"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Mai 68, une révolution réussie !

En cette période de commémoration, un article proposé par Isidore :

Et si, contrairement à ce qu’on nous ressasse depuis tant d’années, mai 68 était une des rares révolutions qui a su ne pas trahir l’espérance dont elle était porteuse. En tentant le difficile mariage entre la fête et la politique, l’individuel et le collectif, la fidélité absolue à l’élan de « vivre ici et maintenant » et le refus du pouvoir et de tout enfermement dans de nouvelles structures et de nouveaux dogmatismes, la vraie révolution de mai 68 (pas celle que tant d’imposteurs se sont accaparée et ont trahie en fabriquant cette légende neurasthénique, amère et désenchantée qui occupe l’espace de représentation collective depuis lors), mais celle qui, pour rester fidèle aux idéaux qui l’ont fait naître, a su disparaître et s’évanouir lorsque la tentation des chefs et du pouvoir, celle des structures et de la normalisation sont apparues, afin que restent intacts dans le coeur et la mémoire des héritiers, lorsqu’ils pourront le comprendre, une immense joie de vivre et un rêve de liberté infini, ferment d’autres mai 68 à venir.

C’est une extrapolation personnelle de ce que développe l’excellent ouvrage de François Cusset qui vient de paraître chez Acte Sud : Contre discours de Mai ou ce qu’embaumeurs et fossoyeurs de 68 ne disent pas à ses héritiers.

« (…) A chaque commémoration de Mai 68, les embaumeurs ressortent leurs oripeaux photographiques. Ils nous remâchent leurs camaraderies d’anciens combattants, s’arrogent les rôles de premier plan et, sans s’expliquer sur leurs reniements passés et présents, momifient l’épisode soixante-huitard pour la plus grande joie des fossoyeurs, leurs alliés — qui parlent haut et fort d’à tout jamais « liquidier l’héritage ». Montrer que ceux-ci et ceux-là font oeuvre commune, comprendre que le mausolée qu’ils honorent ou méprisent a d’abord pour fonction d’interdire toute action collective à venir, rappeler la dimension internationale effervesente de 68, ressaisir l’essence imprévisible de l’événement et, enfin, renouer avec l’esprit de révolte.(…) »

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126 Réponses

  1. Vincent

    J’ai — pour ma part — bien du mal à considérer qu’il y ait eu, comme tu le laisses entendre, une « vraie révolution de mai 68 » (derrière ou devant la « fausse »), Isidore, voire même ce qu’on pourrait simplement appeler une « révolution ». Pour moi, il s’est agi là d’une simple conflit de génération, comme il y en a sûrement eu à toutes les époques (du moins les « historiques ») et comme nous en vivons sans doute un encore aujourd’hui.

    Mais j’admets ne pas être très bien placé pour parler objectivement du sujet, étant on ne peut plus concerné puisque — né en mars 1969 (donc conçu en juin 68) — je suis pleinement ce qu’on peut appeler un « enfant de 68 ».

    mai 18, 2008 à 22 h 50 min

  2. Merci Isidore pour cet article !
    et donc pour un enfant de la génération 80, qu’a amené mai 68 ?
    En quoi, sommes-nous plus libres depuis ?

    mai 18, 2008 à 23 h 01 min

  3. Vincent

    Allez, j’ose aller au bout de mon idée :
    Pour les « soixante-huitards », parler de Révolution plutôt que d’un simple changement de génération, est un bon moyen — plus ou moins conscient — de ne pas « laisser la main » à la génération suivante (leurs enfants) qui, de toutes façons, quoi qu’ils veuillent ou pensent, a déjà enclenché « autre chose ».

    mai 19, 2008 à 0 h 38 min

  4. Isidore

    Avant de tenter de répondre à ces questions épineuses, je vous invite vraiment à découvrir le livre de François Cusset (né comme toi, Vincent, en 69 – ce qui rend d’autant plus intéressant son propos) car il tente justement de libérer l’évènement de l’emprise de ceux de ces fameux soixante-huitards qui se l’ont accaparé pour leur petite gloriole personnelle, et, ce faisant, l’ont trahi en le rendant illisible pour la génération suivante, contrairement à nombre d’autres acteurs et témoins de cette époque qui sont entrés en clandestinité depuis (lire l’article de Marianne à ce sujet).
    Je précise, pour ma part, qu’ayant 10 ans à l’époque, j’ai perçu la chose ni comme acteur, ni comme ceux arrivés après la bataille qui se sont peut-être sentis exclu de la fête. Je suis resté de longues années sans clefs pour tenter de nommer ce que j’ai ressenti – peu convaincu par le discours ambiant et la légende fabriquée – et voici qu’enfin une parole semble se faire jour qui commence à résonner avec ce ressenti.

    mai 19, 2008 à 7 h 35 min

  5. Isidore

    Au fait, Vincent, peux tu corriger une petite erreur dans mon texte: au lieu de (à la fin de la première partie): « ..afin de RESTER intacts dans le coeur… » mettre plutôt: « ..afin QUE RESTENT intacts dans le coeur… ». Merci.

    mai 19, 2008 à 10 h 12 min

  6. Cela fait deux fois qu’Isidore nous met à disposition des textes intéressants et constructifs, en plus des multiples contributions commentées à ce blog …

    pour faciliter de potentielles nouvelles contributions, que pensez-vous d’offrir une carte du PP à Isidore ? Si celui-ci l’accepte biensûr ?

    Il faut peut-être envisager un rite d’accueil ? 🙂

    mai 19, 2008 à 10 h 21 min

  7. barbarella

    évidemment, ça va de soi, d’autant que c’est Isidore, qui, avec Vincent, a fait naître l’idée de la reconstitution du PP !

    Isi, comme Vincent est très occupé aujourd’hui, j’ai pris la liberté d’aller faire ta correction moi-même.

    mai 19, 2008 à 10 h 26 min

  8. Isidore

    Merci, Amélie!

    mai 19, 2008 à 10 h 41 min

  9. Amélie

    Je ne sais pas exactement de quoi il s’agit, à vrai dire. Je ne connais pas la différence entre les soixante huitard fatiguants dont tu parles et les autres. Ce que je sais en revanche, c’est que je ne considère pas 68 comme un début, pas plus que comme une fin. Une étape, oui, une transition, certainement… mais j’ai l’impression qu’il s’agit surtout d’un gros bruit. Quelqu’un de plus informé que moi sur ce blog (c’est pas difficile) pourrait-il nous dresser la liste des acquis qu’on doit à 68 ?

    mai 19, 2008 à 14 h 23 min

  10. Vincent

    Oulah… bien malin qui parviendra à démêler ce qui est directement issu du mouvement de Mai 68, de ce qui était de toutes façons « dans l’air du temps. »

    Une méthode, peut-être : trouver quelque chose qui n’est pas survenu, à la même époque, dans des pays comparables (sauf à considérer bien sûr — et certains « soixante-hui(van)tards » en sont, je crois, capables — que ce mouvement ait eu une portée planétaire).

    mai 19, 2008 à 16 h 37 min

  11. Vincent

    De mon point de vue — à la charnière — j’ai l’impression de percevoir une vraie différence entre ceux qui sont nés avant et ceux qui sont nés après 68. Comme deux mondes, aux antipodes l’un de l’autre même parfois.

    Le plus flagrant, il me semble, s’est manifesté lors des multiples expériences de « démocratie participative » auxquelles j’ai participé : aucun des « plus âgé que moi » n’a jamais vraiment compris ce dont il pouvait s’agir (même avec de bonnes intentions), alors que cela semblait au contraire presque un fonctionnement naturel aux « plus jeunes ».

    Une question d’éducation, sans doute, et de rapport à l’autorité construit dès la petite enfance.

    mai 19, 2008 à 17 h 04 min

  12. LA fameuse libération sexuelle ? Elle se manifeste plutôt par la contraception ou par le port de string de nos moins de 15 ans ?

    Pour le rapport à l’autorité, pas trop d’idée sur les rapports inter-genérationnels, cependant, nous avons revu, il y a pas longtemps « la guerre des boutons », et je trouve que les jeunes de 1912 étaient aussi bravaches que nous au même âge (avec peut-être plus d’innocence ?)

    mai 19, 2008 à 18 h 09 min

  13. Isidore

    A vous lire, je retrouve cette impression éprouvée tant d’années durant où mai 68 était associé,dans mon esprit, à pas grand chose, sinon des poncifs du genre « libération sexuelle, militantisme politique (de gauche ou extrême gauche de préférence), délire hippie des années 70 avec l’ombre sinistre de la drogue et de toutes les »défonces » qui semblaient fasciner « beaucoup de gens, et la musique, la musique anglo-saxonne avant tout … »

    Personnellement tout ce délire là m’est resté totalement étranger, soit qu’il ait été le véritable fruit de mai 68 (évidemment pas uniquement franco- français mais mondial, comme nous le rappelle F. Cusset), et dans ce cas là je n’ai rien compris du tout; soit la lecture qu’on a fait de cet évènement et de toute l’époque qui a suivi est à revoir de A à Z, car tout ceci ne résonne en rien à ce que j’ai perçu du haut de mon année de CM2.

    J’ai l’impression qu’il faut bien distinguer ces quelques semaines d’effervescence printanière capables de rassembler d’une façon inouïe des gens que tout oppose ordinairement, dans un esprit de fête permanente et de véritable extase verbale, avec cette parole collective soudain libérée et échappant durant si peu de temps à la langue policée des pouvoirs en place, résurgence miraculeuse de l’agora des grecs (qui constitue le centre et la réalité du politique selon eux); qu’il faut donc distinguer ceci de ce qui s’est développé ensuite lorsque les pouvoirs ont repris les choses en main et que la foule a retrouvé son silence amorphe.

    J’ai vraiment ressenti cet esprit de fête collective durant ces quelques semaines (Ce fut sans doute la seule fois – cf notre article sur la fête) et surtout une joie immense, un sentiment de liberté extraordinaire qui planait sur le monde.

    Par contre, tout ce que j’ai vu se développer ensuite en actes et en paroles m’a paru sinistre et même terrifiant, rien à voir avec cette si belle chose partagée durant si peu de temps.
    Libération sexuelle? Ah bon, connais pas. J’ai vu s’épanouir au contraire une disette sexuelle monstrueuse sur fond de la « tyrannie du devoir de jouir » et du mensonge collectif pour dissimuler une réalité bien plus prosaïque. Avec le sida en fin compte comme héritage pour les nouveaux venus.
    Le militantisme politique? Sinistre cette période extrémiste qui vit fleurir de beaux criminels de tous les bord.
    La musique? Vive l’Amérique et son « beautifull way of life » imposé à toute la planète. Et la drogue pour finir de ravager tout ce qui pouvait demeurer du rêve de liberté que ces quelques semaines avaient su exalter.

    Alors qu’il y ait un certain désenchantement collectif aujourd’hui, j’avoue qu’au prix d’un tel effort de sabotage, il n’y a pas vraiment lieu de s’en étonner. Mais ceci était tout à fait prévisible en réalité.
    Mais qu’il faille jeter le bébé avec l’eau du bain, je ne pense pas que ce soit nécessaire ni judicieux.

    J’ai le sentiment qu’il faut réhabiliter ce moment précis qui fit la réalité révolutionnaire de ce mai 68, celle qui créa une véritable rupture (préparée depuis longtemps évidemment) avec un monde périmé, celle qui sema dans les cœurs et les esprits de nouvelles espérances, de nouvelles visions d’avenir, celle qui fit renaître un sens et une réalité à la vie politique. Et quand bien même cet instant eut été si fugace, quand bien même la réalité qui s’ensuivit fut, à mon avis, un sabotage et une véritable trahison des promesses (mais pouvait-il en être autrement?), il n’en demeure pas moins que ce qui aura été semé ces quelques semaines de mai, ne cessera de croître durant toutes ces années de reniement et de trahison et demeure aujourd’hui une promesse pour l’avenir que nous avons devoir de considérer en résistant, en particulier, à tout ce qui voudrait bien la voir définitivement enterrée.

    Je ne pense évidemment pas qu’il puisse exister d’autres révolutions que celles qui sachent illuminer si brièvement, toujours, la réalité pétrifiée par la tyrannie des pouvoirs en place, pour redonner à chaque fois un nouvel élan collectif à la Liberté, mais cultiver l’esprit révolutionnaire c’est seulement aider à ce surgissement imprévisible, nécessaire et de grande fécondité. Aucune révolution n’instituera jamais un quelconque paradis sur terre (heureusement d’ailleurs), mais toujours l’esprit de révolte sera indispensable pour féconder le monde et faire naître l’avenir en réanimant durant quelques instants les grandes espérances collectives avant que les pouvoirs en place (ou d’autres pouvoirs) reprennent les choses en main.

    Et en ce sens mai 68 me semble une réussite même si je reconnais tout à fait qu’il s’agit d’un point de vue très lyrique avant tout.

    mai 19, 2008 à 21 h 18 min

  14. Amélie

    En quelques mots (j’ai un tit bouquin qui m’attend sur mon lit – à défaut d’un tit rouquin !)…
    Le lyrisme dont tu parles isidore, autour du sentiment de révolte de mai 68, m’agace, en fait. C’est un sentiment qui appartient à toutes les générations, pas plus celle de 68 qu’une autre. Il se trouve que les circonstances lui ont donné plus de matière cette année là.
    Libération sexuelle :pas du tout l’impression. J’ai le sentiment au contraire que nombre de mes contemporains se sont enfermés dans des clichés ringards et totalement dépassés qui les privent d’extases autrement plus grandes et les maintiennent sous une gangue de fausse liberté, tout en les gratifiant d’une magnifique kyrielle d’affections diversement mortelles.
    Libération de la parole… peut-être. Bien que là encore je pense qu’il s’agit d’une simple progression, pas d’une prise de parole soudaine.
    Acquis politiques : oui, comme on en gagne sans cesse… et alors ?

    Non, vraiment, je ne vois pas pourquoi tout ce patacaisse à propos de mai 68 et de cette soit-disant liberté acquise, dont on peine à présent à se libérer ! Mai 68 : apologie de la liberté. Mais quelle liberté ? Il y a dedans une sorte de frénésie qui pour moi se marie bien mal à une sentiment de liberté. Une certaine ivresse, pendant quelques jours, je veux bien te le reconnaître, Isidore; et après ? Ce n’est quand-même pas la seule fois, si ?

    mai 19, 2008 à 22 h 24 min

  15. En fait, j’ai l’impression Isidore, que tu considères mai 68 comme un souvenir d’un moment d’ivresse collectif rare. En cela, tu n’as pas forcément envie qu’on le salisse en en faisant un bilan… hum pourquoi pas, mais alors pourquoi « révolution réussie » ?

    mai 20, 2008 à 0 h 08 min

  16. Isidore

    Le lyrisme dont je parle ne concerne nullement mai 68 et sa génération exclusivement, Amélie, mais est relatif simplement au point de vue que je tente de développer et qui me semble prioritaire car on a tendance à l’oublier.
    Concernant la libération sexuelle, je dis à peu près la même chose que toi. Et quand je parle de prise de parole et de liberté, j’insiste justement sur le fait que ceci ne dépasse pas l’instant que je considère comme « révolution réussie », c’est à dire les quelques semaines de mai et juin qui me paraissent animées collectivement et miraculeusement d’une véritable liberté partagée. Une fois cette grâce collective éteinte, les développements et récupérations ultérieurs, une fois que les pouvoirs ont repris les choses en mains, me paraissent au contraire assez sordides.

