"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Un mot d’Artaud

A l’initiative d’Isidore, cet extrait du Théâtre et son double d’Antonin Artaud qui ouvre de nouvelles pistes de réflexions au P.P. :

s_artaud2.jpg

« On peut commencer à tirer une idée de la culture, une idée qui est d’abord une protestation. Protestation contre le rétrécissement insensé que l’on impose à l’idée de la culture en la réduisant à une sorte d’inconcevable Panthéon ; ce qui donne une idolâtrie de la culture, comme les religions idolâtres mettent des dieux dans leur Panthéon. Protestation contre l’idée séparée que l’on se fait de la culture, comme s’il y avait la culture d’un côté et la vie de l’autre ; et comme si la vraie culture n’était pas un moyen raffiné de comprendre et d’exercer la vie.

(suite de l’extrait en cliquant ci-dessous)

On peut brûler la bibliothèque d’Alexandrie. Au-dessus et en dehors des papyrus, il y a des forces : on nous enlèvera pour quelques temps la faculté de retrouver ces forces, on ne supprimera pas leur énergie. Et il est bon que de trop grandes facilités disparaissent et que des formes tombent en oubli, et la culture sans espace ni temps et que détient notre capacité nerveuse reparaîtra avec une énergie accrue. Et il est juste que de temps en temps des cataclysmes se produisent qui nous incitent à en revenir à la nature, c’est à dire à retrouver la vie. Le vieux totémisme des bêtes, des pierres, des objets chargés de foudre, des costumes bestialement imprégnés, tout ce qui sert en un mot à capter, à diriger, et à dériver des forces, est pour nous une chose morte, dont nous ne savons plus tirer qu’un profit artistique et statique, un profit de jouisseur et non un profit d’acteur.Or le totémisme est acteur car il bouge, et il est fait pour des acteurs ; et toute vraie culture s’appuie sur les moyens barbares et primitifs du totémisme, dont je veux adorer la vie sauvage, c’est à dire entièrement spontanée. Ce qui nous a perdu la culture, c’est notre idée occidentale de l’art et le profit que nous en retirons. Art et culture ne peuvent aller d’accord, contrairement à l’usage qui en est fait universellement !

La vraie culture agit par son exaltation et par sa force, et l’idéal européen de l’art vise à jeter l’esprit dans une attitude séparée de la force et qui assiste à son exaltation. C’est une idée paresseuse, inutile, et qui engendre, à bref délai, la mort. »

Publicités

41 Réponses

  1. Amélie

    Donnons-lui tout de suite sa carte !
    Si j’ai bien compris, Isidore, il reprend un peu l’idée que nous défendions autour du complexe de Noé, à savoir, ici, que la culture est simplement une force vitale, et que l’art est la forme figée qui cherche à l’emprisonner, et qui finit par la scléroser.
    L’art comme assassin de la culture ! C’est proprement révolutionnaire !!!

    mars 4, 2008 à 11 h 12 min

  2. Amélie

    Evidemment, je tends à adhérer, même si pas tout à fait.
    Quelle serait ton opinion de ce que l’on qualifie d' »art brut » par exemple. (et là, je ne vois pas comment Alain pourrait se dispenser d’intervenir…)

    mars 4, 2008 à 11 h 14 min

  3. Amélie

    « L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. »
    — Jean Dubuffet. 1960
    (à propos de l’art brut)

    mars 4, 2008 à 11 h 27 min

  4. Vincent

    On peut très bien renverser ta proposition, Amélie, et dire pourtant la même chose : la « culture » (institutionnalisée, sclérosée, morte) comme assassin de l’Art (force vitale, créatrice et singulière).

    mars 4, 2008 à 11 h 54 min

  5. Christian Bobin

     » (…) Quand vous lisez Artaud vous vous rendez compte du poids énorme de la société sur un individu, sur chacun de nous. Vous vous rendez compte parce qu’en face de vous vous avez quelqu’un qui, du moins, par instants, s’en est complètement délivré. (…) »

    (La merveille et l’obscur, Paroles d’Aube, 1992)

    mars 4, 2008 à 11 h 58 min

  6. Amélie

    Oui, sauf que dans le texte d’Artaud, le mot culture ne me semble pas revêtir le même sens.

