"Aux explorateurs de l’inconnu qui aiment apprendre en faisant un pas en arrière sur le chemin des ancêtres." Pascale Arguedas

Le secret de Petit-Louis

Dans l’excellent Rêveurs et Nageurs (José Corti, 2005), Denis Grozdanovitch raconte – entre autres – l’histoire de Petit-Louis. Comment ne pas s’empresser de s’y référer ici ?

Denis Grozdanovitch

Extrait (que l’auteur nous pardonne les coups de hache dans son texte) :

« (…) Anselme déclara :

– Voilà, c’est l’secret d’Louis !

– Une caverne !

– Ma foi oui ! C’est ça qu’il avait découvert ! Mais attends, t’es pas au bout d’tes surprises, et j’m’en vais t’faire visiter.

(…) Et reprenant la torche, il projeta un pinceau de lumière sur la grande paroi. Aussitôt, comme dans une sorte de dessin animé – plutôt tremblé que réellement mouvant -, très lentement, se mirent à sortir de l’ombre et comme du mur lui-même, des représentations de chevaux, de bisons, de chiens, de sangliers et d’êtres se tenant sur leurs deux pieds : des silhouettes schématisées en formes de bâtons… tout à fait semblables à celles que j’avais vues sur les photos des grottes préhistoriques.

– Petit-Louis avait trouvé une grotte préhistorique !?

– Faut croire, répondit Anselme.

Balayant le reste du mur, Anselme éclaira, un peu plus loin, une emplacement où restaient figurées des barques sur l’eau, des maisons sur pilotis à côté desquelles on distinguait encore plusieurs autres de ces formes humaines schématisées, mais bras et jambes à l’horizontale : visiblement en train de nager…

– Les Palafittes, dis-je pour moi-même.

-Ceux-là, dit Anselme désignant les nageurs, ils m’ont fait rêver !

Puis, se retournant, il éclaira une autre partie de la grotte vers laquelle nous nous avançâmes. Je découvris alors, sur cette nouvelle paroi, d’autres peintures, plus fraîches celles-ci et exécutées dans le style des peintres naïfs d’aujourd’hui. On voyait des champs avec un tracteur, une moissonneuse-batteuse, des pêcheurs au bord d’une rivière, un cycliste longeant le bord du canal, et toutes sortes de scènes de la vie rurale de ces dernières décennies. Le tout sur une énorme surface.

– Ça, c’est l’oeuvre de Louis, dit Anselme, c’est ça qu’i’venait faire ici tous les vendredis !

– Avec le matériel là-bas sur la table ?

– Oui. Et comme tu peux voir, i’y a passé du temps. Des années ! Mais c’est pas tout, maintenant i’faut que j’te montre Louis.

– Louis ? Il est ici ?

– Suis-moi !

(Cliquer ci-dessous pour lire la suite)Anselme se dirigea alors vers le coin le plus reculé où, sous un entablement creusé dans la roche, reposait une dizaine de squelettes à moitié rongés, à moitié éparpillés, mais tous néanmoins disposés dans le même sens. Certains d’entre eux portaient encore aux doigts et autour du cou des vestiges de bijoux plus ou moins minéralisés. A côté de l’un d’eux, on pouvait voir le squelette d’un animal de la taille d’un chien, lui aussi couché la tête vers la paroi. Deux autres avaient à leurs côtés ce qui ressemblait à une hache grossière. A leurs pieds demeuraient des morceaux de poteries effrités.

Anselme me laissa contempler ce spectacle quelques minutes puis dirigea sa torche en direction d’une autre niche. Nous nous approchâmes et je vis alors une momie semblable à celles qu’on voit dans les catacombes de Palerme, vêtue d’un costume desséché, friable comme une mince pellicule de sel, la peau du visage ratatinée et froissée comme du carton bouilli, sur des orbites creuses. Aux restes des vêtements, je reconnus que c’était Petit-Louis. Il était disposé comme les autres, à plat dos et la tête du côté de la paroi. A côté de lui reposaient sa canne à pêche, son porte-plume – dans un plumier en bois – et son missel.