    Quand je parle de « révolution réussie », Yatsé, je veux mettre l’accent sur ce qui me paraît essentiel et fondateur: ces quelques journées de printemps festifs qui ont su arrêter la machine à produire et à consommer, et aussi à incarner, trop peu de temps bien sûr et grâce à la jeunesse, l’idée qu’un autre monde est possible. Que ceci ait pu exister suffit pour parler de révolution réussie. Car ce qui a été semé là refleurira tôt ou tard si on parvient à y puiser un nouveau courage et une nouvelle énergie collective et qu’on ne laisse pas les fossoyeurs salir et enterrer ce magnifique héritage. C’est toujours ce même regard lyrique que je pose sur la chose.

    Mais je vous invite vraiment à lire le bouquin de Cusset (non, je vous assure que je ne reçois aucune commission) car il y développe un certain nombre de points qui clarifient bougrement ce que je tente de toucher du doigt.

    mai 20, 2008 à 8 h 08 min

  17. Vincent

    J’ai feuilleté le livre de Cusset, hier, et ai notamment lu les dernières pages de conclusion.

    Je n’ai pas trop compris ses derniers mots concernant la « rupture » (faudrait sans doute que je le lise en entier) mais ai retenu son idée que c’est dans les moments de grève générale — de vacances — que du nouveau « vivre ensemble » peut apparaître bien plus que dans un surplus de travail.

    Certes… et sans doute est-ce là la « magie festive » que tu tentes de pointer dans tes propos, Isidore.

    Mais je ne suis pas certain alors de te suivre dans l’interprétation que tu suggères de partager ensuite. Je ne pense en effet pas une seconde que l’arrêt de la « machine à produire et consommer » qui a alors eu lieu avait, comme tu le laisses entendre vocation de durer. Ce ne sont pas, à mon sens les « méchants pouvoirs » qui ont imposé la reprise du travail, mais juste le retour du « principe de réalité » un moment mis de côté.

    Le Moyen-Age avait instauré un rituel assez similaire : la Fête des Fous. Pendant le temps de cette fête, tout était « retourné » : on désignait, parmi les plus humbles, un « Roi de la Fête » qui allait singer le pouvoir. Toutes les moqueries et licences étaient alors, sur un temps bien circonscrit, permises. Mais tout ce défoulement avait bien entendu pour vocation profonde… de reprendre le mouvement « normal » de plus belle.

    Il me semble que c’est un phénomène de ce genre qui a eu lieu en 68, et qui revient d’ailleurs sous différentes formes par moments.

    mai 20, 2008 à 12 h 23 min

  18. Vincent

    Surtout, je me méfie comme de la peste des fariboles sur un « autre monde » possible et autres retour des sempiternels « arrières-mondes » idéalistes dénigrant constamment celui-ci.

    C’est bête à dire mais il faut sans doute sans cesse le répéter (à soi-même autant qu’aux autres) : IL N’Y A QU’UN MONDE POSSIBLE, C’EST CELUI-CI. Après, bien sûr, on peut le juger insatisfaisant. Mais il n’est justement pas figé et peut du coup évoluer (il ne fait d’ailleurs que ça), encore faut-il pour l’y aider « partir de lui » et non vouloir le mettre entre parenthèses(ou lui « raser les tables ») et préférer rêvasser sur une hypothétique mutation de l’humain en colibri (ou Bisounours).

    mai 20, 2008 à 12 h 33 min

  19. Amélie

    Pur ma part, il semblerait qu’avec l’âge, j’en sois venue à me défier de ce qui se fait à grand bruit, dans un immense fracas. Je me défie aussi de tout se qui se construit « contre » quelque chose; je crois que je préfère ce qui construit « avec » tout ce qui est là. Pourtant les révolutions fracassantes doivent être une sorte d’instinct humain, car, pour autant qu’elles me paraissent improbable dans le monde hors de moi, je ne sais pas encore faire autrement, dans la sphère intime, et ai bien tendance à « faire table rase », quand quelque chose ne me convient décidément pas ou plus. C’est ma part enfantine. Je serais donc tentée de voir mai 68 comme la manifestation de mécontentement d’une société immature… mais je ne veux froisser personne.bk

    mai 20, 2008 à 18 h 10 min

  20. Amélie

    j’ai tapé vite, y a plein de fautes, mais j’ai la flemme d’aller corriger…

    mai 20, 2008 à 18 h 12 min

  21. Vincent

    Difficile de faire autrement, tu as raison, ne serait-ce que parce que viser un « autre monde », tout quitter sans rien sauver — quand ce qui était auparavant confortable se resserre petit à petit et devient de plus en plus étouffant — est l’expérience initiale universelle qui hante forcément inconsciemment tout humain venu à ce monde (après plusieurs mois utérins), quel que soit son âge, son histoire, l’époque où il vit, etc.

    mai 20, 2008 à 19 h 38 min

  22. Vincent

    Faire « table rase » (ou la Révolution), en quelque sorte, est un mouvement on ne peut plus naturel !
    (même le cordon qui relie au passé finit par être coupé)

    mai 20, 2008 à 19 h 41 min

  23. 120

    Ecrit par Daniel Cohn-Bendit :

    « (…) Discuter sans fin sur Mai 68 est souvent une manière d’éviter de parler des problèmes d’aujourd’hui. La France a mis deux siècles à se débarrasser des débats sur la Révolution française et la Terreur, je ne voudrais pas que l’on refasse 68 aussi longtemps !

    (…) Au bout de quarante ans, tout le monde a bien compris que nous avons changé d’époque. En 68, vous parliez de l’homosexualité et les trois quarts des Français tombaient dans les pommes ! Quand vous racontez aujourd’hui qu’en 1965 une femme avait besoin de l’autorisation de son mari pour ouvrir un compte en banque, les gens pensent que vous parlez de l’Ancien Régime ! Plus personne n’arrive à imaginer à quoi ressemblaient les écoles, les usines… Oui, celles-ci étaient organisées comme des casernes, et les sections syndicales étaient interdites ! Plus personne ne se souvient combien la jeunesse de Mai 68 a débloqué la société française.

    (…) Politiquement, la révolte des jeunes à Varsovie, en 68, n’a rien à voir avec celles de la France ou de l’Allemagne. Nous sommes dans un pays communiste. Ce mouvement part d’une pièce de théâtre interdite et réclame la liberté de parole et le droit d’avoir des clubs de jazz. Mais cet anti-autoritarisme contre les sociétés communistes bloquées en Pologne trouve son équivalent chez nous, même si nous rejetions le jazz de papa, pour le rock de Jimi Hendrix… Structurellement, il s’agit du même mouvement, partout sur la planète.

    (…) La majorité des manifestants voulaient prendre le pouvoir sur leur vie. Que ce soit à l’usine, à la fac ou dans la vie privée et sexuelle… Le désir d’émancipation et de liberté qui portait le mouvement n’avait aucun concept politique à sa disposition pour le traduire. Nous, les libertaires, avions comme références le Front populaire, la Catalogne libre, les conseils ouvriers… Mais nos mots d’ordre étaient surréalistes, poétiques : « Soyez réalistes, demandez l’impossible », « La bourgeoisie n’a qu’un plaisir, c’est de les détruire tous ! »

    (…) 1968 représente un mythe pour la gauche, mais un mythe dont elle ne sait trop que faire. Car l’autoritarisme auquel s’est attaqué le mouvement était autant celui du communisme que celui du gaullisme. L’idéologie totalitaire, la légitimité du PCF, son passé glorieux dans la Résistance… : tout cela a volé en éclats dès 1968. regardez le comportement du PC et de la CGT pendant les évènements : ils ont combattu le mouvement puis ont retourné leur veste après avoir vu que les usines se mobilisaient. Quant aux socialistes, ils n’existaient pas. Seul le PSU de Pierre Mendès France et de Michel Rocard était en phase avec Mai 68. C’est précisément son apport qui a été liquidé par François Mitterrand dans les années qui ont suivi.

    (Mai 68, l’entretien, Télérama n° 3037, du 29 mars au 4 avril 2008)

    mai 20, 2008 à 21 h 04 min

  24. 120

    Ecrit par Dominique Grisoni

    « (…) Mai 68 en aura surpris plus d’un. Pour la première fois, quelque chose qui avait à voir avec ce que l’on nomme ordinairement révolution surgissait d’un corps autre que :
    1- celui du prolétaire (ou du prolétariat, comme on voudra) ;
    2- celui des appareils ou institutions à vocation « révolutionnaire » ;
    3- celui où se réalise l’exploitation (lisez : le Grand Corps de l’Economique).

    Brutalement, les professionnels de la politique, les programmateurs de mouvements sociaux, les ordonnateurs de revendications découvraient qu’une société peut se fracturer à partir d’autres lieux que ceux « réservés » par la Théorie. Et, immédiatement, une leçon devait être tirée :
    1- qu’il n’y a pas de champs de bataille privilégiés pour la révolution ;
    2- qu’une révolution peut s’originer en n’importe quel point de l’aire sociale.

    En d’autres termes, Mai 68 révélait qu’il n’y a pas de lieux de la révolution : tous sont « bons », même les plus imprévisibles, même ceux qui sont codifiés négativement (voire tout simplement négligés) par une certaine rationalité ayant des prétentions révolutionnaires (c’est-à-dire le marxisme). Tout comme il n’y a pas de forme obligée de la révolution : contrairement à ce que professaient les maîtres à penser dogmatico-léninistes. Ni encore : il n’y a pas de moyens nécessaires pour qu’une (ou la) révolution advienne : parce que tous les « possibles — et Mai l’aura suffisamment montré — sont efficaces.

    (…) Le mouvement de Mai aura, dans les faits, « contredit » le discours révolutionnaire institué. L’affaire est d’importance. C’est pourquoi, dès les lendemains du printemps chaud, bon nombre d’exégètes professionnels se penchèrent sur la « cas » pour tenter d’en circonscrire d’abord les sources et ensuite les effets.

    (Marx n’aimait pas le printemps, Le Magazine littéraire, Hors-série n°13, avril-mai 2008 : Les idées de Mai 68)

    mai 21, 2008 à 10 h 35 min

  25. Vincent

    Je serais curieux de lire une « Petite histoire de l’idée de Révolution » (je suis sûr que certains se sont déjà penchés sur le sujet). Quelque chose me dit que c’est une idée toute « moderne ».

    Je n’imagine pas, en effet, les « préhistos » hantés par cet imaginaire (à tout prix « révolutionner » les choses, le monde, l’humain…). Au contraire même : ne cherchaient-ils pas plutôt à les « conserver » ?

    Deux combats antagonistes (mais pas incompatibles) sont ne tout cas à notre disposition aujourd’hui : faire bouger ce qui se fige, préserver ce qui se perd.

    mai 21, 2008 à 10 h 43 min

  26. Ourko

    Et pourquoi toujours « combattre », je te prie ?
    N’est-ce pas encore un relent « moderne, trop moderne » ?
    Pourquoi ne pas simplement se laisser aller dans le cours fluctuant des choses ?

    mai 21, 2008 à 10 h 45 min

  27. On peut agir effectivement de la sorte, Ourko, mais à mon avis ça s’appelle fatalisme avec les qualités et le défauts de ce choix. Parce que notre réalité c’est nous qui la fabriquons et ce monde ci-présent est celui qu’ont construit nos aînés et que nous continuons à bâtir.

    On peut laisser faire les choses en se disant qu’on n’y peut rien de toute façon mais, en vérité, ce choix profite toujours à ceux qui suivent la pente naturelle du pouvoir et de l’avoir malheureusement.

    Et pour qu’autre chose se manifeste quand même il va bien falloir le penser, le rêver et le mettre en œuvre. On peut le faire seul ou à quelques uns, dans son coin. Ceci a la vertu de faire réaliser que c’est possible et donc de sortir d’un fatalisme viscéral, mais aussi de semer des facteurs de transformations.

    Je pense alors que les révolutions correspondent au moment où tout ceci est mûr dans la majorité des gens et que par ce rituel très dionysiaque, une nouvelle vision s’incarne ainsi que de nouveaux désirs capables de fonder le socle commun d’une nouvelle réalité. Mais il aura bien fallu auparavant rêver, discuter, expérimenter (ça s’appelle l’Utopie), mais aussi prendre conscience et dénoncer les injustices du monde en cours (et ça s’appelle la Révolte).

    Le monde suivant qui naît alors ne sera en fait ni pire ni meilleur que celui qui a précédé, sauf que par ce rituel et tout ce qui l’a précédé et accompagné, se manifeste la volonté d’assumer notre responsabilité de bâtisseur d’humanité.

    En ce sens la Révolte et l’Utopie me paraissent tout à fait nécessaires et respectables comme moteur d’évolution. Il me semble qu’elles font cruellement défaut aujourd’hui, faute de comprendre leur signification profonde. Ceci a pour conséquence cette mollesse intellectuelle et politique ainsi que cette soumission à l’ordre de la fatalité qu’on observe dans cette résignation à la tyrannie de l’économie et du pouvoir de l’argent. Il est peut-être d’ailleurs plus exact de dire que cette tyrannie n’est possible que par cet attrait du Fatalisme et de la perte de l’esprit de révolte et d’utopie.

    mai 21, 2008 à 11 h 55 min

  28. Ourko

    Je persiste : laissons tomber (c’est le cas de le dire) « ceux qui suivent la pente de l’avoir et du pouvoir » et poursuivons notre chemin ailleurs ! (Tant qu’ils ne nous entraînent pas avec eux !) Pourquoi vouloir à tout prix les « sauver » contre leur gré ?

    mai 21, 2008 à 15 h 56 min

  29. Eheh Ourko, toi aussi, tu te prends pour Socrate ?

    mai 22, 2008 à 0 h 00 min

  30. Désolé mais je ne partage pas votre point de vue.
    Exprimer une forme de révolte que tu centres par rapport au pouvoir et à l’avoir, c’est considérer être les seuls maux de nos sociétés.

    Mais, et toujours avec la grande naïveté qui me caractérise, est-ce bien un choix que le vôtre que de ne pas aller vers le pouvoir et l’avoir ?

