"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Fugit irreparabile tempus

attendant l’heure
Je suis moi par habitude, comme une salle d’auberge vide qui se souvient de ses hôtes absents, comme un carrefour abandonné. La pluie va venir.

Le vent traîne sur le perron de ciment, avec le bruit de journaux qu’on froisse, de grosses feuilles d’aristoloche desséchées. Puis  il se jette dans les rideaux bombés comme des voiles et tire de leurs plis  la triste odeur des cigares éteints. Le  lait fume sur la grosse nappe grise, près du pain gris et du beurre couleur d’orange.

Une cuiller de plomb est fichée de biais dans un verre à côtes plein d’une gelée de fruits trouble comme un vin mort. La femme est retournée dans sa cuisine.  Je reste seul dans cette salle avec le matin de novembre qui commence, comme lui sans force, inexplicablement heureux.

Gustave Roud

Air de la solitude

Éditions l’âge d’homme

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18 Réponses

  1. Amelie

    « sans force, inexplicablement heureux »… j’imagine ce bonhomme avec un sourire illuminé au milieu d’une salle sombre un peu crado…

    mars 5, 2008 à 9 h 59 min

  2. Amelie

    Un type heureux malgré tout. Pas mal…

    mars 5, 2008 à 10 h 04 min

  3. Vincent

    « inexplicablement heureux » : la joie profonde n’est-elle pas toujours « inexplicable » (sinon, ce n’est peut-être que de la satisfaction)

    mars 5, 2008 à 11 h 35 min

  4. Vincent

    J’aime beaucoup aussi le « moi par habitude, comme une salle d’auberge vide qui se souvient de ses hôtes absents, comme un carrefour abandonné ».

    Ça me semble, en plus, très post-moderne 😉 comme idée : « (…) L’homme redevient une énigme ayant du mal à se penser, à se vivre et à se montrer dans la « forme » d’une identité stable et figée. Et c’est bien une telle labilité, un tel relativisme qui fragilise le corpus législatif dont le père était le garant. On est là au coeur d’une véritable transsubstantiation sociétale, changement de fond où le progressif contrôle d’un moi fort et assuré de lui-même, voire l’esprit critique, le pouvoir de la morale lui servent de fondement, en bref ce qui caractérisait le rôle de pater familias est bien malmené. La constatation empirique en donne maints exempels quotidiens.(…) » (Michel Maffesoli, Le réenchantement du monde, une éthique pour notre temps, La table ronde, 2007)

    mars 5, 2008 à 11 h 50 min

  5. Vincent

    Alain, c’est qui Gustave Roud ? tu peux nous en dire plus ?
    Il date de quand ce texte, aussi ?

    mars 5, 2008 à 12 h 04 min

  6. Vincent

    …et cette image également ? (tirée d’où ?)

    mars 5, 2008 à 12 h 05 min

  7. alain

    Alors Gustave Roud est un poète suisse
    (voir wiki).

    Et la photo est perso, c’est une pierre tombale dressée parmi plusieurs formant un mur, à Héricourt (70) vers le musée Minal.
    Je crois me souvenir que c’est la tombe d’un médecin… à vérifier !

    mars 5, 2008 à 14 h 02 min

  8. alain

    http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=275

    (article sur Gustave)

    (tiens cette revue des ressources à l’air proche du parti : qqu’un connait ?)

    mars 5, 2008 à 14 h 06 min

  9. Vincent

    Du « beurre couleur d’orange », vous avez déjà vu ça, vous ?
    C’est quand il est rance ?

    mars 6, 2008 à 16 h 57 min

  10. Barbarella

    En fouillant dans les frigos, on arrive toujours à en trouver un spécimen…

    mars 6, 2008 à 17 h 07 min

  11. Vincent

    Ce texte de Gustave Roud me fait penser au texte d’un illustre inconnu qu’aime à citer Clément Rosset dans ses essais sur la joie (« inexplicable ») de vivre. Il y fait référence au moins deux fois dans ses ouvrages (je cite de mémoire) :

    « Je viens je ne sais d’où
    Je suis je ne sais qui
    Je vais je ne sais où
    Je m’étonne d’être aussi joyeux. »

    mars 7, 2008 à 12 h 28 min

  12. Vincent

    Pour être précis, le texte est le suivant :

    Je viens je ne sais d’où,
    Je suis je ne sais qui
    Je meurs je ne sais quand,
    Je vais je ne sais où,
    Je m’étonne d’être aussi joyeux.

    Il est signé Martinus von Biberach et conclut tout autant La force majeure (éditions de Minuit, 1983) que Loin de moi (éditions de Minuit, 1999) de Clément Rosset.

