"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Pour une mystique sauvage

 

andre-cs.jpg

« (…) La première fois, c’était dans une forêt du nord de la France. J’avais vingt-cinq ou vingt-six ans. J’enseignais la philosophie, c’était mon premier poste dans le lycée d’une toute petite ville, perdue dans les champs, au bord d’un canal et d’une forêt, non loin de la Belgique. Ce soir-là, après dîner, j’étais parti me promener avec quelques amis, comme souvent, dans cette forêt que nous aimions. Il faisait nuit. Nous marchions. Les rires peu à peu s’étaient tus ; les paroles se faisaient rares. Il restait l’amitié, la confiance, la présence partagée, la douceur de cette nuit et de tout… Je ne pensais à rien. Je regardais. J’écoutais. Le noir du sous-bois tout autour. L’étonnante luminosité du ciel. Le silence bruissant de la forêt : quelques craquements de branches, quelques cris d’animaux, le bruit plus sourd de nos pas… Cela n’en rendait le silence que plus audible. Et soudain…

Quoi ? Rien : Tout ! Pas de discours. Pas de sens. Pas d’interrogations. Juste une surprise. Juste une évidence. Juste un bonheur qui semblait infini. Juste une paix qui semblait éternelle. Le ciel étoilé au-dessus de moi, immense, insondable, lumineux, et rien d’autre en moi que ce ciel, dont je faisais partie, rien d’autre en moi que ce silence, que cette lumière, comme une vibration heureuse, comme une joie sans sujet, sans objet (sans autre objet que tout, sans autre sujet qu’elle-même), rien d’autre en moi, dans la nuit noire, que la présence éblouissante de tout ! Paix. Immense paix. Simplicité. Sérénité. Allégresse. Ces deux mots semblent contradictoires, mais ce n’était pas des mots, c’était une expérience, c’était un silence, c’était une harmonie. Cela faisait comme un point d’orgue, mais éternel, sur un accord parfaitement juste, qui serait le monde. J’étais bien. J’étais étonnament bien ! Tellement bien que je n’éprouvais plus le besoin de me le dire, ni même le désir que cela continue. Plus de mots, plus de manque, plus d’attente : pur présent de la présence. C’est à peine si je peux dire que je me promenais : il n’y avait plus que la promenade, que la forêt, que les étoiles, que notre groupe d’amis… plus d’ego, plus de séparation, plus de représentation : rien que la présentation silencieuse de tout. Plus de jugements de valeur : rien que le réel. Plus de temps : rien que le présent. Plus de néant : rien que l’être. Plus d’insatisfaction, plus de haine, plus de peur, plus de colère, plus d’angoisse : rien que la joie et la paix. Plus de comédie, plus d’illusions, plus de mensonges : rien que la vérité qui me contient, que je ne contiens pas. Cela dura peut-être quelques secondes. J’étais à la fois bouleversé et réconcilié, bouleversé et plus calme que jamais. Détachement. Liberté. Nécessité. L’univers enfin rendu à lui-même. Fini ? Infini ? La question ne se posait pas. Il n’y avait plus de questions. Comment y aurait-il des réponses ? Il n’y avait que l’évidence. Il n’y avait que le silence. Il n’y avait que la vérité, mais sans phrases. Que le monde, mais sans signification ni but. Que l’immanence, mais sans contraire. Que le réel, mais sans autre. Pas de foi. Pas d’espérance. Pas de promesse. Il n’y avait que tout, et la beauté de tout, et la vérité de tout, et la présence de tout. Cela suffisait. Cela faisait beaucoup plus que suffire ! Acceptation, mais joyeuse. Quiétude, mais tonique (oui : cela faisait comme un inépuisable courage). Repos, mais sans fatigue. La mort ? Ce n’était rien. La vie ? Ce n’était que cette palpitation en moi de l’être. Le salut ? Ce n’était qu’un mot, ou bien c’était cela même. Perfection. Plénitude. Béatitude. Quelle joie ! Quel bonheur ! Quelle intensité ! Je me dis : « C’est ce que Spinoza appelle l’éternité… » Cela, on s’en doute, la fit cesser, ou plutôt m’en chassa. Les mots revenaient, et la pensée, et l’ego, et la séparation… C’était sans importance : l’univers était toujours là, et moi avec, et moi dedans.

« Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels », écrit Spinoza dans l’Ethique – non que nous le serons, après la mort, mais que nous le sommes, ici et maintenant. Eh bien voilà : je l’avais senti et expérimenté, en effet, et cela fit en moi comme une révélation, mais sans Dieu. C’est le plus beau moment que j’aie vécu, le plus joyeux, le plus serein, et le plus évidemment spirituel. Comme les prières de mon enfance ou de mon adolescance, à côté, me semblent dérisoires ! Trop de mots. Trop d’ego. Trop de narcissisme. Ce que j’ai vécu, cette nuit-là, et ce qu’il m’est arrivé d’autres fois de vivre ou d’approcher, c’est plutôt le contraire : comme une vérité sans mots, comme une conscience sans ego, comme un bonheur sans narcissisme. Intellectuellement, je n’y vois aucune preuve de quoi que ce soit ; mais je ne peux pas non plus faire comme si cela n’avait pas eu lieu.