– Voilà, dit Anselme, c’était son idée, au Louis ! I’voulait finir ici, avec eux qu’il appelait ses « grands amis ». Aussi, i’m’avait prévenu : le premier dimanche qu’i’viendrait pas, faudrait qu’moi j’vienne ici pour y fermer les yeux et bien voir que tout s’était passé comme i’voulait. Ensuite, quand l’moment s’rait venu, un jour que j’le sentirais, fallait que j’t’amène ici pour qu’tu vois ses peintures, qu’tu saches où il était et surtout qu’tu décides pour l’avenir. Il avait tout préparé, et quand il a su que c’était la fin pour lui, il est venu s’allonger ici, avec les autres. I’disait qu’il les comprenait beaucoup mieux qu’nous tous, qu’il était d’leur famille ; il a dit aussi une chose bizarre : qu’il était pas fâché avec le Dieu d’son enfance, mais qu’tout ça c’était plus ancien qu’Dieu ! C’est pour ça qu’il a quand même mis son missel à côté d’lui.

– Et ça faisait des années qu’il venait séjourner ici en secret…

– Oui ! Et à la fin, i’venait d’plus en plus souvent. I’m’a dit qu’en v’nant ici à réfléchir, il avait l’impression d’comprendre beaucoup d’choses : pourquoi il était comme il était, et qu’la mort ne lui f’sait plus peur. Mais surtout, i’voulait qu’personne sache, surtout pas ceux qui viennent d’ordinaire dans ces endroits pour tout m’surer et faire des photos. (…) »

Publicités

18 Réponses

  1. Vincent

    Petit-Louis avait même écrit une lettre :

    Cher Denis,
    Quand tu liras ma lettre, il y aura longtemps que je serai parti. J’ai trouvé cette grotte il y a trente ans, en allant aux champignons. Au début je ne m’y rendais pas trop, puis je me suis intéressé aux peintures et j’ai commencé à me dire que j’allais continuer, dans l’idée que quelqu’un d’autre les trouve aussi, un jour, dans l’avenir, et que ça lui fasse le même effet qu’à moi. Mon avis est que les gens d’aujourd’hui, surtout tous ceux-là, les savants, que j’ai vu faire avec les Mérovingiens du Mont Beuvron, ne comprennent rien à tout ça et qu’ils ne respectent pas la volonté des Anciens. As-tu vu les nageurs sur le mur ? J’a jamais vu un de ces messieurs qui sont venus ici pour les fouilles aller nager au déversoir. Donc, j’ai réfléchi que le mieux serait de tout laisser comme c’est et de nous laisser dormir tous ensemble dans notre rêve jusqu’à des jours propices. Mais ça, c’est mon avis à moi et je n’ai que mon certificat d’études. Pareil pour Anselme avec qui j’en ai parlé. Aussi, c’est toi qui as beaucoup d’instruction qui décideras à notre place.
    Si quelquefois tu décidais contre mon avis, faudrait que tu me fasses emmener au cimetière de Villiers, pas dans le caveau familial, dans la fosse commune, c’est mon goût.
    Si tu es d’accord avec nous, Anselme saura comment faire pour bloquer l’entrée avec la dynamite et tout sera reparti pour quelques siècles en attendant des temps meilleurs pour les rêveurs et les nageurs.
    J’espère que tu vis bien, que tu continues d’aller à la pêche dans notre coin, de te baigner quand ça mord pas et de prendre tes aises sans te faire de bile, je te bénis et m’en remets à toi.
    Louis

    février 20, 2008 à 2 h 33 min

  2. Vincent

    Les « grands amis », un peu de notre famille, « plus anciens qu’Dieu », qui nous donnent « l’impression de comprendre beaucoup d’choses » et de ne plus avoir « peur de la mort ».

    « Continuer leur oeuvre » en « respectant la volonté de ces Anciens », sans trop se soucier des « savants qui ne comprennent rien à tout ça » (surtout ceux qu’on ne voit jamais aller « nager au déversoir »).

    Pas de doute, Petit-Louis était – sans le savoir – un sympathisant de notre Parti Préhistorique. Je propose qu’on le nomme même, à titre posthume, « membre d’honneur ». Quelqu’un y voit-il des objections ?

    février 20, 2008 à 10 h 07 min

  3. Vincent

    Et pourquoi ne pas offrir dans le même temps une carte à « Grozda » qui nous l’a fait découvrir ?

