"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Une approche « préhistorique » de la notion d’Espace public

Article écrit pour le PP par Isidore :

 

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Je tenterais bien une approche « préhistorique » de la notion d’Espace public aujourd’hui, et ceci à la lumière de deux expériences personnelles qui m’interrogent.

La première met en scène l’Institution judiciaire et la situation kafkaïenne que je vis en ce moment dans mon rapport avec elle, en tant que tuteur de ma tante handicapée. Je vous épargne les détails pour résumer l’ensemble en un vaste imbroglio tragi-comique, régi par la loi implacable du non-sens, ou plutôt de l’absence du « bon sens commun » qui caractérise, selon Hannah Arendt (lire : La crise de la culture), la disparition de l’espace commun sans lequel ne peut se vivre la vie collective. Et plutôt que de focaliser ma colère et mon indignation sur ces malheureux fonctionnaires empêtrés dans une machine folle, je préfère réfléchir à l’étrange maladie qui semble ainsi affecter l’Administration dans notre cher pays.

 

Et il me vient alors à penser que si l’espace public avait tout bonnement disparu, que si l’espace collectif n’était plus que la juxtaposition des myriades d’espaces privés (individuels d’abord, et collectifs ensuite ­corporations, associations etc.) constitutifs de la société actuelle, alors l’Administration elle-même, qui est sensée incarner cet espace public, devient inévitablement un espace privé parmi d’autres, avant tout soucieux de préserver sa propre existence dangereusement menacée. Coupée alors d’une réalité collective qu’elle a pourtant mission d’organiser, et n’obéissant plus qu’à sa propre loi interne, elle génère peu à peu cet enfer de réglementations abusives et hyperboliques dans lequel nous nous débattons aujourd’hui.

La seconde expérience, venant conforter ce point de vue, se passe dans la buvette du centre Beaubourg, à Paris. Dans ce haut lieu du « nulle part » qu’il incarne à mes yeux, la présence de la foule de mes semblables déambulant dans le vaste hall génère cette étrange impression fantomatique que j’ai eu si souvent l’occasion de vivre au cours de mes pérégrinations urbaines. Et si cette sensation de néant qui m’oppresse à ce moment-là provenait tout simplement de la perception cruelle d’un vide total entre tous ces individus (rarement isolés d’ailleurs) et ces groupes d’individus, simples juxtapositions de cercles privés à l’intérieur d’un grand vide sidéral ? En somme la perception directe de l’absence de tout espace public réellement vivant.

Ainsi, par « approche préhistorique de la notion d’espace public », j’ai envie de désigner cette perception instinctive, quasi-organique, d’une réalité vivante suscitant, pour tous ceux qui vivent à l’intérieur de son champ d’action, ce sentiment d’appartenance à un tout qui les dépasse et les vivifie et dont la disparition, telle que je la suppose ici, rend illusoire toute supposition que la vie politique ici et aujourd’hui, en France, puisse être autre que celle que nous observons, avec ce masque obscène de l’exhibition des petites réalités de cercles privés, et du spectacle permanent que ceci induit forcément dès lors qu’on ne peut jamais être autre chose que simple spectateur de ce à quoi on ne participe pas d’une façon vitale et active.

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52 Réponses

  1. Amélie

    Vais réfléchir là-dessus cette nuit, Isidore. Une nuit sauvage dans 30 cm de neige a passablement anesthésié mes facultés de réflexion…

    mars 30, 2008 à 23 h 20 min

  2. Amélie

    Isidore, est-ce que la disparition de la réalité d’un espace public découle selon toi directement de l’absence de sentiment océanique ? (un palpitement de soi qui participe à la vie d’un tout qui nous dépasse)

    mars 31, 2008 à 9 h 37 min

  3. Isidore

    Peux tu préciser un peu plus ta question, Amélie ?

    mars 31, 2008 à 10 h 21 min

  4. Amélie

    j’entends par là, ce que j’appelais dans l’article mystique sauvage, la capacité à oublier les contours de sa personne individuelle pour se dilater en quelques sortes jusqu’à faire partie d’un tout.

