"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Frère Martinet

Chacun son totem. Le mien — j’admets qu’il n’est pas très original — est le Martinet noir. Ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça. Parce que c’est lui, parce que c’est moi. Une autre forme de mariage symbolique, en quelque sorte.

Permettez-moi de vous le présenter (excusez-moi d’avance si je suis pour le coup un peu plus long que d’habitude) :

Sriiiiiiiiii ! Sriiiiiiiiiii ! Costume sombre, corps en obus, queue échancrée, longues ailes pointues, les courses stridentes de ce voltigeur quelque peu méconnu (souvent confondu avec les Hirondelles) marquent — autant que les petites tenues, l’animation des terrasses et les soirées prolongées — l’ambiance estivale de nos villes. Ce migrateur est en effet un précieux indicateur : son arrivée tardive (fin avril) coïncide avec les beaux jours assurés, de même que son départ précoce (fin juillet) signale l’allongement de la nuit déjà bien engagé. N’allez pas prendre pour autant cet oiseau de passage pour un simple touriste ! Car s’il ne fréquente nos cités que pendant les trois mois les plus ensoleillés de l’année, il ne possède aucun autre domicile. En effet — et cela est unique dans le monde des oiseaux — pendant les neuf mois qu’il passe en Afrique, le Martinet ne cesse pas un instant de voler. Il ne connaît donc de la terre ferme que les avants-toits, les gouttières et les jointures de pierres de nos contrées et n’hésite pas, lorsque la nécessité de se reproduire se fait sentir, à parcourir plusieurs milliers de kilomètres pour venir rejoindre la résidence qu’il retrouve fidèlement chaque année. Car pondre, couver et élever les petits sont les seules activités qui imposent à cet infatigable voltigeur d’interrompre son vol continu pour rentrer au bercail. Tout le reste — manger, boire, et même… copuler — il le fait en l’air, au gré des vents et courants.

Pour la nourriture, rien n’est plus simple lorsqu’on est insectivore. Il suffit de savoir trouver un nuage d’insectes et d’y virevolter le bec grand ouvert. mais cela relève tout de même de l’exploit dès que l’on prend conscience que cette chasse s’effectue en moyenne à 60 km/h et que les trois mille proies happées quotidiennement ont une taille qui varie entre 2 et 8 millimètres. Encore plus incroyable est sa capacité de discernement et d’identification : il a été prouvé que le Martinet épargne les Guêpes mais capture les inoffensives Syrphes qui portent pourtant le même costume de bagnard !

La technique développée pour apaiser la soif en volant est également impressionnnante. Peut-être avez-vous déjà observé, le plus souvent au petit matin ou en fin de journée, sa plongée vers un fleuve ou un plan d’eau : le fin sillage qu’il laisse alors parfois à la surface qu’il rase indique tout simplement qu’il a ouvert le bec et avalé au passage une bonne gorgée.

Son sommeil aérien est, enfin, beaucoup plus énigmatique. On sait cependant — grâce à des recherches récentes menées à l’aide de radars — qu’il monte le soir jusqu’aux couches d’air chaud, entre 800 et 3 000 mètres d’altitude, et se laisse alors porter par les vents, durant toute la nuit, dans une sorte de demi-sommeil où alternent quelques secondes de vol plané et de lents battements d’ailes.

Si manger, boire et dormir en volant restent — avec la mue complète — ses seules occupations africaines, l’emploi du temps est autrement plus chargé lorsqu’il gagne nos cieux. A ces activités s’ajoutent en effet la récupération de la cavité abritant le nid (parfois occupée par des moineaux ou des étourneaux qu’il faut déloger), les poursuites effrénées ponctuées de cris stridents (pour délimiter le territoire de la colonie et renforcer la cohésion sociale du groupe), la reconstitution du couple (fidèle d’année en année malgré neuf mois de vies séparées), la ponte de deux ou trois oeufs (généralement entre le 12 et le 20 mai), puis la couvaison suivie de l’élevage des poussins voraces (qui s’envoleront fin juillet). Bien entendu, au moment de retaper le nid après un an d’absence, pas question pour cet assoiffé d’azur de se poser ne serait-ce que sur une ranche pour collecter feuilles et brindilles, quand il y a tant de matériaux que le vent emporte (herbes sèches, papiers, plumesn fils, etc.) qu’il suffit d’attraper en volant. Et pourquoi également s’accoupler au nid lorsqu’on maîtrise l’art de véritablement « s’envoyer en l’air » à 30 mètres du sol ?

Cet attrait immodéré pour le vol ainsi que la morphologie adaptative qui lui est associée (ailes de géant, pattes atrophiées, etc.) a fait courir le bruit qu’un Martinet posé au sol ne pouvait plus redécoller. Cette légende a cependant quelque part de vérité car, s’il s’avère qu’en prenant appui sur le sol avec ses ailes un individu en bonne santé peut réaliser un petit saut suffisant pour repartir dans les airs, sa présence à terre est bien souvent la conséquence d’un épuisement ou d’une collision qui le laisse sans force.

Ces événements sont heureusement rares. Bien plus grave pour la survie de l’espèce est en fait son intime cohabitation avec l’Humain et le peu d’attention que ce dernier lui porte. L’urbanisme moderne (ravalements de façades, obturations des trous, constructions récentes sans cavités, etc.) entraîne en effet une diminution parfois alarmante des sites de nidification. En attendant que des mesures générales de protection soient éventuellement prises, il est toutefois possible à chacun d’entre nous de construire des nichoirs qui leur sont adaptés. Les beaux jours seraient tellement tristes sans les sifflets de ces « fous du volant » !

(D’après Le Martinet noir de Lionel Frédéric, Eveil, 1994)

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60 Réponses

  1. Vincent

    Il arrive donc, chaque année, grosso modo à Beltaine (1er mai) et repart à Lugnasad (1er août) : a-t-il été pris comme repère par nos ancêtres Gaulois, est-il lui-même Celte (ou sympathisant), ou est-ce un simple hasard ?

    mai 1, 2008 à 13 h 15 min

  2. 120

    Ecrit par René Char

    LE MARTINET

    Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le coeur.

    Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il touche au sol, il se déchire.