    Tenez, l’adresse de son blog sur Libération (pour découvrir un peu plus le bonhomme) :
    http://raquette.blogs.liberation.fr/

    février 20, 2008 à 10 h 10 min

  4. Pfiou sacré Petit-Louis,
    un peu égoïste quand même de pas faire partager son plaisir …

    février 22, 2008 à 0 h 41 min

  5. Vincent

    Oui, c’est vrai. Un peu amer, on dirait.
    Mais faut le comprendre aussi, il n’avait peut-être pas encore Internet, donc possibilité de refonder (avec d’autres gugusses semblables à lui) le Parti Préhistorique.

    février 22, 2008 à 10 h 04 min

  6. Ourko

    A ce propos, à quand la Wi-Fi dans les grottes ?

    février 22, 2008 à 10 h 12 min

  7. barbarella

    Pour le wi-fi, faut demander à Yatsé… il est précurseur dans l’équipement wi-fi n’importe où !

    février 22, 2008 à 10 h 26 min

  8. la question n’est pas où vous voulez (tout est jouable techniquement 🙂 ) mais quand vous voulez !

    février 22, 2008 à 10 h 28 min

  9. barbarella

    Vous l’avais bien dit : yatsé, c’est le roi du wi-fi !!!

    février 22, 2008 à 10 h 29 min

  10. Vincent

    Pour revenir au « Petit-Louis » de Denis Grozadnovitch, j’aime beaucoup – pour ma part – l’idée implicite que la poursuite des peintures rupestres, plutôt qu’un saccage, soit envisagée comme un plus grand respect de ces ancêtres que la « mise sous cloche » habituelle des scientifiques (sans parler de se coucher auprès des squelettes plutôt que de les décortiquer)

    février 25, 2008 à 16 h 42 min

  11. Donc tu n’aurais pas condamné Pinoncelli ayant uriné dans la fontaine de Duchamps ?
    Bon ce cas-là me fait marrer, mais pour le coup des fresques, je pense que la mise sous cloche c’est pas mal justement pour ne pas perdre les motifs et pouvoir les étudier.

    février 27, 2008 à 13 h 18 min

  12. Vincent

    Non, non je ne condamne pas Pinoncelli… Ou alors il faudrait que je condamne tout l’art contemporain qui me donne l’impression de ne pas l’avoir attendu pour « se pisser dessus » !
    😉

    février 27, 2008 à 14 h 40 min

  13. Vincent

    Sinon, Petit-Louis (tel que je l’ai du moins compris) ne saccage pas le moins du monde les peintures rupestres qu’il a découvertes, il les poursuit… et d’une certaine façon les « étudie » lui aussi, intimement même (au point d’avoir compris qu’elles s’adressaient peut-être avant tout aux « nageurs et rêveurs »).

    février 27, 2008 à 14 h 50 min

  14. Michel Lacroix

    (…) Depuis le XVIIIe siècle, le mythe de Prométhée, condensé de philosohie du progrès, de rêve de puissance et d’humanisme triomphant, fut l’emblême de l’aventure humaine. A l’instar de Prométhée qui ravit le feu aux dieux de l’Olympe, l’homme moderne, en deux siècles d’histoire torrentielle, s’est rendu maître des lois de l’énergie et de l’information pour organiser le monde à sa convenance. Mais les mythes sont comme les êtres vivants : ils naissent, croissent et meurent. Nous assistons maintenant au déclin du mythe de Prométhée, car il ne répond plus aux aspirations des hommes.
    (…) Après deux siècles placés sous le signe du changement, de la nouveauté et de la transformation radicale, nous entrons dans une période placée sous le signe de Noé. Le mythe de Noé fournira l’énergie morale à la société de demain. Une ère de sauvegarde succède à l’ère du progrès. La Bible rapporte que Noé chargea sur une grande arche les richesses du monde pour les transmettre à ses descendants (…) C’est à un devoir semblable qu’un nombre croissant d’individus se sentent appelés de nos jours. A leurs yeux, l’urgence est de mettre en sûreté ce que notre civilisation compte de meilleur,les beautés de l’art, les sites, les paysages, les monuments, les grandes oeuvres, les coutumes, la langue, l’enseignement, les institutions politiques et sociales, les règles de la sociabilité et de la civilité, les villes avant qu’elles ne se dégradent complètement… (…) L’avènement d’une ère post-prométhéenne est peut-être désormais la seule chance de sauvergarder la dignité humaine. (…) »