Je rejoignis mes amis, que j’avais laissé quelque peu me distancer. Je ne leur dis rien de ce que j’avais vécu. Il fallut rentrer. Ma vie reprit son cours comme avant, ou plutôt continua de le suivre. Je laissai l’éternité continuer sans moi… Je ne suis pas de ceux qui savent habiter durablement l’absolu. Mais enfin il m’avait habité, l’espace d’un instant. J’avais enfin compris ce que c’était que le salut (ou la béatitude, ou l’éternité : peu importent les mots, puisqu’il ne s’agit plus de discours), ou plutôt je l’avais éprouvé, senti, expérimenté, et cela me dispensa de le chercher. (…) »

(L’esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu, Albin Michel, 2006)

Publicités

67 Réponses

  1. 120

    Ecrit par : André Comte-Sponville

    « (…) Des expériences comparables sont vécues sur tous les continents, dans des climats intellectuels et spirituels fort différents, et cela ne rend les convergences, entre les récits qui en sont faits, que plus spectaculaires. Le « sentiment océanique » n’appartient à aucune religion, à aucune philosophie, et c’est tant mieux. Ce n’est pas un dogme, ni un acte de foi. C’est une expérience. (…) »

    (ibidem)

    mars 24, 2008 à 0 h 10 min

  2. Vincent

    Voilà donc – comme promis notamment à Patrice dans l’article sur les nuits sauvages – un retour vers le fameux « sentiment océanique » (qui, encore une fois, semble davantage « forestique »).

    Je fais pour ma part l’hypothèse qu’on est extrêmement nombreux à avoir connu ce genre d’expériences. Je me trompe ?
    (Le plus dur est peut-être juste de parvenir à en causer car, comme l’explique bien ACS, cela se passe « au-delà des mots »).

    mars 24, 2008 à 0 h 21 min

  3. Vincent

    …Ai-je enfin besoin de préciser que ça me semble aussi extrêmement « préhistorique » ? 😉

    mars 24, 2008 à 0 h 23 min

  4. 120

    Ecrit par : André Comte-Sponville

    « (…) Ce sentiment « océanique » n’a rien, en lui-même, de proprement religieux. J’ai même, pour ce que j’en ai vécu, l’impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n’a pas besoin d’autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L’univers suffit. Une Eglise ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? A quoi bon ? L’expérience suffit.
    Que cette expérience puisse se dire en termes religieux, c’est bien sûr possible, lorsqu’elle tombe, si l’on peut dire, sur un croyant. Mais ce n’est nullement nécessaire. Michel Hulin, dans le beau livre qu’il a consacré à ce qu’il appelle « la mystique sauvage » (l’expérience mystique spontanée d’individus ordinaires, qui ne sont pas répertoriés comme des « mystiques », au sens traditionnel du terme), reproduit plusieurs témoignages, qui décrivent cet état. Quoique venant d’individus très différents, croyants ou non, ils sont le plus souvent convergents. On y trouve la même soudaineté, le même sentiment que « tout est là », la même éternité présente, la même plénitude, le même silence (« l’intellect est mis hors circuit », note Michel Hulin), la même joie indicible et surabondante…
    (…) Il existe un autre texte, que je cite pas Michel Hulin, qui m’a toujours paru aller dans le même sens, et qui se situe cette fois dans un climat spirituel clairement athée. Il est vrai qu’il s’agit d’un roman, mais je ne doute pas que son auteur, indépendamment de la fiction, parle aussi d’expérience. Il s’agit de la fin, si belle, si émouvante, de L’Etranger, d’Albert Camus. On se souvient qu’il s’agit d’un condamné à mort, à la veille de son exécution : « La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée… Vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. » Ces « noces avec le monde », comme dit ailleurs Camus, relèvent bien d’une expérience spirituelle, mais qui se vit tout entière dans l’immanence. Rien à espérer. Rien à croire. Le bonheur ? C’est trop dire, ou trop peu, pour une expérience qui dépasse le cadre de la psychologie ordinaire. C’est comme s’il n’y avait plus que la vérité, qui serait le monde, que la conscience, mais qui serait vraie. « Quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? », se demande Camus, dans L’envers et l’endroit. Et il ajoute, en guise de réponse : « Je suis comblé avant d’avoir désiré. L’éternité est là et moi je l’espérais. Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d’être conscient. » L’absurde ? Ce n’est plus la question. C’est qu’il n’y a plus de question du tout. L’absurde n’est qu’un point de départ, qui débouche, chez Camus, sur une politique de la révolte et une éthique de l’amour, mais aussi, et peut-être surtout, sur une mystique du silence et de l’immanence. (…) »

    (ibidem)

    mars 24, 2008 à 10 h 56 min

  5. Vincent

    Et si, à défaut de savoir parler de nos propres semblables expériences, nous commencions par recenser (comme le fait ACS, par exemple, ci-dessus, en citant la fin de L’Etranger de Camus) toutes les occurences de cette « mystique (sauvage) du silence et de l’immanence » qui foisonnent dans la littérature ?

    mars 24, 2008 à 11 h 00 min

  6. Vincent

    En tout cas, ce n’est pas dans l’oeuvre de Freud qu’on pourra en trouver la moindre trace. Il était en effet tout sauf « mystique ». Dans une lettre à Romain Rolland, écrite en juillet 1929, il avoua même (comme à regret, semble-t-il) : « Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez ! La mystique m’est aussi fermée que la musique. » D’où son attachement, d’ailleurs, au témoignage de son « ami vénéré », ne serait-ce que pour pouvoir l’interpréter (« phase primitive du sentiment du moi » ou « obscure autoperception, au-delà du Moi, du règne du Ca »).