    mars 31, 2008 à 10 h 21 min

  5. Isidore

    On pourrait voir les choses de cette façon là, à condition toutefois qu’il s’agisse plutôt d’un dépassement des contours individuels plutôt qu’un oubli pur et simple. Car j’y verrais alors le danger de la tentation de fusionner avec un autre que soi-même, ce qui me parait d’une toute autre nature et particulièrement dangereux quand cet autre est un être collectif. Tous les nationalismes et fanatismes de tout poil en procèdent assurément.

    mars 31, 2008 à 11 h 02 min

  6. Vincent

    Vaste chantier de réflexion que tu ouvres là, Isidore. Mon hypothèse de départ est presque inverse à la tienne : si on parvient à s’entendre, ça promet donc de sacrés débats, surtout si d’autres points de vue viennent apporter leur « grain de sel ».

    Sur la question que tu pointes, mon a priori (susceptible d’évoluer) est, contrairement à toi, que l’espace public n’a pas « tout bonnement disparu » pour la simple et bonne raison… qu’il n’a jamais existé. Ce n’est en effet, pour moi, qu’une abstraction, un idéal, une utopie tout aussi irréaliste que le projet de « Modernité » qui en est la source idéologique, et qui s’étiole d’autant plus que plus grand monde ne croit encore vraiment à ce dernier (cf. article et commentaires sur la Post-Moderité).

    Quant à ces cathédrales de la Modernité que sont ces « haut lieux du nulle part », le sentiment de « vide » et de « néant » qu’ils éveillent (et que tu décris assez bien) me mettent plus en joie qu’ils ne m’oppressent, va savoir pourquoi !!!

    mars 31, 2008 à 11 h 24 min

  7. Vincent

    Le projet du PP ne pourrait-il pas justement être de « reterritorialiser » ce que la Modernité s’est évertuée de « déterritorialiser » ?
    (C’est une vraie question : je n’ai – pour ma part – pas encore arrêté de réponse)

    mars 31, 2008 à 11 h 28 min

  8. Isidore

    Ah! Voilà qui me plait bien, Vincent. Mais avant de creuser un peu la question, peux-tu aussi préciser ce que tu entends par « reterritorialiser »?

    Je me permets aussi de suggérer, afin de ne pas trop nous perdre dans un sujet aussi vaste et ne pas nous faire clouer le bec trop rapidement, de limiter les citations d’auteurs, pour affronter ce débat qu’avec nos pauvres moyens…mais une imagination préhistorique sans borne, sacrebleu!!!

    mars 31, 2008 à 11 h 38 min

  9. Vincent

    La « folie administrative » que tu évoques (« règlementation abusive et hyperbolique », etc.) peut aussi être perçue non pas comme un accident, une dérive ou une conséquence de la perte du projet (moderne) de création d’un espace public, mais comme intrinsèquement liée à l’utopie foncière de cette quête (la tentation de forcer avec les mots et l’artifice ce que la réalité refuse « naturellement » de faire venir).

    mars 31, 2008 à 11 h 42 min

  10. Amélie

    N’est-ce pas mignon de s’interroger sur la question de l’espace public… dans un espace public ? 🙂

    mars 31, 2008 à 11 h 42 min

  11. Vincent

    Je ne sais pas trop, à vrai dire, ce que j’entends précisément par « reterritorialiser », si ce n’est que j’ai l’intuition que la notion (biologique, éthologique… donc préhistorique) de « territoire » est le contrepoids de celle (politique, abstraite… moderne) d’« espace public ».

    mars 31, 2008 à 11 h 48 min

  12. Vincent

    Un blog (à bien y regarder, Amélie) ressemble, je crois, justement davantage à un « territoire ouvert » (fonctionnant sur le mode « tribal » avec ses règles plus ou moins explicites) qu’à un véritable « espace public » (régi par des Lois impersonnelles).
    D’où le succès fulgurant (et « post-moderne ») de ce nouvel outil, d’ailleurs !

    mars 31, 2008 à 11 h 55 min

  13. Vincent

    (Sinon, les citations d’auteurs mises en commentaires n’ont jamais eu vocation de « clouer le bec » à quiconque, mais plutôt de relancer ou d’élargir un débat, mais ok… je vais m’abstenir…)

    mars 31, 2008 à 11 h 57 min

  14. Vincent

    (…le plus longtemps possible !)