    Je suppose que les sages vivent dans un vrai ascétisme, désolé ca ne me donne pas envie du tout « d’être sauvé » …

    mai 22, 2008 à 0 h 18 min

  31. Vincent

    Je me demande si je ne suis finalement pas beaucoup plus proche de ta position que tu ne le crois, Yasté.

    Je n’ai, certes, guère d’attrait pour l’avoir et le pouvoir — sans trop savoir pourquoi d’ailleurs (incapacité de savoir qu’en faire ? couardise ? peur de l’envie qu’ils suscitent ? peu de confiance dans mes capacités de les défendre ?…) — et me suis habitué à m’en passer (mimant, par défaut, l’ascétisme du sage). Je ne partage toutefois pas l’idéal « progressiste » exposé par Isidore : responsabilité, humanisme, évolution, nécessaires Utopie et Révolte, rejet du « Fatalisme » (donc du « Tragique »), etc…
    J’aurais même tendance à croire que la « grande naïveté » est plutôt de ce côté-là.

    mai 22, 2008 à 12 h 03 min

  32. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard sur la responsabilité:

    Soyez libres ! Soyez responsables ! Assumez-vous ! — « I would prefer not to » (je préfèrerai ne pas). Préférer ne pas, plutôt que vouloir (Philippe Lançon, Libération). Préférer ne plus. Ne plus courir, ne plus concourir, ne plus consommer, ne plus être libre à tout prix. Tout ceci dessine la figure d’un repentir de la modernité, d’une indifférence subtile qui flaire les dangers d’une responsabilité et d’une émancipation trop belles pour être vraies. D’où le révisionnisme sentimental, familial, politique, moral aujourd’hui triomphant, et qui peut prendre l’allure plus violente d’une haine « réactionnaire », envers soi ou envers les autres, venue de la désillusion succédant à la violence libératrice. Cette déferlante inverse, cette resublimation « régressive » est la forme contemporaine, et en quelque sorte la conséquence de la désublimation répressive analysée par Marcuse. Décidément, la liberté n’est pas simple, et la libération encore moins.
    Cependant, l’orgie de la modernité, l’orgie de la libération étant évidemment ambivalente, porteuse à la fois du pire et du meilleur, la révision déchirante de cette modernité, de ses idéaux et de ses illusions, est forcément ambivalente elle aussi. Ainsi, toutes les libertés acquises sont peu à peu mises en suspens ou en « révision technique », la liberté du marché compensant la perte de toutes les autres.

    (Le paroxyste indifférent, Grasset, 1997)

    ***

    La question du bonheur, comme celle de la liberté, comme celle de la responsabilité, toutes ces questions qui sont celles de la modernité, des idéaux de la modernité, elles ne peuvent même plus être posées réellement, en terme de réponse en tout cas. Dans ce sens-là, je ne suis plus moderne. Si la modernité, on la conçoit dans une perspective comme celle-là, qui était d’assurer subjectivement — que ce soit la subjectivité de l’individu moderne ou du groupe — un maximum d’accumulation, de maximalisation des choses, alors la modernité a dépassé le but qu’elle se proposait d’atteindre. Peut-être qu’elle n’a pas échoué du tout, elle a trop bien réussi, elle nous a propulsés au-delà… et les questions sont maintenant tombées dans le domaine des objets perdus. (…) Tant que la modernité a pu penser qu’il y avait quand même une direction positive possible, et que le négatif allait être refoulé de plus en plus loin dans la positivité, on se situait encore das le droit fil de la modernité. A partir du moment où tout ce qui est cherché est ambigu, ambivalent, réversible, aléatoire, c’est là où s’achève la modernité — et c’est vrai sur le plan politique aussi.

    (Les objets singuliers, arcitecture et philosophie, Calman-Lévy, 2000)

    ***

    L’irresponsabilité est donnée pour un penchant naturel, la responsabilité pour un actre conscient. Mais il n’en est rien. La responsabilité — le fait de répondre tout simplement — est un acte réflexe. C’est quand elle devient une règle de conscience qu’elle devient accablante. Elle doit être alors compensée par la faculté tout aussi vitale de ne pas répondre. Il y a un devoir d’irresponsabilité égal au devoir de responsabilité, surtout par les temps qui courent, où nous sommes perpétuellement testés, sollicités, harcelés. L’irresponsabilité, comme toute charité bien ordonnée, commence par soi-même. Il faut ne pas répondre de ce qui ne nous concerne pas, y compris dans notre propre vie. La distinction stoïcienne entre ce qui nous concerne et ce qui ne nous concerne pas reste l’alpha et l’oméga d’une morale philosophique.

    (Cool Memories IV, 1995-2000, Galilée, 2000)

    ***

    Liberté, volonté, responsabilité : balayer touts ces catégories, comme il a fallu balayer celles d’âme, de faute, d’immortalité, et les concepts du ciel et de l’enfer, pour se délivrer du religieux et du féodal.

    (Cool Memories V, 2000-2004, Galilée, 2005)

    ***

    Toute dimension personnelle, toute démiurgie est abolie au profit d’une mécanique opérationnelle. Déresponsabilisation totale de l’homme : aujourd’hui, même le pouvoir fait honte, il n’y a plus personne pour l’assumer véritablement.
    L’espèce humaine est sans doute la seule à avoir inventé un mode spécifique de disparition, qui n’a rien à voir avec la loi de la nature. Peut-être même un art de la disparition.
    Mais peut-être finalement révions-nous de cette irresponsabilité, de cette défausse totale de la liberté et de la volonté — « nous l’avons rêvé, IBM l’a fait ! ». Rien n’est plus rusé ni plus inventif que l’homme lorsqu’il s’agit d’explorer les moindres nuances de la servitude. Toute cette révolution électronique, cybernétique, n’est peut-être qu’une ruse animale que l’homme a trouvée pour échapper à lui-même, en même temps qu’à la responsabilité monstrueuse à laquelle il est désormais surexposé, dans un contexte devenu mondial.

    (Carnaval et cannibale, L’Herne, 2008)

    mai 22, 2008 à 12 h 47 min

  33. Ourko

    Et il pense quoi, l’« irresponsable » Baudrillard, plus spécifiquement de Mai 68, SVP ?

    mai 22, 2008 à 12 h 55 min

  34. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    « (…) Dans ce sens, j’aimerais repenser ce qui s’est passé en mai 68 — c’est-à-dire non pas en termes politiques, idéologiques, ni dans ses conséquences, mais en termes d’événement, d’événement de rupture. Paradoxalement, mai 68 est d’ailleurs sorti d’une crise de prospérité, et de la misère morale consécutive à la prospérité économique. La prospérité mettait les gens devant un problème de changement de valeurs — finis les vieux interdits, les vieilles misères, le nouveau défi était celui d’être à la hauteur de ses besoins, de ses désirs, de toutes ses jouissances — et c’est là que ça commence à aller mal. Abréaction à ce qu’on a appelé la société de consommation, en fait à ce brusque élargissement de l’horizon, à cette forme de déterritorialisation, à cette surenchère du mode de vie. C’est à cela qu’ont réagi les universités d’abord, dans une sorte de suicide dilué dans la revendication économique, mais là n’est pas le fin mot de l’histoire. C’est la fracture mentale qui était en jeu, et une réaction de défense à ce qui se profilait déjà comme le futur ordre mondial, ordre technique, ordre libéral. Il n’y a d’ailleurs pas eu de véritables conséquences politiques à cet événement, ni de lendemains qui chantent. Mais, sur le coup, il y a eu événement, quelque chose de mythique, qui justement faisait fi de ses causes et de ses conséquences. Tout compte fait, on se retrouve aujourd’hui devant une même forme de fracture, celle de l’élagissement à l’horizon mondial, implicitement vécu comme une catastrophe. (…) »

    (Les exilés du dialogue, Galilée, 2005)

    mai 22, 2008 à 13 h 05 min

  35. Isidore

    A mon sens la limite de la pensée de Baudrillard, comme d’autres de nos penseurs contemporain, c’est que sa puissance de séduction nous entraine nulle part, faute d’une dimension de la pensée qui puisse réellement l’incarner. J’adore le lire, je suis fasciné par ses trouvailles et sa vision des choses, et ensuite…pas grand chose de concret ou d’applicable; tout se perd dans une esthétique de pensée et de langage qui devient une sorte de jeu intellectuel sans véritable prise ni conséquence sur le réel. Pourtant les intuitions sont fulgurantes et je perçois une « vérité » dans ses propos qui me titille à chaque fois. En fait, il me semble que ceci reste une pensée en gestation, une « pensée-ovule » qui attend d’être fécondée pour pouvoir s’incarner véritablement. Quelle mâle pensée veut bien s’y coltiner?

    mai 22, 2008 à 16 h 36 min

  36. Vincent

    Je la perçois — pour ma part — plutôt comme une pensée « scorpion », qui s’autodétruit (dans l’oeuf, pour reprendre ton imagerie génitrice), qui n’est pas dupe d’elle-même et utilise contre elle-même (dans une sorte d’ironie suprême) ses propres sortilèges.
    Ce mouvement — qui, à première vue, peut paraître purement « intellectuel », j’en conviens — me semble cependant immensément concret, dans le sens où il empêche toute spéculation idéaliste et ramène par conséquent, indirectement, sans cesse au réel (toujours plus « vrai » que les interprétations qu’on peut en faire).
    Mais bon… ce n’est là que ma lecture.

    mai 22, 2008 à 18 h 01 min

  37. Isidore

    Autre point de vue tout à fait intéressant.

    mai 22, 2008 à 18 h 05 min

  38. Vincent

    Honnêtement, c’est une des pensées les plus « incarnable » que j’ai pu rencontrer. Qui, en tout cas, ne peut s’observer de l’extérieur et demande à plonger dedans (et pour cela lâcher prise, oser quitter le cadre « moderne » auquel nous sommes agrippés). Le « fécondeur », du coup, c’est le lecteur (s’il le désire vraiment… et ôte son préservatif).

    mai 22, 2008 à 18 h 09 min

  39. Isidore

    Avoue, dis!!! c’est juste le plaisir de dire le contraire de ce que je viens de dire!!! Sacré galopin!

    mai 22, 2008 à 18 h 43 min

  40. Isidore

    Remarque, « incarnable » ne contredit pas forcément ma proposition de manque d’incarnation. Au contraire même. Et puisque « le fécondeur c’est le lecteur », et bien il semblerait même que j’ai tout faux cette fois ci… J’ai toutefois une circonstance atténuante à une parano galopante: mon audition par la Juge des Tutelles ce matin. Sacré Kafka !!!

    mai 22, 2008 à 19 h 00 min

  41. Vincent

    Je corrige — ou précise :

    Ce n’est peut-être pas tant un dénigrement de la pensée qu’exprime Baudrillard (car pour lui le Réel n’est pas plus « réel ») qu’une incompatibilité foncière entre elle et le monde. Une conception, donc, très « cathare » (pour reprendre le terme de Delteil) des choses. Le monde ne peut, pour lui (du moins je crois le percevoir ainsi) pas plus pro-duire la pensée, qu’une pensée peut pro-duire un monde. Entre les deux, pour reprendre un de ses titres, « L’échange » est « impossible ». Tout juste peuvent-ils, éventuellement, se sé-duire.

    Tu vois juste en qualifiant sa pensée de « séduisante ». C’est en effet là — dans l’attraction étrange qu’est la séduction — que se trouve sans doute la clé de son oeuvre.

    (Comme quoi, je peux aussi aller dans ton sens… 😉 )

    mai 22, 2008 à 20 h 50 min

  42. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard :

    Tout part de l’échange impossible. L’incertitude du monde, c’est qu’il n’a d’équivalent nulle part, et qu’il ne s’échange contre rien. L’incertitude de la pensée, c’est qu’elle ne s’échange ni contre la vérité ni contre la réalité. Est-ce la pensée qui fait basculer le monde dans l’incertitude, ou le contraire ? Cela même fait partie de l’incertitude.

    (…) La pensée comme illusion, comme séduction, est sans doute une imposture. Mais l’imposture (et le langage lui-même en est une) n’est pas ce qui s’oppose à la vérité : elle est une vérité plus subtile qui enveloppe la première du signe de sa parodie et de son effacement. Littéralement, elle joue au « jeu de la vérité », comme la séduction joue au jeu du désir.
    Finalement, à quoi sert la pensée, à quoi sert la théorie ? Entre elle et le monde, c’est l’ « Autre par lui-même » : suspense et réversibilité, duel asymétrique du monde et de la pensée. En ayant toujours en mémoire les trois théorèmes fondamentaux :

    – Le monde nous a été donné comme énigmatique et inintelligible, et la tâche de la pensée est de le rendre, si possible, encore plus énigmatique et inintelligible.

    – Puisque le monde évolue vers un état de choses délirant, il faut prendre sur lui un point de vue délirant.

    – Le joueur ne doit jamais être plus grand que le jeu lui-même, ni le théoricien plus grand que la théorie, ni la théorie plus grande que le monde lui-même.