    mars 4, 2008 à 12 h 00 min

  7. Amélie

    C’est ça que j’avais trouvé intéressant dans ce texte : le fait que le mot culture y prend un sens presque contraire à celui qu’on lui attribue généralement.

    mars 4, 2008 à 12 h 02 min

  8. Amélie

    Ca rejoint le commentaire de Bobin, d’ailleurs…

    mars 4, 2008 à 12 h 04 min

  9. Antonin Artaud

     » (…) Je ne crois plus qu’à l’évidence de ce qui agite mes moelles, non de ce qui s’adresse à ma raison. (…) »

    (Manifeste en langage clair)

    mars 4, 2008 à 12 h 34 min

  10. Antonin Artaud

    « Là où d’autres proposent des oeuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit.
    La vie est de brûler des questions.
    Je ne conçois pas d’oeuvre comme détachée de la vie.
    Je n’aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l’esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes oeuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi. (…) »

    (L’ombilic des limbes)

    mars 4, 2008 à 12 h 38 min

  11. Alain Jouffroy

    Quand on a lu Artaud, on ne s’en remet pas. Ses textes sont de ceux, très rares, qui peuvent orienter et innerver toute une vie, influer directement ou indirectemet sur la manière de sentir et de penser, régler une conduite subversive à travers toutes sortes de sentiments, de préjugés et de tabous qui, à l’intérieur de notre « culture », contribuent à freiner et même à arrêter un élan fondametal. Exceptionnel à cet égard, puisque son oeuvre ne cesse de susciter des questions auxquelles il semble aujourd’hui encore impossible d’apporter des réponses précises, Artaud ne peut être considéré ni comme un écrivain, ni comme un poète, ni comme un acteur, ni comme un metteur en scène, ni comme un théoricien, mais comme un homme qui a tenté d’échapper à toutes ces définitions, et auquel la société dans laquelle nous vivons a opposé la plus grande résistance, la plus grande surdité, la plus grande répression possible. (…)

    (« Porte ouverte », Préface de L’Ombilic des Limbes Poésie/Gallimard)

    mars 4, 2008 à 12 h 46 min

  12. Christian Bobin

    Antonin Artaud,
    c’est l’impossible que vous exigiez. Il vous revenait de droit, du très haut droit de votre naissance sur la terre peinte en or. Vous cherchiez la vie inocente, la vie au sang de neige, et votre voix, pour l’appeler, était celle d’un enfant de cinq ans, perdu sous l’orage. (…) Trop simple pour être entendue, elle nommait sans fin cet écart nocturne entre chacun et sa propre vie, dont ne varie jamais que la grandeur, qui ne cesse que dans l’ardeur d’un amour, lorsque les forces du corps, innombrables et fuyantes, se croisent en un seul point incorporel : le sommet de l’éclair. (…)

    (L’homme du désastre, Fata Morgana, 1986)

    mars 4, 2008 à 12 h 52 min

  13. Isidore

    Tout à fait d’accord avec Alain J… Et puisque l’état de mes neurones à cette époque de l’année est plus proche de la consistance de la guimauve que de toute autre chose un peu plus présentable, je m’en remets à Antonin pour penser un peu dignement:

    « Le théâtre contemporain est en décadence parce qu’il a perdu le sentiment d’un côté du sérieux et de l’autre du rire. Parce qu’il a rompu avec la gravité, avec l’efficacité immédiate et pernicieuse, et pour tout dire avec le Danger. Parce qu’il a perdu d’autre part le sens de l’humour vrai et du pouvoir de dissociation physique et anarchique du rire. Parce qu’il a rompu avec l’esprit d’anarchie profonde qui est à la base de toute poésie.

    Il faut bien admettre que tout dans la destination d’un objet, dans le sens ou dans l’utilisation d’une forme naturelle, tout est affaire de convention.

    La nature quand elle a donné à un arbre la forme d’un arbre aurait tout aussi bien pu lui donner la forme d’un animal ou d’une colline, nous aurions pensé « arbre » devant l’animal ou la colline, et le tour aurait été joué.

    Il est entendu qu’une jolie femme a une voix harmonieuse; si nous avions entendu depuis que le monde est monde toutes les jolies femmes nous appeler à coup de trompe et nous saluer de barissements, nous aurions pour l’éternité associé l’idée de barissement à l’idée de jolie femme, et une partie de notre vision interne du monde en aurait été radicalement transformée.

