"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Vivons-nous des temps cathares ?

Extrait d’un texte de Joseph Delteil (proposé par Bardamu) :

« Vivons-nous des temps cathares, c’est-à-dire des temps à double pôle, à double Dieu ? L’essentiel du Catharisme, à mes yeux, est là ; la dialectique, la religion de la dialectique ; le Bien et le Mal, le chiffre 2.

On a donné pas mal de définitions, plus ou moins érudites, du Catharisme. Pour moi qui dès l’enfance l’ai flairé et respiré partout dans mon pays, aux environs de Montségur, vu à l’œil nu à mille détails, dans mille vestiges, dans l’étroite coiffe noire des femmes deux à deux par les vallons, dans tel cri de hulotte le soir entre deux cyprès, dans la place des hommes à l’église, dans le signe de croix carré, dans ces mots familiers : « endura », etc. et jusque dans l’antique façon dont j’ai vu un jour ma mère, s’étant arrêtée dans ce chemin des champs avec quelque voisin, et ayant « besoin », se mettre tranquillement à pisser à long trait toute droite de haut en bas comme vache qui pisse, non sans majesté, et elle me tenait par la main, tout en continuant à bavarder avec le quidam… à toutes ces images j’ai cru reconnaître, pour en nourrir ma sensibilité, le signe cathare…

On m’a souvent demandé si je suis cathare. Que je le sois en droit, je ne sais ; mais je sais que je me sens et me veux cathare, passionnément. Nous, cathares… Mon oeuvre même n’est-elle pas toute cathare, avec son double caractère, son ambivalence : d’un côté cette atmosphère de volupté, cet érotisme, cette scatologie ; de l’autre la passion de l’absolu, le goût de la sainteté, Dieu partout ! L’Absolu : voilà peut-être toute l’affaire cathare. Plutôt que duel de dogmes (entre Diable et Dieu du Mal, les deux D, je ne vois que nuance et jeu de mots), peut-être n’y avait-il entre Cathares et Catholiques qu’une question de cœur. L’accent avec quoi le fidèle crie sa foi est déjà un cri de guerre. A ce sommet, le Bien, le Mal sont l’un et l’autre l’Absolu ; il s’agit moins de le réciter au catéchisme que de le chérir comme un fou, de combattre et de mourir pour lui. Voilà l’état d’esprit cathare, en tout cas mon catharisme, moins soucieux de sa définition doctrinale que de son écho dans mon âme.

Je me souviens d’un personnage de mon village qu’on appelait le Romancier, parce que, disait-on, il passait ses nuits à lire des romans, jusqu’aux aurores… On le voyait chaque vendredi, jour de jeûne, prendre le chemin de la ville pour aller y faire gras (et il avait un frère prêtre), y savourer à grands pas un beau repas gras, ostensiblement. Bravade, sans doute ! Passion toute testiculaire ! Se sentait-il dans ses tripes le croisé du Mal ?

Le Romancier était-il cathare ?

C’est que le mystère cathare prolonge ses perspectives de toutes parts. Au peu que l’on sache, ou devine (l’ai-je déchiffré dans les vieux grimoires du château de Pieusse ? l’ai-je un peu rêvé ?) il semble bien qu’il y avait en réalité deux mondes cathares : le monde des Parfaits, avec sa pure doctrine et sa haute morale, et la foule des croyants. Aux uns la morale du surhomme (le chevalier, le moine, le Parfait sont des surhommes). Au faible croyant est réservée une morale spéciale, spécieuse ; pour lui il ne s’agit pas de vaincre le Mal, mais de le profaner, de le discréditer, de le mépriser. Par la méthode de l’abus et de la nausée, à force de luxures et d’orgies, toutes ivresses finissant nécessairement aux W.-C., toutes ripailles au cul ; guérir le Mal par le Mal ; une espèce d’homéopathie. Il est possible qu’il y ait eu dans certaines assemblées cathares, plus ou moins excentriques, des scènes scandaleuses, de grossières débauches, des espèces de blasphèmes, ce que l’Inquisition ou les juges de Philippe le Bel ont tant (et si malignement) reproché à leurs victimes. Etait-ce pure impureté ? ou plutôt magique thérapeutique, double jeu, exorcisme ? Qu’importe les sens, pourvu que la foi règne ? N’est-ce pas des pires orgies que naît l’idée de chasteté ? L’érotisme source d’héroïsme ? On retrouve des conceptions de ce genre dans les vieilles religions telluriques ; cela rappelle les « nuits d’orgie » des antiques bacchanales, le « qui habet habeat » des vrais sabbats, le sacrement de Fécondité des peintures rupestres, qui n’a plus de sens aujourd’hui que chez les éleveurs de bestiaux. Aussi tels grands procès modernes où le de cujus, avant d’être exécuté, est soigneusement dépouillé de toute dignité, de toute valeur – dégradé. Et la solennelle dégradation de l’officier félon. Oui, dégrader le Mal…

