est quand même loin du compte…
    Je commence à comprendre de mieux en mieux le clivage génerationnel dont parle Vincent.

    Vous faites partie de la vieille garde (c’est le seul jugement que je m’autoriserai sur vous, sinon que vous êtes aussi un vrai dandy 🙂 ) tandis que je suis plus un jeune impatient.

    On ne peut pas s’entendre…

    mai 30, 2008 à 14 h 37 min

  67. 81n60 151 !

    mai 30, 2008 à 14 h 41 min

  68. Amélie

    Totalement dépassée ! Comme d’habitude, Isidore a l’air de suivre !!! Vincent est en train de chanter Britten, et moi je rentre d’un déjeuner de travail pour trouver des listes de chiffres incompréhensibles !!!! 🙂 j’ai bien essayé de tricher en les copiant-collant sur google mais ça n’a rien donné de concluant.
    un indice ?
    (on se croirait sur le blog de Bernard !…)

    mai 30, 2008 à 14 h 53 min

  69. BARDAMU

    Bien sûr que non, Isidore, et le dérapage incontrôlé de Yatzé illustre son manque de carres (la godille est un exercice de dandy). Il a cependant raison car nous sommes non seulement de génération mais de culture différente ce qui est, selon lui, rédhibitoire.
    Adieu donc, et bonne santé à tous.

    mai 30, 2008 à 14 h 57 min

  70. BARMADU, Yatsé c’est avec un s …

    mai 30, 2008 à 15 h 02 min

  71. leet speak, Amélie.
    Langage de l’élite …

    mai 30, 2008 à 15 h 24 min

  72. La balade (ou ballade, c’est selon) de Bardamu façon Chet Baker au PP se termine donc ?

    C’est par parce qu’on ne peut pas s’entendre, que je n’écoute pas avec plaisir et impertinence la qualité de vos silences façon Miles Davis … 😛

    mai 31, 2008 à 15 h 35 min

  73. Bonjour. Comme vous avez piqué la seconde illustration directement sur mon site (en faisant un hotlink, d’ailleurs…), ça aurait été sympa de signaler la provenance de l’image, de me demander l’autorisation, ou de mettre un lien vers mon site…

    juin 11, 2008 à 12 h 24 min

  74. Barbarella

    Oups… Désolée, Fabienne ! (à vrai dire je ne me souviens même plus d’où elle vient : je me contente de faire google image et de recopier le lien de l’image…). D’ailleurs, même en allant sur votre site pour me rafraîchir la mémoire, je ne l’ai pas retrouvée…

    juin 11, 2008 à 13 h 51 min

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