    (L’échange impossible, Galilée, 1999)

    mai 22, 2008 à 21 h 15 min

  43. Isidore

    Lire « Les stratégies fatales ».

    mai 22, 2008 à 21 h 21 min

  44. Barbarella

    Dis donc Isidore !!!! C’est quoi ce boulot ? Tu crois que tu peux balancer un commentaire lapidaire comme ça sans développer ???

    mai 23, 2008 à 10 h 20 min

  45. Isidore

    « Les stratégies fatales » est un livre de Baudrillard qui traite justement de la séduction, et qui développe à fond cette clé justement évoquée par Vincent. Je viens de le prêter, malheureusement, et ne peux donc en livrer quelques extraits significatifs. J’eus espéré que Vincent, le connaissant certainement, puisse peut-être nous en proposer. Ça va mieux comme ça, Barbarella?… Le commentaire personnel, ce sera pour plus tard… si tu es sage…

    mai 23, 2008 à 10 h 35 min

  46. Vincent

    Dans Les stratégies fatales, justement, on trouve entre autres ceci pour poursuivre la réflexion sur la Révolution (Pour la séduction, mieux vaut sans doute explorer De la séduction) :

    « (…) Jadis les révoltes étaient politiques, c’étaient celles de groupes ou d’individus opprimés dans leur désir, leur énergie ou leur intelligence. Aujourd’hui celles-là n’éclatent plus guère. Dans notre univers quaternaire, la révolte est devenue génétique. C’est celle des cellules dans le cancer et les métastases : vitalité incoercible et prolifération indisciplinée. C’est une révolte aussi, mais non dialectique — sublimiale — et qui nous échappe. Mais qui sait le destin des formations cacnéreuses ? Leur hypertélie correspond peut-être à l’hyperréalité de nos formations sociales. Tout se passe comme si le corps, les cellules se révoltaient contre le décret génétique, contre les commandements (comme on dit si bien) de l’A.D.N. Le corps se révolte contre sa propre définition « objective ». (…) »

    ***

    « (…) Morale publique, responsabilité collective, progrès, rationalisation des rapports sociaux : foutaise ! Quel groupe a jamais rêvé de cela ? Les sociologues et les idéologues, oui, et les politiques, qui ont justement perdu le sens du politique, de cette fourberie et de cette fallacy du politique, qui n’est pas que celle du Prince de Machiavel, mais, si on suit Madeville dans les abîmes du social, le machiavélisme de toute société dans son fonctionnement réel.
    L’énergie du social en tant que tel, l’énergie du contrat social et de son idéalisation dans le socialisme est une énergie pauvre. C’est une énergie raisonnable, une énergie lente et artificielle. Mais on voit bien que les peuples n’obéissent pas à cela, qui n’est que leur histoire. Même la Révolution, qui peut être prise pour le point culminant de cette énergie « consciente », n’est pas le fin mot de l’histoire. Comme dit Rivarol :
    Le peuple ne voulait pas vraiment la Révolution, il n’en désirait que le spectacle. » Y a-t-il quelque chose de plus fourbe ? De plus immoral (surtout quand il s’agit de Révolution ! — mais rassurez-vous : le peuple, quand il semble désirer l’ordre, n’en désire aussi que le spectacle) ?
    Si notre perversion est celle-ci : que nous désirions jamais l’événement réel, mais son spectacle, jamais les choses, mais leur signe, et la dérision secrète de leur signe — cela veut dire que nous n’avons pas tellement envie que les choses changent, il faut encore que ce changement nous séduise. La Révolution, pour advenir, doit nous séduire, et elle ne peut le faire que par les signes — elle est dans le même cas que le dernier des hommes politiques en mal d’élection. Mais on peut payer le prix le plus élevé pour être séduit : car la Révolution peut être historiquement déterminante, le spectacle seul est sublime. Et que choisissons-nous ? Pourquoi les peuples, qui avaient payé si cher pour leur Révolution, l’ont-ils, au désespoir de leurs défenseurs, si souvent laissée tomber dans l’indifférence, se souciant de cet « événement » comme d’une guigne, ayant sacrifié leur vie au
    spectacle de la Révolution ?
    C’est que cette pulsion narquoise nous délire de la terreur. (…) »

    mai 23, 2008 à 12 h 19 min

  47. 120

    Ecrit par Kenneth White, pour tenter un autre son de cloche :

    Le phénomène de Mai est, fondamentalement, d’ordre spirituel ou plutôt existentiel, et implique un « changement dans le rythme des événements », le désir d’un contexte de vie radicalement nouveau.

    ***

    Se développant à partir du désir originel d’une vie totale ou du moins plus complète, dépassant les restrictions de la civilisation, le mouvement de Mai a créé une situation utopique (je dis bien une situation, pas un rêve), à savoir une situation où l’impossible devient possible, où le désir théorique et vécu d’une vie plus vaste tend à se réaliser concrètement, sans idées préconçues, ni solutions toutes faites ; une situation où le désir général d’une vie radicalement différente s’allie à la volonté d’expérimenter — fût-ce à travers des expériences « déraisonnables » — afin de satisfaire ce désir et les besoins qui en sont inséparables.

    ***

    Il y a le poète, et il y a le militant.
    Pourtant en mai la jonction se fit. Les poètes militèrent, et les militants se firent poètes (le militant-militant, comme le poète-poète, étant pour ainsi dire hors course). C’est peut-être pourquoi le mouvement a « échoué », mais telle en était l’essence, et c’est un signe pour l’avenir.
    C’est à partir de ce point que se développera le progrès, le véritable progrès humain.

    (Mai 68 : une analyse, dans Une stratégie paradoxale, essais de résistance culturelle, Presses Universitaires Bordeaux, 1998)

    mai 23, 2008 à 20 h 56 min

  48. 120

    Ecrit par Régis Debray :

    Il y a en 1968 deux France. Une France industrielle et technologique et une France sociale et institutionnelle. La première est à temps rapide, dynamique, ouverte sur l’extérieur : l’industrialisation et la concentration du capital se sont faites, depuis la guerre, à l’accéléré. Jamais l’humanité n’avait connu un tel rythme de croissance de ses forces productives que celui qui changea le visage de l’Europe après 1945 ; jamais la France au cours de son histoire, en un temps aussi bref, n’avait subi un pareil bouleversement de son infrastructure. La deuxième France, celle des mentalités et des comportements, épousait la lenteur des longues durées, celle qui rythme le devenir des valeurs et des moeurs. Ce clivage en un même espace de deux couches d’histoire est une donnée banale : en l’occurrence, et en raison même de l’extraordinaire vélocité de l’expansion et du remaniement brutal du procès du travail productif, le clivage était devenu aberrant, proprement intenable. La société française, devenue « anti-économique », compromettait à terme la rentabilité de la société anonyme France. Vint le moment pour la première de s’aligner sur la seconde. Le retard était tel qu’il fallut mettre les bouchées doubles. Dans cette remise à l’heure de la France de papa, on vit un vent de folie ; ce n’était qu’une mise à la raison du social par l’économique, la soumission forcée du vieux au nouveau. On décréta à Censier « l’abolition de l’économie ». Evidemment, puisque l’heure avait sonné de son intronisation à tous les postes de commande — politique, culturel, administratif, idéologique.

    (…) La mise au pas se fit avec l’accord des futures victimes, dont le consentement ne put être arraché que sous la forme du désaccord. Les chemins de l’ordre passaient par la révolte. La sincérité des acteurs de Mai était doublée d’astuce à leur insu, elle fut doublée par elle. Le sommet de la générosité personnelle rencontra le sommet du cynisme anonyme du système. Comme les grands hommes hégéliens le sont pour l egénie de l’univers, les révolutionnaires de Mai furent les hommes d’affaires du génie de la bourgeoisie qui en avait besoin. Ce n’est pas leur faute, mais celle de l’univers, où l’on ne choisit pas de naître. Ils accomplirent donc le contraire de ce qu’ils croyaient réaliser. L’histoire n’est jamais si rusée que lorsqu’elle fait affaire avec des naïfs.

    (Mai 68 une contre-révolution réussie, Mille et une nuits, 2008)

    mai 24, 2008 à 7 h 43 min

  49. Vincent

    Dis, Isidore, t’as vu le titre du livre de Debray ? Il te cherche, je crois, non ? Qu’est-ce que t’as à lui répondre ?
    (Moi, en tout cas, j’aime bien son analyse en terme de « ruse du système »).

    mai 24, 2008 à 7 h 46 min

  50. BARDAMU

    Celui qui n’a pas lu « On the road (Sur la route) » de Kerouac, rédigé au lendemain de la guerre, n’a pas aimé James Dean avec ou sans Porsche, ou même Brando, ne devrait pas être autorisé à parler d’un mouvement dont l’exclusivité est aussi française que celle de la Révolution en regard des « Têtes rondes » de Cromwell…

    mai 24, 2008 à 9 h 01 min

  51. Isidore

    Précisez votre pensée, please, Bardamu.

    Bien vu Régis! Mais je ne vois pas vraiment de contradiction avec ce que je dis. On ne parle pas du même point de vue, c’est tout. Que les naïfs de 68 aient finalement été les premiers acteurs du système qu’ils pensaient combattre n’enlève rien ni à la fécondité de l’utopie et de la révolte qu’ils ont aussi fait vivre au même moment. On est bien d’accord sur le fait que le monde n’est ni tout blanc ni tout noir, mais les deux à la fois, mon capitaine.

    Par contre là où je pense qu’il se trompe c’est dans sa proposition d’un clivage en deux Frances alors que j’opterais plutôt pour un clivage en au moins trois Frances. La troisième serait constituée par tous ces gens (et je pense qu’ils sont nombreux) hors des projecteurs, qui ne croient pas à ce système et agissent ni en frileux rétrogrades ni en zélés serviteurs de l’entreprise France, ceux qui inventent l’avenir, quoi!!! Et je pense que pour eux, qu’ils l’aient vécu ou pas, mai 68 a une valeur autre que celle que tous les fossoyeurs tentent de nous persuader.

    mai 24, 2008 à 9 h 39 min

  52. Isidore

    Scuse Vincent!!! je n’avais pas vu le titre du livre de Debray et je viens de réagir par rapport à ce que je pouvais percevoir d’antagoniste dans l’extrait choisi… Il va vraiment falloir que j’aille faire une cure de désintoxication de Juge de Tutelle.

    mai 24, 2008 à 9 h 45 min

  53. Isidore

    Non, en fait j’avais raison… Je n’avais pas réagi au « contre » de « contre révolution réussie ». Donc après ma cure de désintoxication j’irai faire un stage d’apprentissage à la lecture.

    Ceci dit l’extrait de Kenneth White me parle bien aussi… comme tu as dû le supposer.

    mai 24, 2008 à 9 h 52 min

  54. BARDAMU

    Oser penser que le mot de « révolution » (qui ne signifie après tout qu’un retour au point d’origine et donc, dans les faits, une navrante satibilité) est une spécialité française, revient à ignorer tous les renversements de pouvoirs de l’antiquité à Cromwell, le seul veritable régicide qui ait précédé l’invention de Guillotin. En vertu de ce que je viens de postuler, »notre » mai 68, non seulement n’a jamais été une révolution, mais n’a fait qu’emboîter le pas aux mouvements qui l’avaient précédé en Allemagne et outre Atlantique. Exit donc la spécificité française revendiquée en la matière.
    C’est la raison pour laquelle je demande aux lecteurs de ce blog si la lecture de « On the road » de Kerouac leur est familière.
    P.S: je peux être encore plus clair, si nécessaire.

    mai 24, 2008 à 11 h 29 min

  55. Barbarella

    Nanan, c’est bien Bardamu, tu es en progrès ! 😉

    mai 24, 2008 à 11 h 45 min

  56. BARDAMU

    Je suis peut-être plus claire mais on ne me répond pas pour autant.
    Aurais-je pêché par excès de charisme..?
    Donnons alors dans le vernaculaire: kika déjà lu Kérouac?

    mai 24, 2008 à 11 h 51 min

  57. Vincent

    Je n’ai pas l’impression, Bardamu, qu’il y ait le moindre commentaire, ici, qui ait laissé entendre que Mai 68 soit une « spécialité française », bien au contraire (voir commentaire 10, 23, etc…). J’ai donc l’impression qu’on est tous plutôt d’accord là-dessus : c’est un mouvement « générationnel » dont les causes sont multiples (donc difficiles à cerner et lister) et les prémisses nombreux (et pour beaucoup anglo-saxons : Thoreau, « Beat Generation », Jimi Hendrix, etc…).

    Est-ce bien, en revanche, une Révolution ? Là, le débat est ouvert et pas encore tranché, il me semble. Il y a déjà un problème de définition du terme : faut-il l’entrevoir en terme de « rupture » ou comme tu le suggères d’« éternel retour » ? Et quelle conotation surtout donner ensuite à cette définition ? Tout dépend, évidemment, de l’idéologie dans laquelle on se place. Peut-être faut-il déjà bien distinguer celles-ci.

    J’émets pour ma part l’hypothèse que la définition en terme de « rupture » et la valorisation de celle-ci (la conotation forcément « positive » donnée à celle-ci) est une conception non pas objective mais simplement « moderne » : le point de vue de l’idéologie « progressiste » (par rapport à laquelle, le PP a, du moins dans mon optique, vocation à tenter de prendre un peu de recul).

    Mais bon… ça demande sans doute à être davantage creusé.

    mai 24, 2008 à 12 h 02 min

  58. Isidore

    Patience, patience… ça vient…

    Je ne pense pas qu’on ait défendu une quelconque exclusivité franco-française à mai 68, au contraire, justement je vous proposais de découvrir l’ouvrage de F. Cusset qui insiste sur l’aspect international de la question.

    Par contre je pense aussi qu’il n’est pas forcément inintéressant d’étudier les spécificités nationales de cet évènement international.

    mai 24, 2008 à 12 h 05 min

  59. Vincent

    Pas lu Kerouac, non (mais je connais quand même un peu).

    mai 24, 2008 à 12 h 07 min

  60. Ourko

    Y’a pas de « je connais un peu » qui tiennent, Vincent.

    T’as pas entendu Bardamu ? T’as pas lu Kerouac : t’as plus le droit de causer !!! Ouste !

    (Et un de moins… Un !)

    mai 24, 2008 à 12 h 09 min

  61. 120

    Ecrit par Régis Debray :

    La stratégie du développement du capital exigeait la révolution culturelle de Mai. Elle n’en savait rien. Le capital on plus. La marchandise n’a pas de stratégie. Mai non plus. L’un et l’autre sont des « mouvements » : des processus, comme on appelle en saine doctrine les choses qui marchent toutes seules. Ces choses à moteur incorporé, ce sont celles qui marchent le mieux. Le flot vient à bout spontanément des chevaux de frise qui lui opposent en vain le poids mort des traditions, l’envie des déplacés, le confort des routines. Regardez autour de vous, dans les vitrines et dans votre poste : ce sont les slogans, les livres, les personnages, les idées de Mai qui « marchent très fort ». La marchandise aussi, merci. De mieux en mieux, de plus en plus vite. La marchandise est une fête mobile, insaisissable et tournoyante, et Mai fut la fête de la mobilité.

    (ibidem)

    mai 24, 2008 à 12 h 16 min

  62. Vincent

    Ce qui me plaît dans le point de vue de Debray c’est qu’il n’est pas moral : il ne cherche pas plus à glorifier qu’à enterrer 68, juste tenter d’analyser, de comprendre (il n’est évidemment pas le seul).

    J’aime bien aussi l’idée implicite que ceux qui se croient ennemis sont peut-être, sur un autre plan, complices (voir compte-rendu de la rencontre PP/BD) et qu’en fin de compte on aboutira toujours au constat que l’humain — quels que soient son époque et son parti pris — est un être avant tout « naïf et orgueilleux » (bref quelque part toujours « parfait », au sens où Baudrillard entend ce terme Cathare)

    mai 24, 2008 à 12 h 25 min

  63. Isidore

    « Langue vernaculaire: langue parlée seulement à l’intérieur d’une communauté (souvent restreinte) – Le Petit Robert »

    Bonne remarque Bardamu qui rejoint le thème déjà abordé de l’Espace Public et de sa disparition au profit d’une infinitude d’espace privés. Comment donc le langage devient un langage ouvert ou un langage qui referme. Intéressant, non?

    Mais rassurez vous, Bardamu, je ne connais moi même qu’une personne parmi ces joyeux(ses) compagnons(ones) et j’ai le plaisir d’apprendre un peu à les connaître avant de les rencontrer en chair et en os quand ce sera possible.