    mars 31, 2008 à 11 h 58 min

  15. Isidore

    Réponse claire, Vincent, concernant le terme « reterritorialiser ».
    D’autre part, le sentiment de « vide et de néant » que je perçois, m’oppresse parce que je pressens la menace qu’un espace collectif ainsi fragmenté fait peser sur chaque individu lorsque la tentation devient irrépressible de « se foutre sur la gueule » lorsque l’autre à disparu dans une pure abstraction menaçante. Par contre je dois reconnaître qu’il m’exalte aussi à cause du sentiment extraordinaire de liberté qu’il génère.
    Je ne suis pas d’accord avec toi quand tu dis que l’espace public n’a jamais existé car le ciment qui constitue la nation française depuis la révolution de 1789, c’est justement quelque chose de rien moins que naturel puisque c’est le contrat social cher à Rousseau. Et ce n’est pas une abstraction, ça? Il a fait naître cependant quelque chose de bien réelle qui se nomme « la République laïque » et qui a su inventer toutes ces institutions (dont l’école publique) et aussi la notion bien réelle également de « service public » qui fonde encore notre unité nationale…tant qu’il reste vivant…Mais l’est-il encore? Et quelles conséquences entraine sa disparition telle que je la suggère ici?

    Internet est effectivement un lieu où est en train , peut être, de s’inventer un nouvel espace public. Mais à partir de quand un blog potentiellement public le devient réellement en dépassant par son rayonnement, le petit cercle privé des gens qui l’animent?

    mars 31, 2008 à 12 h 27 min

  16. Isidore

    Excuse moi, Vincent, pour mon expression maladroite! Je t’assure qu’il n’y avait aucun désir d’émettre la moindre critique concernant ton apport de citations d’auteurs, bien au contraire. J’apprécie infiniment la richesse qu’elles apportent. Si je me suis permis de faire cette suggestion c’est uniquement pour proposer à l’occasion de cet article-ci, une règle de jeu qui nous oblige de creuser qu' »avec nos petits moyens mais beaucoup d’imagination ». Ceci dit ça reste une simple suggestion et je serais très triste que tu t’imposes de la suivre si elle ne convenait pas.

    mars 31, 2008 à 12 h 42 min

  17. Bonjour à tous,
    je sais qu’on a pas le droit de citer, et c’est un peu citer aussi que de vous soumettre cette vidéo, mais je la trouve tellement à propos …

    réalisé par le groupe Improv Everywhere

    mars 31, 2008 à 12 h 50 min

  18. Amélie

    Et alors, vous deux, Isidore et Vincent… zêtes pas mignons et courtois aussi ??? hmmmm ?

    mars 31, 2008 à 13 h 33 min

  19. Vincent

    Yasté, à l’occaz’, tu nous expliqueras comment tu fais pour mettre « directement » un lien dans les commentaires, stp ?

    mars 31, 2008 à 19 h 40 min

  20. Vincent

    A part ça, tout à fait d’accord, Isidore avec ton idée sous-jacente, je crois, que le projet (idéal) démocratique a besoin pour se réaliser d’un « espace » réel pour s’incarner (notamment pour manifester ce qui fait son essence : le débat public).

    Les Grecs avaient au coeur de la ville l’agora, les Romains le forum et nous n’avons que la toute virtuelle… « sphère médiatique » (télé, journaux,…). Il nous manque un véritable « espace public » au coeur de la ville, je suis totalement d’accord avec cette idée (celle que tu défends ?)

    mars 31, 2008 à 22 h 06 min

  21. mais non, on a aussi des nouveaux espaces publics virtuels créés avec internet et second life par exemple … on avait vu pendant la campagne électorale ségolène royal monter un comité dessus … tout un programme 🙂

    mars 31, 2008 à 22 h 51 min

  22. Isidore

    Oui! c’est bien ça, un véritable « espace public » au cœur de la ville; dans un espace réel ou les corps se cottoient et non pas un espace virtuel (comme celui ou on débat en ce moment) ou la présence physique disparait au risque de faire son interlocuteur un pur fantasme. C’est peut être la raison pour laquelle Internet ne pourra jamais devenir un véritable espace public.