    Sa repartie est l’hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle se la tour ?

    Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n’est plus étroit que lui.

    L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.

    Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le coeur.

    (Fureur et mystère, Gallimard, 1962)

    mai 1, 2008 à 18 h 29 min

  3. Vincent

    Je n’ai jamais compris pourquoi René Char avait laissé ces deux « Tel est le coeur » qui me paraissent bien inutiles et déplacés (limite « cucul »).

    mai 1, 2008 à 18 h 32 min

  4. 120

    Ecrit par Frédéric Kiesel

    LES MARTINETS

    Les martinets dans le soir pâle
    Sont en folie, qu’attrapent-ils ?
    Point ces mouchettes subtiles :
    Le temps qui passe.

    mai 1, 2008 à 18 h 37 min

  5. 120

    Ecrit par Hervé Bazin

    LES MARTINETS

    Palpitant noir de l’aileron
    Et le bec plein de mort subite,
    Au plus haut du clair, au plus vite,
    C’est la belle aventure en rond.

    Rien, rien, rien d’autre que l’espace
    Pour ces fous qui ont entrepris
    De déchirer le jour qui passe
    En longues lanières de cris.

    mai 1, 2008 à 18 h 40 min

  6. Vincent

    Petite méditation sur le Martinet :

    Un arc tendu
    une flèche lancée
    Depuis son arrivée
    aux premiers jours de mai
    il ne s’arrête jamais

    Toujours à danser
    virevolter
    tournoyer
    dans la lumière

    Car ce n’est pas la chaleur qu’il vient chercher
    (Il ne repartirait pas dès le mois de juillet)
    Ce n’est pas non plus les moustiques
    (il y en a aussi en Afrique)

    Non, ce qu’il vient chercher
    c’est la lumière
    des longs jours d’été
    de notre hémisphère

    Rien d’autre ne semble exister pour lui
    il semble ne vivre qu’ainsi :
    pareil
    au soleil
    toujours hors de lui !

    ***

    Un martinet arrêté
    n’est pas un martinet

    tout noir tout laid
    inadapté à la matière

    posé
    comme l’albatros de Baudelaire
    « ses ailes de géants
    l’empêchent de marcher »

    Quand un ange tombe sur terre,
    qui peut le consoler ?

    mai 1, 2008 à 19 h 09 min

  7. Amélie

    Pas compris ton commentaire 3. C’est un poème sur le coeur, pas un poème sur le martinet, non ?

    mai 1, 2008 à 21 h 17 min

  8. Amélie

    Comment consoler l’ange qui a chût :
    lui faire un nid douillet, le rassurer, lui parler. Le réhydrater en plongeant son doigt dans de l’eau et en le lui présentant; il le gobera jusqu’à la première phalange. Attraper fourmis et autres tout petits insectes, les humecter de salive et les lui proposer du bout du doigt. Le martinet s’attache à celui qui lui prodigue ces soins et peut parfois même l’appeler de ses cris. Lorsqu’il est prêt à repartir, il s’accroche à l’abri qu’on lui a confectionné dans une boite en carton et bat frénétiquement des ailes. IL faut alors poser la boite très haut, dehors. Lorsqu’il en aura envie (parfois plusieurs jours plus tard), il prendra son envol… pour revenir, l’année suivante, retrouver son « ami ».

    mai 1, 2008 à 21 h 25 min

  9. Vincent

    Et tu ne trouves pas ça un peu « lourdingue » une métaphore filée si longtemps ?
    Tu ne trouves pas que le Martinet, en soi, est un sujet plus intéressant que le coeur ?
    Ou simplement moins narcissique ?

    mai 1, 2008 à 21 h 47 min

  10. Vincent

    J’ai eu le grand privilège d’avoir à soigner un Martinet, il y a une dizaine d’années de cela.

    Je venais justement de faire un stage de premiers soins aux oiseaux et, alors que je profitais de la douceur d’une nuit d’été à la terrasse d’un café, un inconnu est venu à tout hasard me demander si je pouvais m’occuper de l’oiseau qu’il venait de ramasser, cloué au sol (vraisemblablement assommé). J’étais tout fou : c’était la première fois que j’en voyais un de si près, que je pouvais même le toucher, et surtout lui signifier ma reconnaissance en lui portant les meilleurs soins. Je l’ai gardé deux jours, je crois, dans une boîte en carton en essayant bien maladroitement de le nourir et le désaltérer. Quand il m’a semblé avoir repris ses forces (et ses esprits) je l’ai en quelque sorte « jeté par la fenêtre » en prenant le risque de le voir tout bêtement s’écraser au sol.

    L’émotion ressentie en le voyant s’envoler en sifflant est inoubliable.

    Tu dis, Amélie, qu’ils reviennent généralement voir leur « ami » ? Je vais tâcher d’un peu mieux les observer, peut-être en remarquerais-je un qui me fait un clin d’oeil !
    😉

    mai 1, 2008 à 22 h 10 min

  11. Isidore

    Il est vrai que la contemplation de ces oiseaux, tournoyant dans le ciel, virevoltant avec une ardeur extraordinaire et lançant leur cri si reconnaissable, a le don de faire évanouir toute morosité: de la vitalité à l’état pure. Dans le Jura et en Vendée aussi que j’ai eu le plaisir de découvrir, on pouvait passer un temps infini aux beaux jours, à se bercer en les regardant danser dans le ciel. Par contre ici, en Picardie, nul martinet ne vient égayer l’azur. Seule, sa ressemblante, l’hirondelle, occupe le territoire. J’avoue qu’il me manque. Quelle beauté, cet oiseau au corps sculpté pour la voltige, avec ce tout petit bec qui dissimule en réalité une gueule monstrueuse, capable d’enfourner de belles proies, et des ailes immenses, fines et incurvées vers l’arrière pour le vol rapide et acrobatique qu’il pratique avec une virtuosité délirante! J’ai eu aussi la chance de pouvoir recueillir un martinet quelque peu groggy après une collision sans doute. Pouvoir ainsi l’observer tout à fait détendu au creux de ma main, le sentir peu à peu reprendre ses esprits et retrouver ses forces pour finalement le voir reprendre un vol vigoureux après l’avoir lancé en l’air (au risque de le voir lamentablement retomber sur l’herbe), m’a laissé un merveilleux souvenir. Je comprends que tu aies pu choisir cet oiseau comme totem, Vincent.

    mai 2, 2008 à 7 h 49 min

  12. Vincent

    L’être humain est ainsi fait (pétri d’orgueil et d’amour propre) qu’il choisit rarement la limace, le rat ou le dindon comme totem, mais toujours des animaux plein de grâce, de force ou de noblesse.