    On comprend par là que la poésie est anarchique dans la mesure où elle remet en cause toutes les relations d’objet à objet et des formes avec leurs significations. Elle est anarchique aussi dans la mesure où son apparition est la conséquence d’un désordre qui nous rapproche du chaos. »
    « Le Théâtre et son double » A. Artaud

    mars 4, 2008 à 13 h 16 min

  14. alain

    (2e essai 🙂
    ce que j’ai lu de plus intime et émouvant sur l’art brut ou tournat autour c’est :
    « Hippobosque au bocage » de GASTON CHAISSAC (Gallimard, l’imaginaire)

    mars 4, 2008 à 15 h 58 min

  15. Amelie

    Tu vas te contenter de nous dire ça ??? (4ème essai pour moi ! sais pas ce qui se passe avec la boite à commentaires…)

    mars 4, 2008 à 16 h 03 min

  16. Vincent

    La permutation possible entre « art » et « culture » permet justement de considérer l’Art brut davantage comme la « vraie culture » que recherchait Artaud que son contraire.

    En tout cas, le Musée de l’Art Brut, à Lausanne, est le seul que je suis parvenu à visiter sans m’assoupir.

    mars 4, 2008 à 19 h 07 min

  17. Vincent

    J’accorderais aussi volontiers la carte du P.P. à Gaston Chaissac et tous les « artistes brut(e)s » (comme à Artaud).
    Alain, tu nous en dit un peu plus sur ce bouquin (un souvenir, un extrait, un avis…) ?

    mars 4, 2008 à 19 h 17 min

  18. Vincent

    J’aime beaucoup, dans le premier texte proposé par Isidore, l’idée (politiquement pas très correcte) que les « cataclysmes (…) nous incitent à en revenir à la nature, c’est à dire à retrouver la vie. » qui me fait penser au théorème d’Hölderling (« Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve. »).

    Sinon, je dois dire que si j’accorde sans souci la carte du PP à l’Antonin, je le trouve tout de même (dans la mesure où je peux me permettre de juger ainsi), un peu excessif. Il se gourre « plein pot » à mon avis (un peu comme Guy Debord et les situationnistes, il me semble d’ailleurs) en croyant que l’aliénation de la société implique une éventuelle authenticité initiale de l’individu.

    « (…) La conscience des hommes est martyrisée, lit-on en effet dans la Préface aux Nouveaux écrits de Rodez, sous la plume de Pierre Chaleix. Elle subit une telle intrusion des choses qu’elle ne parvient plus à distinguer son moi véritable ; la bataille entre le moi et le non-moi est perpétuelle et douloureuse. Nous savons, nous, que le « suprême combat interne » mené par Artaud aura duré toute une vie. Comme il l’écrivait à Jacques Rivière vingt ans auparavant, il s’agit encore et toujours d’abolir « la distance qui me sépare de moi ». (…) » Pas étonnant qu’il soit devenu fou, avec une telle quête impossible !

    mars 4, 2008 à 20 h 03 min

  19. Isidore

    Au contraire, Vincent, je trouve que justement ses écrits respirent de « vérité » dans le sens où ils expriment une véritable pensée personnelle, mise à l’épreuve d’une existence pleinement dangereuse. Il ne s’agit pas de savoir si ses propos sont universellement « vrais », car de ce point de vue tu as forcément raison (toujours la tentation de manifester une vérité « objective »), mais de mesurer l’adéquation de ce qu’il dit à ce qu’il vit, et donc de percevoir la dimension tragique de son existence qui n’est en vérité que la dimension tragique de l’existence humaine tout court puisque c’est à ce prix là que se forge la profondeur d’une destinée. Artaud peut apparaître comme un Cassandre, un prophète de malheur, mais ceci est d’une telle vérité personnellement vécue et assumée qu’il nous en libère et nous permettant de regarder les choses en face, ou plutôt selon son point de vue singulier qu’il aura su magistralement, en grand artiste qu’il restera pour la postérité, exprimer. Il reste, pour moi, une grande figure de ce que je nomme véritable artiste…d’autant plus que je ne porte pas le même regard que lui sur le monde.