    avril 1, 2008 à 7 h 34 min

  23. Isidore

    Je suis en train de songer au rapport que tu as établi, Amélie, avec le « sentiment océanique » développé dans un précédent article sur un tout autre sujet. Mais je ne sais pas encore ce qui me titille dans l’association que tu as ainsi faite.

    avril 1, 2008 à 7 h 52 min

  24. Vincent

    C’est un peu la leçon que je tire des années passées à tenter de faire avancer la démocratie participative dans mon quartier : elle ne restera qu’un voeu pieu tant qu’elle ne sera pas accompagnée de structures concrètes… et symboliques.
    Car la démocratie, déjà, n’est pas « naturelle » – ce ne sont pas les citoyens qui la construisent, mais au contraire ses structures qui peuvent aider à la construction du citoyen (ce « retournement » me paraît essentiel) – et l’ambition « participative » encore moins que la tentation « représentative ».
    Tant que les réunions des divers instances potentiellement décisionnaires (Conseil de Quartier, etc…), par exemple, seront relégués dans de pauvres salles annexes, et qu’en plus les chaises seront disposées comme dans une salle de spectacle face à une estrade où trôneront les divers élus, etc.. il ne faut pas s’attendre à des miracles.
    Je crois, pour ma part, qu’il est encore plus difficile de passer de la démocratie représentative à la démocratie participative que de basculer de la monarchie à la démocratie représentative.
    Mais ce n’est peut-être pas tout à fait le sujet… si ?

    avril 1, 2008 à 7 h 56 min

  25. Isidore

    Intéressant…tu peux développer, Vincent?

    avril 1, 2008 à 8 h 01 min

  26. Vincent

    Autour de son agora/forum central, la démocratie, pour se réaliser pleinement, a peut-être aussi besoin d’une véritable « ville » (car le destin des deux entités – ville/démocratie – est intrinsèquement lié) et pas d’une simple « urbanité » comme ça tend à le devenir aujourd’hui.

    avril 1, 2008 à 8 h 05 min

  27. Isidore

    C’est quoi la différence entre « ville » et « urbanité »?

    avril 1, 2008 à 8 h 09 min

  28. Vincent

    Développer… sur la démocratie participative ? Oulaaaaaah ! J’en ai pour des heures !!!
    Par quel bout le prendre ? Au niveau du simple « espace » ?
    Heu… Disons que pour espérer avancer un peu sur la question, il faudrait, selon moi, – dans l’idéal – construire des vraies salles de réunions, centrales, prioritairement destinées aux diverses réunions, avec le luxe nécessaire pour leur donner le prestige symbolique nécessaire. Et surtout : mettre les chaises en cercle et sans estrade (avec éventuelllement des gradins quand il y a du monde), de manière à « concrétiser » à la fois l’égalité revendiquée et le collectif recherché. Dans une disposition classique des salles, les élus sur l’estrade se placent « au-dessus » de la mêlée (et leur parole prend un statut hiérarchique qui fait abusivement autorité) et les citoyens sont amenés à s’adesser à eux (chacun essayant de faire entendre son intérêt personnel en râlant plus fort que son voisin) plutôt qu’entre eux (pour tenter de constituer un point de vue général).
    Enfin bref… il y a du boulot !!!

    avril 1, 2008 à 8 h 33 min

  29. Ourko

    Assis en cercle ?
    Comme le conseil des sages de nos ancêtres dans leur pow-wow ?
    😉

    avril 1, 2008 à 8 h 35 min

  30. Vincent

    Pour répondre à ta question, Isidore :
    Il est peut-être plus éclairant de distinguer « ville » (structure spatiale spécifique et historique, ayant fait naître justement l’idéal de démocratie) et simple « agglomération » (dont l’archétype est l’actuelle zone pavillonnaire entourant un centre-ville muséifié)

    avril 1, 2008 à 8 h 45 min

  31. Vincent

    Pour le dire autrement :
    Attirer les citoyens dans des collectivoirs (à concevoir) pour ne pas les cantonner dans de simples isoloirs.