    D’ailleurs, traditionnellement (du moins je crois), on ne choisit pas soi-même son totem, c’est le chaman qui nous l’attribue.

    mai 2, 2008 à 11 h 58 min

  13. Amélie

    1/ Si 120 a choisi de recopier ce poème, c’est qu’il lui a plu. Non ?
    2/ Personnellement je ne me sens pas agressée ou irritée dès qu’on parle de coeur, donc, non, je n’ai pas trouvé ça lourdingue (pas plus qu’une métaphore de la même longueur sur le feu , au hasard…).
    3/Le martinet, sujet moins « narcissique » ??? Bien au contraire… bien au contraire…

    mai 2, 2008 à 12 h 46 min

  14. Amélie

    Deux choses par rapport à ton dernier commentaire, Vincent :
    D’abord, l’être humain est orgueilleux, c’est vrai, et c’est comme ça ! J’imagine que l’orgueil est, comme l’agressivité (positive ou détournée), et bien d’autres caractéristiques humaines, une arme de survie. (après, il y a toute une catégorie de la population dont l’orgueil démesuré me casse les c…… et pour laquelle je finis par éprouver, paradoxalement, un profond mépris ! 🙂 )
    Ensuite, je n’approuve pas vraiment le fait de choisir soi-même son totem. Il me semble que le choix ne peut-être que faux. Quant à le choisir pour quelqu’un d’autre, ça demande une connaissance rare et intime de la personne, et là encore, s’interposent sans doute encore trop de projections.
    Comment faire ?
    Faut-il nécessairement en passer par la Datura ??! 🙂

    mai 2, 2008 à 13 h 00 min

  15. Amélie

    POur ce qui est des martinets qui tournoient le soir :
    J’ai la chance d’avoir un jardin en ville, et une maison pleine d’anfractuosités. Quand mes enfants étaient bébés, j’ai souvent passé cette fameuse « heure des grand-mères », l’épouvantable 5 à 7 des bébés inconsolables, allongée avec eux sur une couverture dans le jardin, à les laisser se faire hypnotiser par le ballet des martinets. Maintenant qu’ils sont plus grands, je m’installe avec un pontarlier (la réserve de muscat étant épuisée) sous le cerisier, dans une chaise longue et je laisse se dénouer ma pensée les yeux fixés au ciel… et c’est océanique aussi…

    mai 2, 2008 à 13 h 04 min

  16. Amélie

    Chais pas pourquoi on dit qu’il est moche. Moi j’aime bien sa tête toute ronde…

    mai 2, 2008 à 15 h 32 min

  17. Amélie

    Je crois qu’il est temps de faire un sérieux article sur les totems. J’y pensais cet après-midi, ma tasse de datura à la main… comment ? qui ? pourquoi ?
    Qui a un totem ici, à part Vincent ? Et d’ailleurs, Vincent, comment et quand as-tu décidé que le martinet était le tien ?

    mai 2, 2008 à 16 h 11 min

  18. Vincent

    Je n’ai pas le souvenir d’avoir un jour « décidé ». Je me souviens juste avoir eu un véritable « coup de foudre » en rencontrant cet oiseau (sans me souvenir où ni quand c’était). J’avoue de plus avoir l’impression (au risque de paraître ridicule) d’avoir avec lui des traits de caractères commun (sans que ce soit forcément des « qualités ») : le virevoltement, l’incapacité à rester en place, la vitesse, le jeu, la réticence à « toucher terre », la fidélité lointaine, etc.

    mai 4, 2008 à 15 h 53 min

  19. Amélie

    hm…. des projections tout ça…
    Décidément je ne partage pas ta conception de ce qu’est un totem. Aussi tentant que ça puisse être, je ne crois pas qu’un totem doive servir de miroir complaisant. Je ne crois pas non plus qu’on puisse établir de liens aussi simples et directs entre les comportements animaux et les comportements humains. Pour moi, il n’y a aucune magie dans ce rapport au totem que tu décris. Ni aucun mystère. Pour moi c’est quelque chose d’autrement plus riche, plus subtil, et moins accessible. S’il suffisait de dresser la liste des ses comportements humains (justement ceux qui ne sont pas perçus comme des « qualités » dans le monde humain), pour les transposer en un bouquet de caractéristiques gracieuses réunies chez un animal qui fait l’unanimité, comme une sorte de caution, ou de justification… ça serait un peu trop facile, non ? Et bien peu symbolique. Encore moins poétique. Enfin, pas très PP…
    Je crois au contraire que le totem est un mystère qu’on ne perce (et encore) qu’à la fin de sa vie, si on a suffisamment fait de chemin pour comprendre.

    mai 4, 2008 à 19 h 35 min

  20. Barbarella

    Allez, Vincent, fais nous une démonstration d’accouplement en vol, pour voir !!! 😉

    mai 4, 2008 à 19 h 37 min

  21. Amelie

    Petite précision quand-même : je donne juste mon point de vue (floue) sur ce que représente pour moi le totem. Je ne prétends pas avoir raison…

    mai 4, 2008 à 19 h 47 min

  22. Vincent

    D’accord avec toi, Amélie, mais en attendant mieux (que je ne parviens pas encore à concevoir concrètement), cela joue sans doute pour moi le rôle du… « mieux que rien ».

    mai 4, 2008 à 19 h 49 min

  23. 120

    Ecrit par Pascal Quignard

    La fascination animale est déjà temporelle dans son fonctionnement. Elle fonctionne en coup de foudre. C’est le brusque retour du stade d’avant.
    La forme qui fut happe la forme plus complexe et plus récente.
    C’est une involution qui foudroie.
    C’est une régression morphologique en acte.
    De même au sein de chaque oeuvre dans chaque art la fascination qui s’y cherche procure l’émotion esthétique suivante : la joie de faire resurgir à des millénaires ou à des siècles de distance le perdu lui-même, la sensation de retrouvailles avec le perdu en personne, la nostalgie de ce qui a cessé d’être, l’épiphanie du jadis.