    mars 4, 2008 à 20 h 24 min

  20. Vincent

    Je reconnais sans souci sa singularité, son intégrité même en quelque sorte, mais sa « folie » (son intensité, son danger…) ne m’attire pas, ne me fait pas envie, ne m’inspire pas l’image idéale que je me fais de la « grande santé », si tu vois ce que je veux dire…

    mars 4, 2008 à 21 h 15 min

  21. Christian Bobin

    « (…) Qu’est-ce que c’est, qu’être fou, qu’être malade ? Je ne sais pas. Je crois qu’il est impossible de savoir. Je crois que la démence n’est que l’effet lointain, contrarié, d’une force à laquelle pour rien au monde nous ne voulons céder. Une aimantation de l’espace, l’attirance qu’exerce sur nous un astre éclatant, favorable. Je crois que l’on devient malade par intelligence, par une intelligence trop exacte, trop soudaine, non acclimatée. Je parle d’une intelligence de la vie, d’une intelligence que la vie aurait d’elle-même, par à-coups, par flambées, d’une intelligence telle qu’en empruntant nos corps, elle brûlerait tous les nerfs, toute la tête. (…) Regardez. Nous préférons toujours la vie restreinte, la vie tempérée, à ce trait de foudre, à cette intelligence plus rapide que la lumière. Toujours nous préférons ne pas savoir, vivre à côté de notre vie. Elle est là. Elle est sous le buisson ardent, on ne s’en approche pas. Il faut l’imprévu d’un amour ou d’une lecture pour que nous allions y voir. Il faut que cette chose – la vie commune, magnifiée – s’empare de nous par surprise, par erreur presque, par défaut. Il faut que la vie nous prenne comme ferait un voyou, par terreur, par surprise. Sous l’effet d’une terreur de l’amour ou de l’enfance. (…) »

    (L’homme du désastre, Fata Morgana, 1986)

    mars 4, 2008 à 21 h 27 min

  22. Amelie

    Je crois Vincent que la folie apparente n’est pas faite pour être attirante. Elle me fait plutôt penser à un phare lumineux qui prévient, en tournant sur lui-même sans fin : « attention ! Ici vous vous écraserez ! » Elle n’attire peut-être que les moucherons et les moustiques…

    mars 4, 2008 à 21 h 38 min

  23. Gaston

    à J.D.
    Décembre 1946

    Cher ami,
    J’ai fait un tableau intéressant d’après un des bonshommes de Maurice Charrieau. Il y a de bons ornements dans le corps et les bras valent.
    Je pense que le Titien avait fait un magnifique portrait d’un de nos rois de France simplement d’après son effigie sur une pièce de monnaie et je pense que de bons peintres devraient se rappeler ça et faire des portraits d’après des effigies de gros sous et aussi et surtout d’après les effigies d’inconnus exécutées par des inconnus dans les pissotières, les vaters ou sur un mur quelconque. Il faut être peu sensible au pittoresque pour ne pas en éprouver l’envie.
    Je ne suis pas allé chez le coiffeur depuis août dernier. Les coiffeurs nous abîment, ils manquent d’adresse (c’est-à-dire de maladresses) ils ne savent jamais faire une coupe de cheveux qui fait une tête de romanichel. Je préfère passer entre les mains des apprentis coiffeurs qui au moins font des coupes de cheveux inédites, mais leurs patrons sont des cons qui ont la marotte de tout retoucher à leur travail quand il est particulièrement intéressant, ils gâchent tout. Ce que Van Gogh aurait dû peindre c’est des charcutiers épluchant des oignons.
    Madame C. est une beauté et si M. P. la connaissait il la chanterait certainement dans de beaux vers. On l’appelle Guitte parce que son prénom est Marguerite. Elle apprend le latin à sa fille qui apprend l’anglais d’un comte couché.
    Amitiés

    mars 4, 2008 à 22 h 28 min

  24. Antonin Artaud

    http://fr.youtube.com/watch?v=sL0CmiKIOgU

    mars 4, 2008 à 23 h 31 min

  25. Vincent

    ARTAUD, ce ne serait pas le condensé d’ARThur rimbAUD ?

    mars 4, 2008 à 23 h 33 min

  26. Vincent

    Isidore, si mes questions (ou plutôt les réponses que tu pourrais être amené à leur apporter) ne sont pas trop indiscrètes :

    – Que ne partages-tu pas dans la vision qu’il porte sur le monde ?