Je suis né méditerranéen, la Méditerranée étant une patrie naturelle, plus que la Suisse ou la Suède, une patrie stylistique – d’où que je me suis parfois moins plu à ce que je dis qu’à le dire avec ourlet, je suis un styliste. C’est une mer propice aux prestiges, et où la vie est sacrée, la vie et son homme. Et jusqu’à la cuisine. On s’étonna naguère de voir l’auteur de Choléra extravaguer du côté de la cuisine (paléolithique il est vrai). C’est méconnaître le caractère sacramentel de l’alimentation, qui est en vérité affinité élective, le type même de la transsubstantiation. Et qu’en Occitanie il y a deux cuisines : la cuisine du Bien et la cuisine du Mal.

C’est un pays original que notre Occitanie, à la fois disparate et unique. Un pied dans la Méditerranée, qui après tout n’est qu’un lac, l’autre dans le monde nordique ; mais le corps parfaitement concentrique, et chef-lieu. De la Méditerranée lui sont venues les plus fines attaches, phéniciennes, grecques, romaines, les nerfs et les sens ; les Juifs y ont toujours eu des colonies ; les Arabes, après Charles Martel, s’y sont répandus, dans les montagnes… (l’Ariège, par exemple, pullule de Ben, Benaich, etc. et moi-même, suis-je kabyle, comme on me l’a dit, et comme la physiognomonie le suggère ?). Du nord elle a reçu les valeurs de noblesse ; les Wisigoths sont restés chez nous 700 ans, énorme temps. Que de brassages, de métissages ! Telle est l’Occitanie, dis Aup i Pireneu, peuple aux mille moelles mais à l’âme unanime.

C’est un pays où le ciel et la terre s’embrassent. Ici les dieux et les harengères ont les mêmes mœurs. Chacun y porte style, Si nul n’y pontifie, le style qui est le palefroi de la vie, comme la chair est le palefroi de l’amour. Le moindre enfant de chœur, et de vache, y paraphrase la Bible (plutôt d’ailleurs que l’Évangile).

L’honneur y va à pied, et l’intelligence y porte les couleurs du rouget. Ici se sont équipés les mariages les plus fertiles entre les entrailles de la mer et la mâle raison. Ici la liberté est chez Soi, la liberté dont l’autre nom est imagination. C’est un peuple sacré.

Et naturellement la cuisine de ce peuple est à l’image de ce peuple : une cuisine occitane. La cuisine est fille de la pensée, elle est née avec le feu (jusque-là il n’y avait qu’égorgements, cueillette ou pâture). L’âme de l’homme prend les couleurs de son pain, comme l’oie gavée de mais rouge en rougit. C’est ici que fut conçue, et que « s’ existe> la saveur, la saveur qui est l’esprit des choses. Depuis les plus antiques régalades, voire l’anthropophagie (dont il ne reste aujourd’hui que l’amour et la mante), jusqu’aux oursinades de ce matin, le cri : A table ! y a toujours été épopée, et médecine : L’aigu boulido sauvo la bida. Nulle sophistique. Le bœuf « de barbe en queue », le poisson en barque, le mouton de la garrigue, le riz du Rhône, l’olive ovale et la sainte figue – bref le sang, le sucre et l’huile – y composent une panoplie alimentaire qui ne manque pas d’archétype (vive Jung !), une rosace, la rosace romane. Ici la cuisine est un rite, une cérémonie. Ici le Graal devient nourricier. Ici les recettes de cuisine enguirlandent tout, les vieux almanachs, l’écorce des arbres, les graffiti, ici elles ont le verbe historique. L’ail est roi, et ma foi le jour où Henri IV sent l’ail, sa mie l’appelle l’ail des rois. Pour épousseter la table ma mère se sert d’une aile d’oie, le plumet. Voici la simplicité sacrée : des hors-d’œuvre et le chef-d’œuvre. J’ai deux pays, le ventre et l’esprit ; il me faut la soupe à l’oignon et Villon, Cézanne et le lièvre, le gigot et Hugo ; je mange le bœuf et je mange Dieu.