    (Sur le jadis, Dernier royaume II, Grasset, 2002)

    mai 4, 2008 à 22 h 24 min

  24. 120

    Ecrit par Joseph Epes Brown

    LES REGIONS SUBARTIQUES DE L’EST
    (…) Comme on peut l’attendre de gens dont l’existence repose sur la chasse et le piégeage du grand et du petit gibier, on constate chez eux une connaissance profonde et sacrée de ce qui a trait à tous les animaux faisant partie de leur monde d’expérience. A chaque espèce animale sont attribuées des qualités particulières, et celles-ci peuvent être communiquées aux hommes. Voilà pourquoi les animaux sont perçus comme des enseignants et considérés par certains côtés comme supérieurs aux humains. Ces croyances contribuèrent également à la création de sociétés secrètes de loges animales, lesquelles sont le plus souvent classées en fonction des pouvoirs propres à chaque animal. Par exemple, l’ours est considéré comme représentatif du plus grand pouvoir, ce qui explique la complexité des rites et des cérémonies entourant la chasse, la mise à mort et le traitement final de cet animal, spécialement en ce qui concerne le respect apporté à la juste disposition de ses os et de son crâne. Le terme-clé utilisé par les Algonquins pour faire référence à un pouvoir sacré tel que celui-ci est manitu (…)

    LES REGIONS BOISEES DE L’EST
    (…) Les raisons pour lesquelles les candidats recherchent l’initiation à l’intérieur d’une société secrète sont nombreuses, mais le plus souvent leur quête provient d’un rêve qu’ils ont fait, ou d’une expérience de vision lors d’une retraite. Ils sont alors initiés aux connaissances sacrées, aux chants et aux autres exigences requises pour leur admission par les prêtres mide. Les cérémonies Madewewin se déroulent dans une longue loge conçue comme une réplique de l’univers. Pour pouvoir y participer, il faut auparavant se purifier dans une sweat-lodge. A l’intérieur de la grande loge, gardant les issues, il y a plusieurs formes représentant les esprits-animaux alliés ou gardiens. Le rite peut durer de deux à huit jours, selon le niveau auquel accèdent les candidats. Le premier de ces niveaux est associé aux animaux aquatiques dont il est question dans les mythes de la création : le vison, la loutre, le rat musqué et le castor. Le second niveau est associé aux êtres ailés, le hibou et le faucon, et le troisième à des animaux terrestres plus puissants, comme le serpent ou le chat sauvage. Le quatrième et dernier niveau, qui sera peut-être atteint à un âge plus avancé et qui demande plus de temps de préparation et de dépense, est figuré par l’ours, l’animal le plus puissant sur terre. Dans la loge, des prêtres ou medecine-men racontent les mythes relatant la création et la migration sacrée. Ces récits sont généralement inscrits sur des rouleaux d’écorce de bouleau incisée et agissent comme un acide mnémonique. L’ambiance de la cérémonie devient réellement dramatique au moment où les candidats sont rituellement « tués » par les prêtres, au moyen d’un sac en peau de loutre duquel s’échappe le mi’gis sacré, un coquillage, qui vient pénétrer de façon magique le corps de l’initié. Celui-ci tombe alors au sol et expérimente une mort spirituelle. Ramené à la vie par le prêtre, il renaît ensuite symboliquement dans un nouveau monde de plus grande compréhension spirituelle. (…)

    LES PLAINES ET LES PRAIRIES
    (…) Presque toutes les tribus des Plaines mettent l’accent sur l’importance de la participation individuelle à une Quête de Vision rituelle, ou parfois, moins fréquemment, à une quête destinée à recevoir son propre esprit gardien, deux expériences vécues dans la solitude et requérant un jeûne et un sacrifice. Les pouvoirs sacrés qui se manifestent au cours de ces retraites prennent le plus souvent la forme d’animaux ou de quelques phénomènes naturels, révélant habituellement à l’individu son nom sacré ; ils peuvent aussi valider et être à l’origine de chants et de formes d’art sacré, ou bien même instaurer les fondements d’un nouveau rite ou d’une nouvelle cérémonie tribale. La nature de la vision reçue par le sujet oblige bien souvent celui-ci à extérioriser son expérience et, par conséquent, à partager le pouvoir avec la communauté, par des représentations artistiques ou une véritable reconstitution de ce qu’il a vécu à travers de nouvelles formes de théâtre-danse. L’obligation qu’ont tous les individus de participer à une Quête de Vision est devenue tellement générale que Robert Lowie en vint à qualifier ce trait de « chamanisme démocratisé ». (…)

    (L’héritage spirituel des Indiens d’Amérique, Le mail, 1990)

    mai 5, 2008 à 0 h 06 min

  25. Isidore

    On peut mesurer à la lumière de ce dernier texte la profondeur et l’importance de la représentation (et de l’identification) animale chez les peuples chasseurs cueilleurs. On peut ainsi également mesurer la profondeur de l’abime qui nous en sépare et le danger de vouloir imiter des rites et des moeurs qui ne peuvent plus avoir le moindre sens pour nous.