    Rassurez vous

    mai 24, 2008 à 12 h 25 min

  64. Ourko

    Tu ne vas pas nous faire croire que tu as eu le temps de le lire… On a dit : TAIS-TOI !!!! (et va dans ta chambre lire un peu)

    mai 24, 2008 à 12 h 27 min

  65. BARDAMU

    Vincent, le seul fait de préciser un événementdans le temps revient quasiment à en déterminer l’origine, et partant, la paternité. Ainsi, et dans cette logique, lorsque la police a tiré sur les étudiants du campus de Kent State ce n’était ni en 68, ni en mai. Ce n’était donc pas un événement « français ». En fait, une des spécificités de notre hexagone bien-aimé est sa vocation centripète, bienveillante certes, mais centripète quand même.
    Ourko, le fait de ne pas avoir lu Kerouac, ou même de n’en avoir jamais entendu parler ne doit pas être rédhibitoire dans un blog de réflexion, mais bien au contraire incitatif. Autant comptabiliser les fautes d’othographe tant que vous y êtes!
    Malgré tout, un petit peu de verre pilé n’a jamais fait de mal à aucun neurone bien né.

    mai 24, 2008 à 12 h 30 min

  66. Amélie

    Pour moi (qui ne suis pas très inspirée par le sujet, j’avoue), rien de ce qui s’élabore « contre » ne peut être ni une véritable rupture, ni une révolution, ni un progrès… je crois en fait que ce qui n’existe que « contre » autre chose n’a pas d’existence propre puisque tout est tout. En ce sens, le « mouvement » de mai 68 n’est à mes yeux qu’une illusion. Et plus elle est bruyante, plus elle me paraît superficielle.
    En revanche, que le monde ait été parcouru du même frisson au même moment est intriguant…

    mai 24, 2008 à 12 h 34 min

  67. Vincent

    J’aime bien cette idée (encore ? …décidément !) que tout ce qui est bruyant est quelque part dérisoire, ou du moins superficiel.

    Ca me semble rejoindre « les gens hors des projecteurs » (qui font sourdement l’histoire) évoqués par Isidore.

    mai 24, 2008 à 13 h 16 min

  68. Vincent

    Non, pas tout « le monde », Amélie. Justement…

    Loin des projecteurs occidentaux(« centripètes » comme le dit Bardamu), beaucoup de pays n’ont connu aucun frémissement de cet ordre, à cette époque, si je ne m’abuse.

    D’où la pertinence de l’hypothèse de Debray : ce n’était là qu’un ajustement culturel à une soudaine opulence matérielle (et un seuil démographique ?) qui bouleversait l’ordre longuement établi dans le monde précédent (plutôt fondé sur la pénurie).

    mai 24, 2008 à 13 h 27 min

  69. Ourko

    Sur le blog de Bernard, ces deux dessins qui résument à leur façon le sujet (il voulait les mettre en commentaire ici mais n’a pas trouvé la bonne manip) :

    mai 24, 2008 à 13 h 33 min

  70. Vincent

    Ca m’éveille — « à chaud » — cette réflexion :

    C’est toujours facile de faire la fête — d’être joyeux — en période d’opulence (donc pour les « jeunes » de 68 comme pour Sarkozy aujourd’hui), mais la vraie « joie de vivre » ne s’évalue qu’en période de disette.

    Là se trouverait du coup plutôt le « troisième homme » qu’oublient parfois les projecteurs (et qui seul mérite l’attention tant il est singulier) : non pas celui qui est heureux parce que tout va bien, ni celui qui pleure quand tout va mal, mais… celui qui rit, chante et danse même quand il n’y a plus d’espoir !

    mai 24, 2008 à 13 h 40 min

  71. Ourko

    Allons donc… Après avoir imposé Baudrillard et Kenneth White… fallait qu’il trouve le moyen de nous ramener Clément Rosset !
    (Ce que tu peux être prévisible, Vincent, parfois !!!)

    mai 24, 2008 à 13 h 43 min

  72. Barbarella

    Tu parles sûrement de l’individualiste… 🙂

    mai 24, 2008 à 13 h 43 min

  73. Vincent

    Etre « joyeux malgré tout », pour toi, c’est être « individualiste », Barbarella, c’est ça ?

    mai 24, 2008 à 13 h 53 min

  74. BARDAMU

    Je vous accorde que cette opulence à laquelle Debray fait allusion soit originale. C’est d’ailleurs l’objet recherché; peut importe la substance pourvu qu’elle sorte de l’ordinaire (la meilleur expression de cettte technique revenant à Sollers). J’ai toujours pensé que Debray avait eu l’immense qualité d’habiter Cuba, mais que son défaut principal avait été d’en revenir. Parler d’opulence dans les années 60 quand la banlieue de Paris n’était qu’un immense bidonville, revient à sublimer le passé en évoquant toutes les madeleines possibles! Regrets papillaires d’un dandy comparés à la réalité crue d’un Céline.

    mai 24, 2008 à 14 h 03 min

  75. Barbarella

    Ben en fait, Vincent, dans ce contexte et évoqué comme ça, oui (alors que je sais très bien de quoi tu parles : Amélie me l’a dit sur msn…).
    Trouver la joie de vivre au fond de soi devant ceux qui meurent de faim et d’épuisement, c’est en quelques sortes faire abstraction des peines des autres pour se concentrer sur sa joie propre. C’est aussi mettre en avant sa joie personnelle, en occultant le combat collectif… etc etc

    mai 24, 2008 à 14 h 13 min

  76. Vincent

    Bah bah bah !
    La « joie de vivre » (du moins celle dont je parle) ne se trouve justement pas « au fond de soi », mais à l’extérieur. Elle n’isole pas mais, au contraire, relie. Elle n’incite pas à simplement dépenser et jouir, mais aussi — et surtout — construire, pour le simple plaisir, sans avoir besoin d’attendre les conditions permettant d’espérer y parvenir.

    mai 24, 2008 à 14 h 31 min

  77. Ourko

    Oulah, qu’est-ce qui t’arrive, Vincent, tu deviens carrément lyrique ! Méfie-toi, ça ne te ressemble pas ! 😉

    mai 24, 2008 à 14 h 32 min

  78. Vincent

    Bien vu, Bardamu.
    Il aurait pensé quoi, Céline, à ton avis, de Mai 68, s’il avait connu ?

    mai 24, 2008 à 14 h 35 min

  79. Vincent

    (suite)… La joie de vivre est « cathare », au sens de Baudrillard : elle n’attend pas que le Mal ait disparu pour se donner le droit (moral) de s’épanouir. Elle considère le monde tel qu’il est — même imparfait — comme le seul habitable, le seul possible, le seul désirable, bref… le seul « Parfait » !
    (Ce qui n’interdit pas d’agir sur lui, bien au contraire)

    mai 24, 2008 à 14 h 42 min

  80. BARDAMU

    Qu’aurait pensé Céline de mai 68..?
    Il me semble qu’il aurait soigné les victimes des pavés aussi bien que celles des grenades lacrymogènes, se serait probablement intéressé un instant aux « ateliers » divers qui fleurissaient dans tous les lieux possibles,aurait considéré que la paraphrase était devenu un sport national avec quelques belles trouvailles cependant, aurait constaté sans grande surprise que la plupart des leaders du mouvement avaient la même origine, et puis serait passé à Meudon prendre quelques effets avant de rejoindre l’Amiral Bragueton, escaladant la passerelle d’un haussement d’épaules…

    mai 24, 2008 à 15 h 02 min

  81. Amélie

    Une soixante huitarde qui en est revenue me rapportait hier ses souvenirs de l’époque, et notamment, d’un atelier danse où au nom du nouvel esprit de liberté révolutionnaire, on forçait les étudiants inscrits à danser complètement nus, dans des contorsions dignes des meilleures pages du kama-sutra. Ceux qui manifestaient quelque gêne, ou pudeur, ou juste esprit critique, n’avaient pas leur uv…

    mai 25, 2008 à 10 h 56 min

  82. 120

    Ecrit par Henri Laborit :

    Se révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralité anormale qui se croit détentrice de la normalité. Il ne reste plus que la fuite.

    Il y a plusieurs façons de fuir. Certains utilisent les drogues dites « psychotogènes ». D’autres la psychose. D’autres le suicide. D’autres la navigation en solitaire. Il y a peut-être une autre façon encore : fuir dans un monde qui n’est pas de ce monde, le monde de l’imaginaire. Dans ce monde on risque peu d’être poursuivi. On peut s’y tailler un vaste territoire gratifiant, que certains diront narcissique. Peu importe, car dans le monde où règne le principe de réalité, la soumission et la révolte, la dominance et le conservatisme auront perdu pour le fuyard leur caractère anxiogène et ne seront plus considérés que comme un jeu auquel on peut, sans crainte, participer de façon à se faire accepter par les autres comme « normal ». Dans ce monde de la réalité, il est possible de jouer jusqu’au bord de la rupture avec le groupe dominant, et de fuir en établissant des relations avec d’autres groupes si nécessaire, et en gardant intacte sa gratification imaginaire, la seule qui soit essentielle et hors d’atteinte des groupes sociaux.

    Ce comportement de fuite sera le seul à permettre de demeurer normal par rapport à soi-même.

    (Eloge de la fuite, Robert Laffont, 1976)

    mai 25, 2008 à 12 h 42 min

  83. Bernard

    C’est quoi cette opulence des jeunes de 68 dont tu parles Vincent ? Dans mon village, sur 150 maisons, il y avait moins de 10 WC à l’intérieur des maisons, tout était au fond du jardin. Quand on avait deux ou trois disques, on les écoutait jusqu’à ce qu’ils deviennent inaudibles, car on n’avait que ces deux ou trois-là (pour ceux qui avaient la chance d’avoir un electrophone). Je ne connaissais aucun jeune de 20 ans qui avait une voiture (d’ailleurs, il n’en passait que quelques-unes par jour dans mon village et pas une seule les jours d’hiver). Quand on voulait aller à Besançon (à 15 km), on prenait un vélo. Quant aux libertés, lorsque je suis entré au lycée, en 69, c’était la première année où les garçons avaient le droit de manger dans le même réfectoire que les filles et il y aurait des tas d’exemples de ce genre à citer. Alors, opulence de quoi ? De biens matériels ? De libertés ? Merci de préciser, Vincent …
    Tu veux prouver quoi ? Que 68 était un truc de gosses de riches ?

    En disant par ailleurs que ceux qui sont nés avant 68 ne connaissent rien à la démocratie participative (hormis toi qui est une exception, si j’ai bien compris entre les lignes), tu veux dire quoi ? Il y a quelques années, j’avais entendu une émission en roulant en voiture (sur France Inter ?), qui disait justement que chaque fois qu’il y avait une occasion de faire fonctionner, au niveau des villages ou des quartiers, la démocratie participative, il n’y avait que des vieux qui participaient, des plus de 40 ou 50 ans. Des vieux comme toi ou moi.

    mai 25, 2008 à 17 h 17 min

  84. Amélie

    Bernard, tu t’es trompé d’article : le défouloir c’est l’autre, celui avec la photo de l’ours…
    si je peux en profiter pour donner mon avis pas très populaire ici : je trouve que la démocratie participative est une sacrée chimère ! A moins d’être à l’échelle d’un village de 20 personnes…. c’est impossible à mettre en oeuvre, à moins de ne surtout pas vouloir aboutir à une action et de vouloir rester indéfiniment dans la discussion ?

    mai 25, 2008 à 18 h 12 min

  85. Vincent

    L’opulence est sans doute davantage (tout comme la sécurité) un sentiment, un mouvement, qu’une réalité objective et quantifiable.

    Je n’ai pas vécu cette époque, mais à ce que j’en entends dire, vingt ans après la fin de la guerre, en plein développement du capitalisme et de la société dite de consommation (je parle évidemment pour « nos » pays), en période de plein emploi, l’arrivée à l’âge adulte (ou presque) d’une immense vague de jeunesse (issue du « baby boom ») certaine d’avoir un emploi dans le secteur qu’il lui plaira d’investir et des conditions de vie (matérielle) meilleures que leurs parents, créait justement une confiance en l’avenir et en la richesse de ses possibles on ne peut plus favorable au sentiment d’opulence que j’évoquais.

    Donc, pas un « truc de riches », mais plutôt un truc d’enfants gâtés » (par les hasards de l’histoire et de la géographie, ils n’y sont pour rien).

    Ceci dit, je ne cherche rien à « prouver », Bernard, je donne juste mon point de vue (et parfois celui d’auteurs qui se sont exprimés sur le sujet), ou tente d’en construire un, et cherche ensuite — du moins, il me semble — à discuter pour l’ajuster sans m’offusquer de l’expression d’une pensée contraire.

    Pour ce qui est de la démocratie participative, je n’évoquais pas une émission de radio mais ma seule (et forcément restreinte) expérience en la matière : les « plus jeunes que moi » y fonctionnent, à ce que j’ai perçu, plus « naturellement » que les « plus vieux ». Moi, je ne suis pas « meilleur que les autres », juste « à la charnière » (né en 69), donc le cul entre deux chaises.

    mai 25, 2008 à 19 h 10 min

  86. Vincent

    Amélie a peut-être raison, Bernard, vas faire un petit tour dans le « défouloir »… Je me trompe peut-être, mais tu me sembles assez « à vif », notamment sur le sujet.

    mai 25, 2008 à 19 h 19 min

  87. Amélie

    Vincent, tu avais éludé la question dans un autre débat : explique moi cette fois-ci pour de vrai comment tu mettrais en place la démocratie participative dans une communauté de 100 000 individus. Comment t’y prendrais-tu pour prendre une décision précise, de façon à ce qu’elle soit « réellement » la décision de chacun ? (vite fait, hein ? je crois que tu as beaucoup de choses à faire ce soir) 🙂

    mai 25, 2008 à 19 h 24 min

  88. Vincent

    Wahou !

    Vaste sujet en effet (pas très « préhisto » en plus) et effectivement pas beaucoup de temps ce soir… mais ça m’intéresse — évidemment — d’en discuter car faut avouer qu’il n’y a guère de débats publics sérieux sur la question (ou alors je ne sais pas les trouver).

    La question de la taille du groupe dans lequel on tente d’instaurer une démocratie participative est bien entendu capitale (Platon estimait, je crois, la taille idéale à 5 000 citoyens), mais je ne vois pas ce qui pourrait la rendre, au delà d’un certain seuil, forcément rédhibitoire. C’est avant tout — tel que je le vois — un changement de paradigme à mettre en place, de logique de pouvoir. Ca ne se fera évidemment pas (si ça se fait) en un jour, ni même en un an.

    Gérard Mendel (un des auteurs les plus stimulants, selon moi, sur la question) estime même, à juste titre je trouve, que le passage de la monarchie à la démocratie représentative est en soi plus « facile » que celui de la démocratie représentative à la démocratie participative.