Tout cela va-t-il périr ? Que vont devenir sous la poigne du Progrès (qui me rappelle étrangement Baal) ce pays, cette cuisine ?

Ai-je vu un jour le dernier occitan, ai-je eu le spectacle du dernier homme ?

C’était à Picarrot, un petit hameau de la haute Ariège, dans les bois. Nous étions allés là en pèlerinage, c’est le lieu de naissance de mon père. Y trouve-rions-nous encore quelqu’un, ou tout était-il abandonné, dans les parages ? Pas question que j’y imaginasse de « gros riches », comme disait papa, mais j’aimerais y découvrir encore quelque chasseur de merles, encore quelque bûcheron…

Oui la porte était entrouverte ; un homme était là, assis à sa table devant une écuelle… j’ai vu ça.. à sa droite trônait un immense jambon du cru, et à sa gauche comme il sied, sur un petit tréteau, un barriquot de vin ; il était là, coupant à droite, puisant à gauche, sans se lever là est la souveraineté. Ma sœur l’identifia aussitôt, c’était le légendaire Jouaril, le grand bégayeur. Un peu cousin comme tout le monde par là-haut. Nous le connaissions « par cœur », papa aux veillées autrefois en parlait comme de Charlemagne. Et il était là comme Charlemagne, avec à portée de main tout ce qu’il faut sur la terre comme dans le ciel ; rien ne lui manquait, il ne lui manquait rien ; ses pieds, ses yeux, sa braguette, son pain : tout était là.

On s’embrassa trois fois, à l’ancienne mode. Le reste ne fut que parleries et gesteries. Le bonhomme voulait à tout prix nous montrer comme un montreur d’ours, sa tendresse, bégayant de mieux en mieux, et quel regret de ne pas bégayer moi-même !… au point que ma sœur s’y esclaffa, à tel inénarrable bégaiement. Je ne sais comment cela finit, des accolades sans fin, sans doute, des verres pleins – atchi ! atchi ! atchi ! le bonhomme en larmes, il me semble, des larmes d’amour….

On nous casse les couilles avec ces termes scientifiques de sous-développement, de Progrès. Diogène était-il sous-développé ? Et le fameux repas grec : une figue et trois olives, était-ce la misère ?

Qant

Je sais, le Progrès aujourd’hui a sa garde de gorilles, sa Terreur. Terreur, publicité et mystification. Qui nous exorcisera de cette fantasmagorie ? il faut rompre le charme. Et dire ingénument, simplement : moi je suis contre ; les vraies valeurs, moi je les ai dans ma poche. Messieurs les techniciens, qui sont les midinettes du savoir, nous la baillent belle avec leur lune. Tous dans la lune ? Moi je préfère la terre. Quitte s’il le faut… toujours on jeta ses entrailles au monstre, pour sauver le cœur…

Peut-être faudrait-il un nouveau Montségur !

O Méditerranée ! »

(Texte par en 1965 dans les Cahiers du Sud)

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49 Réponses

  1. BARDAMU

    J’ai toujours considéré que la culture devait être un bien de consommation courante, aussi aurais-je bien mauvaise grâce à contester la parution d’un extrait qui n’est selon mes critères la propriété de personne. En revanche, le « savoir » qui est offert au lecteur est une démarche d’excellence. C’est pourquoi, sachant qu’un non Occitan aura du mal à comprendre l’aristocratique simplicité d’un Delteil, je mets en garde Vincent sur l’apparente ruralité d’une écriture d’altitude.
    Mais après tout, comme me le disait un ami Cathare ;
    « … Nobody’s perfect ! »
    Il s’agit d’un jeu de mot, évidemment.

    mai 21, 2008 à 12 h 51 min

  2. Vincent

    Je ne sais pas si je le comprends « entièrement » mais en tout cas il me séduit beaucoup ce Ka-thar-byle !