    Pourtant la question reste entière ainsi que la fascination que nous procure ce type de rapport avec le monde et la vie . Mais, à mon avis, ceci nous met irrémédiablement au défi d’inventer quelque chose de nouveau qui sache harmoniser l’Ancien et le Moderne, qui nous protège de la tentation régressive vers un passé idéalisé révolu et désormais inaccessible, avec le danger de nous perdre dans des formes monstrueuses que la perte de notre « innocence » autorise désormais.

    mai 5, 2008 à 8 h 35 min

  26. Amélie

    je suis assez d’accord avec Isidore : attention à ne pas être dans l’imitation, attention à la séduction de la forme…

    mai 5, 2008 à 10 h 08 min

  27. Amélie

    je n’aurai surement pas le temps à midi, mais est-ce qu’à ce stade de la discussion, on ne ferait pas mieux de lancer un article « totems » et de compiler tout ce que l’on peut glâner sur les différents rites totémiques, les représentations etc. On pourra peut-être ensuite extraire de ces différents points de vue l' »essence » du totémisme, se l’approprier, et ainsi couper court à toute tentation d’imitation, pour aller vers quelque chose d’à la fois plus personnel, intime, spontané, et en même temps plus universel d’une certaine façon, qui rejoigne un cercle plus large. Non ? (chuis pas très claire, hein ?)

    mai 5, 2008 à 11 h 16 min

  28. Isidore

    Si, tout à fait claire, et c’est une bonne idée, ça!

    mai 5, 2008 à 12 h 06 min

  29. Vincent

    D’accord aussi… à une nuance près, si vous permettez : vouloir chercher l’essence du totemisme (à supposer que ce soit à notre portée) n’implique pas forcément de « couper court » à toute imitation simplement formelle. On ne va quand même pas commencer (déjà ?) à définir une « ligne pure » du PP et excommunier ceux qui n’ont pas envie ou ne sont tout simplement pas prêts à la suivre !
    (« Tribu », ok, mais pas forcément « sectaire », d’accord ?)

    mai 5, 2008 à 12 h 19 min

  30. Amélie

    Ah mais bien sûr ! simplement l’imitation comme base me séduit moyennement… Que la forme qu’on donnera ensuite à la pratique soit une imitation d’une autre forme qui existe déjà, ça ne me pose pas de problème. Simplement, quand c’en est est le fondement, je crains un manque de sincérité, et puis aussi peut-être une inadéquation : les formes prises par les rites qu’on a pu observer chez les indiens ou chez l’homo sapines, ou chez les mexicains correspondent à des modes de vie et à des cultures qui excluent la notre (et c’est naturel). Or il me semble qu’on doit intégrer tout ce qu’on est dans la quête de son totem. Et nos revendications post-modernisantes de membres du PP nous « obligent » en quelques sortes, à rechercher le sens profond, le sens commun aux rites totémistes de toutes les époques et de tous les lieux, pour, en les intégrant, créer celui qui nous correspond. Après, il est bien sûr envisageable que celui qui nous correspond soit l’imitation d’un rite existant. Et il est même probable que la recherche d’un sens commun aboutisse nécessairement à l’imitation d’un rite existant. C’est sur le sens du procédé que je suis pointilleuse. Je trouve la quête plus importante que son aboutissement peut-être.Et je crois que la pureté de l’intention vaut bien plus que la qualité de reproduction de la forme, même si (et là ça devient un autre débat), je suis également convaincue du pouvoir des gestes, des sons etc pur se connecter à quelque chose de plus universel.

    mai 5, 2008 à 12 h 37 min

  31. Amélie

    Une image pour faire simple :
    Dans le dessin, je fais partie de ceux qui privilégient la beauté et la perfection, l’intensité, et la justesse du trait unique. Ca ne veut pas dire que je considère que ceux qui dessinent par petits traits n’ont pas le droit de le faire, mais pour moi, ces dessins là ne contiennent pas toute l’énergie du simple trait.
    Alors qu’on imite d’autres rites pour s’approcher au plus près du mystère, pourquoi pas. C’est aller de l’extérieur vers l’intérieur. Simplement, personnellement, je priviligierais le cheminement inverse; mais ça n’engage que moi. D’ailleurs j’ai pas de totem !!! 😉

    mai 5, 2008 à 12 h 43 min

  32. Amélie

    Juste en passant, je voudrais ajouter que ce qu’on trouvera n’est pas forcément « beau ».

    mai 5, 2008 à 12 h 44 min

  33. Vincent

    Si c’est ça en grande partie qui pose problème : d’accord pour retirer le mot « totem » de mon lien au Martinet… ou plutôt de ne l’utiliser qu’avec parcimonie et entre guillemets en attendant d’en trouver un autre plus adéquat (et de définir plus précisément ce qui mérite cette appellation).

    Petite précision toutefois : je n’ai pour ma part pas cherché un totem et choisit dans cette « logique imitatrice » le Martinet, mais d’abord constaté un lien peu rationnel et explicable avec un animal et trouvé alors ce mot — que je maintiens jusqu’à présent volontairement « flou » — pour le désigner.

    mai 5, 2008 à 13 h 01 min

  34. Amélie

    Bah nan, c’était pas un problème… en plus on s’en était déjà bien éloigné…

    mai 5, 2008 à 13 h 04 min

  35. barbarella

    Moi je connais quelqu’un, son totem, c’est Vincent Clerc !…

    mai 5, 2008 à 13 h 07 min

  36. Amélie

    Oups : petite précision : « vouloir chercher l’essence » du totémisme ne veut pas dire « avoir la prétention de trouver l’essence du totémisme »…

    mai 5, 2008 à 13 h 09 min

  37. Vincent

    Je pense pour ma part que l’animal est un peu une sorte d’« attracteur étrange ». La position de l’humain face à lui est ambivalente : d’un côté (la face visible, claire, rationnelle, bref… « moderne »), il en fait un repoussoir, un anti-modèle, le symbole même de la condition à laquelle il souhaite échapper, et de l’autre (la face sombre, inconsciente, symbolique, bref… « archaïque »), il est fasciné, attiré même par ses « pouvoirs » qui semblent lui échapper (et que l’on ne peut que pâlement imiter).