    – T’inspire-t-il plus ou moins directement dans ton travail artistique et comment ?

    mars 5, 2008 à 8 h 47 min

  27. Isidore

    Moi non plus, sa folie ne me fait pas envie; lui faisait-elle d’ailleurs envie à lui-même? Pourtant, il me semble qu’ainsi il reste toutefois signe et expérience de ce que tu nommes, Vincent, « idéal de grande santé », ou plutôt, pour tenter d’être plus clair, de ce rêve d’une vie ardente et pleine qui hante nos rêves, d’une vie féconde et intense, capable de s’émanciper de la morne platitude des routines quotidiennes et récurrentes qui distillent ce funeste Ennui, Grand maître de notre modernité.

    Et que cette intensité, cette fécondité soit sous le signe du tragique, de la folie, elles n’en sont pas moins pleinement de la vie elle-même, sous son visage le moins attirant, certe, mais sans lequel elle ne pourrait non plus nous apparaître sous son autre visage, celui du sublime et de l’extase qui lui, sait exercer cette fascination idéale dont tu parles, il me semble.

    On dirait que le tragique est considéré aujourd’hui, comme un importun de la vie , et que celle ci ne peut être pleinement vécue que lorsqu’on s’en est débarrassé, on l’a mis au placard. Tous ces rêves de « vie saine », de « corps en pleine santé, rayonnants et magnifiques
    « , d' »abondances matérielles et culturelles », d' »activités forcenées et performantes » participent tous de cette conception anti-tragique de la vie et me font au contraire l’impression hautement tragique justement, d’une perte de la perception de la vie elle-même, pour parler comme Artaud.

    Je pense plutôt que c’est sous l’angle de la fécondité qu’on peut mesurer notre participation active à l’expérience de la vie. Et à cette aune là, Artaud atteint des sphères idéales fort enviables, il me semble.

    Je me souviens, enfant, d’un prunier tout chétif, tout rabougri, ne respirant guère la santé et qui poussait vaille que vaille accroché désespérément au bac en ciment d’une ancienne fontaine, chez un de mes oncles. Et bien, ce malheureux, qui faisait pitié, à vrai dire, était le seul parmi tous ses vaillants congénères du voisinage à offrir, chaque année et durant tant d’années, une abondante floraison et des fruits savoureux à ne pas savoir qu’en faire. Très tôt, j’ai été interpellé par cet énergumène qui m’a ainsi rapidement guéri de la tentation d’associer vitalité et belle apparence .

    Et pour en finir avec la folie, il me semble que c’est malheureusement à ce prix là et dans ce monde ci, que certains parviennent à ne pas renoncer à rester vivants et féconds coûte que coûte, dussent-ils faire le sacrifice de leur propre existence et de leurs rêve de bonheur. Je pense à notre fou célèbre, pour prendre un exemple moins désespérant: Vincent Van Gogh. Il le dit lui-même dans ses lettres à son frères Théo: la folie qui l’a foudroyé en fin de compte a été le prix qu’il a accepté de payer en toute conscience pour créer son œuvre peinte. Il ne s’agit pas d’un épiphénomène parasite sans lequel son œuvre aurait été encore plus extraordinaire, mais la part phénoménale d’ombre contre laquelle il n’a eu de cesse de lutter et sans laquelle rien n’aurait pu naître de cette œuvre géniale. En bref: la part d’ombre tragique de la lumière qu’il nous a offerte.

    mars 5, 2008 à 9 h 47 min

  28. Vincent

    Des exemples de « retour à la nature et la vie » suite à des cataclysmes :

    1ère Guerre mondiale : le Dadaïsme, puis – surtout – leSurréalisme (qui ressource la poésie avec un rapport plus « brut » et confiant à l’imagination débridée)

    2nde Guerre mondiale : le renouveau poétique, marqué, en 1942, par la publication conjointe de Terraqué d’Eugène Guillevic et Le parti pris des choses de Francis Ponge (aboutissements du vieux rêve rimbaldien d’une poésie « objective » : « Si j’ai du goût, ce n’est guère / Que pour la terre et les pierres »)

    mars 5, 2008 à 10 h 09 min

  29. Vincent

    Les époques pré- et post-modernes valorisent le tragique (qui assume le mélange – la danse ? – inextricable du Bien et du Mal), quand la période moderne se veut avant tout dramatique (recherchant la résolution finale de ce qui est plutôt perçu comme un conflit).

    mars 5, 2008 à 10 h 22 min

  30. Salvador Dali

    « La différence entre un fou et moi, c’est que moi je ne suis pas fou. »

    (Journal d’un génie, Gallimard, 1964)

    mars 5, 2008 à 10 h 27 min

  31. Isidore

    Avant de tenter de répondre à ta question, Vincent, et de réfléchir à tes derniers commentaires, je ne résiste pas à la tentation d’envoyer un dernier extrait du « Théâtre et son double ».

    « Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on n’a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est la base de la démoralisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie.

    Avant de revenir à la culture je considère que le monde a faim, et qu’il ne se soucie pas de la culture; et que c’est artificiellement que l’on veut ramener vers la culture des pensées qui ne sont tournées que vers la faim.

    Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.

    Nous avons surtout besoin de vivre et de croire à ce qui nous fait vivre et que quelque chose nous fait vivre, et ce qui sort du dedans mystérieux de nous-même, ne doit pas perpétuellement revenir sur nous-même dans un souci grossièrement digestif. Je veux dire que s’il nous importe à tous de manger tout de suite, il nous importe encore plus de ne pas gaspiller dans l’unique souci de manger tout de suite notre simple force d’avoir faim.

    Si le signe de l’époque est la confusion, je vois à la base de cette confusion une rupture entre les choses et les paroles,les idées, les signes qui en sont la représentation. »

    mars 5, 2008 à 10 h 57 min

  32. Salvador Dali

    DECLARATION DE L’INDEPENDANCE DE L’IMAGINATION ET DES DROITS DE L’HOMME A SA PROPRE FOLIE

    « (…) Quand, dans le cours de la culture humaine, il devient nécessaire pour un peuple de détruire les liens intellectuels qui l’unissent aux systèmes logiques du passé, afin de créer pour lui-même une mythologie originale qui, en correspondant à l’essence véritable et à l’expression totale de sa réalité biologique, sera reconnue par les esprits de choix des autres peuples, alors, le respect dû à l’opinion publique rend nécessaire de dévoiler les causes qui ont contraint à la rupture avec les formules conventionnelles et usées d’une société pragmatique.
    (…)
    Les droits de l’homme à sa propre folie sont constamment menacés et traités d’une façon que l’on peut, sans exagération, appeler « provinciale », par de fausses « praticorationnelles » hiérarchies. L’histoire de l’authentique artiste créateur est remplie d’abus et d’usurpations par quoi l’esprit industriel impose une tyrannie absolue aux idées neuves et créatrices de l’esprit poétique. (…)
    Parmi les règles essentielles de la folie de l’homme, figure celle qui définit le mouvement surréaliste lui-même, en ces termes : « SURREALISME, n.m. Automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » (André Breton, Premier Manifeste du surréalisme) (…) »

    (Oui 2, L’archangélisme scientifique, Denoël/Gonthier, 1971)

    mars 5, 2008 à 11 h 02 min

  33. René Char

    ANTONIN ARTAUD

    Je n’ai pas la voix pour faire ton éloge, grand frère,
    Si je me penchais sur ton corps que la lumière va éparpiller,
    Ton rire me repousserait.
    (…)
    Que nous pleurions, assumions ta relève ou demandions : « Qui est Artaud ? » à cet épi de dynamite dont aucun grain ne se détache.
    Pour nous, rien n’est changé,
    Rien, sinon cette chimère bien en vie de l’enfer qui prend congé de notre angoisse.

    (Recherche de la base et du sommet, Gallimard, 1955)

    mars 5, 2008 à 14 h 01 min

  34. Ourko

    Non, Vincent, ARTAUD n’est pas le condensé d’ARThur rimbAUD, mais plutôt d’ARTichAUD !

    mars 6, 2008 à 9 h 39 min

  35. Ourko

    …quoique c’est peut-être un peu la même chose 😉

    mars 6, 2008 à 9 h 40 min

  36. Vincent

    Si t’as 2 minutes, Ouko, vas donc voir dans un dictionnaire comment s’écrit… artichaut

    mars 6, 2008 à 10 h 22 min

  37. Ourko

    Dans le dictionnaire, on rouve son orthographe quand on le mange « froid ». Je ne sais pas toi, mais moi, depuis que mes ancêtres ont domestiqué le feu, j’le fais toujours cuire !