    Je vais tâcher d’approfondir la « rencontre »… mais — premier obstacle — il est absent des rayons des trois grandes librairies bisontines.

    En attendant, tu peux nous en dire un peu plus sur le bonhomme, Bardamu, steuplé ? Et/ou sur son oeuvre ? Et la lecture que tu en fais ?

    mai 21, 2008 à 16 h 08 min

  3. BARDAMU

    Ah ! Comme il est difficile de parler de ses amis…
    Delteil est de ma famille, c’est la raison pour laquelle je ne dirai rien de ses travaux. J’ai la chance de posséder un exemplaire assez rare dédicacé par un de ses apôtres graphistes que je réserve à ma descendance. Il s’agit de l’extraordinaire « Cuisine paléolithique »…
    On en reparlera sûrement.
    Ce qui devrait surprendre le bédouin dans cet article reste le terme « saveur »… Il existe le goût, et puis la « saveur »… La sapidité, l’âcreté, l’amertume, l’acidité même, sans oublier le « sucré salé qui est plus sucré que le sucré-sucré» comme chacun le sait (Tournier ; « Les rois mages »), et puis la « saveur »…
    Celui qui ignore l’olive et l’oignon ne peut comprendre un authentique Cathare !
    Quant à ma plaisanterie, l’explication en est simple : le « Parfait » correspondait à l’étape ultime de l’initiation, et je ne pouvais pas louper un détournement de cet axiome si confortable (puisque britannique) : nobody’s perfect » hors les Cathares, évidemment !

    mai 21, 2008 à 16 h 59 min

  4. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard

    Les Cathares, aussi virtuellement disparus que les dinosaures, refont eux aussi surface comme des clones, dans les musées, dans les circuits touristiques, dans les châteaux restaurés, dans les archives informatisées — finalement sans doute dans les molécules d’ADN de Cathare prélevées sur les squelettes fossiles : à partir d’un fragment de code génétique on refabriquera des Cathares comme des dinosaures et des bactéries. Le destin de tout ce qui a disparu, c’est Jurassic Park.

    ***

    Contre la définition théologique du Mal, hérité par toutes les idéologies modernes qui enferment le Mal dans un cercle idéaliste vicieux, il faut défendre une forme manichéenne, antagoniste, du Mal, une forme de génie, d’originalité du mal et d’hérésie irréconciliable. Ou alors une forme de réversibilité de l’un et de l’autre, selon une topologie de Moebius qui peut être en effet une hérésie plus radicale encore.

    (Cool Memories III, 1991-1995, Galilée, 1995)

    mai 21, 2008 à 23 h 49 min

  5. Vincent

    Baudrillard, un de nos derniers « parfait » Cathare ?

    mai 21, 2008 à 23 h 50 min

  6. Amélie

    Etant une vraie quiche en mathématiques, j’ai du prendre 5 minutes pour apprendre ce qu’était la topologie de Moebius, et je trouve que le schéma en lui-même illustre assez bien une certaine amoralité (quoi que je ne sois pas sûre que le terme convienne vraiment) partagée par plusieurs des membres du PP :

    mai 22, 2008 à 11 h 52 min

  7. Amélie

    mai 22, 2008 à 11 h 57 min

  8. Vincent

    Si je peux me permettre, le fameux « Noeud de Moëbius » est mieux représenté comme ceci :

    On y comprend mieux la fameuse « réversibilité » évoquée par Baudrillard : il n’y a pas d’envers et d’endroit, on passe indistinctemet de l’un à l’autre sans s’en apercevoir.

    mai 22, 2008 à 12 h 09 min

  9. BARDAMU

    L’ennui avec certains êtres trop compréhensifs, c’est qu’ils finissent toujours par se mordre la queue en invoquant Moebius. La définition cathare est plus simple (simpliste dirons certains?) et radicale. Son pavé mosaïque est d’une immense clarté, à charge pour Baudrillard d’en extraire un « gris » inutile. D’ailleurs, blanc et noir sont des non-couleurs, et ne faut-il pas voir au combat de ce qui réfléchit et de ce qui engouffre la métaphore tragique de notre diagonale?

    mai 22, 2008 à 12 h 18 min

  10. wow, Vincent !
    c’est stable, c’est instable, c’est continu, discontinu, doux et déconcertant comme image …

    J’aime beaucoup !!
    un emblème possible du PP ?

    mai 22, 2008 à 12 h 23 min

  11. pour compléter ce que tu présentes :

    mai 22, 2008 à 12 h 29 min

  12. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard sur le manichéisme (donc le catharisme ?) :

    Le manichéisme est l’antagonisme indépassable de deux puissances. La morale n’est que l’opposition de deux valeurs. Dans l’ordre des valeurs, il y a toujours une réconciliation possible. Le désordre des puissances est irréconciliable.