    Ci-dessous les commentaires de l’auteur (qui pourraient du coup tout autant s’appliquer au texte de Gustave Roud).

    mars 7, 2008 à 21 h 09 min

  13. Clément Rosset

    « (…) De toutes les questions dont ait à connaître la philosophie, celle que pose ici Cioran est sans doute la plus grave et la plus sérieuse : y a-t-il une alliance possible entre la lucidité et la joie ? Il est certain qu’une telle alliance est possible, puisqu’il lui arrive d’exister dans les faits, comme en témoigne toute allégresse associant une indéracinable gaieté et sentiment toujours présent de l’absolue futilité de toute chose ; et les exemples ne manquent pas d’une telle association (j’invoquerai ici, au hasard et dans le désordre, le gai savoir de Nietzsche, l’humour espagnol, l’allégresse mozartienne). Mais il est également certain que cette association de la joie et de la lucidité est impossible en théorie car contraire à toute raison ; il n’est même aucun argument qui ne plaide en sa défaveur, comme y insiste justement Cioran : « exister équivaut à une protestation conte la vérité ». Rien à redire à un tel verdict : la cause de l’existence est effectivement indéfendable. Et c’est pourquoi tout ce qu’on peut dire de sensé en sa faveur se résume toujours à quelque parole insensée, tel cet adage médiéval dû à Martinus von Biberach :
    Je viens je ne sais d’où…
    (…)
     »

    (La force majeure, Minuit, 1983)

    mars 7, 2008 à 21 h 17 min

  14. Clément Rosset

    « (…) A l’opposé de ces conceptions utopiques, – mais je pourrais ici en appeler ausi bien à Hobbes ou à Spinoza -, j’invoquerai l’épitaphe de Martinus von Biberach que j’ai déjà citée à la fin de La force majeure :
    Je viens je ne sais d’où… etc.

    « Je m’étonne… » Il y a là de quoi s’étonner en effet. Car les attendus qui cautionnent la joie chez Biberach sont exactement les mêmes que ceux qui entraînent habituellement chez les hommes un effet diamétralement opposé : ignorance de soi, vieillesse et mort. Mais c’est que les raisons d’être joyeux ou déprimé ont ceci d’étonnant – et d’apparemment paradoxal – qu’elles sont rigoureusement les mêmes. En sorte que la tristesse n’est que le côté face d’une pièce de monnaie dont le côté pile est la joie. D’où la proximité de l’une et de l’autre. La joie réelle n’est autre, en effet, qu’une vision lucide, mais assumée, de la condition humaine ; la tristesse en est la même vision, mais consternée. La joie est ainsi ce que Spinoza pourait appeler un « mode actif » de la tristesse, et réciproquement la tristesse peut être décrite comme « mode passif » de la joie. Plus profonde est la tristesse, plus intense est la joie qui la surmonte. Plus grande est la joie, plus grande peut aussi être la tristesse qui l’accompagne comme son ombre (en témoigne le grand nombre d’auteurs jubilatoires qui ont terminé leur existence dans un état dépressif qui couvait depuis longtemps, tels Feydeau ou Donizetti). F.S. Fitzgerald a décrit parfaitement ce phénomène dans l’ultime de ses textes, La fêlure, lorsqu’il attribue la dépression qui l’a conduit à des tentatives de suicide à un excès, quasi anormal, de sa joie de vivre : « Mon propre bonheur jadis était souvent si proche du délire que je ne pouvais pas le partager même avec la personne qui m’était la plus chère ; il fallait l’épuiser en promenades dans les rues et les sentiers tranquilles, et dans mes livres il ne s’en distillait en quelques lignes que des fragments, et je crois que mon bonheur, ou ma capacité d’illusion, appelez-le comme vous voudrez, était une exception. Ce n’était pas quelque chose de normal, mais quelque chose d’anormal – d’anormal comme la Prospérité ; et ce que je viens d’éprouver a son parallèle dans la vague de désespoir qui a balayé le pays quand la Prospérité a pris fin. »  »

    (Loin de moi, étude sur l’identité, Minuit, 1999)

    mars 7, 2008 à 21 h 33 min

  15. Amélie

    s’il n’y avait pas un pendant à toute chose, le monde tomberait.

    mars 7, 2008 à 21 h 48 min

  16. Amélie

    Il y a quelques années, je me suis surprise à voir la vie et toutes chose liées à la vie sous la forme d’un cercle parfait. Je ne sais pas pourquoi, mais pour moi c’est aussi limpide que l’évidence. Non seulement j’ai l’intime conviction que chaque chose fonctionne selon un cycle, mais en plus, je suis convaincue que tout est indéfectiblement lié à son parfait opposé, à l’autre point d’une ligne qui trace le diamètre du cercle. Est-ce que ça a l’air complètement stupide ? POur moi c’est comme le fait de savoir que le ciel est au-dessus de ma tête, sans avoir besoin ni d’y penser, ni de le regarder.

    mars 7, 2008 à 21 h 53 min

  17. Ourko

    Et depuis…
    Tu as arrêté la drogue ???

    mars 7, 2008 à 22 h 37 min

  18. Amélie

    Ben oui, justement, c’est depuis que j’ai arrêté la drogue ! 😉

    mars 7, 2008 à 22 h 53 min

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