    Me revient pour le coup en mémoire une thèse esquissée par Quignard : et si l’humain, plutôt que de s’évertuer à s’éloigner de l’animalité, suivait au contraire un chemin visant à s’en approcher ?

    mai 5, 2008 à 16 h 56 min

  38. Amélie

    Et si l’humain, plutôt, acceptait enfin son humanité, tout simplement ? Avec les deux faces qui le composent ?? Tu ne trouves vraiment pas ça factice, cette façon de « vouloir » se rapprocher de l’animal au lieu de laisser tout simplement sa part animale respirer en soi, et donc prendre naturellement la place qui est la sienne? Moi ça me fait penser aux gens qui se forcent à rire…

    mai 5, 2008 à 17 h 26 min

  39. Je reviens tout juste de Corse où j’ai admiré le ballet incessant des martinets noirs sur le port de Calvi. Il y en avait des centaines et des centaines. J’ai cherché en vain parmi eux une autre espèce : le martinet pâle. Le lendemain matin, alors que j’étais sur le port de Bastia, deux martinets pâles se sont pointés devant moi. C’était ma première observation de cette espèce.
    Cinq minutes pous tard, j’ai eu la chance de voir un accouplement de martinets noirs en plein vol. Je savais que ça existait mais je n’avais jamais vu une telle prouesse. Je me rappelle que lorsque nous étions jeune, Joëlle et moi avions essayé aussi en plein vol mais nous nous étions retrouvé à l’hosto … !

    mai 5, 2008 à 21 h 21 min

  40. Si j’avais un animal totem, ce ne serait pas le martinet mais probablement l’hirondelle de fenêtre, aux moeurs finalement assez proches mais qui est plus rurale qu’urbaine. C’est aussi la différence entre Vincent et moi.

    mai 7, 2008 à 21 h 28 min

  41. Vincent

    Les deux — Martinets et Hirondelles — sont d’ailleurs souvent confondus (on se demande bien pourquoi, il y en a pourtant un qui surclasse nettement l’autre 😉 ).

    Dans le texte suivant, par exemple, de Claude Nougaro (un poète essentiellement « urbain »), le « cri perçant » et les « longues ailes », pour moi, ne trompent pas : il s’agit de Martinet, pas d’Hirondelle.

    (Qu’est-ce que tu en penses Bernard ?)

    mai 8, 2008 à 16 h 11 min

  42. 120

    Ecrit par Claude Nougaro

    COMME L’HIRONDELLE

    Je voudrais écrire comme l’hirondelle
    Dans un cri perçant un chant vraiment neuf
    M’accoucher de toi, langue maternelle
    Compter jusqu’à neuf et sortir de l’oeuf
    Je voudrais écrire comme l’hirondelle
    Un hymne à la vie quand descend le soir
    Au soir emes jours mettre l’étincelle
    Et le feu au cul d’un immense espoir

    Je voudrais écrire comme l’hirondelle
    Petite ancre comme l’hirondelle

    Dans un cri perçant, ivre de ciel clair
    De mes longues ailes, de m afine fourche
    JE voudrais écrire, libre comme l’air
    Les mots virginaux que rêvait ma bouche

    Lorsque nous anoire plus belle qu’un avion
    Je voudrais écrire une histoire, celle
    Celle des beaux jours lorsque nous avions

    Lorsque nous avions comme l’hirondelle
    Tout l’espace à nous, à nous tout le temps
    Je voudrais l’écrire, pas comme un savant
    Je voudrais l’écrire vions comme l’hirondelle
    Tout l’espace à nous, à nous tout le temps
    Je voudrais l’écrire, pas comme un savant
    Je voudrais l’écrire comme l’hirondelle

    Comme les hirondelles et leur cri perçant
    Leur corps top model habillé de vent

    Aujourd’hui aucune, elle sont ailleurs
    Essayant les plumes d’un nouveau tailleur.

    mai 8, 2008 à 16 h 19 min

  43. Effectivement, pas de doute : le texte de Nougaro concerne bien le martinet et non l’hirondelle.

    mai 8, 2008 à 16 h 27 min

  44. Vincent

    Pas de « cris stridents » des Hirondelles, c’est bien ça ?
    (et des ailes plus « pointues » que « grandes »)
    Comment peut-on qualifier leurs cris et chants alors ?

    mai 8, 2008 à 18 h 09 min

  45. Vincent

    Et ce texte là de Francis Ponge : vraiment les Hirondelles ? Plutôt les Martinets ? Un mélange flou des deux ?

    mai 8, 2008 à 18 h 13 min

  46. 120

    Ecrit par Francis Ponge

    LES HIRONDELLES ou dans le style des Hirondelles (randons)

    Chaque hirondelle inlassablement se précipite — infailliblement elle s’exerce — à la signature, selon son espèce, des cieux.

    Plume acérée, trempée dans l’encre bleue-noire, tu t’écris vite !
    Si trace n’en demeure…
    Sinon, dans la mémoire, le souvenir d’un élan fougueux, d’un poème bizarre,
    Avec retournements en virevoltes aiguës, épingles à cheveux, glissades rapides sur l’aile, accélérations, reprises, nage de requin.
    Ah ! je le sais par coeur, ce poème bizarre ! mais ne le laisserai pas, plus longtemps, le soin de s’exprimer.
    Voici les mots, il faut que je les dise.
    (Vite, avalant ses mots à mesure.) L’Hirondelle : mot excellent ; bien mieux qu’aronde, instinctivement répudié.
    L’Hidondelle,l’Horizondelle : l’hirondelle, sur l’horizon, se retourne, en nage-dos libre.
    L’Ahurie-donzelle : poursuivie — poursuivante, s’enfuit avec des cris aigus.

    Flèche timide (flèche sans tige) — mais d’autant véloce et vorace — tu vibres en te posant ; tu clignotes de l’aile.
    Maladroite, au bord du toit, du fil, lorsque tu vas tomber tu te renvoles, vite !
    Tu décris un ambage aux lieux que de tomber (comme cette phrase).
    Puis, — sans négliger le nid, sous la poutre du toit, où les mots piaillent : la famille famélique des petits mots à grosse tête et bec ouvert, doués d’une passion, d’une exigence exorbitantes,
    Tu t’en reviens au fil, où tu dois faire nombre.
    (Posément, à la ligne.)

    Leur nombre — sur fond clair — à portée de lecture : sur une ligne ou deux nettement réparti, ah ! que signifie-t-il ?
    Leur notation de l’hymne ? (Ce serait trop facile.)
    Le texte de leur loi ? (Ah ! ce serait ma loi !)
    Nombreuses dans le ciel — par ordre ou pour question — sur ce bord, pour l’instant, les voici ralliées.
    Mais quel souci leur vient, qui d’un seul coup les rafle ?
    Toutes, à corps perdu, soudain se précipitent.
    Elles sont infaillibles.
    Pas un de leurs randons — pour variés qu’ils soient, et quel qu’en soit le risque — qui ne leur confirme.
    Mais nulle n’y peut croire ; à nulle il n’en souvient ; et chacune s’exerce infatigablement.
    Chacune, à corps perdu lancée parmi l’espace, passe, à signer l’espace, le plus clair de son temps.