    (Cool Memories I, Galilée, 1987)

    mai 22, 2008 à 12 h 54 min

  13. Isidore

    On pourrait y voir une nouvelle figure du temps… qui ne cesse d’aller de l’avant tout en restant sur place… et avec, cerise sur le gâteau, l’art de tourner en rond. C’est pas merveilleux ça? C’est l’ivresse absolue.

    mai 22, 2008 à 18 h 00 min

  14. Ourko

    La cerise sur le gâteau qui devient au tour suivant une cerise sous le gâteau… pfff… on perd tous ses repères ! C’est pas humain, ce truc !!!

    mai 22, 2008 à 18 h 17 min

  15. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard, toujours sur le manichéisme cathare :

    « (…) C’est là, dans l’idée que l’homme est bon, ou du moins cuturellement perfectible qu’est notre imaginaire profond et notre confusion la plus grave. Car si le malheur est un accident et, à la limite, comme la maladie et la misère, un accident réparable — dans la perspective technique du bonheur intégral, même la mort n’est plus irréparable –, le Mal, lui, n’est pas un accident. Si le malheur est accidentel, le Mal, lui, est fatal. C’est une puissance originelle et pas du tout une dysfonction, un résidu ou un simple obstacle sur le parcours du Bien.
    L’hypothèse souveraine, l’hypothèse du Mal, est que l’homme n’est pas bon de nature, non parce qu’il serait mauvais, mais parce qu’il est parfait tel qu’il est.
    Il est parfait au sens où le fruit est parfait, mais pas plus que la fleur, qui est parfaite en soi, et qui n’est pas la phase achevée d’un état définitif.
    Rien n’est définitif — ou plutôt tout l’est. Chaque étape de l’évolution, chaque âge de la vie, chaque moment de la vie, chaque espèce animale ou végétale est parfait en soi. Chaque caractère, dans son imperfection singulière, dans sa finitude à nulle autre pareille, est incomparable.
    C’est ce que la pensée évolutionniste tend à effacer sous le signe d’une finalité qui ne peut être que celle du Bien, au bénéfice — parfaitement immoral — de telle ou telle espèce, car c’est dans l’évolutionnisme, dans l’idée d’une succession progressive, que s’enracinent toutes les discriminations.
    Si on prend chaque terme dans sa singularité — et non dans sa particularité référée à l’universel –, alors chaque terme est parfait, il est à lui-même sa propre fin.
    C’est ainsi que chaque détail du monde est parfait, s’il n’est pas référé à quelque ensemble.
    C’est ainsi que toute chose est parfaite lorsqu’elle n’est pas référée à son idée.
    C’est ainsi que le rien est parfait puisqu’il ne s’oppose à rien.
    Et c’est ainsi que le Mal est parfait lorsqu’il est laissé à son génie propre, à son malin génie.
    Tel est l’homme avant d’être plongé dans l’idée du progrès et dans l’imagination technique du bonheur : il est à la fois le Mal et la perfection — tels les Cathares, qui, tout en reconaissant la puissance singulière du Mal et son emprise totale sur la création, se disaient Parfaits, les « Parfaits ». (…) »