    mars 24, 2008 à 13 h 15 min

  7. 120

    Ecrit par : Sigmund Freud

    « (…) L’un de ces hommes distingués [NDR : Romain Rolland] se déclare dans ses lettres mon ami. Je lui avais adressé mon petit écrit qui traite la religion comme une illusion et il répondit qu’il serait entièrement en accord avec mon jugement sur la religion, mais qu’il regrettait que je n’eusse pas pris en compte la source véritable de la religiosité. Celle-ci, dit-il, est un sentiment particulier qui n’a jamais coutume de le quitter lui-même, qu’il a trouvé confirmé par beaucoup d’autres et qu’il est en droit de présupposer chez des millions d’humains. Sentiment qu’il appellerait volontiers la sensation de l’« éternité », sentiment comme de quelque chose de sans frontière, sans borne, pour ainsi dire, « océanique ». Selon lui, ce sentiment est un fait purement subjectif, pas un article de foi ; aucune assurance de survie personnelle ne s’y rattache, mais il est la source de l’énergie religieuse, qui est captée, dirigée dans des canaux déterminés et certainement même absorbée en totalité par les diverses Eglises et systèmes de religion. Sur la seule base de ce sentiment océanique, on est selon lui en droit de se dire religieux, alors même qu’on récuse toute croyance et toute illusion.
    Cette déclaration de mon ami vénéré, qui a lui-même un jour rendu un hommage poétique à l’enchantement de l’illusion, ne m’a pas causé de minces difficultés. Pour ma part, je ne puis découvrir en moi ce sentiment « océanique ». (…) Si j’ai bien compris mon ami, il entend la même chose que ce qu’un poète original [D.Chr. Grabbe] et passablement singulier attribue à son héros [Hannibal]comme consolation avant une mort qu’il a librement choisie : « Nous ne pouvons tomber hors de ce monde. » Sentiment, donc, d’un lien indissoluble, d’une appartenance à la totalité du monde extérieur. (…) »

    (Introduction à Le malaise dans la culture, 1948)

    mars 24, 2008 à 13 h 36 min

  8. Isidore

    « Sentiment océanique », belle expression pour désigner ce que les poètes appellent « poésie », les amoureux « amour », les mystiques « Dieu » et les matérialistes… « sentiment océanique »… Mais ce qui diffère entre eux n’est sans doute pas la chose (ou l’être) désignée, mais seulement la manière de l’exprimer: pour le mystique « la prière », le poète « l’art », l’amoureux « l’extase » ou au moins « la volupté », le matérialiste « la jubilation intellectuelle ». Tout est respectable car la liberté est infinie, et bien malin qui pourra trancher entre ces vérités qui restent si profondément intimes et personnelles, si difficilement communicables et généralisables.

    mars 24, 2008 à 17 h 01 min

  9. Amélie

    Mais oui, Isidore, c’est tout à fait ça ! Tu as mis le doigt sur ce que je cherchais !

    mars 24, 2008 à 21 h 14 min

  10. Vincent

    J’aimerais bien être consensuel et me rallier à votre position, mais honnêtement, si je l’ai bien comprise, je ne suis pas sûr que ce soit entièrement le cas.

    Je suis en effet d’accord pour dire, comme Isidore, que « ce qui diffère entre eux n’est sans doute pas l’expérience désignée, mais seulement la manière de l’exprimer » et trouver ensuite respectable la liberté de nommer à sa guise la chose « Dieu », « poésie », « amour »… ou je ne sais quel idéal qu’on valorise.

    Il me semble toutefois que dans le texte cité, André Comte-Sponville( de façon ouvertement « matérialiste », il se s’en cache pas) est justement le « malin qui tranche entre ces vérités » lorqu’il pointe qu’aucune ne peut l’être en passant par des mots, puisque la caractéristique de cette expérience est justement de se situer au-delà des mots.

    Peu importe le mot qu’on retient pour désigner cette expérience, certes… mais A CONDITION DE NE PAS FINIR PAR CROIRE DAVANTAGE AU MOT (et à toute la théologie qui se construit autour) QU’A LA CHOSE.

    Vous percevez ce que je veux dire ?

    mars 25, 2008 à 12 h 52 min

  11. Vincent

    (Skuz, Yatsé, pour les majuscules.. Je sais que tu n’aimes pas !)

    mars 25, 2008 à 12 h 53 min

  12. Amélie

    tutututututututut ! « j’aimerais bien être consensuel »… Isidore, il se moque de nous, là non ? Bernard, t’en penses quoi ?
    Vinceeeeeeeent….
    Cette petite boutade mise à part, ce que nous disons les uns les autres n’est pas contradictoire. Isidore n’a jamais parlé de donner plus d’importance aux mots. (et moi non plus; au contraire j’ai toujours dit qu’ils aplatissaient le sentiment éprouvé dans une dimension qui ne lui correspondait plus).Il me semble qu’Isidore exprime juste le fait que ce soit une expérience protéiforme et que chacun la perçoive et tente parfois de la partager d’une manière qui lui est propre. Quant à la question d’idéal… pour moi, elle n’a rien à faire là.

    mars 25, 2008 à 14 h 02 min

  13. Vincent

    Il me semble toutefois qu’il y a deux conceptions inconciliables :
    – soit toutes les positions en la matière se valent, quelle que soit la façon de l’exprimer.
    – soit il y en a une qui a un autre statut que les autres (et représente donc – selon moi – le « bien malin qui tranche entre ces vérités » d’Isidore) : celle qui défend l’idée que les mots (quels qu’ils soient) ne peuvent que trahir cette expérience.