    Flammèches d’alcool, flammes bleues ! (je veux dire à la fois flamme et flèche).
    Flammes isolées, qui de leur propre chef vont fort loin — fort vite au loin, et plus capricieusement que des flèches.
    Sont-elles dirigées, de l’intérieur, par elles-mêmes ? Grâce à ce petit réchaud — d’alcool à perpétuité — qu’elles ont ?
    Par ce petit réchaud — âme et volonté — qu’elles ont ?
    Ou plutôt, à distance, par l’espèce ?
    Par ce curieux trolleybus-fantôme de l’espèce tour à tour ébattues, sucitées sur les fils ?

    Quoi qu’il en soit, ce sont les flammes, ce sont les flèches que nous sentons les plus proches de nous ; et presque qui font partie de nous, qui sont nôtres.
    Elles font dans les cieux ce que ne sachant faire, nous ne pouvons que souahaiter ; dont nous ne pouvons avoir idée.
    Plus souples à la fois et roides, elles ressemblent à notre âme, à notre désir parfois.
    Mais elles ne sont pas que cela ; que des idées, des gestes à nous : attention !
    Parmi les animaux, ce sont ceux qui se rapprochent le plus de la flamme, de la flèche.
    Elles partent de nous, et ne partent pas de nous : pas d’illusions !
    S’il nous fallait faire ce qu’elles font !
    Elles nous mettent, elles nous jettent en position de spectateurs.

    (…)

    (Pièces, Gallimard, 1962)

    mai 8, 2008 à 18 h 48 min

  47. Probablement un mélange des deux espèces : le nid sous la poutre du toit évoque l’hirondelle de fenêtre tandis que les jeunes à grosse tête sont sans aucun doute les jeunes du martinet.

    mai 9, 2008 à 7 h 28 min

  48. Vincent

    Pffff !
    Si même Francis Ponge, en prenant pourtant ouvertement le « parti pris des choses », ne fait pas de la poésie « réaliste »… c’est vraiment à désespérer de la poésie !

    mai 9, 2008 à 13 h 34 min

  49. 120

    Ecrit par : Francis Ponge (suite)

    (…) Voyez ! Ce masque vénitien des hirondelles : plutôt, même, extrême oriental.
    Ces yeux tirés, ces bouches fendues. Fendues comme par un sabre ; le sabre de la vitesse.

    Casques et costumes : ces combinaisons, où les lunettes prennent la plus grande importance ; tout — à partir de là — s’étirant vers les côtés des tempes vers les oreilles — jusqu’à l’extrémité des ailes !
    Soyons donc un peu plus humains à leur égard ; un peu plus attentifs ; considératifs ; sérieux.
    Leur distance à nous, leur différence, ne viendrait-elle pas, précisément, du fait que ce qu’elles ont de proche de nous est terriblement violenté, contraint par leur autre proximité — celle des signes abstraits : flammes ou flèches ?
    Par quelque supériorité, virtuosité particulière, que nous avons su éviter ?
    Et voici ce qui dans leur condition, peut-être, est atroce : elles ne se déshabillent, ne se démaquillent jamais !
    Concevez cela ! S’être réduit à si peu de chose contraint à de tels étirements, de telles grimaces ; s’être corseté ainsi — et ne plus pouvoir revenir à une autre condition… Oh ! les malheureuses !

    Sport cruel !
    Non seulement chasse entre elles, mais sport.
    Deux hirondelles volant de front créent un rail grinçant surtout à l’endroit des courbes.
    Mais le plus souvent elle se poursuivent, en file indienne.
    Leur émulation : elles s’y excitent.

    Pourtant, il semble que dans les hauteurs de l’atmosphère parfois elles aillent voler seules, plus calmement.
    Relâchant dès l’instant leur style alimentaire, sensibles aussitôt au mouvement des sphères.
    Passives, otieuses (dans ces parages-là n’y ayant plus d’insectes) ; du tiers comme du quart se balançant du reste, et jouant à plaisir l’indétermination.
    Bientôt, la nuit venue — et tombant de sommeil — elles nichent au repos sous les toits, sous les auvents. Très pareilles pour moi à ces wagonnets électriques, rangés — chez le plus intuitif de mes camarades — sur des étagères touchant presque au plafond.
    C’est là qu’au point du jour en songe elles frémissent.

    (…)

    (Pièces, Gallimard, 1962)

    mai 9, 2008 à 15 h 08 min

  50. 120

    Ecrit par Francis Ponge (fin)

    (…)
    Les bruits de la ville et de la campagne reprennent. Les innocents se réveillent ; se lèvent les premiers. Seuls, jusqu’à une certaine heure. Ils ouvrent les robinets — l’eau bruisse et s’écoule ; mettent en marche les moteurs, font hululer les locomotives. Tandis que les oiseaux, dans la fraîcheur de la nouvelle lumière, roucoulent.
    Plus tard seulement — quand déjà les crieurs de journaux, les autos qui ont jeté les paquets aux portes des dépositaires, les facteurs triant les dépêches leur auront préparé le terrain — les assassins, les maîtres se réveilleront ; se frotteront les yeux, se disant : « Où sommes-nous ? » et reprendront, avec leur coeur de proie, leur exécrable tâche.

    Huées in excelsis !

    Hirondelles, à tire-d’ailes,
    Huez le hasard infidèle !
    Hirondelles, et allez donc !
    Huez donc !
    Contre mauvaise fortune, bon coeur !

    Accélérez l’allure !
    Accentuez vos cris !
    Courez, volez les insectes aux cieux !
    Pourchassez ces vies infimes,
    Terrifiez-les par vos cris !

    Pourchassez ces mots infimes,
    Absorbez ces minuscules,
    Nettoyez l’azur des cieux !
    Récriez-vous, hirondelles !
    Et vous dispersant aux cieux,
    Quittant enfin cette page,
    Enfuyez-vous en chasse avec des cris aigus !

    Tel est, dans le style des hirondelles, le sens à mon avis de leurs incorrigibles randons.