    (Le Pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal? Galilée, 2004)

    mai 23, 2008 à 12 h 42 min

  16. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    « (…) Le plus difficile est de penser le Mal, de faire l’hypothèse du mal. Elle n’a été faite que par les hérétiques — manichéens et cathares — dans la vision d’une coexistence antagoniste de deux principes comsiques égaux et éternels, le Bien et le Mal, à la fois inséparables et irréconciliables. Dans cette perspective, la dualité est première, elle est la forme originelle — aussi difficile à penser que l’hypothèse du Mal.
    Car le phantasme est toujours celui de l’Un comme principe, du principe unique qui préside au commencement et à la fin. Le monde est Un et doit le redevenir. C’est l’utopie même de la raison philosophique. C’est l’intégrale du monde en quelque sorte, son être et son identité. On conçoit que l’Un se divise, mais pour mieux refaire son unité, car c’est cette unité qui fait foi, et toute vision en termes de dualité est hérétique.
    Il fallait que l’hypothèse duelle soit bien puissante pour être ainsi persécutée tout au long de l’histoire. Depuis qu’elle a disparu, de la théologie d’abord, puis de toute philosophie moderne, tout ce qui relève d’un principe du mal est devenu foncièrement irréel et marginal. Toute idée d’une destination finale autre que celle du Bien a disparu du champ de l’analyse. Elle est devenue la véritable pensée unique, et le Mal ne fait ici-bas que de la figuration intelligente, exilé en pensée en attendant d’être éradiqué dans les faits. Il semble pourtant que son principe soit intact, que sa radicalité soit inexpugnable, et qu’il ait, dans notre monde du moins, une longueur d’avance.
    (…) Nous ne sommes traditionnellement sensibles qu’à la menace que font peser sur le bien les « puissances du Mal », alors que c’est la menace que font peser les puissances du Bien qui est fatale pour notre monde à venir.
    (…) C’est le Mal qui pousse le Bien (l’accumulation des forces positives) à l’excès et à la dérégulation, et c’est la prolifération du Bien qui libère le pire. A tavers toutes nos techniques de réalisation inconditionnelle du Bien se profile le Mal absolu. (…) »

    (L’échange impossible, Galilée, 1999)

    mai 23, 2008 à 12 h 59 min

  17. Ourko

    Bon, on a compris : Baudrillard est un Cathare — ou du moins il en parle bien (tellement qu’il nous embrouille) — et « 120 » le connaît bien et tient à partager la jubilation (« séduction ? ») qu’il semble éprouver en le lisant.
    D’accord… mais — sans vouloir vexer personne — si on revenait un peu au texte initial de Delteil ?

    mai 23, 2008 à 13 h 03 min

  18. Amélie

    J’écrivais justement à une amie ce midi, à propos de cette vie dans laquelle il nous est donné à mordre à pleine bouche (si on en a le courage) et de sa saveur qu’on n’apprécie pleinement que dans la mesure où l’on accepte d’en goûter la douceur, le sel, et aussi l’amertume.

    mai 23, 2008 à 13 h 37 min

  19. Ourko

    … et trop de sucre (la « prolifération du Bien » évoquée par Baudrillard) libère effectivement « le pire » !

    mai 23, 2008 à 14 h 07 min

  20. Vincent

    On a beau dire, il y a quand même des parties du monde dans lesquelles on a plus envie de croquer à pleine bouche que dans d’autres !

    mai 23, 2008 à 14 h 10 min

  21. Amélie

    des parties du monde ?

    mai 23, 2008 à 14 h 25 min

  22. Vincent

    Ben oui… des pommes, par exemple (je te laisse en imaginer d’autres toutes aussi attirantes) !

    mai 23, 2008 à 15 h 02 min

  23. Ourko

    Heu… Une limace ?

    mai 23, 2008 à 15 h 15 min

  24. Amélie

    oh oui !!! Une limace !!!!

    mai 23, 2008 à 15 h 55 min

  25. Bernard

    La limace
    C’est vorace
    C’est coriace
    Mais aussi
    C’est cocasse
    ça s’efface
    Quand on passe
    C’est poli
    ça vous trace
    Des rosaces
    Pleines de grâce
    C’est joli
    Quand ça chasse
    ça agace
    La tignasse
    Du persil
    Puis tenace
    ça s’embrasse
    Faut qu’tout s’fasse
    C’est la vie.