    Le rapport à l’idéal pour moi est évident car se joue là l’éternel conflit conceptuel entre « idéalisme » et « matérialisme ». Mais bon, tout cela n’étant qu’une querelle… de mots, ce n’est pas la peine d’insister (ou en tout cas d’aller jusqu’à se fâcher… ou se battre)

    mars 25, 2008 à 16 h 50 min

  14. Amélie

    Je trouve que faire intervenir l’idéal ici, c’est bien se ranger du côté des mots… sans doute pour ça que je considère que ça n’a pas sa place ici….

    mars 25, 2008 à 16 h 53 min

  15. Amélie

    En fait, là où, à mon sens, tu fais erreur, c’est que tu appelles « idéal », Dieu, l’amour ou la poésie. Ce ne sont pas des idéaux. Ce sont des formes d’extase dont certains font l’expérience. Il se trouve que des mots y ont été attachés sans pour autant parvenir à décrire l’extase qui y est liée en elle-même. C’est un code qui ne trompe personne. Une touche d’appel. Rien de plus.

    mars 25, 2008 à 19 h 24 min

  16. Isidore

    En choisissant le terme « sentiment océanique » pour désigner cette expérience, c’est l’aspect objectif qui est mis en avant. Lorsque le mystique la désigne par « dieu », il privilégie la dimension de la présence, de la rencontre qu’on peut très bien également ressentir. Le poète, lui, va exalter l’aspect lyrique, l’irrépressible besoin d’exprimer son exaltation, et l’amoureux, lui, s’intéressera d’avantage à la sensation d’éternité, de fusion dans la création et d’harmonie universelle que l’élan vers l’autre sexe exalte. Tous ces aspects sont complémentaires et ne sont qu’une question d’accent, de disposition intérieure et de choix personnel au regard de l’infini qui nous est ainsi donné d’approcher.

    Mais effectivement, le mérite du choix de ce terme « sentiment océanique », c’est de tenter d’objectiver le phénomène, de le décharger de cet excès d’émotion et de passion qui le rend trop souvent inaccessible et d’essayer d’en parler raisonnablement,simplement, concrètement, de le mettre à l’épreuve d’une pensée rigoureuse et en dehors de l’autoritarisme religieux, du flou artistique ou du sentimentalisme excessif.

    Par contre, je suis tout à fait conscient que ces différentes approches peuvent aussi se livrer une guerre farouche et s’anéantir dans des irréductibilités fatales…mais bon, jusqu’à présent elles continuent de se côtoyer bon an mal an, et c’est tant mieux, à mon avis.

    mars 25, 2008 à 21 h 32 min

  17. Amélie

    Pour moi, dans chacun de ces cas, il s’agit toujours d’oublier ses contours pour se fondre dans quelque chose de plus grand. C’est tout.

    mars 25, 2008 à 21 h 35 min

  18. Amélie

    Il est probable aussi que ceux que ça terrorise s’accrochent aux mots quand ils voient leurs contours menacer de s’effacer. Par crainte.

    mars 25, 2008 à 22 h 27 min

  19. Isidore

    Pas mal comme formulation, Amélie… Ça devrait te satisfaire, Vincent, du souci de ne pas trop enfermer dans des mots…Non?

    mars 25, 2008 à 22 h 29 min

  20. Amélie

    Je dois dire qu eje ne me sens pas trop concernée par la question des mots, parce qu’au contraire, je me vois les vivre pleinement, toutes ces extases qui se présentent à moi. Je me rends compte avec surprise en écoutant les gens qui m’entourent et en les observant, que ce qui est pour moi évident est loin de l’être pour tous. Pourquoi cette différence ? Je ne sais pas…

    mars 25, 2008 à 22 h 55 min

  21. Amélie

    Dans les mots, il y a peut-être aussi cette attitude très française du contrôle de tout, de l’équilibre à tout prix qui est, je trouve, totalement incompatible avec ce « sentiment océanique », lequel ne peut exister que dans l’abandon.

    mars 26, 2008 à 0 h 37 min

  22. alain

    et qui a bu aboiera

    mars 26, 2008 à 11 h 57 min

  23. Pouce!
    Pas beaucoup de temps, juste un coucou en passant pour vous dire que je me suis pris deux heures pour aller voir « Un coeur simple », un conte de Flaubert très librement adapté. Sandrine Bonnaire y est formidable dans tous les compartiments du jeu. Quelle merveilleuse actrice! Heureusement, car sinon le film aurait été décevant.
    A bientôt!

    mars 27, 2008 à 0 h 08 min

  24. Amélie

    Ma collègue est en train de donner le sein à un tire-lait à côté de moi et je repense émue à l’extase du bébé qui tête. A cet air complètement absent à lui-même ou alors justement tellement en lui-même qu’on le croit absent. A ces mains qui se crispent et se décrispent dans le vide. A ces petits sons de parfait contentement. A ce corps qui paraît se fondre dans un autre. A ce temps indéfiniment suspendu. A cet oubli de tout. A cette communion de deux êtres qu’on retrouve rarement à d’autres occasions.
    Et puis cette bouche affolée et ces yeux qui s’ouvrent soudain, paniqués, quand le moment extatique prend fin.
    Et je me dis que tout n’est qu’ éternelle répétition. Que toutes les extases ne sont qu’une seule et même émotion revécue à l’infini.

    mars 27, 2008 à 12 h 41 min

  25. Vincent

    A mon avis, le « sentiment océanique » réveille un souvenir-source encore plus ancien : les 9 mois utérins.

    Pour revenir, en deux mots, à une discussion précédente (qui ne me semble pas achevée) : l’idéal, pour moi, n’est pas un simple mot mais un schéma de pensée, assez courant (car en quelque sorte « naturel ») qui – tel Platon – considère en gros que le monde (abstrait) des Idées est plus vrai que le monde (réel) des phénomènes (Vous vous souvenez sans doute du fameux « mythe de la caverne »). L’idéalisme, ensuite, est le mouvement de pensée qui en découle et qui inerprète et juge les choses « de haut en bas ».