    Mais est-ce vraiment bien l’endroit pour développer tout ça ?

    mai 25, 2008 à 22 h 03 min

  89. Amélie

    oui !: elle devait déjà exister d’une certaine façon dans les clans… j’ai un exemple (chez Jean Auel encore); je citerai le passage plus tard, là, chuis occupée !

    mai 25, 2008 à 22 h 23 min

  90. Bernard

    Un truc d’enfants gâtés ? Et la classe ouvrière, qui n’a pas été citée une seule fois dans ces échanges, elle était gâtée ?

    Si en parlant d’opulence, Vincent, tu parlais du sentiment d’opulence et non des richesses, là encore tu te trompes, c’est la génération des années 70 qui a eu ce sentiment. Et qui l’a eu probablement grâce à 68 qui a libéré certaines choses dont le désir d’avenir qui n’existait pas forcément avant cette date. Car il faut bien parler de libération d’une certaine manière. Le poids de la religion, pas cité dans vos échanges mais qui rythmait et gangrénait toute la vie en milieu rural, ça vous dit quelque chose ? Je crois qu’il faudrait avoir une petite idée de la manière dont ça se passait au début des années 60 avant de discourir, de manière quelque peu surréaliste, sur les événements de 68 et sur leur apport. Beaucoup de clichés ont été empilés les uns sur les autres. Je n’avais que 14 ans à l’époque, je ne me risquerais donc pas à en parler, n’ayant pas été un acteur de ces événements, mais ce que je sais, c’est que ce que vous racontez dans vos commentaires ne colle absolument pas avec la réalité et la vie de l’époque.

    Finalement, Vincent, tu écrivais il y a un an et demi que les enfants d’après 68 ne ressemblaient pas du tout à ceux d’avant « comme s’ils vivaient parfois sur deux planètes différentes ». Je pense effectivement qu’on peut analyser sous cet angle la portée de mai 68. Mais aujourd’hui, ton discours n’est plus le même, ce qui est évidemment ton droit. En gros, le discours est devenu « 68, bof, juste un changement de génération comme tant d’autres ».

    Si tes lecteurs arrivent à s’y retrouver, moi non !

    A force de lire les commentaires des uns et des autres, je finis en général par avoir une petite idée de qui est derrière les mots. Mais là, je n’y arrive pas (et j’ai pourtant relu beaucoup de discussions sur ce blog, je crois les avoir toutes lues), aucune image cohérente ne m’apparaît et je commence à croire qu’il ne s’agit parfois que d’un jeu purement intellectuel !

    J’ai été très affecté il y a quatre mois quand une amie de Besançon m’a dit qu’elle connaissait une personne qui écrivait souvent dans mon blog mais qu’elle ne la reconnaissait pas dans les propos tenus sur le blog. je me souviens bien de ses paroles « je t’assure, dans la vraie vie, elle n’est pas comme ça, elle ne tient pas du tout ce genre de discours, bien au contraire ».

    Je crois qu’il faut que je me fasse une raison, c’est probablement ça aussi les blogs, des idées qu’on balance, sans trop y croire, juste pour voir quels effets elles vont engendrer. Allez, par exemple, on lance le mot provoc’ « soixante-hui(van)tards” et on verra bien ce qui arrivera. Avec ce mot-là,complètement gratuit, on dénigre d’un revers de mot des gens qui se sont battus pour des idées avec sincérité. Trop facile ! C’est ce que j’appelle un « mot-salaud » placé insidieusement mais intentionnellement en catimini dans la conversation. Parmi les gens qui sont dénigrés sur ce blog, ces fameux « soixante-hui(van)tards” beaucoup ont continué une certaine forme de combat et le continuent encore aujourd’hui, notamment en milieu associatif ou en tant qu’élus. Le monde rural est plein de ces petites gens, issus de la mouvance 68, qui ont pris des responsabilités et qui ont essayé de faire un peu changer les choses à la mesure de ce qu’ils pouvaient faire. Oh, bien sûr, ils n’ont pas réussi à changer le monde …

    Je voudrais en revenir à ce problème de sincérité. Quand on joue et qu’on ne croit pas forcément aux propos que l’on tient (ou que l’on y croit qu’à demi), il est extrêmement facile de prendre de la distance. Et évidemment facile de rester calme. Et facile de dire aux autres « allons, ne t’énerve pas, va dans le défouloir que j’ai créé spécialement pour toi… ». Ce défouloir a quelque chose de très condescendant, très Louis XVI. J’en refuse l’idée, le principe même. Je me rappelle qu’il y a un mois ou deux, alors que plusieurs blogueurs étaient partis dans un délire de jeux de mots, le roi avait alors sonné la fin de la récré. J’avais trouvé ça insupportable ! Idem pour l’idée de ce défouloir !

    mai 25, 2008 à 23 h 24 min

  91. wow roi pour Vincent ?
    tu t’enflames fort là, Bernard.
    Tu peux facilement trouver les auteurs de ce blog, et qui se cache derrière quel pseudo …
    Un lien pour t’y aider :
    http://www.partiprehistorique.fr/author/admin/
    Perso, je m’appelle toujours Florian 🙂
    J’ai l’impression qu’il y a une rancoeur plus grande qu’un simple débat d’esprit dans tes propos.
    Oublie pas que ton blog est personnel, alors que celui-ci est le fruit de plusieurs personnes (fonction de l’implication de chacun d’ailleurs.). Narcissique, on l’est tous …

    mai 25, 2008 à 23 h 50 min

  92. Amélie

    Mais d’où vient toute cette haine ?
    même les vrais 68ards qui lisent ce blog ne se sont pas mis dans des états pareils…(je parle de ceux qui étaient sur les barricades, hein)

    mai 26, 2008 à 0 h 08 min

  93. Ourko

    Alors Vincent ?
    Tes capacités d’auto-critique et ton goût pour le débat polémique atteindraient-ils là leurs limites ?
    Tu ne réponds pas ?

    mai 26, 2008 à 0 h 55 min

  94. Vincent

    J’ai fini par acquérir le livre de Cusset conseillé par Isidore. Je ne l’ai pas encore fini. J’y retiens pour l’instant cette phrase, à la fin 68, de Maurice Blanchot : « écrire sur l’événement qui est précisément destiné à ne plus permettre qu’on écrive jamais sur — épitaphe, commentaire, analyse, panégyrique, condamnation –, c’est par avance le fausser et l’avoir toujours déjà manqué ». Ca tombe à pic, non ?

    Quant à répondre à Bernard… Heu… Est-ce bien nécessaire ? D’ailleurs, son ton n’indique-t-il pas que ses propos sont « sans appel » ? En tout cas, le coup de la saine colère qui garantie la sincérité (et la confusion ensuite de celle-ci avec la vérité) me laisse plutôt pantois. Pour moi, en effet, le calme et la distance dans le débat sont avant tout une politesse. Je ne vois donc pas comment on peut s’entendre sur ce coup-là. Dommage, car il semblait détenir « la réalité et la vie de l’époque »

    mai 26, 2008 à 1 h 27 min

  95. Isidore

    Bernard, tu es bien gentil de jeter ton fiel ici, mais je ne réagirai pas, cette fois ci de la même façon que lorsque j’étais chez toi, sur ton blog personnel.

    Je suis de la même génération que toi et c’est moi qui ai rédigé le sujet de mai 68. En quelque sorte cette fois ci c’est toi qui es mon hôte. Je peux te dire que j’ai été extrêmement blessé de la façon dont je me suis senti jeté de ton blog, au point de ne plus pouvoir y participer depuis lors. Je continue à en découvrir avec plaisir tes articles et les commentaires. Sans doute t’en es tu réjoui. Je te demande donc, plus poliment que ce que tu as pu faire dans ta propre maison, de te conduire correctement, ici, chez moi. Merci.

    Je te rappelle que justement mon propos est de réhabiliter une mémoire quelque peu édulcorée et même salie depuis lors. J’ai surtout invité les lecteurs à lire l’ouvrage récemment paru de F. Cusset, où justement tout ce que tu déplores d’absent dans ce débat est largement développé. Mes propos ne cessent depuis le début de défendre l’idée d’un mai 68 porteur d’espérance et d’avenir et je trouve tout à fait normal que d’autres personnes expriment aussi ce qu’ils ressentent, même si ça va en contradiction avec mon point de vue. Et je ne pense nullement que ce soit fait gratuitement ni frivolement.

    Si je t’ai demandé d’exposer ton point de vue ce n’est pas pour qu’en même temps tu recommences à cracher ton venin sur tous ceux qui ne pensent pas comme toi et à qui tu fais des procès d’intention véritablement insultants.

    Surtout et surtout qu’en réalité ton avis m’intéresse vraiment puisque dans ce que tu développes je retrouve la sensibilité des gens de ma génération et je partage en grande partie ton point de vue. Est-ce-que tu crois que c’est en les insultant, que tu vas rendre audible tes arguments auprès de ceux que tu veux absolument considérer comme tes adversaires? C’est dommage car franchement, j’aimerais connaître ton point de vue sur mai 68… et je suis même certain que d’autres pensent comme moi.

    mai 26, 2008 à 8 h 57 min

  96. Isidore

    Petit rectificatif du commentaire 95: le « sans doute t’en es tu réjoui » viens à la suite de: »… participer depuis lors. »

    mai 26, 2008 à 9 h 03 min

  97. BARDAMU

    Osez petits soldats !

    Eh bien, décidément, la distance et l’anonymat facilitent l’outrance, ne croyez-vous pas ? Mais n’en soyez pas choqués : le problème est récurrent sur internet. Et puis Bernard a du caractère, et cela ne peut pas déplaire aux membres d’un Parti où la notion de chasse (et donc qui ramène à manger au clan) est vitale. Bernard est donc un bon chasseur. Qui se la pète, mais bon chasseur quand même.
    Au fait, Bernard, pour midi, deux bécasses, ça ira.. ? Merci mon bon Bernard.
    Revenons au sujet sur lequel je n’ai encore donné aucun avis, hors celui d’un personnage imaginaire dont je partage la vision du monde, et parce qu’on me l’avait demandé.
    Moi qui suis vieux, très, très vieux, et qui était né bien avant cette période, et qui continue de vivre bien après, et qui n’avait pas quatorze ans au moment des événements mais suffisamment pour se faire mettre une tête au carré dans un commissariat ce qui m’a valu de faire mon service militaire dans les commandos de marine… moi donc, qui vous parle, mon totem était le Tigre. A l’époque j’avais un Solex, toutes mes dents, et ma squaw n’était pas obligée de mâcher mon bison. Eh bien, j’affirme que ces événements dont vous parlez comme stratèges avertis n’étaient aucunement prévisibles, et qu’il a fallu un concours de circonstances (coïncidences même dans certains cas) fortuites pour que tout se structure. Il est toujours aisé de décrypter les faits a posteriori, de coordonner ces derniers à sa guise, de leur donner le relief qui sied au moment, avant de convoquer le décorateur officiel chargé de les enluminer. Les peintures de Delacroix offrent un spectacle de la guerre que Céline n’a eu aucun mal à rectifier.
    La guerre, c’est dégueulasse et ça sent mauvais !
    Moi, dont le totem est le Tigre, j’affirme que ce qui s’est passé en 68 a surpris la France entière à commencer par les partis d’opposition, et que cette « crise de nerfs » pour reprendre certain propos calamiteux d’un nanti qui avait failli y perdre ses boutons de braguette, était avec le recul du temps, bien timide dans sa manifestation. Ce n’est que dans les douillettes années 70 que le phénomène a trouvé sa pleine expression artistique (picturale, musicale, d’expression corporelle, vestimentaire), littéraire, philosophique, mais ce phénomène important n’a pu aboutir que dans la mesure ou ces années correspondaient à une période de prospérité économique qui autorisaient le loisir du verbe, du clavier, du crayon et du pinceau.
    Je regrette que cet héritage soit apparemment trop lourd pour que les générations nouvelles n’osent pas battre leur fer.
    Osez, petits soldats, osez, et vous serez César !

    mai 26, 2008 à 9 h 46 min

  98. Isidore

    Merci Bardamu pour ce dernier commentaire, il enrichit le débat…

    Désolé , à vous et aux lecteurs de passage ou assidus, qui sont témoins de ces petites crises internes. Je pense, comme vous le dites très bien, qu’elles sont difficilement évitables, quelque soit l’effort consenti, du fait des limites inhérentes à cette formule blog. Ceci correspond à sa part inéluctable d’ombre à laquelle il n’est pas forcément nécessaire de s’arrêter ni de se crisper. A chacun de chercher à ne pas trop l’alimenter selon ses moyens, sans oublier notre vieux fond gaulois hyper-émotif très soupe-au-lait et qui aime à en découdre… Alors, un peu de panache, quoi!!! Vincent a eu la bonne idée de proposer une rubrique exutoire pour que puisse s’exprimer ce démon qui nous tenaille… Le mal par le mal, une belle idée cathare non?

    Je vous signale, à propos, Bardamu , que la hauteur que vous semblez aimer prendre et le caractère assez sibyllins et quelque peu confus de certains de vos propos, ne favorisent pas forcément non plus le bon esprit de la conversation, et ne vous place donc pas en meilleure posture pour faire la leçon.

    mai 26, 2008 à 10 h 49 min

  99. BARDAMU

    Cher Isidore, mes propos ne sont jamais confus, mais j’admets qu’ils puissent être inintelligibles à certains, et carrément provocateurs pour d’autres. Tant pis pour eux ! En revanche, je ne donne jamais de leçon (quelle horreur !) car trop nombreux sont les ambitieux du magistère.
    J’admets que l’ésotérisme Cathare soit d’altitude, mais n’oublions pas qu’il accueille avec bonheur tous ceux qui, au risque de se rompre le cou, osent prendre de la hauteur. Alors, relisons Montaigne ensemble, cher Isidore, et continuons de nous défier des faiseurs…

    mai 26, 2008 à 11 h 07 min

  100. Isidore

    Ahhh, heureux d’être parvenu à faire sortir Monsieur de ses gonds!!! Vous commencez à me plaire cher Bardamu! Bienvenue en ma demeure… qui sait accueillir et apprécier Céline autant que Bernanos, Montaigne autant que Voltaire!

    mai 26, 2008 à 11 h 19 min

  101. Vincent

    « Mystérieux », « imprévisible », « indicible », « incontrôlable », « festif », etc… Je me demande si ce que vise Cusset, cherche Isidore, pointe Bardamu (et anime Bernard) n’est pas simplement cette chose — toujours subversive — qu’est le désir.