    (Pierre Louki, extrait de « Aneries »)

    mai 23, 2008 à 17 h 16 min

  26. 120

    Ecrit par Raymond Queneau :

    LA LIMACE

    Limace pure et sans tache
    dont la bave trace dans le dédale des bourraches
    son espace tout en surface
    limace vorace dont la fringale
    ravage la salade automnale
    limace âme sagace
    semblable aux sargasses humaines
    limace brave qui perpétue ta race
    vivace malgré la haine du campagnard
    limace trisyllabe limace méconnue
    il faut te donner un peu d’affection
    pour que tu continues paisiblement ton chemin
    et que sur ta face s’efface la trace de ton angoisse
    et celle de ta bave aussi
    sur les soucis

    (Battre la campagne, Gallimard, 1968)

    mai 23, 2008 à 20 h 23 min

  27. Bernard le jardinier

    La limace ?
    Une connasse
    Qui patasse
    Mon jardin.
    Une pétasse
    Dégueulasse
    Que je chasse
    Avec dédain.

    mai 23, 2008 à 20 h 57 min

  28. Ourko le préhisto

    La limace ?
    Quand elle passe
    toute grasse
    A portée de ma main
    C’est fatal
    Je l’avale
    Quel régal
    Ce moëlleux coupe-faim !

    mai 23, 2008 à 21 h 11 min

  29. Ourko le préhisto

    Quand elle vient
    Du jardin
    Du copain
    Qui bichonne ses tomates
    Elle a bien
    des parfums
    plus de vingt
    Et chaque fois ça m’épate

    mai 23, 2008 à 21 h 14 min

  30. Bernard le jardinier

    La limace,
    Quelle audace,
    Suce et casse
    Mes salades
    Quelle crasse
    Cette molasse
    Qui me lasse.
    Pire que Sade !

    mai 23, 2008 à 21 h 25 min

  31. Amélie

    Allez, les enfants
    Les dents et au lit
    malgré les jolies poésies
    vous êtes des chenapans !

    mai 23, 2008 à 21 h 34 min

  32. Amélie

    Et Vincent, l’Occitan,
    IL n’a rien à dire
    Pour nous faire sourire ?
    Comme c’est décevant !

    mai 23, 2008 à 21 h 46 min

  33. BARDAMU

    Le Mot;

    « … Il le prit entre les index et les pouces, quatre vieilles phalanges incurvées à force de palper fruit. Assis là, les pieds dans des pantoufles et l’orteil dehors, son froc chamarré par des reprises fantaisistes, sa flanelle jaunâtre pompant une mortelle sueur, les aisselles amères, sources de deux os sans biceps et les avant-bras plus décharnés encore posés surl’indescriptible fatras de son autel voilé de poussière, il se pencha. Ses yeux étincelèrent. Puis il le leva. Le mot. Pour la cent-millième fois. Par la fenêtre ouverte un rayon parti d’un milliard-d’années lumière, tout exprès en voyage, vint en oblique juger la transparence de l’objet. Il était rose sanguin, plus rose que jamais fleur ne le fut. D’un rose d’Oc. Un bouton du jardin éclata. L’oiseau sur la branche trois fois pépia. Les feuilles frémirent. « Corpus Delteil », murmura-t-il, le posant sur les papilles de la langue française, à 700 kilomètres de Paris, définitivement, pour des siècles, et des siècles »
    J’ai souahité vous offrir ce poème de Henk Breuker, écrit dans la nuit qui suivit la mort de Joseph Delteil.

    mai 24, 2008 à 8 h 45 min

  34. Isidore

    Merci Bardamu pour ce Mot, en hommage à votre ami-parent disparu…

    mai 24, 2008 à 9 h 18 min

  35. BARDAMU

    Et si nous tentions des échanges sans aucune référence littéraire ? Si nous tentions d’improviser, comme un « jam » en quelque sorte, en nous servant de grammaire et syntaxe comme du falot d’un mineur ? Je vous propose cela car je viens de relire un écrivain bien oublié qui m’en suggéré l’idée;
    « … Ce matin, je me décide à ouvrir mes cantines où je vais trouver des momies. Le moment est venu d’avoir le courage de jeter. Je ne l’aurais pas dit hier. Mais jusqu’ici, ma vie était un pastiche de la vie, une théorie infantile du « comme si… ». J’avais besoin de tous mes accessoires. Il n’est que temps de cesser de vivre à la troisième personne. » Antoine BLONDIN « Monsieur Jadis »

    mai 27, 2008 à 8 h 34 min

  36. Encore raté,
    Msieur BARDAMU.
    Mais il ne faut désespérer
    de crier Buuuuuuuuuuuuuuuuut !

    mai 27, 2008 à 8 h 45 min

  37. BARDAMU

    30 / 15, mais je suis au service p’tit gars!