    Je m’illusionne peut-être mais il me semble qu’on est d’accord pour privilégier le schéma et la posture inverses (que l’on qualifie généralement de « réaliste » ou « matérialiste »)… même si on a un peu de mal à trouver la formulation qui convienne le plus à tous.

    mars 27, 2008 à 16 h 52 min

  26. Amélie

    Pour ma part je peine à adopter des positions aussi franches. Choisir des camps ce n’est pas vraiment « mon truc ». J’ai l’impression d’être d’accord avec toi, dans la plupart des cas, et même en général, mais je reste prudente, parce qu’il me parle à moi , le mythe de la caverne. IL m’a toujours parlé.

    mars 27, 2008 à 17 h 09 min

  27. Amélie

    Et la contradiction ne me gêne pas. Elle cohabite bon an mal an chez moi, je crois. Je ne sais pas dans quelles proportions exactement…

    mars 27, 2008 à 17 h 10 min

  28. Amélie

    Peut-être que j’ai été séduite par le mythe de la caverne à défaut de connaître d’autres hypothèses qui m’auraient parues plus justes; et en fait je ne considère pas le monde des idées comme étant « supérieur ». Mais je suis convaincue en revanche que les idées, les esprits, les âmes, je ne sais pas vraiment quoi, sont incarnées de façon très temporaire, et viennent d’ailleurs. Ca j’en ai toujours eu l’intime conviction. Ca s’est affirmé avec encore plus de force au moment même où ma fille est née; quand je l’ai sortie hors de moi en la tenant sous les bras (eurk, ça fait un peu crado !) elle a plongé son regard noir dans le mien.C’était celui d’une femme bien, bien plus vieille que moi. Ca m’a tellement choquée que j’ai failli la lâcher. Peu à peu ce regard est devenu celui d’un enfant, mais il revient par moment. IL est comme voilé d’une petite brume de fausse innocence. Ca, c’est mon expérience vécue, et (sans l’avoir relu, c’est vrai), je me souviens très nettement de ce qu’en dit Platon. Ca me rappelle la théorie de l’anamnèse.

    mars 27, 2008 à 17 h 28 min

  29. Amélie

    Alors je ne sais pas comment cette vision des choses peut être compatible avec un certain matérialisme qui m’anime, il me semble, la plupart du temps. Tu peux peut-être me le dire Vincent ?
    Je précise aussi que, malgré les apparences, mon âme me semble affreusement lourde à traîner en comparaison de mon corps !!

    mars 27, 2008 à 17 h 33 min

  30. Yann

    Etrange d’utiliser le terme de « sentiment océanique », car sans etre marin, on peut dire que la mer n’est pas silencieuse, elle n’est pas si calme et en plus elle n’est pas recherchée pour cela… Le sentiment océanique serait une tempete sous un crâne ?

    mars 27, 2008 à 23 h 20 min

  31. Isidore

    C’est drôle, Amélie, mais j’ai eu exactement la même impression lorsque ma fille est née et que je la tenais dans mes bras. Son regard était à la fois si familier, on se connaissait depuis tant de siècles et je sentais qu’il était de quelqu’un sans âge, ou alors de tous les âges, de quelqu’un qui venait de si loin, illuminé d’une telle sagesse que je me suis senti soudain si jeune…

    En fait, en simplifiant et si j’ai bien compris, Vincent, ton « matérialisme » forcené consiste simplement « à privilégier le mouvement de pensée qui interprète et juge les choses de bas en haut » à l’inverse de l’idéalisme qui « interprète et juge les choses de haut en bas ». Tout à fait d’accord avec toi lorsqu’il s’agit de désigner ainsi le plan intellectuel des idées et de leur capacité de s’extraire du plan des phénomènes pour s’isoler dans la pure abstraction « idéelle » (et non pas « idéale »). Mais lorsqu’il s’agit du plan spirituel la question est différente car je ne sais pas s’il procède du haut vers le bas ou du bas vers le haut, car c’est souvent de tout en bas qu’il se manifeste en élargissant subitement le point de vue pour ne pas rester figer justement dans l’étroitesse d’un regard trop obtus et aveuglé par la pesanteur des phénomènes. Mais il peut se manifester aussi en haut lorsqu’il s’agit au contraire de reprendre contact avec la pesanteur des choses quand la tentation « idéaliste » de les désincarner se fait pressante. Alors du haut vers le bas ou du bas vers le haut? A vrai dire je ne sais pas et je pense même que ce n’est pas le problème pour ce qui concerne le plan spirituel. Mais bon, je crois qu’on discutaille un peu vainement. A quoi bon vouloir se mettre définitivement d’accord? Ça gâcherait vraiment tout le plaisir de se fricoter ainsi gaiement. Donc j’espère bien secrètement que tu ne seras pas d’accord avec ce que je viens de dire…

    mars 28, 2008 à 8 h 23 min

  32. Amélie

    Bonjour, Yann !
    Dans « océanique », tu n’entends pas plutôt plénitude, immensité, ancienneté hors temps, éléments fondateur… ce genre de chose ? Effectivement, je les entends moins aussi dans « la mer ». Effectivement, la mer n’est pas silencieuse ni calme quand on est juste posés en surface. Mais quand on s’immerge dans ses profondeurs ? Au contraire, ça fait taire la tempête sous le crâne ! 😉

    mars 28, 2008 à 9 h 41 min

  33. Vincent

    Bonjour Yann.
    Pour remplacer « océanique », j’avais proposé « forestique », mais j’admets que ce n’est pas terrible et suggèrerais plutôt maintenant « utérin ». On peut aussi suivre Amélie et sopter pour « sub-océanique » (ou plus simplement « sous-marin »), à moins qu’elle ne préfère : sentiment « têteur ». Tu/vous as/avez autre chose à proposer ?