    (Pièces, Gallimard, 1962)

    mai 9, 2008 à 18 h 29 min

  51. Vincent

    Au fait, Amélie, à propos de totem, tu ne m’avais pas parlé d’un film pour enfants, sorti l’année dernière, qui avait « postmodernisé » le concept ?

    mai 10, 2008 à 10 h 29 min

  52. Amélie

    Me souviens plus du titre, mais c’était magnifique. Je crois qu’il était réalisé par la même équipe que Narnia. Il faudrait que je rassemble mes souvenirs pur être u peu plus précise sur les totems qu’on y trouve. Plus tard…

    mai 10, 2008 à 10 h 50 min

  53. Amélie

    Le film s’appelle « A la croisée des mondes ». Chaque humain était accompagné (comme d’une ombre) par un totem appelé Daemon. Le totem était changeant durant l’enfance et adoptait sa nature définitive vers l’âge de raison… sus allée sur le site pour retrouver le nom du film. On m’a proposé de rencontrer mon démon…. aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaargh !!!!!!!… http://www.goldencompassmovie.com/?&lang=french&start=home

    mai 10, 2008 à 20 h 05 min

  54. Amélie

    Il s’appelle Luthéus…
    c’est une souris mâle…
    et comme par hasard, j’ai la phobie des rongeurs !!!!!
    Mon profile révèle que je suis détendue, responsable, douce, arrangeante et solitaire. ( 🙂 ). On m’a donc associé une souris mâle (les démons sont toujours du sexe opposé).
    Bon, l’air de rien, cette façon de considérer le démon (complémentaire, presque symétrique), me convient plus que celle qui entendrait le totem comme double parfait dans le monde animal…
    MAIS JE DETESTE LES RONGEURS !!!!

    mai 10, 2008 à 20 h 10 min

  55. Vincent

    Les premiers Martinets noirs de l’année ont (semble-t-il) été aperçus hier, à Besançon.
    Ils sont bien en avance, cette année !

    avril 19, 2009 à 18 h 44 min

  56. 120

    Ecrit par Mario Rigoni Stern :

    Pour la Saint-Marc, il y avait l’immanquable arrivée des martinets noirs. Les premiers jours d’avril, mon grand-père me faisait écrire une carte postale Au Grand-Chef des Martinets Noirs / Alexandrie. Egypte. Afrique : « L’hiver est fini ; il n’y a plus de neige. La saison est bonne et, comme toujours, nous avons pour vous le toit et le grenier. Nous vous attendons. Mario et son grand-père Toni. »

    J’allais à toute vitesse poster la carte postale, non pas dans le boîte aux lettres de la place du bourg, mais dans la boîte du bureau de poste. Notre carte arrivait bien là-bas, très loin car, après une quinzaine de jours, la réponse nous parvenait : une carte postale avec des vues et des timbres insolites, mais je ne regardais pas la provenance : A Grand-Père Toni et à Mario / via Ortigara / Italie : « Chers amis, chez nous, l’hiver a été bon, mais maintenant, il fait très chaud. Nous arriverons à la date habituelle. Au revoir. Le Chef des Martienst Noirs. »

    Le soir du 24 avril, je scrutais le ciel pour être le premier à découvrir la patrouille de martinets noirs venue en reconnaissance. Ils étaient deux ou trois et, quand je les voyais sillonner le ciel au-dessus de notre maison, je courais l’annoncer à mon grand-père.

    Mon grand-père, ces soirs-là, était toujours assis à la même table au café Régina Margerita, occupé à boire sa bière et à fumer son cigare. Je lui criais en courant :
    — Ils sont arrivés ! Ils sont arrivés !
    Il attendait que je reprenne mon souffle, me faisait boire une petite gorgée dans son verre.
    — Ils sont là, tout là-haut ! Regarde, grand-père, comme ils volent vite !
    — Oui, oui. Moi aussi, je les ai vus. Ils sont toujours de parole. Demain, tous les autres arriveront. Ceux-là vont redescendre à Padoue maintenant pour faire savoir que le temps est beau.

    Et il me donnait un bonbon au miel.

    En effet, le lendemain, jour de la Saint-Marc, le ciel se remplissait de leurs vols et de leurs cris. Quelquefois, je cessais de jouer pour les regarder, en compagnie de mon grand-père, s’adonner à leur propre jeu qui n’était pas le même, mais ressemblait à notre jeu d’enfants sur la place du marché.
    — Grand-père, est-ce qu’ils auraient appris à faire comme nous ?
    — Non, répondait-il, c’est nous qui avons appris à faire comme eux.

    (Saisons, La fosse aux ours, 2008)

    avril 19, 2009 à 19 h 04 min

  57. Ca y est !
    Comme des boomerangs, ils étaient partis loin, mais sont revenus.
    Ca tournoie, tricotte et virevolte à tout va, ce matin, dans le ciel.
    Youpiiiii !

    avril 21, 2010 à 8 h 30 min

  58. HALET Maryse

    Merci pour cette explication sur le Martinet que j’admire depuis des années. Il me réjouit le coeur quand j’entends ses cris stridents au printemps et beaucoup de nostalgie quand je ne les entends plus.
    Il me semble qu’il arrive de plus en plus tard chez nous et qu’il repart de plus en plus tôt.
    Je ne les ai pas vus en avril et il me semble qu’ils ont partis vers la mi-juillet…
    Est-ce une impression ?

    septembre 1, 2010 à 17 h 32 min

  59. Bienvenu au club, alors 😉

    Là où j’habite (à Besançon), ils me semblent plutôt réguliers… au moins depuis les 7 dernières années (avant je n’y faisais pas plus attention que cela) : ils arrivent, en gros, la dernière semaine d’avril et repartent fin juillet.

    Mais ce n’est là que ma perception. Peut-être faut-il aller voir de sites ornithologiques spécialistes de ce genre de question pour avoir une réponse plus exhaustive et objective.

    septembre 2, 2010 à 11 h 53 min

  60. prolyxdie

    merci pour le martinet, nom que je porte et qui me ressemble. Merci du plaisir de te lire.

    décembre 20, 2010 à 15 h 48 min

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