    avril 1, 2008 à 8 h 53 min

  32. Vincent

    Autour de cette réflexion (encore un peu tout azimuths), se pose – je crois – la question du seuil au-delà duquel toute collectivité ne peut être qu’une abstraction.
    Platon disait, je crois, que la Cité idéale devait comporter 4 à 5 000 individus (à varifier).
    En tout cas, c’est ce qui peut m’opresser, notamment à Paris : non pas l’absence (ou la disparition) de l’espace public, mais le nombre d’habitants qui dépasse ma capacité d’appréhension.

    avril 1, 2008 à 12 h 35 min

  33. Amélie

    Je me souviens Vincent que c’est un débat qu’on avait eu entre les deux tours de l’élection présidentielle… on n’a pas du beaucoup avancer parce que je sens remonter les mêmes questions.
    Pour commencer, combien y a-t-il d’habitants à Besançon ?

    avril 1, 2008 à 14 h 36 min

  34. Amélie

    122 308.
    Je me réponds toute seule… (tu dois être en train de manifester avec tes petits amis).
    Imagine donc ta salle avec 122 308 personnes assises en cercle, dont la moitié souhaite s’exprimer sur un thème donné. A l’issue de cette réunion participative, une décision doit être prise pour la ville. Comment t’y prends-tu pour que le débat soit équitable, réparti, construit, et arrive à une conclusion à la fois représentative et réalisable ?

    avril 1, 2008 à 14 h 40 min

  35. Isidore

    L’opposition que tu poses, Vincent, entre la notion « biologique, éthologique, préhistorique de territoire » et celle « politique, abstraite, moderne d’espace public »,par exemple, (mais je pourrais en trouver d’autres dans tout ce que tu viens de dire), me suggère que dans ta pensée, tout ce qui procède de l’idée, de la construction intellectuelle, en bref, qui n’est pas « naturel » ne peut exister que par la force des structures mise en place pour lui donner corps et existence, et ne se maintient que par la force de ces structures.

    Je pense, pour ma part, qu’une fois conçues et mises en œuvre dans la réalité grâce à des structures adéquates, ces idées s’incarnent peu à peu organiquement et acquièrent ainsi un « vitalité propre » qui les rendent vivantes au même titre que tout ce qui est reconnu comme vivant sur notre terre. Dans ce sens là, il m’est difficile d’établir une distinction aussi marquée entre ce qui est « naturel » et ce qui ne l’est pas, dans la mesure ou tout ce qui est vivant ou le devient grâce à l’action créatrice de l’homme, se met à obéir à la loi universelle du vivant qui caractérise en partie ce que l’on désigne par « naturel ». Et je crois que la grande ordonnatrice de tout cela, qui fait en quelque sorte le pont entre ce qui est « naturel »(créé par la Nature) et ce qui est « culturel »(créé par les Hommes grâce à leurs idées et leurs structures), c’est la Mémoire.

    La conséquence de tout cela c’est avant tout le souci de percevoir si cette qualité « naturelle » du vivant m’est perceptible dans une structure « culturelle » créée par l’homme.

    Et aujourd’hui j’observe de plus en plus souvent que la structure, le corps apparent de la chose semble encore bien présent mais ne manifeste plus en réalité une vie interne, ne perdure que par la force et l’inertie de sa structure et d’une volonté extérieure. Dans ce cas là, il me paraît évident que malgré son apparence trompeuse, la chose est morte et disparaîtra tôt ou tard sous sa forme présente. J’ai tendance à mettre dans ce cas de figure pas mal de choses de cette époque (l’Église catholique, la démocratie, l’espace public, de nombreuses administrations d’État, une bonne partie de la culture, etc…)

    Mais ce constat ne m’empêche nullement de percevoir au même moment que le principe vital « naturel » qui a déserté nombre de structures bien établies, n’en demeure pas moins vivant, mais à l’intérieur d’une mémoire et d’un système de correspondance (cher aux Surréalistes, soit dit en passant) entre des signes et le réel, ce qui incite à vouloir pressentir les formes nouvelles, les structures nouvelles à inventer pour qu’il puisse s’incarner de nouveau, différemment cependant, avec aussi le risque qu’il ne puisse y parvenir.