    (Le principe de Noé, ou l’éthique de la sauvegarde, Flammarion, 1997)

    février 27, 2008 à 15 h 08 min

  15. Vincent

    Je ne renie pas le moins du monde la nécessité de ce changement de figure tutélaire (de Prométhée à Noé) et de paradigme. Mais à quoi bon échapper à la tyrannie du nouveau si c’est pour tomber dans celle de l’ancien ?

    Il faut à mon sens tout autant se méfier du progressisme que du conservatisme, souvent austère, nostalgique et moralisateur, surtout lorsque celui-ci accorde plus d’importance à l’héritage qu’à l’héritier et conçoit davantage l’individu au service de la tradition que l’inverse.

    Michel Lacroix le pointe d’ailleurs dans l’ouvrage cité ci-dessus, en insistant lui-même sur la nécessité d’associer Narcisse à Noé, pour construire un conservatisme qui « proclame le droit à l’utilisation, à la jouissance des biens de la civilisation », qui « considère le colloque avec les morts comme le moyen de l’invention de soi, les oeuvres ds ancêtres comme les outils du développement personnel », qui « tient que l’homme n’a pas seulement pour vocation de prodiguer des soins à son héritage et de le révérer dans un tabernacle ». Car « La destination de l’homme est de s’épanouir » et « aucun dépôt n’est si vénérable que l’individu, renonçant aux aspirations personnelles, doive se dévouer entièrement à lui. Il a au contraire le droit de s’en servir, en utilisateur joyeux, en consommateur enthousiaste ».

    Il me semble juste que Petit-Louis, à sa façon, représente cet idéal de « conservatisme joyeux », au même titre peut-être que, par exemple, les moines hédonistes de l’abbaye de Thélème chère à François Rabelais.

    février 27, 2008 à 15 h 48 min

  16. amélie

    Je pense qu’on se rejoint dans ce que tu viens d’écrire : en lisant l’extrait sur le mythe de Noé, je me faisais la réflexion que j’opterais personnellement pour une appropriation en profondeur des oeuvres et créations, plutôt que pour leur sauvegarde. Le fait de les intégrer en soit, profondément, rend inutile leur conservation : elles poursuivent leur vie en nous, participent mieux du patrimoine humain. Ca me fait aussi penser à ce qu’écrit Jean Auel de Néanderthal : dépourvu de lobes frontaux, Néanderthal vivrait en faisant réssuciter à chaque génération une « mémoire du clan », qu’il suffit de réveiller chez chaque enfant. Toutes les évolutions, tous les « progrès » de l’espèce sont concentrés dans une mémoire archaïque qu’il suffit de réveiller. Ce n’est pas très éloigné de l’anamnèse de Platon.
    En tous cas, je préfère de loin l’idée d’une « culture » de l’espèce qu ivit en chacun de nous, plutôt que d’une « culture » qui reste un objet extérieur et préservé. C’est anti-vivant. Ensuite, comme Petit Louis, chacun y apporte sa pierre et continue à la faire vivre.

    février 28, 2008 à 11 h 19 min

  17. Vincent

    Ce que tu pointes ici, Amélie, m’évoque ce qui m’a toujours semblé être l’absurdité de la conception de « droit d’auteur » (et de l’idéologie du « self made man » qui lui est associée).

    Rien ne peut en effet s’inventer, je crois, – ni même véritablement s’éprouver – sans l’influence active de cette mémoire de l’espèce, plus ou moins consciente, que tu évoques.

    (Tiens, du coup, je vais rajouter un commentaire dans la liste des revendications du Pépé qui fait suite à l’article Nous ne sommes pas ce que vous croyez !)

    février 28, 2008 à 12 h 32 min

  18. Vincent

    Pour les curieux : biographie et interview de l’auteur, Denis Grozdanovitch, sur le site de « Pascale » (qui intervient parfois ici) :
    http://pagesperso-orange.fr/calounet/

    mars 13, 2008 à 12 h 16 min

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s