    Sinon, en rebond sur le commentaire d’Amélie (et peut-être aussi un peu celui d’Isidore), je préciserai juste que les deux tendances que j’évoquais (que je nomme « matérialisme/réalisme » et « spiritualisme/idéalisme ») sont à mon sens bien entendu (et heureusement !) présentes en chacun de nous. Mon obstination (un peu obsessionnelle, voire maniaque) à les distinguer est une exigence tout autant personnelle que simplement « intellectuelle ».
    Je suis tout à fait prêt à admettre que l’utilité et la nécessité que j’y trouve ne soient après tout pas partagés par tous.

    mars 28, 2008 à 12 h 08 min

  34. Amélie

    Vincent, ce n’est pas qu’on ne partage pas ton intérêt pour ce débat (c’est toujours bien de s’interroger), c’est juste qu’en étant trop tranché on devient peut-être un peu doctrinaire, et que justement, en étant postmodernes, on devrait pouvoir envisager de voir les deux tendances former un étrange tout, non ?

    mars 28, 2008 à 12 h 23 min

  35. Vincent

    Oui oui oui, tout à fait d’accord.

    Juste une nuance, cependant : ce sont les mots – par leur nature même (discontinue) – qui « tranchent » et sont du coup « doctrinaires », pas forcément la personne qui les emploie… et se dépatouille comme il peut pour dénouer avec eux les illusions et confusions qu’il font eux-même naître (autrement dit qui tente autant que possible de soigner « le mal par le mal »).

    mars 28, 2008 à 12 h 33 min

  36. Amélie

    … mais je ne t’accusais pas « toi », d’être doctrinaire… 🙂

    mars 28, 2008 à 12 h 40 min

  37. Vincent

    Ben, tu pourrais… Forcément je le suis quelque part, surtout dans les moments où je relache une certaine vigilance. C’est pas un peu le cas de tout le monde ?

    mars 28, 2008 à 12 h 51 min

  38. Amélie

    Je ne crois pas que tu le sois, non…

    mars 28, 2008 à 14 h 28 min

  39. Isidore

    Mais quelle courtoisie, les amis!

    mars 28, 2008 à 15 h 30 min

  40. Amélie

    c’est bien un minimum !…

    mars 28, 2008 à 16 h 14 min

  41. sobelo

    c’est étonnant de voir décrit ce « sentiment océanique » qui m’habite parfois et que je n’avais jamais évoqué, encore moins mis en mot.
    je tente de le nommer depuis le début de la lecture de ce post, et ce qui me vient, c’est « déferlement de paix et de plénitude ».
    c’est un sentiment magiq et incroyablement ressourçant. ds ces moments là, c’est comme tous mes sens m’indiquaient que je suis vivante…
    quel bonheur d’être vivante !!!
    mais finalement, c’est tjs mieux de le vivre et de se laisser emporter que d’essayer de mettre des mots dessus…

    mars 28, 2008 à 17 h 30 min

  42. Vincent

    C’est non seulement « tjs mieux de le vivre et de se laisser emporter que d’essayer de mettre des mots dessus », Sobelo, mais même (comme le précise bien ACS) le meilleur moyen d’en être chassé que de chercher à le formuler. Pour ça – comme pour d’autres choses – ceux qui en parlent le plus ne sont pas forcément ceux qui le connaissent le mieux.

    mars 29, 2008 à 7 h 18 min

  43. Isidore

    Pas d’accord de séparer ainsi l’expression à la vie de la chose. Mettre des mots, ou du moins tenter de le faire, c’est, à mon avis, la vivre encore plus profondément, la rendre humaine par l’effort d’accès à la conscience que cela suppose…avec le danger, effectivement, de se perdre dans une abstraction qui coupe le lien avec la vie. Mais c’est à ce prix là que se forge notre humanité . Je pense qu’on est en plein idéalisme à vouloir supposer une vie « pure » et « naturelle » libérée des mots et du langage qui la pervertiraient. Et même si effectivement « ceux qui en parlent le plus ne sont pas forcément ceux qui le connaissent le mieux », ceux qui toutefois le connaissent le mieux seront ceux qui tenteront de l’exprimer d’une manière ou d’une autre pour le partager et le vivre encore plus profondément… à mon humble avis…

    mars 29, 2008 à 10 h 58 min

  44. Vincent

    Bien vu !
    Je me ralie et souscris à ton « humble avis ».
    (J’aime beaucoup l’idée que se cache un « idéalisme » sournois derrière une position radicalement « matérialiste »)

    mars 29, 2008 à 12 h 59 min

  45. Yann

    D accord de formuler et de formaliser même si ce n’est pas simple. Le sentiment « oceanique » peut être évocateur mais il ne semble pas approprié avec les caractéristiques souhaitées (calme, plénitude, silence …etc). Pouquoi pas un sentiment désertique ? Et cela évoque quoi ?

    mars 30, 2008 à 2 h 39 min

  46. Amélie

    Pour moi ça évoque aridité, sécheresse, absence de vie… mais peut-être qu’à chacun correspond son sentiment ?

    mars 30, 2008 à 17 h 44 min

  47. c’est marrant mais le sentiment de plénitude dont vous parlez, je serais plus à même de le capter dans une ivresse. ivresse de marcher sur la crête d’une montagne par exemple : et comme dit Sobelo, quel bonheur d’être vivant !