    mars 6, 2008 à 10 h 26 min

  38. Kenneth White

    « Je tiens à ce qu’on voie Artaud, dès le départ, comme un homme engagé dans une révision générale des concepts et des valeurs, et non pas comme une quelconque anomalie : un artiste plus ou moins intéressant, un fou plus ou moins distrayant. (…)

    Quand on a affaire à un paysage aussi puissamment grotesque (j’entends, plein de rochers et de grottes) que celui d’Artaud, un paysage jonché d’éléments si noirement clairs, on ne peut pas (à moins d’être ce qu’Artaud appelle un cochon des lettres) le prendre comme un « ensemble » et le réduire à je ne sais quelle bouillie pour esprits consommateurs, quelle tambouille infantile (servie, bien sûr, avec « du style »). Il faut s’y promener, il faut prendre le temps d’aller de saillie en trou, de sentier en piste, il faut s’y exposer, s’y aventurer. »

    (Le monde d’Antonin Artaud, éditions Complexe, 1989)

    mars 7, 2008 à 7 h 27 min

  39. Kenneth White

    « (…) La révolution culturelle préconisée par Artaud doit commencer, avant de se fonder, par déblayer le terrain, ce qui implique une mise en question radicale de deux choses : l’humanisme (avec son sous-produit, l’humanitarisme sentimental), et le rationalisme (avec son sous-produit, la ratiocination bavarde). Artaud s’élève contre « cette idée étriquée et avilissante de l’homme qui, à travers les siècles, n’a cessé de se camoufler sous le terme d’humanisme ». Le concept d’humanisme a de tout temps signifié que l’homme réduisait la Nature à sa propre taille, qu’il « faisait du patron « homme » une espèce de commune mesure, aussi bien physique que morale, à laquelle, périodiquement, devaient se référer toutes les choses du monde ». Loin d’être un agrandissement de l’homme, comme beaucoup le prétendent encore, l’humanisme signifiait en fait une diminution. Et cela d’autant plus quand le rationalisme s’est mis de la partie, séparant l’esprit de la matière et la conscience de la vie : « L’esprit latin c’est la culture rationnelle, la suprématie de la raison. C’est contre cette frénésie d’inventions qu’il importe actuellement de réagir, contre cette frénésie qui a d’ailleurs produit l’industrie chimique des récoltes, la médecine des laboratoires, le machinisme sous toutes ses formes, etc. ». Cette culture humanistico-rationaliste est le legs de la Renaissance, la dernière révolution culturelle en Occident, mais ses origines remontent à la Grèce du Ve siècle avant notre ère, moment qui fut la grande révolution intellectuelle de l’Occident. C’est donc la Grèce qui a fourni les bases (en même temps que beaucoup de pensée claire, beaucoup de langage précis), mais ce sont les Romains qui ont construit, monumentalement, sur ces bases, et si vous ajoutez à ces constructions romaines l’esprit chrétien, vous avez toute la pathologie de l’Occident : une lourdeur d’esprit (et son corollaire, une légèreté creuse, une frivolité), un déséquilibre psychique, une épistémologie totalement erronée qui a pu survivre jusqu’ici mais qui, jointe à une puissance machiniste technologique immense, ne peut aller actuellement que de catastrophe en catastrophe, et, surtout, ne peut rien donner de vivant sur le plan de la culture, rien donner de cultivé sur le plan de la vie. (…) »

    (Le monde d’Antonin Artaud, éd. Complexe, 1989)

    mars 7, 2008 à 11 h 50 min

  40. Vincent

    Se ressourcer en remontant donc « avant la Grèce du Ve siècle » ?

    Pas de souci, Artaud mérite bien sa carte du « PéPé » (et sans doute aussi Kenneth White).

    mars 7, 2008 à 11 h 57 min

  41. Amelie

    Pardon de te contredire; je ne l’interprète pas comme ça. Plutôt que se « ressourcer », je pense qu’il s’agit de dépasser en refondant une unité. Parce que ce qui ressort de ce malaise « culturel », dans le texte de Kenneth White, c’est une dichotomie systématique, un déséquilibre né du fait de vouloir disséquer ce que nous sommes, de sortes que nous ne fassions plus jamais un.

    mars 7, 2008 à 12 h 46 min

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s