    Dans le cas présent, (celui de l’espace public), mon sentiment concernant sa disparition (ce n’est qu’une supposition évidemment très personnelle), est d’abord la joie de pressentir la création possible de nouvelles formes avec des modalités totalement inexplorées. Mais c’est aussi l’inquiétude de percevoir des forces de destructions trop fortes qui pourraient finir par avoir raison du principe vital lui-même. Et c’est lorsque je constate l’assaut qui est mené sans relâche contre la mémoire et toutes les forces du souvenir (la muséïfication des souvenirs en constitue une forme redoutable) que je me prends parfois à douter de l’issue du combat. Mais heureusement, le vaste « sentiment océanique » finit bien souvent par m’aider à relativiser la chose. C’est pourquoi, j’aime assez bien cette correspondance que tu as ainsi établie, Amélie.

    avril 1, 2008 à 22 h 00 min

  36. Vincent

    Tout à fait d’accord avec toi pour ne pas opposer de façon trop radicale Nature et Culture (j’aime beaucoup, à ce propos et en passant, le concept de « trajectif », intermédiaire entre « objectif » et « subjectif », apporté entre autre par Augustin Berque).

    J’ai un peu plus de mal, sinon, avec l’emploi des termes « mort » et « vivant » (qui me semblent, pour le coup, trop… « biologiques ») mais n’en trouve pour l’instant pas de meilleur à suggérer.

    avril 2, 2008 à 22 h 56 min

  37. 120

    Ecrit par : Françoise Dolto

    « Ce qu’il y a de terrible quand on institutionnalise une façon de faire, c’est qu’après on la perpétue, même si elle n’a plus de sens. Alors qu’il faut être sous la pression du sens : actuel, d’aujourd’hui, d’en ce moment… Parce que eux [les enfants], dès que les choses ne sont plus vivantes [tiens, elle aussi ?], elles ne les intéressent plus. »

    (L’école avec Françoise Dolto, Hatier, 1990)

    avril 2, 2008 à 23 h 00 min

  38. 120

    Ecrit par : Paul Valéry

    « Puisque tu es si sensible aux effets de l’architecture, n’as-tu pas observé, en te promenant dan scette ville, que d’entre tous les édifices dont elle est peuplée,les uns sont muets ; les autres parlent ; et d’autres enfin… chantent. »

    (Eupalinos)

    avril 2, 2008 à 23 h 05 min

  39. Vincent

    Plus tard, on t’a dit, 120 !!!!
    Rhôôô… retiens-toi un peu, non ?

    avril 2, 2008 à 23 h 06 min

  40. Isidore

    Je partage aussi une certaine réticence à l’usage des termes « vivant » et « mort », en ce que je sens planer l’ombre de l’idéologie « vitaliste » qui se plaît à faire de la notion de « vie » une nouvelle idole, et pas la moins dangereuse.

    avril 3, 2008 à 6 h 50 min

  41. Vincent

    Sans lui accorder – évidemment – une confiance aveugle, elle ne m’inquiète pas plus que ça, après tout, l’idéologie « vitaliste ». En tout cas, son développement – puis sa domination prochaine – me semble quasiment inexorable (du moins en Occident).

    avril 3, 2008 à 11 h 11 min

  42. Vincent

    Quels sont ses dangers, selon toi ?

    avril 3, 2008 à 11 h 12 min

  43. Isidore

    Ben… peut-être le fait que l’idée (ou le fantasme) du « vivant » prenne la place d’une expérience qui reste difficile à mettre en mots, et que cette idée cherche à imposer de nouvelles normes, une nouvelle morale, en bref de nouvelles grilles pour enfermer ce qui est un « désir de vivre » avant tout.

    avril 3, 2008 à 11 h 50 min

  44. Vincent

    La nouvelle morale de ce « vitalisme » serait à mon sens on ne peut mieux illustrée par la chanson de Brassens : Mourir pour des idées. En gros, donc, rien ne vaut plus que la vie (C’est en quelque sorte, pour faire pédant, un « immanentisme »).