    mars 31, 2008 à 20 h 45 min

  48. Ourko

    Reste à choisir : une « mystique sauvage » ou une « moustache civique »
    (Moi j’avoue que j’hésite encore)

    avril 3, 2008 à 11 h 33 min

  49. Vincent

    Yann, je parie que tu ne partages pas les mêmes « impressions du désert » qu’Amélie.
    Tu peux nous raconter (en deux mots)ton expérience ? (car ton allusion laisse entendre que c’est une référence à « du vécu »)

    avril 3, 2008 à 11 h 36 min

  50. Vincent

    Pour répondre à Ourko :
    Comte-Sponville, lui, a clairement choisi : il a rasé sa moustache ! 😉

    avril 3, 2008 à 11 h 39 min

  51. Isidore

    Tout ceci prouve bien finalement que les façons d’en parler sont innombrables et qu’elles ne diffèrent que par l’accent particulier que chacun met à cette expérience de côtoyer l’Infini.

    avril 3, 2008 à 12 h 13 min

  52. Amélie

    Oh non ! Isidore, pas côtoyer, plonger dedans !!!!

    avril 3, 2008 à 12 h 25 min

  53. Isidore

    Oui, tout à fait, plonger dedans!!!

    avril 3, 2008 à 13 h 35 min

  54. Amélie

    Avec les doigts, avec les yeux, avec les dents !

    avril 3, 2008 à 13 h 56 min

  55. Ourko

    Avec les doigts dans les yeux qu’on mord avec les dents, même !

    avril 3, 2008 à 15 h 44 min

  56. Ourko

    Quitte à « plonger dedans », moi en tout cas, je préfère que ce soit « océanique » que « désertique », mais bon… chacun ses goûts !

    avril 3, 2008 à 15 h 46 min

  57. 120

    Ecrit par : Michel Serres

    « (…) Au-dessus donc des mappemondes, sales, nationales, s’empilent encore mille et mille réseaux qui nous livrent et nous cachent à la fois les choses du monde. Nous pouvons démontrer sans risque de nous tromper que nous ne traverserons jamais cet épais recouvrement surajouté. Bref, nous croyons percevoir et comprendre directement les choses ; non, nous ne le faisons qu’à travers ce que l’on pourrait appeler, de nouveau, des stratégies d’appropriation, sophistiquées, celles-là, et moins grossières que celles que je viens de décrire.

    (…) Comment défaire cette croûte de surface qui empêche tellement d’accéder au réel que l’on doute même qu’il existe, que l’on peut même démontrer par raisons probantes qu’il n’existe pas ? Et si, désespérément, nous tentions d’enlever cette épaisseur immense et dense ?

    Qu’y a-t-il dessous ? En premier, la beauté. De la percevoir, une extase paisible m’enlève au-dessus de moi-même. Puis-je dire, alors, décrire, montrer… ce que je perçois ? Non, car je ne dispose d’aucun langage pour cela, toute langue émanant des réseaux à travers lesquels je perçois le prétendu réel et montrant à l’évidence qu’il n’y a pas d’ineffable. La seule expérience directe que j’en puis avoir ne me donne que cette extase. Le même effort désespéré concerne les couches épaisses qui, en le recouvrant, montrent et cachent le moi lui-même ou moi-même à moi-même ; d’où s’ensuit le même silencieuse extase.

    Derechef, puis-je dire ce qu’alors je perçois ? Ce qui ne peut appartenir à personne ? Le Beau ? Rien ? Le Néant ? Dieu ? (…) »

    (Le Mal propre, Polluer pour s’approprier ?, Le Pommier, 2008)

    avril 7, 2008 à 13 h 03 min

  58. Vincent

    En gros, donc : seule la « mystique sauvage », l’extase silencieuse, peut sauver le monde (du moins de la pulsion humaine d’appropriation) !
    C’est en tout cas, pour moi, la thèse plus ou moins implicite de cet article… voire même, quelque part, du PP et de son blog.

    avril 7, 2008 à 13 h 10 min

  59. 120

    Ecrit par : Paul Verlaine (sur la « mystique sauvage » qui lui était apparemment inaccessible)

    DANS LES BOIS

    D’autres, — des innocents ou bien des lymphatiques,
    Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,
    Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux !
    D’autres s’y sentent pris – rêveurs » – d’effrois mystiques.

    Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu’un remords
    Epouvantable et vague affole sans relâche,
    Par les forêts je tremble à la façon d’un lâche
    Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.

    Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l’onde,
    D’où tombe un noir silence avec une ombre encor
    Plus noire, tout ce morne et sinistre décor
    Me remplit d’une horreur triviale et profonde.

    Surtout les soirs d’été : la rougeur du couchant
    Se fond dans le gris bleu des brumes qu’elle teinte
    D’incendie et de sang ; et l’angélus qui tinte
    Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.

    Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
    Et repasse, toujours plus fort,dans l’épaisseur
    Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,
    Et s’éparpille, ainsi qu’un miasme, dans l’espace.

    La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant
    Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…
    Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives
    Font un bruit d’assassins postés se concertant.

    (Poèmes saturniens)

    avril 10, 2008 à 11 h 42 min

  60. 120

    Ecrit par : Charles Baudelaire (qui n’y a semble-til pas plus accès que Verlaine)

    OBSESSION

    Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales ;
    Vous hurlez comme l’orgue ; et dans nos coeurs maudits,
    Chambres d’éternel deuil où vibrent de vieux râles,
    Répondent les échos de vos De profundis.

    Je te hais, Océan, tes bonds et tes tumultes,
    Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
    De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,
    Je l’entends dans le rire énorme de la mer.

    Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles
    Dont lumière parle un langage connu !
    Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !

    Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles
    Où vivent, jaillissant de mon oeil par milliers,
    Des êtres disparus aux regards familiers.