    Admettons alors qu’il n’est pas plus l’apanage d’une génération que d’une autre, des urbains que des campagnards, des riches que des pauvres, etc. et que ceux qui se lamentent de ne plus le voir à l’oeuvre (sourdement) aujourd’hui ne font — peut-être — qu’exprimer le regret plus ou moins conscient du constat de l’épuisement du leur !

    mai 26, 2008 à 12 h 01 min

  102. 120

    Ecrit par André Comte-Sponville :

    REVOLTE
    Une opposition résolue et violente : c’est le refus d’obéir, de se soumettre, et même d’accepter. Le mot sert surtout, et de plus en plus, pour désigner une attitude individuelle (pour les révoltes collectives, on parlera plus volontiers d’émeute, de soulèvement, de révolution…). C’est que Camus est passé par là. « Qu’estce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement » (L’homme révolté, I). Oui à quoi ? A sa révolte, à son combat, aux valeurs qui le fondent ou en naissent. « Le révolté, au sens étymologique, fait volte-face. Il marchait sous le fouet du maître. Le voilà qui fait face. Il oppose ce qui est préférable à ce qui ne l’est pas. Toute valeur n’entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur » (ibid.). Cette « affirmation passionnée » est ce qui distingue la révolte du ressentiment : « Apparemment négative, puisqu’elle ne crée rien, la révolte est profondément positive, puisqu’elle révèle ce qui, en l’homme, est toujours à défendre » (ibid.). C’est où l’on sort de la solitude : la révolte est « un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes » (ibid.). C’est où l’on sort du nihilisme. C’est où l’on sort, même, de la révolte, ou plutôt c’est où, sans en sortir, on l’inclut dans un ensemble plus vaste, qui est la vie, dans ue valeur plus haute, qui est l’humanité. La révolte est « le mouvement même de la vie » ; elle est « amour et fécondité, ou elle n’est rien » (op. cit., V). « L’homme est la seule créature qui refuse d’être ce qu’elle est » (op. cit., Introduction). Mais cela, au moins, il faut l’accepter. Ainsi la révolte n’est qu’un passage, entre l’absurde et l’amour, entre le non et le oui. C’est pourquoi on n’a pas le droit d’en sortir tout à fait. Cela fait comme un rythme ternaire. D’abord le non du monde à l’homme (l’absurde) ; puis le non de l’homme au monde (la révolte) ; enfin le grand oui de la sagesse ou de l’amour (le « tout est bien » de Sisyphe). Mais ce oui n’annule aucun des deux non qui le précèdent et le préparent. Il les prolonge. Il les accepte. Cela vaut pour l’absurde, qui n’est qu’un point de départ mais qui demeure inentamé (la sagesse n’est ni une justification ni une herméneutique). Cela vaut plus encore pour la révolte. Dire oui à tout, ce qui est l’unique sagesse, c’est dire oui aussi à ce non de la révolte et de l’homme.

    REVOLUTION
    Une révolte collective et triompante : c’est une émeute qui a réussi, au moins un temps, jusqu’à bouleverser les structures de la société ou de l’Etat. Les exemples archétypiques sont la Révolution française de 1789 et la Révolution soviétique de 1917. Beaucoup de bonnes raisons dans les deux cas. Beaucoup d’horreurs dans les deux cas. Mais une très grande différence : on n’est jamais revenu tout à fait sur la première (Napoléon l’installe au moins autant qu’il la clôt), alors que la seconde n’aura abouti, au bout du compte, qu’à un capitalisme sous-développé, plus sauvage et plus mafieux que le nôtre… C’est sans doute qu’il est moins difficile de transformer l’Etat que la société (le féodalisme, pour l’essentiel, était déjà mort avant 1789), plus facile de faire de nouvelles lois qu’une humanité nouvelle. Les fonctionnaires finissent toujours par obéir. L’économie et l’humanité, non.

    (Dictionnaire philosophique, PUF, 2001)

    mai 26, 2008 à 12 h 53 min

  103. BARDAMU

    Mon cher Vincent, nous parlions de faiseurs tout à l’heure, et j’ose affirmer ici qu’A.C.S en est un brillant exemple. Sa pédagogie de la philosophie à usage des bachoteurs n’a jamais trompé personne. Que le bonhomme soit adroit, je vous le concède, qu’il soit un éminent populiste, c’est une évidence, mais prétendre accéder à la philosophie de cette manière me semble une grande erreur. Autant aduler B.H.L ou Gluchsmann ! Il est vrai que sa démarche est rentable et que tous les « cafés philo » se l’arrachent…
    Alors là…
    Evidemment…

    mai 26, 2008 à 13 h 11 min

  104. 120

    Ecrit par Michel Onfray :

    Où donc est le succès de Mai 68 ? Que faut-il en retenir ? Barricades et odeurs de gaz lacrymogène, multiplication des graffitis et poésie descendue dans la rue, voitures renversées et brûlées, universités, usines occupées, prise de parole généralisée, dionysies du Quartier latin et saturnales jusqu’en province, meetings et grèves, défilés et incidents, pavés et boucliers, conférences de presse et effets d’annonce, communiqués radiodiffusés et théâtralisation de la politique, tout rappelle la tradition historique de l’insurrection, dans les modalités propres au siècle. Tout, aussi, raconte la fin de cette histoire d’un genre bachique dans le triomphe de la récation et du conservatisme : de Gaulle éconduit, ce ne fut pas Mao, mais un banquier qui reprit les choses en main laissant piteux, pantelants et ridicules ceux qui, à Charléty, croyant leur heure venue, s’étaient présentés en recours, en secours.

    D’aucuns virent là l’échec du mouvement, son ratage, son insuccès manifeste. Mais qu’aurait été un succès ? La prise effective du pouvoir par ceux qui défilaient sous les portraits du Grand Timonier, de l’inventeur de l’armée Rouge, sinon les staliniens du Parti communiste français ? Succès les soviets et la dictature du prolétariat, la révolution culturelle sur le mode chinois ou la généraliasation du travail manuel forcé ? Pas sûr. L’esprit de Mai ne s’épanouit pas dans ces machines valant moins que celles qui faisaient le pouvoir du moment, mais dans le ton libertaire nouveau, né là, dans les rues, sur les murs, dans les lieux occupés, et dans l’interstice sans cesse visible entre deux personnes qui se parlent. Mai 68 a découvert la diffusion généralisée du pouvoir et fait de celui-ci, où qu’il se trouve, une occasion de remise en cause, de critique. Loin du seul pouvoir d’Etat, ou d’un Althusser palabrant sur les appareils d’Etat, le pouvoir s’était montré partout ; s’il fallait le combattre, il s’agissait de le traquer partout.

    D’où une obligation à penser autrement les modalités de la résistance ou de l’insoumission. La leçon de Mai est là aussi : savoir l’inexistence d’un lieu fixe pour l’expression de l’autorité, qu’aucune figure n’incarne spécifiquement par essence, car elle agit via une énergie installée dans tous les endroits possibles et imaginables. Là où deux êtres se regardent, avant même de se parler, le pouvoir travaille la relation, la mine, la détermine. La lutte des consciences de soi opposées chez Hegel, le combat pour déterminer ce qui revient à la domination, ce qui relève de la servitude, voilà matière à une vérité autant éthique que politique.

    (Politique du rebelle, Traité de résistance et d’isoumission, Grasset, 1997)

    mai 26, 2008 à 13 h 15 min

  105. Ourko

    Dis donc, Vincent… Je comprends que tu sois un peu énervé et que les livres soient pour toi une façon de fuir (comme le conseille Laborit), mais bon… Tu vas nous noyer là ! Tu sais, y’a un « défouloir » pas loin, justement pour ça !!!

    mai 26, 2008 à 13 h 20 min

  106. BARDAMU

    Bernard, nous avions dit deux bécasses si mes souvenirs sont bons, n’est-ce pas mon bon Bernard ? Nous nous dépêchons, Bernard, je déteste attendre…

    mai 26, 2008 à 13 h 31 min

  107. BARDAMU

    Veuillez excuser mon grand âge, Barbarella, mais cette onomatopée me laisse perplexe. Aurai-je droit à une traduction?

    mai 26, 2008 à 17 h 36 min

  108. Vincent

    Réponse au commentaire 103 de Bardamu :

    Je connais cette réputation d’André Comte-Sponville. Je sais qu’il n’est pas de « bon ton » — dans certains salons — de le lire et de l’apprécier.

    Faut dire que le garçon a tout contre lui :

    – Il a eu beaucoup de succès, à l’époque, avec son Petit Traité des grandes vertus (plus de 300 000 exemplaires, je crois, ce que seul Onfray, dans l’amicale conférie philosophique, peut espérer atteindre)

    – Il n’est pas plus Heideggerien que Nietszchéen (ce qui n’est vraiment pas dans l’air du temps) et préfère se référer — ô comble du banal et du vulgaire ! — à Camus, Montaigne et Spinoza.

    – Il ne « jargonne » pas et écrit des textes que tout le monde peut comprendre (si c’est pas « populiste », ça !)

    – Au moment où chacun — suivant l’injonction de Deleuze et Guattari — cherche à prouver sa compétence en créant son petit concept personnel (si possible bien abscons, pour faire profond), lui se cantonne dans la philosophie « à l’ancienne » en cherchant avant tout à envisager la philosophie comme simple « art de vivre ».

    – Ceux qui n’ont souvent pas lu L’être-temps, Le capitalisme est-il moral ?, Valeur et vérité, études cyniques, L’esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu, etc. ne voient en lui qu’un compilateur adroit, voire pire un gentil « professeur » (bouh ! la vilaine bête !)

    – Avec sa voix nasillarde il n’a pas le charisme qu’assure à Onfray sa « rebellitude », à Ferry sa chevelure, à BHL son imposture, etc…

    Etc…

    Enfin bref, malgré tout ça — désolé ! — je le lis encore et ne m’en cache pas. Il se trouve qu’il m’aide bien souvent à clarifier mes pensées. Je félicite bien sûr ceux qui ont dépassé le stade du « bachot » et peuvent se permettre de le regarder de haut — tant mieux pour eux ! — mais moi, tout simplement, je n’en suis pas encore là.

    mai 26, 2008 à 22 h 12 min

  109. Amélie

    Et toc ! Bardamu !

    mai 26, 2008 à 22 h 16 min

  110. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard en mai 1969 (mais déjà bien PP) :

    L’ordre hiérarchique primitif très intégré, qui ne connaît pas la révolution, suppose la transgression : elle y est rituelle et périodique, c’est une espèce de menstruation sociale, cyclique, comme l’ordre qu’elle inverse périodiquement. Dans notre société rationalisée aussi, la transgression est très largement intégrée en rites de rebellion (ceux de l’intelligentsia « critique ») ou de révolution (le socialisme de rigueur). Mais cette société reste inférieure aux sociétés primitives dans son pouvoir réel d’intégration, elle maîtrise largement les processus oppositionnels conscients, mais non pas encore les processus oppositionnels inconscients, et la transgression y affleure comme une résurgence sauvage, comme un irréductible qui n’est plus celui de la conscience morale et politique face aux pouvoirs, mais celui de la pulsion vitale face à la répression vitale, non pas tel ou tel système politique, mais de l’ordre social en tant qu’ordre, et non pas de l’ordre dans ses contradictions, mais dans sa finalité cohérente même.

    (Le ludique et le policier et autres textes parus dans Utopie (1967/78), Sens&Tonka, 2001)

    mai 26, 2008 à 23 h 27 min

  111. 120

    Ecrit par Georges Brassens, en 1976 :

    BOULEVARD DU TEMPS QUI PASSE

    A peine sortis du berceau,
    Nous sommes allés faire un saut
    Au boulevard du temps qui passe,
    En scandant notre « Ça ira »
    Contre les vieux, les mous, les gras,
    Confinés dans leurs idées basses.

    On nous a vus, c’était hier,
    Qui descendions, jeunes et fiers,
    Dans une folle sarabande,
    En allumant des feux de joie,
    En alarmant les gros bourgeois,
    En piétinant leurs plates-bandes.

    Jurant de tout remettre à neuf,
    De refaire quatre-vingt-neuf,
    De reprendre un peu la Bastille,
    Nous avons embrassé, goulus,
    Leurs femmes qu’ils ne touchaient plus,
    Nous avons fécondé leurs filles.

    Dans la mare de leurs canards
    Nous avons lancé, goguenards,
    Force pavés, quelle tempête!
    Nous n’avons rien laissé debout,
    Flanquant leurs credos, leurs tabous
    Et leurs dieux, cul par-dessus tête.

    Quand sonna le « cessez-le-feu »
    L’un de nous perdait ses cheveux
    Et l’autre avait les tempes grises.
    Nous avons constaté soudain
    Que l’été de la Saint-Martin
    N’est pas loin du temps des cerises.

    Alors, ralentissant le pas,
    On fit la route à la papa,
    Car, braillant contre les ancêtres,
    La troupe fraîche des cadets
    Au carrefour nous attendait
    Pour nous envoyer à Bicêtre.

    Tous ces gâteux, ces avachis,
    Ces pauvres sépulcres blanchis
    Chancelant dans leur carapace,
    On les a vus, c’était hier,
    Qui descendaient jeunes et fiers,
    Le boulevard du temps qui passe.

    mai 27, 2008 à 12 h 15 min

  112. Vincent

    Les temps changent, et ne se ressemblent pas toujours :
    Tu séchais les cours de Baudrillard, Bardamu, à Nanterre j’imagine, dans les 70’s. Moi, vingt ans plus tard, je n’ai pu le faire qu’avec… Dominique Strauss-Kahn !

    mai 27, 2008 à 21 h 43 min

  113. 120

    Ecrit par Jean-Claude Michéa qui parvient peut-être, sur le sujet, à réaliser la synthèse impossible entre les conceptions en apparence contradictoires qui se sont exprimées jusqu’à présent ici :

    A propos de Mai 68

    L’idée que le capitalisme moderne représente non pas la trahison, mais, au contraire, l’accomplissement des idéaux de Mai 68, soulève la plupart du temps une indignation bien compréhensible en raison de l’ampleur du travail intellectuel et psychologique qu’elle suppose pour être seulement envisagée.

    D’une part, en effet, elle oblige à désacraliser ce qui est devenu un des mythes fondateurs de la modernité politique et, de l’autre, elle contredit la tendance naturelle des hommes à idéaliser les refus de leur jeunesse. Dans le cas présent, il existe, en outre, une raison particulière qui complique, si besoin était, les données du problème. C’est le fait que, dès le début, plusieurs aspects importants de l’événement se sont trouvés oblitérés, ou détournés de leur sens réel, par ceux qui prétendaient, avec l’accord explicite des médias, incarner la vérité officielle du mouvement : j’entends par là, la jeunesse des nouvelles classes moyennes et son avant-garde étudiante. Il est clair que si on s’en tient à cette optique, l’évolution politique ultérieure des principaux protagonistes de « l’insurrection étudiante », ainsi que le recyclage de leurs principales idées au profit du Capital, ne présentent plus le moindre mystère.