    C’est évidemment « discutable » – comme toute idéologie (et Brassens s’est pas mal fait « allumé » lorsqu’il l’a chantée) – mais ça me semble tout de même potentiellement moins dangereux que tout « transcendantalisme » (qui est toujours prêt à se battre pour des abstractions).
    Le premier « danger » qui me vient à l’esprit : l’acharnement thérapeutique, par exemple.

    avril 3, 2008 à 15 h 29 min

  45. Amélie

    Je propose qu’on bannisse tous ces « ismes » de la conversation, d’ac ?

    avril 3, 2008 à 15 h 36 min

  46. 120

    Ecrit par Michel Maffesoli

    « (…) Ainsi l’on pourrait dire que la mégapole est constituée par une suite de « hauts lieux », dans le sens religiologique du terme, où sont célébrés divers cultes au fort coefficient esthético-éthique. Ce seront les cultes du corps, du sexe, de l’image, de l’amitié, de la « bouffe », du sport,… La liste étant, à cet égard, infinie. Ainsi le lieu devenant lien. Une formule de Rilke résume bien ce propos : « l’espace de la célébration » (Raum des Rühmung). Célébration qui donne au religieux sa dimension originelle de reliance, ce pourra être une célébration technique (musée de la Villette, Vidéothèque), culturelle (Beaubourg), ludicoérotique (le Palace), consommatoire (les Halles), sportive (le Parc des Princes, Roland-Garros), musicale (Bercy), religieuse (Notre-Dame), intellectuelle (le grand amphithéâtre de la Sorbonne), politique (Versailles), commémorative (l’Arche de la Défense), etc. Autant de hauts lieux où la banalité quotidienne vient se ressourcer, soit directement, soit par télévision interposée. Ce sont des espaces spécifiques à forte charge érotique, et ce n’est d’ailleurs pas pour rien que certains, poussant jusqu’au bout cette logique, sont réputés lieux de « drague », où se joue, contemporainement, la prostitution sacrée, cette hiérodule d’antique mémoire qui confortait le sentiment qu’une société avait d’elle-même. Espaces de la célébration, faits par et pour les initiés, où l’on va s’initier, où l’on regarde les initiés : donc, dans la sens étymologique du terme, espaces où se célèbrent les mystères. On se rassemble, on reconnaît l’autre, et ainsi l’on se connaît.

    Il faut bien préciser que ces lieux emblématiques – il serait bien sûr aisé d’en trouver d’autres – ne sont que des expressions en majuscules d’un texte qui, lui, s’écrit, minusculement, au quotidien. En effet, comme autant de ponctuations dans un tel texte, la ville est parsemée d’une multiplicité de petits « hauts lieux » qui ont la même fonction : s’y élaborent les « mystères de la communication-communion ». Ce sera le bistrot du coin, le bat-tabac où l’on joue au tiercé, le square du quartier, les bancs publics des zones piétonnes, les petites places ou dégagements urbains, le « petit arabe du coin » ou la rue commerçante où se retrouve le voisinage. Sans oublier, bien sûr, ces lieux spécifiques que pourront être les salles de gymnastique où l’on construit son corps commun, celles des permanences politiques, où s’élaborent le futur collectif de la société et les carrières individuelles, les locaux des associations à l’action désintéressée, et tous ces clubs de rencontres idéologiques, religieux, amicaux, où l’on vient « toucher », plus ou moins euphémiquement, cet autre avec lequel se fait le monde que je vis. C’est dans tous ces laboratoires que s’élabore la mystérieuse alchimie de la socialité. Est-ce un paradoxe de dire que là on acquiert un surplus d’être ou que, dans le sens fort du terme, l’on participe à ce vaste ensemble qu’est, pour reprendre une expression de Durkheim, le divin social. Participation, au sein même du quotidien, à une transcendance immanente, cause et effet de toute communauté.