    mai 27, 2008 à 10 h 34 min

  38. J’attend,
    avec enchantement,
    la réplique
    … de la relique.
    Hey l’ainé,
    ca fait égalité !!

    mai 27, 2008 à 11 h 59 min

  39. BARDAMU

    Egalité ! Egalité ! Egalité !
    Par vos comptes barbares la voici vite acquise
    Qui de quinze à son double n’en est qu’à sa moitié
    Pour le reste attendez… L’aîné pense et s’aiguise
    Ainsi tenez !
    Que diriez-vous faquin d’une étripaille en rimes
    Vous accordant l’honneur du début à la fin
    D’offrir à l’assistance de ce P.P en ruines
    Babillage en sonnet, ou mieux alexandrin ?
    Y allez-vous petit, faut-il vous y mener ?
    La tache est d’importance, ne pas s’y dérober
    Honore la jeunesse, éprouve son aîné
    Qui rebute à l’aisance de tout « copier-coller »

    (N.D.L.R: 40 / 15!)

    mai 27, 2008 à 12 h 35 min

  40. Vincent

    Trop fort, les gars, continuez
    Roland Garros peut brandir ses marioles
    Ici, moi je reste, héberlué,
    J’applaudis mais surtout… je rigole !

    mai 27, 2008 à 12 h 47 min

  41. Asseyons nous un moment, je vais vous raconter une histoire.
    Celle de Monsieur BARDAMU, un ancien aux idées illusoires.
    Possédant de grandes ailes, que l’on nomme le savoir,
    il brasse de l’air et mout son grain noir.

    Alors tel Don Quichotte, je vais à l’assaut,
    de cet humour sans sel, de ce crochet falot,
    et sans craindre le fiasco,
    la pique dans la main, je hurle : « Haro sur le vieillot! »

    mai 27, 2008 à 14 h 16 min

  42. BARDAMU

    Le vieil homme et l’ado

    Yatsé, il est dans votre nom japonais imparfait
    Un chti de pas assez, quelque chose de trop
    Un brin de « pas fini », une ébauche d’ado
    Ni très beau, ni très laid, mais boutonneux à souhait

    mai 27, 2008 à 14 h 36 min

  43. barbarella

    Avant la fin du jeu de fers
    Ca sera Le vieil homme et l’amer…

    mai 27, 2008 à 14 h 41 min

  44. comme l’atteste le public, je suis en situation d’outsider
    je donne volontiers des rimes, en fait je suis dealer,

    Donc si à l’énonciation de mon pseudo,
    je vole dans les plumes de vos grandes ailes, je vous met en défaut ?

    Alors que j’ai compris le votre, mon esprit au repos…
    Désolé Monsieur BARDAMU, mais sur ce coup-ci, je dis un jeu à zéro.

    mai 27, 2008 à 14 h 56 min

  45. Isidore

    Très joli
    Mes amis!

    mai 27, 2008 à 17 h 19 min

  46. Vincent

    Que les « copier-coller », Monseigneur, ne vous fâchent
    Vous souffrez certes là de la comparaison
    Mais le jour où 120, pour autant que je sache,
    Décèl’ra dans vos mots et vos grandes opinions
    Une belle tournure, un soupçon de panache,
    Il en f’ra à coup sûr une nouvelle citation.
    Allez hop, Bardamu ! Mettez vous à la tâche !
    😉

    mai 27, 2008 à 18 h 33 min

  47. Vincent

    Autre chose, Bardamu, moquer un patronyme
    Fait partie selon moi des choses qui n’se font pas
    C’est comme d’ironiser sur l’physique, la famille
    C’est beaucoup trop facile : ce point ne compte pas.

    Si vous persévérez à agir de la sorte
    Vous ne pourrez pas dire que vous n’le saviez pas
    Toute l’armée du PP va vous tailler un short
    Vous aurez l’air malin, alors… en Bermuda !

    mai 27, 2008 à 18 h 57 min

  48. BARDAMU

    Alors, là, Vincent: chapeau bas! Ah si! Chapeau bas! Avis d’orfèvre…

    mai 27, 2008 à 20 h 27 min

  49. Vincent

    Merci, merci.
    Mais je dois avouer que le commentaire 39 a on ne peut mieux montré la voie !

    mai 27, 2008 à 20 h 46 min

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