    (…) En réalité, et bien que certains aient parfois tendance à l’oublier, le mouvement de Mai 68 fut aussi l’occasion dela plus grande grève ouvrière de l’histoire de ce pays. Certes, dans les conditions politiques d’alors, cette grève ne pouvait pas espérer dépasser de beaucoup les limites que les directions syndicales lui avaient d’emblée assignées. Mais cela signifie toutefois que, pendant ces quelques semaines magiques où la résignation à la vie imposée avait cessé d’être une évidence, d’autres possibilités historiques s’étaient manifestées ; et ces possibilités ne se résumaient certes pas toutes à la préparation d’un monde où des petites machines désirantes, organisées en tribus multicolores, s’agiteraient pathétiquement dans l’univers étroit et convenu, du Spectacle, de la Mode et de la Communication. On vit donc, dans bien des entreprises, des régions, des villages ou des quartiers, surgir ou ressurgir une constellation d’idées et de comportements étranges, qui allaient se révéler, à l’usage et avec le temps, définitivement contraire à cet ordre nouveau que désirent, chacun à sa manière, Milton Friedman, Jacques Delors ou Daniel Cohn-Bendit.

    Formons même une hypothèse franchement scandaleuse : ce qui, depuis 1984 est officiellement diabolisé par les médias sous le nom de populisme (en étant, pour les besoins de la cause, cyniquement amalgamé à deux ou trois thèmes d’origine authentiquement fasciste), c’est, pour l’essentiel, l’ensemble des idées et des principes qui, en 1968 et dans les années suivantes, avaient guidé les classes populaires dans leurs différents combats pour refuser, par avance, les effets, qu’elles savaient (ou pressentaient) destructeurs, de la modernisation capitaliste de leur vie. Idées qui, pour cette raison, étaient bien trop radicales pour être — sous quelque forme que ce soit — intégrées au paradigme libéral-libertaire des nouvelles élites de la mondialisation.

    (L’enseignement de l’ignorance, et ses conditions modernes, Climats, 1999)

    mai 28, 2008 à 15 h 17 min

  114. 120

    Ecrit par Jean Baudrillard expliquant en quoi, pour lui, la Révolution n’est plus la solution :

    La dynamique révolutionnaire a pu se prévaloir jusqu’ici, face à un ordre établi, et conservateur, du principe de changement, de mouvement, de progrès social (à la fois économiquement : libératrice des forces productives, et symboliquement). Mais face à une société qui reprend à son compte toute l’idéologie du changement et de la croissance, et dont la modalité répressive (le principe de réalité « moderniste ») est celle même du fonctionnement, de la productivité, de l’innovation, dont le mode d’apparition est celui d’un flux perpétuel de signes (la mode sous tous ses aspects, la consommation au sens le plus large), face à une telle société, la Révolution ne peut plus s’inscrire comme principe de changement, elle se traduira au contraire par l’interruption, la rupture, de dysfonctionnement, le blocage. Quand un système arrive à s’équilibrer par la fuite en avant, quand il arrive à digérer ses contradictions et que les crises même lui profitent, quand la hiérarchie des fonctions et des relations y prend la forme de la raison objective et quand la liberté sexuelle elle-même y est un sous-produit de la productivité que reste-t-il d’autre que de l’interrompre et de dresser l’exigence presque aveugle du véritable principe de plaisir, l’exigence radicale de transgression, contre la collusion massive sous le signe de la satisfaction ? C’est ce qui est apparu comme « le style d’intervention » des éléments actifs du mois de mai.

    (…) Dans une société qui n’est plus exactement une société de répression, mais une société de persuasion, de dissuasion des fins individuelles, seule une subversion d’ordre instinctuel peut constituer un point extérieur au système. Cette subversion est cependant aussi politique, par le fait qu’elle advient dans un champ politique. Mais son registre n’est pas celui de la finalité consciente ni de la contradiction, son mode n’est pas dialectique. Sa négativité est radicale. Elle ne vise pas un dépassement des contradictions, mais une abolition des séparations. Elle vise à restaurer la totalité, non par un travail dialectique sur les éléments séparés, mais par un acte pur de régression critique.

    (Le ludique et le policier et autrs textes parus dans Utopie (1967/78), Sens&Tonka, 2001)

    mai 28, 2008 à 23 h 56 min

  115. Isidore

    Merci pour tous ces textes, Vincent. Mine de rien ça doit prendre un sacré temps pour les recopier…

    mai 29, 2008 à 7 h 42 min

  116. Vincent

    Certes, mais c’est pour moi l’occasion d’une autre façon de les lire : plus lente, plus attentive. Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai l’impression que recopier un texte me permet de mieux le « saisir » (dans tous les sens du terme).

    mai 29, 2008 à 11 h 54 min

  117. 120

    Ecrit par Goethe :

    « Méfiez-vous de vos rêves de jeunesse, ils finissent toujours par se réaliser. »

    mai 31, 2008 à 6 h 28 min

  118. 120

    Ecrit par Michel de Certeau :

    En mai dernier, on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789.
    (…) Quelque chose nous est arrivé. Quelque chose s’est mis à bouger en nous. Emergeant d’on ne sait où, remplissant tout à coup les rues et les usines, circulant entre nous, devenat nôtres mais en cessant d’être le bruit étouffé de nos solitudes, des voix jamais entendues nous ont changés. (…) Il s’est produit ceci d’inouï : nous nous sommes mis à parler. Il semblait que c’était la première fois (…), en même temps que des discours assurés se taisaient et que des « autorités » devenaient silencieuses.

    (La prise de paroles, Point/Seuil, 1994)

    mai 31, 2008 à 7 h 00 min

  119. Ourko

    Oui, c’est ça : ils ont pris la parole… et ne l’ont ensuite plus lâchée ! 😉

    mai 31, 2008 à 7 h 01 min

  120. 120

    Ecrit par François Cusset (qui se décide enfin à intervenir) :

    Mai 68 évoque avant tout les barricades du Quartier latin et les rues de la rive gauche dépavées, alors que mai 68 c’est aussi Mexico, Berkeley, Berlin, Rome ou Tokyo. Mai 68 évoque un passé révolu fait de clichés en noir et blanc et de mots familiers dans les livres de souvenirs (la mémoire se l’étant approprié plus facilement que l’histoire), alors que mai 68 c’est d’abord les longues « années 68 », qu’on peut étendre à deux décennies, mais c’est aussi juillet 1977, décembre 1986, avril 1993, décembre 1995, novembre 1999, juillet 2001, novembre 2005, avril 2006 et beaucoup d’autres soulèvements, à Paris, Villiers-le-Bel, Seattle, Gênes ou ailleurs. Le présent de mai n’est pas un présent localisé dans le temps mais une certaine force au présent de l’événement collectif, qui se déploie à d’autres dates, en d’autres lieux, sous d’autres formes. Et si elle met alors en jeu des anarchistes punk, des altermondialistes non conventionnels, des « jeunes de banlieue » ou tout bonnement des étudiants opposés à la précarisation du salariat,la force en question n’en a pas moins toujours à voir avec la commune de mai dans la mesure où, sans être nécessairement cité ni convoqué, ce phénomène pionnier lègue à tous ceux qui suivront ses vérités cruciales : l’inattendu, l’improvisation, la joie contagieuse, l’occupation des lieux, la manoeuvre de rue, la guérilla bricolée, la décatégorisation, la puissance mineure, la convergence, l’égalité au présent, la prise de parole.

    (Contre-discours de mai, ce qu’embaumeurs et fossoyeurs de 68 ne disent pas à ses héritiers, Actes Sud, 2008)

    mai 31, 2008 à 7 h 36 min

  121. Vincent

    J’aime beaucoup (je veux dire : je trouve fertile) cette idée d’occupation des lieux impulsée (ou non, peu importe) par 68, de « reterritorialisation » de l’espace en quelque sorte.

    mai 31, 2008 à 7 h 51 min

  122. Isidore

    Encore de F. Cusset:

    « Reste une question qu’on a déjà croisée à plusieurs reprises: avec son temps présent intense, sa logique mineure, son temps d’exception, mai 68 ne fut-il finalement que paroles? Ou plutôt: la parole fait-elle une politique? Autrement dit, si mai fut avant tout un forum permanent, si ses effets tangibles sont surtout de l’ordre du discours (de la récupération idéologique aux fameuses conséquences culturelles) et si l’évènement est indissociable des commentaires sans fin qu’il suscite depuis le début, alors mai 68 est-il d’autre chose que de mots? Et n’aurait-on pas du coup, dans ces pages et bien au delà, fait surtout beaucoup de bruit pour rien?

    Tout se joue là dans cette vieille dichotomie entre les mots et les choses, les paroles et les faits, le discours et l’action, dans ce clivage aussi vieux que la politique et qu’on nous présent toujours comme le bon sens lui-même. Il y aurait, incommensurables, le bavardage et le monde tangible, les rêves et l’action effective, l’utopie et le réel. C’est ce fossé supposé des discours aux actes qu’à chaque élection, à chaque échéance, à chaque occasion de changer les têtes et le lexique, on nous ressert comme au premier jour, nous qui oublions ce mensonge de la disjonction, ce piège de la « rupture » dès qu’il nous est offert sous de neufs oripeaux.

    Or mai 68, comme discours ET comme expérience, c’est à dire par l’indissociabilité des deux, est une machine de guerre contre ce faux antagonisme, y compris quand ses slogans l’inversent satiriquement: »assez d’action, des mots ! » Dans ce qui s’y est joué, fait, dit et dans la vérité que nous lègue l’évènement, mai 68 ne cesse de démontrer en effet, que la parole transforme continûment le monde, qu’aucune action politique (à plus forte raison de politique gestionnaire) n’est séparable des discours qui l’enveloppent ou la justifient, qu’un fait pur est un fantasme scientiste, et un mot sans conséquence un regret de poète de salon, et que depuis toujours, et en particulier depuis mai 68, le pouvoir fonde sa légitimité sur l’illusion d’une telle coupure – dont il se réclame pour faire taire les bavards et tous les importuns. En d’autres termes, ou dans le langage familier de l’idéologie dominante: réservons la politique, qu’on la nomme « réforme », « gestion » ou « changement », aux hommes d’action (que sont aussi quelques femmes), et laissons pendant ce temps les médias médiatiser, les intellectuels pérorer et les citoyens discuter au comptoir. »

    mai 31, 2008 à 9 h 19 min

  123. Vincent

    Ce que je retiens du livre conseillé par Isidore (que je viens — enfin ! — d’achever) est cette idée que l’« esprit de mai », cette « exigence politique de la vie », cette « puissance d’affirmation indissolublement sociale et subjective », est « bien encore dans l’air chargé d’aujourd’hui : dans les désertions et les dissidences que continuent d’inventer les moutons supposés du capitalisme tardif, et dans toutes les micropolitiques singulières qui soufflent ici et là — et qui pourraient même, par les mauvais temps qui courent, avoir le vent en poupe. »

    Il y a pour lui un parallèle « structural » (pour le dire en termes bourdivins) entre la Commission européenne d’aujourd’hui et l’Elysée d’hier, le CAC 40 actuel et le capitalisme familial d’il y a 40 ans, TF1 et Le Figaro, les blogs et les kiosques de presse alternatifs, les activistes des mouvements de chômeurs et de sans-papiers et les militants gauchistes organisés, voire (et c’est là la thèse la plus osée) les émeutiers épisodiques des cités de banlieue et l’avant-garde des étudiants de 68.

    C’est à mon avis discutable mais celà lui permet de pointer avec pertinence la question cruciale de « la discontinuité totale des émeutes de banlieue de la fin 2005 et du vaste mouvement étudiant du début 2006 ». Le plein essort et la puissance subversive de Mai 68 sont en effet avant tout nés de la rencontre des étudiants et des ouvriers, on peut du coup être amené à penser que rien ne pourra aujourd’hui « bouger » tant que ceux qui se révoltent ici ou là (« les militants et les désoeuvrés, les activistes du premier monde et les rebuts du tiers-monde, les étudiants zélés et les jeunes des cités ») ne parviendront pas à se rencontrer et franchir les clivages (« les divergences de situation et de tactique, d’enjeux et d’horizons ») dans lesquels ils sont en quelque sorte enfermés.

    juin 4, 2008 à 8 h 52 min

  124. Vincent

    J’aime bien aussi son idée (qui pourrait rabattre un peu le saoûlant caquet de ceux que je persiste à nommer les « soixante-hui(van)tards ») qu’une certaine gauche s’est plus empressée « d’arborer mai 68 à la boutonnière que d’en prolonger les horizons, de l’évacuer que de le réaliser ».

    Il le dit même plus crûment : « Rien peut-être au vingtième siècle n’a plus emmerdé la gauche française que mai 68. Son euphorie de mai 81 a d’ailleurs cet embarras pour autre motivation : le fabuleux soulagement de sentir qu’un mai remplaçait, effaçait l’autre. Le PCF et la CGT, on l’a dit, non seulement ne crurent pas à la révolution de 68 mais firent tout ce qu’il spouvaient, dans la pratique (comme lors de ces manifestations où le service d’ordre syndical avait pour mot d’ordre d’empêcher les contacts entre ouvriers et étudiants), pour limiter ses effets et sa puissance de contagion. Ils ont oeuvré de fait pour le pouvoir gaulliste, ne serait-ce qu’en faisant des accords de Grenelle de juin une « victoire » du mouvement — un tract du PCF se félicitant même alors d’avoir « empêché la guerre civile ». Quant à l agauche socialiste, elle n’eut de cesse de récupérer la force de mai à des fins électoralistes et idéologiques, depuis la candidature spontanée de François Mitterrand fin mai, pour profiter de la vacance du pouvoir, jusqu’aux nouveaux principes de créativité et d’innovation, de vitalisme et d’imagination du discours socio-culturel socialiste des années 1980. »

    Il pointe enfin qu’en renvoyant toujours dos à dos, depuis lors, « libéraux » et « libertaires », en s’arqueboutant sur sa tradition (« la forme a priori dans laquelle elle s’est habituée à penser tous les problèmes humains »), elle s’est en quelque sorte coupée d’un mouvement populaire de fond qui était — et est sans doute toujours — avant tout porteur d’une critique radicale de l’Etat (sa formation historique, son pouvoir bureaucratique, son appareil idéologique).

    juin 4, 2008 à 9 h 12 min

  125. Et la vision de JDCH, mon maitre à penser, sur mai 68 ?
    ici -> http://jdch.blogspot.com/2008/05/bons-anniversaires.html

    juin 4, 2008 à 13 h 35 min

  126. 120

    Ecrit par Christian Bobin sur la Révolution :

    Une révolution, c’est plus secret. Quand elle a lieu, personne ne s’en aperçoit. Ce n’est que plusieurs dizaines d’années après que l’on comprend que là, oui, sur un tout petit détail, une révolution avait commencé. Aujourd’hui il s’agit d’une révolte : les pauvres que la ville maintenait à ses portes sont entrés dans son coeur. Ils y ont mis le feu. Les arbres et les voitures donnent de jolies flambées.

    (Tout le monde est occupé, Mercure de France, 1999)

    juin 7, 2008 à 20 h 37 min

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