    Tous ces territoires, qu’il faut comprendre dans le sens éthologique, ces « haut-lieux », ces lieux et espaces de socialité, sont pétris d’affects et d’émotions communes, sont consolidés par le ciment culturel ou spirituel, en bref, ils sont par et pour les tribus qui y ont élu domicile. C’est d’ailleurs sa plus ou moins grande capacité d’exprimer (être l’expression de) la ou les communautés qui l’habitent qui fait d’un espace un espace vécu. (…) »

    (Notes sur la postmodernité, Le lieu fait lien, Le félin, 2003)

    avril 5, 2008 à 22 h 16 min

  47. 120

    Ecrit par Jean-Paul Dollé

    « (…) La démocratie, pour être désirable, doit donc être mise en scène dans un espace pensé et construit comme tel. Autrement dit, il ne convient plus de penser l’existence de la démocratie comme un pur système juridique, mais de recenser les conditions préalables pour que son existence soit visible et plus encore pensable. Quelle représentation et quelle édification de son espace sont donc nécessaires à la visibilité de la démocratie ?

    Car le monde, car l’espace ne vont pas de soi.
    « La tâche s’impose donc à nous de comprendre si, et en quel sens, ce qui n’est pas nature forme un « monde », et d’abord ce que c’est qu’un « monde » et enfin, si monde il y a, quels peuvent être les rapports du monde visible et du monde invisible… La pensée scientifique se meut dans le monde et le présuppose plutôt qu’elle ne le prend pour thème. » (Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, 1979).
    (…) En fait, la démocratie juridique part des mêmes présupposés que la science : toutes deux présupposent le monde comme déjà là, comme déjà monde. D’où, chez l’une, une reprise sans examen de l’espace géométral, et chez l’autre, une démocratie représentée dans ses lois mais non rendue visible dans son espace. Ce que la théorie de la représentation méconnaît, c’est tout simplement que pour qu’il y ait monde ou qu’il y ait loi, il faut qu’il y ait, déjà agissante, une vue qui les pose comme monde de la vision, règne de la loi.
    Le privilège du sujet qui voit se fonde ici à partir de cette relation réflexive entre lui et le monde (et cela pose l’espace de la science) d’une part, entre lui et les autres (et cela fonde l’espace du politique) d’autre part. Cette relation réflexive fait que, dès lors que je perçois, mes représentations m’appartiennent, donc que j’habite un monde qui lui aussi est mien.
    Bref, ce que je vois m’appartient. (…) »

    (Fureurs de ville, Grasset, 1990)

    avril 6, 2008 à 10 h 34 min

  48. Vincent

    Pour ma part :
    Plutôt d’accord avec le début du texte de JP Dollé, mais pas avec sa conclusion. Il ne suffit pas de « voir », selon moi, un espace, pour avoir le sentiment de lui appartenir. Il faut s’y mouvoir, l’occuper, l’habiter… et peut-être même le salir * !!!

    * Thèse brillamment développée par Michel Serres dans son dernier ouvrage.

    avril 6, 2008 à 10 h 39 min

  49. 120

    Ecrit par : Michel Serres

    « (…) Les tigres pissent pour délimiter leur niche. Ainsi font sangliers et chamois. Mimons-nous ces animaux ? Je le crains, je le vois, je le sens. Quiconque crache dans la soupe ou la salade s’en assure la propriété. Vous ne couchez pas dans des draps salis par un autre ; ils sont désormais à lui. Pour pouvoir recevoir ses clients, un hôtel, un restaurant, inversement, nettoient lit et serviettes. L’éthologie, science des conduites animales, comme les pratiques hospitalières – mais aussi l’histoire des religions, les techniques agricoles, même la sexologie… – montrent le rapport étrange et répulsif entre le sale et la propriété.
    Oui, notre propre, c’est notre sale. (…) »

    (Le Mal propre, Polluer pour s’approprier ?, Le Pommier, 2008)

    avril 6, 2008 à 10 h 45 min

  50. Vincent

    C’est pas de la belle théorie « préhistorique » de l’espace, ça ?
    En tout cas, ça me semble ouvrir de sacrés horizons de réflexions, non ?

    avril 6, 2008 à 10 h 47 min

  51. Amélie

    Oui… c’ets pour ça que je vais attendre de n’avoir rien à faire pendant une demie heure pour relire les post-120…

    avril 6, 2008 à 11 h 27 min

  52. donc le secret pour « possèder » une femme, ce serait de la sa(il)lir ?

    avril 15, 2008 à 20 h 18 min

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