    (Les fleurs du mal)

    avril 10, 2008 à 16 h 36 min

  61. patrice

    Concernant cette pulsion(primaire) d’appropriation,tout ce qui est dit sur ce sentiment océanique,désertique,forestique…ou autre en est l’anti-thèse.C’est en effet,à mon avis,dans le lacher-prise par rapport à ce désir d’appropriation que des ouvertures psychiques vont se faire.Mais alors,dans ce cas comment réussir à depasser,déborder le narcissisme?

    avril 11, 2008 à 9 h 53 min

  62. Vincent

    C’est marrant, Patrice, ou du moins un hasard étrange, mais c’est exactement le sujet du dernier livre de Michel Serres (que j’ai déjà cité en partie ici) : Le Mal propre, Polluer pour s’approprier ?(Le Pommier, 2008).

    Autre extrait, donc :
    « De toutes les conduites et contraintes d’appropriation, je suggère que nous nous délivrions. Que nous nous libérions de ces déjections. D’un même geste, partout répété, que nous affranchissions la terre du sacré : du sang, du sacrifice, de la guerre ; et le sol de la mort : des cadavres, des tombes, des cimetières ; et les femmes et les enfants de l’appropriation et de l’assujetissement sexuels et génitaux ; enfin l’espace et notre perception de l’appropriation publicitaire ; la planète, enfin, de la bombe sale des propriétés… Découvré-je, enfin, un nouveau nom de la liberté ?
    Locataire, libertaire. »

    J’ai tout de même envie de rétorquer : facile à dire !!!
    N’est-ce pas là un bel exemple de « voeu pieu » ?

    avril 11, 2008 à 10 h 19 min

  63. patrice

    Il s’agit certainement d’un voeu pieux mais les utopistes ont toujours fait avancer les choses…et l’on est toujours dans ce vieux débat de l’avoir et de l’etre.Ce qui me parait évident,c’est que la démarche mystique y compris sauvage est du côté de l’être.

    avril 11, 2008 à 11 h 01 min

  64. Amélie

    Oui c’est un voeu pieu. Et oui, je crois qu’on se situe plus du côté de l’être que de l’avoir. POur autant, ce que dit Serres me paraît bien trop totalitaire pur être sain, et souhaitable. Et, brandissant la liberté en étendard, il faut peut-être garder en mémoire le fait qu’elle s’exerce toujours au détriment de celle de quelqu’un ou de quelque chose d’autre. La liberté n’est pas « le Bien » suprême. Commençons par nous délivrer de l’illusion, et cultivons peut-être plutôt l’imaginaire pour revenir sur l’article d’hier…

    avril 11, 2008 à 11 h 15 min

  65. Amélie

    On dit, on prétend, on pense, que l’appropriation est un scandale. Et je partage, souvent cet avis. Souvent, mais pas toujours. Il est foncièrement humain; il est inscrit en nous : il suffit d’observer cette phase étrange des enfants vers l’âge de 2 ans qui s’approprient rageusement les jouets, les parents etc… Je doute qu’un instinct qui nous constitue soit à combattre à tout prix. Et quid du sentiment d’appartenance ? N’est-ce pas le miroir de l’appropriation en quelques sortes ?

    avril 11, 2008 à 11 h 25 min

  66. Vincent

    Faut que je sois honnête avec Michel Serres. Plus loin, dans son livre il relativise le propos que j’ai extrait et cité ci-dessus en concluant par un moins excessif éloge de la « réserve » (dans les deux sens du terme) :

    « En raison de sa faiblesse, de cette fragilité que j’appelle volontiers ontologique, de sa misère, de ce néant… qui forment, à mes yeux, le propre de l’Homme… chacun a un droit, vital et naturel, au logement. Comment, maintenant, définir les limites intimes de cette location, devenue poreuse en raison des nouvelles technologies ? « Le premier qui, ayant enclos un jardin, s’avisa de dire : « Ceci me suffit », et demeura égonome sans baver sur plus d’espace, fit la paix avec ses voisins et garda le droit tranquille de dormir, de se chauffer, plus le droit divin d’aimer. » Voilà du Jean-Jacques en vesrion Michel Serres. »

    avril 11, 2008 à 11 h 59 min

  67. 120

    Ecrit par Pierre Hadot :
    (avec un peu de retard, sur la mystique sauvage)

    Philosophie Magazine : Dans La Philosophie comme manière de vie, vous racontez le moment où, adolescent, vous avez fait la découverte, presque métaphysique, du sentiment de l’existence. Est-ce de ce moment que date votre vocation philosophique ?

    Pierre Hadot : Oui. Cela a été ma première expérience philosophique et elle a dominé toute ma vie. Même si je ne me suis pas vraiment rendu compte sur le coup de la portée de l’événement, je l’ai vécu comme une découverte. Avant cette expérience, je n’avais pas conscience de moi-même. Et puis là, face au ciel étoilé, à deux reprises, j’ai vraiment éprouvé — c’est encore présent dans ma mémoire — le sentiment brut de mon existence. En même temps, j’avais l’impression de ressentir mon appartenance au monde, mon immersion dans le Tout du monde, depuis le plus petit brin d’herbe jusqu’aux étoiles. Michel Huin appelle cela la « mystique sauvage ». C’est une expérience à la fois terrifiante et délicieuse que j’ai refaite quelques fois par la suite — en contemplant la chaîne des Alpes depuis le Lac Léman ou devant le Lac Majeur, à Ascona. Elle a déterminé ma conception de la philosophie que je conçois comme une transformation de la perception du monde. Come le disait Merleau-Ponty, la philosophie est un effort pour nous réapprendre à voir le monde. D’un côté, il y a la vie quotidienne que nous vivons dans une semi-conscience grâce à nos habitudes ; de l’autre, il y a ces moments et ces états privilégiés où nous vivons et percevons les choses de manière très intense.

    (Entretien, Philosophie magazine n° 21, juillet-août 2008)

    décembre 27, 2008 à 12 h 13 min

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s